Culture

Réjean Ducharme en 198 plans

Des dessins inédits de l’écrivain sont publiés dans un recueil intitulé Le Lactume.

En 1966, quelques mois avant que L’avalée des avalés provoque un véritable séisme littéraire, Réjean Ducharme envoie une série de dessins au directeur artistique des éditions Gallimard, Robert Massin.

La lettre qui accompagne le document est datée du 17 mars 1966 :

Monsieur l’éditeur,

Veuillez ne pas trouver insolent que je vous soumette ces dessins. Je ne sais pas plus dessiner qu’écrire. Seulement, est-ce qu’il ne suffit pas d’être de la race humaine pour prétendre parler aux êtres humains ? 
J’ai mis toute ma liberté et tout mon amour dans ces dessins. Si vous les jugez sans intérêt, ne me les retournez pas. Offrez-les à une jolie femme de ma part.
Vous priant encore de ne pas me trouver insolent.

Réjean Ducharme

Massin expédie le document un mois plus tard à Raymond Queneau, avec la note suivante:

Je vous remets ce dossier de dessins que je viens de recevoir de Montréal. Je ne connais pas l’auteur. C’est pour le moins curieux – du pop’art mal digéré ? – mais avec des trouvailles, il me semble.

Massin

Pour des considérations financières, les dessins ne sont jamais publiés et tombent lentement dans l’oubli. Puis en 1995, à l’occasion d’une exposition des « Trophoux », collages réalisés par Ducharme sous le pseudonyme de Roch Plante, on se rappelle à nouveau de leur existence.

Les 198 inédits sont publiés aux éditions du passage, grâce au travail de Rolf Puls, ancien directeur chez Gallimard Québec. Le Lactume procède du même jeu de mot que L’Océantume (l’amertume > la mer-tume > l’océan-tume).

Les « pictures », comme Ducharme les nomme en introduction, ont été réalisés quand il avait 23 ou 24 ans. Signés des simples initiales «Rd», ils se présentent pour la plupart comme des dessins abstraits, aux formes géométriques et colorées. Parfois, on y distingue des personnages.

L’intérêt réside surtout dans les légendes qui accompagnent les croquis. L’une d’entre elles résume bien le projet: « Les ronds et les rectangles sont mes amis. Les trapèzes et les parallélogrammes sont trop savants pour moi. »

Là où ses romans sont remplis d’une fulgurance, les dessins de Ducharme versent davantage dans l’amusement. Ducharme fait ses jeux de mots, triture les sens, change les perspectives:

« Un dessin qui ne vous dit rien, c’est quelqu’un qui ne veut rien savoir de vous, rien avoir de vous. »

« Ne ris pas de ce mauvais dessin, on ne doit pas rire de ce qui est laid, Isabelle n’est qu’aussi belle qu’elle peut. »

« Voyant un cendrier plein de cendres de cigare, le pudibond le prend pour un cendrier plein de crottes de cigare et perd les pédales. »

Dans ce trésor, de petits aphorismes, toujours cette truculence, ce ludisme, ces jeux de mots jamais gratuits – les traits d’esprit qui caractérisent son oeuvre. Avec une légèreté que le long roman ne permet pas, et la musicalité que l’auteur a dans la tête.

« Ça demande des baisers à grands coups de guitare, à pleins microsillons, et ça n’a pas encore le nombril sec, c’est des attentats à la pudeur, oui madame. »

« Charles Aznav et sa Rolls Royce, les baladins qui serpentent les routes sont devenus l’État c’est moi. »

« Michelle, mon affreuse, sont des mots qui vont très bien ensemble. »

Y transparaît aussi le Ducharme rebelle. Bien loin de la rébellion moderne savamment planifiée, qui s’incarne presque toujours dans le coup d’éclat et la représentation de soi-même.

Ducharme ne se fabrique pas un personnage. Il est rebelle par nature, par essence. Parce qu’il reste pur. Il n’est pas dans le compromis et ne cherche pas à faire plaisir.

« Je hais la sécurité, la propreté, le bon, le vrai, le bien et le beau. J’aime le qui-vive. Il n’y a que celui qui est sur le qui-vive qui vive. J’aime les seules vraies choses: les petites choses. J’aime les clés chaudes et les clés froides, les clés laissées sur le calorifère et les clés tombés dans la neige. »

« À regarder parler ceux qui parlent très bien, on a envie de parler très mal. »

« Les auteurs devraient avoir droit à leurs fautes d’orthographe. Faudra en parler au syndicat. »

Quiconque a lu Ducharme y retrouve sa poésie de l’enfance, son âme pure. L’innocence et la naïveté du garçon dans un corps d’adulte, qui se moque d’un monde hostile et douloureux. Tous les enfants ont eu une boîte de crayons de bois; Ducharme prend le temps d’en faire une oeuvre, pour que les papillons soient signifiants.

« En grandissant, un enfant s’use », écrivait-il dans L’Océantume. C’est ça, Ducharme. C’est le désir d’avoir la conscience, mais de ne pas être matériel. Comme si avoir un corps était contraignant, parce qu’il se modèle mal aux manières sociales, parce qu’il transpire l’inconfort.

De là ce réflexe de s’excuser d’exister, comme lorsqu’il avait écrit à l’éditeur Pierre Tisseyre pour proposer son premier roman, en 1965:

Je ne sais pas écrire. Je n’ai pas appris à écrire. Je ne connais pas la langue française. J’ai peu lu. Je ne garde rien de ce que je lis. Je ne connais pas mes règles d’accord. Je ne peux écrire une seule ligne sans consulter Grévisse ou Larousse. Mais je suis têtu. Et j’ai dans la tête d’écrire (depuis ma 10e année).

De là, aussi, sa vie hors des projecteurs. Il y a Ducharme, l’écrivain, le parolier, le scénariste, l’artiste visuel. Chacun des génies à leurs façons.

Dans une vieille entrevue rediffusée mardi soir à la radio de Radio-Canada, les parents de Réjean Ducharme racontaient à quel point leur fils voulait écrire, et écrire encore, mais n’aimait pas être vu. « S’ils veulent me connaître, qu’ils lisent mon livre », le citaient-ils.

Le Lactume vient éclairer une autre facette de son âme, de la meilleure façon qui soit: par son oeuvre.

Le Lactume, Réjean Ducharme, 2017, Les éditions du passage

Une exposition des dessins se tiendra à partir du 13 septembre au Salon B, 4321 boul. Saint-Laurent, à Montréal. Une mise en lecture aura lieu au Festival international de la littérature, les 23 et 26 septembre, avec Markita Boies.