Culture

De réfugié à Pulitzer

Arrivé aux États-Unis parmi les boat people, Viet Thanh Nguyen a remporté le prix Pulitzer pour un roman qui raconte la guerre du Viêt Nam du point de vue des Vietnamiens. Les Américains en prennent pour leur rhume…

Viet Thanh Nguyen (Photo : Martin Bureau / AFP / Getty Images)

Pour la première fois depuis la création de cette prestigieuse distinction littéraire aux États-Unis, il y a près d’un siècle, un Américain d’origine vietnamienne est le lauréat du Pulitzer de fiction. Avec ce premier roman, Le sympathisant, tout juste traduit en français (Belfond), Viet Thanh Nguyen vient rejoindre le panthéon des Steinbeck, Hemingway, Faulkner, Tartt…

À la fois roman politique, historique et thriller d’espionnage, le livre a pour héros et narrateur un agent double vietnamien. Au service des communistes du Nord, ce fils illégitime d’un prêtre français et d’une Vietnamienne du peuple se glisse dans la peau d’un haut gradé de l’armée du Sud, à la solde des Américains.

C’est par les yeux de cet homme aux deux visages, pétri de contradictions, à l’image de son pays divisé, que nous assistons au repli des États-Unis. Avec son regard à lui que nous nous retrouvons, lors de la chute de Saïgon, en 1975, au milieu des familles qui fuient leur pays en plein chaos, puis tentent de se refaire une vie ailleurs. Avec lui encore que l’on pénètre dans les camps de rééducation communistes.

« Par ce roman, je voulais permettre aux Vietnamiens de se voir eux-mêmes », indique Viet Thanh Nguyen, rencontré à Paris, où il passe l’été avec sa femme vietnamo-américaine et leur fils de bientôt quatre ans.

Pour l’écrivain de 46 ans, il était primordial de montrer de l’intérieur les conditions dans lesquelles la communauté vietnamienne dispersée aujourd’hui partout dans le monde a survécu de justesse à l’exil sur des bateaux de fortune. Piratage, noyades, famine… « On estime à 50 % ceux qui ont réussi à s’en sortir », note-t-il.

Viet Thanh Nguyen a lui-même quitté le Viêt Nam parmi les boat people en 1975, avec sa famille. S’il ambitionne avec Le sympathisant de faire œuvre de mémoire sur la tragédie vécue par son peuple, il touche aussi à un phénomène planétaire bien actuel.

« La crise des réfugiés existait bien sûr avant la guerre du Viêt Nam, et ça arrive maintenant aux Syriens et à d’autres populations du Moyen-Orient. C’est un problème endémique, qui va probablement augmenter. Aussi longtemps que nous aurons des guerres, on va produire des réfugiés. Sans oublier l’aggravation des changements climatiques, qui va accentuer le phénomène. »

Il déplore avec vigueur l’intention de Donald Trump d’interdire aux populations de plusieurs pays musulmans d’entrer aux États-Unis. Bloquer aux frontières des populations entières en raison de leur nationalité, de leur race ou de leur religion ne rendra pas les États-Unis plus sûrs, dit-il. Au contraire, « ça empêchera les Américains d’être en contact avec des populations venant d’ailleurs. S’ils ne voient pas l’humanité des autres, ils seront plutôt portés à les bombarder, à leur faire la guerre… ce qui arrive déjà. »

Boat people vietnamiens en mer de Chine, en avril 1975. (Photo : Dirck Halstead / Getty Images)

Derrière chaque réfugié, il y a un être humain, tient-il à rappeler. Il lui importe d’ailleurs de se présenter lui-même, partout où il va, comme un réfugié. « Bien des réfugiés préfèrent oublier qu’ils le sont et trouvent le terme “immigrant” plus acceptable. Je crois que c’est un mauvais choix. Je ne veux pas me transformer en quelqu’un de plus acceptable. Je veux que les gens reconnaissent l’histoire qui m’a amené aux États-Unis. »

Quatre ans. C’est l’âge qu’avait Viet Thanh Nguyen lorsqu’il a été accueilli avec sa famille aux États-Unis, comme quelque 150 000 réfugiés vietnamiens cette année-là. Hébergée dans un camp en Pennsylvanie, la famille a très vite été séparée.

« Pour quitter le camp de réfugiés, relate l’auteur, nous devions être parrainés par des Américains qui pouvaient garantir qu’on ne serait pas un fardeau économique pour la société. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais on nous a placés dans des familles différentes. »

Ses parents partent d’un côté, son frère de 10 ans de l’autre, et le petit dernier se retrouve seul au sein d’une famille de Blancs qu’il ne connaît pas, dont il ne comprend pas la langue. « Pour moi, à quatre ans, une telle séparation, c’était dramatique. Et quand je regarde mon fils qui a presque le même âge, je me dis que si on l’emmenait loin de moi, je serais dévasté », laisse-t-il tomber.

Il a fallu quelques mois à ses parents avant de pouvoir le récupérer, alors que son frère a dû attendre deux ans avant de les rejoindre. « Je pense qu’il en a gardé une certaine frustration, dit Viet Thanh Nguyen. Mais ça va, il s’en est remis, ajoute-t-il dans un rire : il est allé à Harvard. »

Lui-même a terminé un doctorat en anglais et études ethniques à l’Université de Californie à Berkeley, avant de devenir professeur à l’Université de Californie du Sud à Los Angeles. Ses parents ont trimé dur, se rappelle-t-il, pour construire l’avenir de leurs fils.

Issus du Viêt Nam du Nord, établis au Sud dès la scission du pays, en 1954, ses parents étaient devenus de riches commerçants avant leur exode. Ayant à peu près tout laissé derrière eux, ils ont dû repartir de zéro, comme bien des réfugiés. Après trois années passées en Pennsylvanie, ils ont mis le cap sur la Californie, à San José, où ils ont ouvert une des premières épiceries vietnamiennes.

Viet Thanh Nguyen y a grandi tiraillé entre deux identités. Ne se sentant jamais tout à fait à sa place. « Mes parents m’ont élevé comme un Vietnamien. Chaque semaine, ils m’emmenaient à l’église catholique vietnamienne. Et ils ont tout fait pour me familiariser avec la langue, la nourriture et la culture vietnamiennes. Mais le reste du temps, j’allais à l’école américaine, avec des amis américains. »

Ce n’est pas pour rien qu’il a fait du héros de son roman un agent double. Enfant, il se voyait comme un espion. « En tant qu’Américain, j’espionnais mes parents à la maison, trouvant très étranges leurs comportements vietnamiens. Quand je sortais de la maison, je me sentais vietnamien parmi les Américains, et je les espionnais alors qu’ils faisaient à mes yeux des choses américaines très bizarres. »

Très tôt, il a dévoré la littérature de son pays d’accueil. Et son cinéma. S’identifiant aux héros américains. Tenant pour acquis qu’il faisait partie de l’histoire dite universelle. Mais quand, vers l’âge de 11 ou 12 ans, il a découvert les films sur la guerre du Viêt Nam produits aux États-Unis, dont Apocalypse Now, de Coppola, un abîme s’est creusé en lui. « J’étais un Américain avec les soldats américains, et j’étais aussi un Vietnamien voyant des gens comme moi être tués. C’était une expérience terrible, traumatisante. »

Comment ne pas voir que dans ces images, les Vietnamiens étaient simplement utilisés comme figurants dans un drame américain ? « Leur  fonction était de se faire tirer dessus, d’être violés ou secourus. Ils étaient là, à l’écran, mais pas en tant qu’êtres humains : comme figurants. »

C’est là qu’est née chez lui la motivation de devenir écrivain. « J’ai compris à quel point les histoires qu’on raconte peuvent être puissantes. Et je me suis dit qu’un jour j’allais créer mes propres histoires, afin d’essayer de corriger le tir et éventuellement de prendre ma revanche. »

Il est allé plusieurs fois au Viêt Nam pour ses recherches. Mais n’a jamais eu l’intention de retourner vivre là-bas. « Je ne peux pas être un écrivain au Viêt Nam. C’est une société répressive sur le plan politique. C’est impossible d’y parler de politique en toute liberté : les écrivains qui ont essayé se sont retrouvés en prison ou se sont exilés. »

À partir des recherches qui ont servi de base à son roman, il a publié un essai, Nothing Ever Dies, axé sur la portée de la guerre du Viêt Nam dans la mémoire collective des Asiatiques. L’ouvrage, finaliste au National Book Award, paraîtra dans quelques mois en français. De même sera bientôt traduit The Refugees, un recueil de nouvelles qu’il a mis 17 ans à écrire : « C’était un exercice pour mon roman. »

Viet Thanh Nguyen est déjà en train d’écrire la suite du Sympathisant. Qui se passera en grande partie à Paris, ce qui explique son séjour estival dans la Ville lumière.

Car c’est en France, sur les traces de son père, qu’aboutira son héros-espion au parcours alambiqué. Voyant sa vie menacée par ses ex-complices communistes devenus tortionnaires, il est contraint de quitter le Viêt Nam parmi les boat people.

« De nombreux lecteurs américains croient, à la fin du Sympathisant, que mon personnage va se rendre aux États-Unis : American Dream, n’est-ce pas ? Eh bien non », s’amuse Viet Thanh Nguyen. Il annonce déjà ses couleurs : son héros aura à négocier avec le colonialisme français et son héritage vietnamien tout autant qu’avec le racisme à Paris dans la première moitié des années 1980.

« La France n’a toujours pas résolu ses contradictions à propos de sa propre histoire coloniale, dit l’écrivain. Contrairement aux États-Unis, où je peux être vietnamien et américain en même temps, ici, en France, je ne sens pas que c’est possible de combiner deux identités. »

Entre-temps, le premier roman de l’auteur fait son chemin. Une vingtaine d’éditeurs étrangers en ont acquis les droits… dont un vietnamien, qui travaille déjà à la traduction. Reste maintenant à savoir si Le sympathisant sera publié au Viêt Nam. « La traduction et la publication sont deux choses très différentes là-bas, prévient l’auteur. Il faut la permission des autorités gouvernementales dans les deux cas. Je dois attendre leur décision. »

Si la réponse est positive, Viet Thanh Nguyen devra décider s’il prendra le risque d’accompagner son livre au pays de ses ancêtres…