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Portraits de leaders en réfugiés

L’artiste Abdalla Al Omari imagine les chefs d’États de la planète démunis et désarmés, portant les vêtements du migrant et affichant le visage attristé de celui qui a été déraciné.

BRUXELLES – À quoi ressemblerait Donald Trump s’il avait été un réfugié? Dépouillant les plus importants dirigeants mondiaux des apparats du pouvoir et de la richesse, l’artiste bruxellois Abdalla Al Omari peint des portraits percutants du président américain, de la chancelière allemande Angela Merkel ou du président turc Recep Tayyip Erdogan, aux visages abîmés par la misère et la détresse. De l’art politique et humaniste.

Omari a lui-même fui les violences de sa Syrie natale, côtoyant dans l’exil ces réfugiés que l’Occident accueille par dizaines de milliers depuis 2015. Maintenant installé à Bruxelles, l’artiste a créé une oeuvre politique et incisive en puisant son inspiration dans sa colère contre des leaders mondiaux qui s’entredéchirent sur les politiques migratoires. Sa série de tableaux, intitulée The Vulnerability Series, a récemment été dévoilée en grande pompe à Dubaï. Son trait de crayon hyperréaliste crée un troublant effet d’identification et fait naître l’empathie, redonnant à ces hommes politiques un visage humain qui contraste fortement avec leur image habituelle.

« J’ai commencé ce travail pour exprimer ma rage devant un système politique qui déshumanise les dirigeants et les éloigne d’un réel contact avec la réalité des réfugiés, dit-il. Mais par un processus naturel et indescriptible, je me suis plutôt pris d’affection pour ces visages, et je les ai imaginés abimés tels qu’ils le sont sans doute en réalité, en dehors des images médiatiques et propagandistes. Ils deviennent ainsi imparfaits comme tous les autres visages, proches de certains états de vulnérabilité que tout humain peut expérimenter. »

François Hollande et Nicolas Sarkozy, les traits tirés et les pieds salis par une longue journée d’errance, se partagent négligemment une bouteille de vinasse. Donald Trump, portant une enfant que l’on imagine la sienne, affiche une mine attristée et un regard implorant. Angela Merkel, les yeux cernés et le visage strié de rides, montre un air à la fois désolé et bienveillant.

L’effet de réel est saisissant : on s’attarde plus longtemps sur ces images de visages connus, étrangement sortis de leur contexte de pouvoir, mais toujours aussi hautement attractifs.

« Mon public cible, ce sont les dirigeants eux-mêmes, ajoute Abdallah Al Omari. Quand ils se verront ainsi, ils réaliseront peut-être que le sort des réfugiés est un enjeu qui devrait les toucher personnellement. Au lieu d’observer les réfugiés comme une masse informe ou comme un problème global dont on ne voit ni le début ni la fin, il faut observer chacun des individus impliqués pour se rappeler qu’ils sont humains comme nous, que le problème nous appartient à tous. »

Le peintre affirme utiliser ainsi des « stratégies de communication politique », trafiquant l’image pour en montrer un seul aspect troublant. « C’est de la propagande comme celles que font les partis populistes, avec des images fortes qui sont dénuées de certaines nuances, pour lancer un message clair et univoque. Je crée un détournement de ces stratégies en les mettant au service d’un discours humaniste et pour dépeindre une réalité complexe. »