Culture

Un héritage en péril

Avec son dernier roman, Arturo Pérez-Reverte rend hommage à ceux qui ont lutté pour transmettre l’héritage des Lumières, un legs qu’il nous somme de ne pas gaspiller.

Arturo Pérez-Reverte (Photo : © C. Rubio)

Sur la jaquette de son nouveau roman, Arturo Pérez-Reverte est photographié dans la bibliothèque de l’Académie royale d’Espagne (vénérable institution dont il fait partie), penché sur un des 28 volumes de la toute première édition de la fameuse Encyclopédie de Diderot.

« Je me demandai, écrit-il dans Deux hommes de bien, comment cette œuvre, si longtemps restée à l’Index, était arrivée jusque-là. » Jusque-là, c’est-à-dire dans le Madrid dévot et obscurantiste de 1780, alors que sévissait encore l’Inquisition et que l’Église tentait par tous les moyens d’endiguer l’essor des sciences et le progressisme des Lumières.

Deux hommes de bien, par Arturo Pérez-Reverte, Seuil, 512 p.

Il semble qu’à l’époque l’Académie ait obtenu une dispense royale pour faire l’acquisition de l’Encyclopédie et que, dans cette intention, elle ait dépêché deux de ses membres à Paris. L’intérêt de cette anecdote historique a poussé Arturo Pérez-Reverte à imaginer le voyage des académiciens et leur découverte de la France cultivée, libertine et prérévolutionnaire — sous tous ses aspects et avec tous ses contrastes.

Physiquement, les héros font penser à Don Quichotte et Sancho Pança. Le grand maigre à la triste figure est un ancien amiral, libre-penseur anticlérical, qui ne recule ni devant les duels ni devant les femmes. Le petit est bibliothécaire, fervent croyant qui cherche néanmoins à concilier raison et religion. Leurs échanges, aussi musclés qu’humoristiques, sont écrits dans l’esprit des dialogues philosophiques de Voltaire et de Diderot.

Ce ne sont pas les moulins à vent que nos deux hidalgos doivent affronter, cependant, mais les embûches dressées sur leur chemin par un espion à la solde de catholiques réactionnaires et rébarbatifs à toute idée nouvelle, qui complotent pour empêcher l’Encyclopédie d’arriver à bon port. On ne peut faire autrement que d’établir des parallèles entre ces « corbeaux noirs » d’antan, qui réduisent le système copernicien à une « fausse hypothèse », et les forces créationnistes et rétrogrades qui surgissent aujourd’hui, contestant la validité des sciences et remettant en question la valeur des connaissances.

Avec ce roman érudit et éclairé, l’auteur rend hommage aux « hommes de bien qui ont lutté pour apporter à leurs compatriotes les lumières et le progrès », et il nous enjoint de ne pas dilapider le précieux héritage des Lumières.

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Les petites victoires, par Yvon Roy, Rue de Sèvres, 150 p.

Défis particuliers

Les petites victoires : c’est ainsi qu’on mesure les progrès des enfants à besoins particuliers, pour qui s’éveiller au monde environnant et entrer en relation avec les autres humains représentent un défi quotidien. C’est aussi le titre d’un très touchant récit en bande dessinée signé Yvon Roy, qui est père d’un garçon souffrant d’autisme, de troubles psychomoteurs et d’inadaptation sociale. Avec franchise et humilité, sans apitoiement, il raconte comment il a aidé son fils Olivier à surmonter l’adversité à force d’attention, de patience, d’inventivité et de pur dévouement.

On le voit ainsi inventer des jeux et des chansons pour inciter son fils à le regarder dans les yeux : « Moi, je suis persuadé que ce contact est primordial, et que c’est par là que tout doit commencer. » Pas avant, cependant, d’avoir lui-même accepté l’enfant tel qu’il est — difficulté dont il ne se cache pas. Quand Olivier finit par entretenir une conversation, maîtriser ses colères ou déroger à sa routine, on acclame chacune de ses glorieuses petites victoires.

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Emmène-nous à La Ronde : 50 ans de plaisirs forains, par Tristan Demers, L’Homme, 176 p.

Tours de manèges

Ardent amateur de parcs d’attractions, le bédéiste Tristan Demers a consulté quelque 4 000 pages d’archives et recueilli de nombreux témoignages, auxquels il a mêlé ses propres souvenirs, pour nous offrir un livre grisant qui célèbre les 50 ans de La Ronde dans la joie et l’enthousiasme.

L’auteur ne passe pas seulement en revue l’aquarium, la réplique de la Grande Hermine et les manèges emblématiques du parc, tels le Gyrotron, la Pitoune, le Monstre ou encore le plus vieux carrousel de chevaux de bois au monde. Il rappelle également la contribution des forains et des nombreux artistes qui se sont produits au Jardin des étoiles ou sur la scène flottante du lac des Dauphins… « J’ai l’ultime conviction que La Ronde a façonné notre rapport au forain, et ce, jusque dans nos festivals contemporains », écrit-il. Cet ouvrage étourdissant lui donne entièrement raison.