Culture

Sueurs froides

Une pièce de théâtre écrite par Bryan Perro, mise en scène par Pierre-François Legendre, jouée par Rémi-Pierre Paquin et inspirée d’une traversée de l’Antarctique en solitaire. Beau programme.

(Photo : Culture Shawinigan)

Au beau milieu de sa traversée de l’Antarctique en solitaire, l’aventurier québécois Frédéric Dion a eu toute une frousse quand le cerf-volant qui le tractait s’est emballé sous l’effet d’une bourrasque, ce qui a provoqué la rupture de la corde le reliant au traîneau qui contenait son matériel de survie. La vingtaine de minutes angoissantes qu’il lui a fallu pour le retrouver est au cœur d’Antarctique solo, un spectacle écrit par Bryan Perro, mis en scène par Pierre-François Legendre et interprété par Rémi-Pierre Paquin.

Rappelons le pari fou de Frédéric Dion : en novembre 2014, ce père de famille de 37 ans quittait son foyer trifluvien pour aller traverser l’Antarctique à ski depuis la base de recherche russe de Novolazarevskaya. Il allait franchir 4 383 km en 54 jours et 6 heures, par des froids extrêmes, battant au passage trois records, dont le record de vitesse pour l’atteinte du pôle Sud géographique depuis le pôle Sud d’inaccessibilité (9 jours).

Le récit de cet exploit avait déjà fait l’objet d’un livre, Antarctique solo (Éd. Perro, 2015), rédigé par Bryan Perro. Pour l’auteur de la popularissime série jeunesse Amos Daragon, Frédéric Dion est plus qu’un athlète. « Je m’intéresse évidemment à son exploit sportif, mais plus encore à sa traversée de lui-même. À tout ce que peut connaître comme peur, comme mélancolie, comme remise en question un père de deux petites filles parti braver la mort à l’autre bout du monde. » C’est cette matière-là, selon lui, qu’il est pertinent de porter à la scène. « Le théâtre, comme l’art en général, a pour but de mettre en relief la complexité émotive de l’être humain. »

À cet égard, Bryan Perro admet être fasciné par la part d’insaisissable chez Frédéric Dion, dont une aventure ultérieure a consisté à survivre pendant 10 jours dans les montagnes du Yukon sans provision d’eau ni de nourriture, et sans carte ni GPS ! « Comment on peut vouloir faire ça ? Je n’en ai aucune idée, parce que ce ne serait pas cohérent dans ma vie à moi. Mais c’est cohérent dans sa vie à lui. Frédéric fait partie de ces gens à part qui, à une autre époque, se sont embarqués pour de nouveaux continents ou se sont envolés vers la Lune. »

Quand il a été pressenti pour incarner Dion, le comédien Rémi-Pierre Paquin (le Bidou Laloge des Pays d’en haut) ne partait pas de zéro. « Je me suis intéressé à son parcours bien avant qu’il soit question de monter ce spectacle, explique-t-il. J’ai suivi ses aventures dans les journaux, et autant il y a quelque chose qui m’échappe dans ce genre de défi — ne serait-ce que dans l’idée de rester complètement seul pendant près de deux mois —, autant j’ai été profondément interpellé par la démarche. »

Cet amoureux de plein air, qui a déjà pris part à des randonnées de motoneige sportive dans le nord de la Colombie-Britannique, puise d’ailleurs dans son expérience personnelle pour composer le personnage. « Je revisite entre autres une frayeur que j’ai eue là-bas, un jour où on était loin de tout et où j’avais perdu de vue la piste. Ma vie n’a pas été en danger comme l’a été celle de Frédéric quand il a perdu son traîneau, mais la nécessité de garder son sang-froid devant une nature inhospitalière, je sais un peu ce que c’est ! »

Au-delà de l’exploit humain, Antarctique solo est aussi l’occasion de toucher aux questions de notre rapport à l’environnement. Ce qui a trait, par exemple, à cette zone de l’Antarctique fermée à toute activité humaine, ou encore à certaines règles que doit observer quiconque foule le continent glacé. « Là-bas, précise Perro, il est formellement interdit de laisser quelque déchet que ce soit. Ce qui veut dire que, oui, ceux qui s’y aventurent doivent rapporter… leurs excréments ! » De telles anecdotes permettent de mêler humour et sujets graves, se réjouit Perro, qui souhaite créer un spectacle s’adressant à toute la famille. « De voir ce gars-là, qui est à des milliers de kilomètres de toute civilisation et qui doit néanmoins ramasser ses cacas, ça fait sourire, mais ça donne aussi envie d’en faire un peu plus quand on est nous-mêmes au cœur de la civilisation ! » (Jusqu’au 19 août à la Maison de la culture Francis-Brisson, à Shawinigan)