Culture

S.O.S. pour une planète irremplaçable

Dans son nouveau livre Pièces d’identité, le fondateur de L’actualité, Jean Paré, réfléchit sur les grands axes de sa carrière de journaliste : liberté, culture, école, média, urbanisme, etc. Et à l’heure des grandes catastrophes écologiques, sur l’environnement et notre avenir même. Extrait.

Il y aurait, au dernier décompte, cinq mille quatre cent quatre-vingt-sept espèces de mammifères sur notre planète. Il n’est pas impossible que l’on en découvre d’encore inconnues, mais ce chiffre ne risque guère d’augmenter ; il y a bien plus de danger que le nombre s’effondre. Le tiers des mammifères environ sont menacés d’extinction, et le risque est plus grand encore pour les poissons.

Le plus grand ennemi de ces animaux, c’est un animal sans crocs, sans griffes, sans force, sans vitesse : l’homme. Et plus l’animal est gros, ours blanc, éléphant, tigre, rhinocéros, plus il est en danger. Plus il est petit, comme le rat, mieux il s’accommode des périls que nous faisons courir aux autres êtres vivants, destruction d’habitat, pollution, chasse, accidents.

Les animaux et les plantes ne disparaissent pas par quelque méchant dessein des hommes, mais par ignorance, le plus souvent par inadvertance. Il faut des millions d’années pour que naisse une espèce, il suffit d’une roue de tracteur pour l’éliminer.

Tout est exploré, de l’équateur aux pôles, de l’Himalaya aux abysses, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, toutes les bêtes sont nommées. « Il n’y a plus de déserts, il n’y a plus d’îles. Nous avons conquis à notre tour, déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert », écrivait Albert Camus, il y a déjà trois quarts de siècle.

Peut-on protéger ce qui nous reste de la nature ? Chez l’humain, la dialectique rationnelle ne cesse de justifier des comportements irrationnels, et l’intelligence créatrice, d’engendrer la destruction. Dès l’origine, Jéhovah disait à Noé et à ses fils : « Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la Terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont entre vos mains. » (Genèse, 9, 2) Pendant des milliers d’années, ce message ne se dément pas. De précepte, il devient principe philosophique. En 1822, Auguste Comte proclame dans son Système de politique positive ce que doit être le but de l’activité humaine : « L’action sur la nature pour la modifier à l’avantage de l’homme. » Son cadet, Augustin Cournot, mathématicien et philosophe, qui formula le premier la théorie de l’offre et de la demande, va plus loin : « Mettre toutes les forces de la nature, le plus complètement possible, au service de l’homme : exploiter, pour le plus grand profit de l’homme, la terre, en tant qu’elle est un magasin de produits d’origine ancienne et un atelier où s’élaborent sans cesse des produits nouveaux… »

Le monde nous semble au plus mal. C’est que désormais, nous savons. Guerres, famines, destructions sont le mal. C’était bien pire autrefois : ils étaient le destin. En fait, les humains vont mieux que jamais. C’est leur nombre qui fait problème et, surtout, leur manque de morale. Toutes les espèces gagnantes finissent par détruire leur milieu de vie, par le dévorer. Les grands troupeaux de caribous, ailleurs les éléphants, partout les sauterelles. Elles deviennent des civilisations disparues. Même les peuples primitifs souillent et incendient leur habitat et doivent nomadiser jusqu’à ce qu’ils soient à bout de terres neuves à dévaster. Nous fouillons leurs ruines, incrédules. Mais nous perpétuons quarante mille années de mauvaises habitudes. Une espèce en grand péril ne le sait pas.

Les réactionnaires – et l’on y compte beaucoup de « verts » – attribuent les problèmes écologiques à la science et à la consommation, ce qui est révélateur d’autres motivations, principalement politiques. Car nous sommes en même temps assez nombreux et assez puissants pour détruire le monde mais aussi par le fait même pour intervenir et le protéger, pour la première fois.

Saurons-nous vraiment prévenir les catastrophes écologiques annoncées, puisque nous les avons parfaitement intégrées dans le cadre de la normalité médiatique ? Hier, c’étaient le progrès technique et la stupéfiante découverte des lois de la matière qui faisaient la une des journaux et l’émerveillement du profane devant notre destin en or. Aujourd’hui, la destruction des forêts, l’extermination des grands fauves, la raréfaction des espèces, la désertification des grandes prairies, l’empoisonnement des eaux, la mort des océans et le réchauffement de l’atmosphère sont au menu du spectacle quotidien. Les sagas hollywoodiennes amplifient cette inquiétude en fins du monde fictives, de telle sorte que la précarité présente nous apparaît somme toute comme un moindre mal.

Ce grand spectacle en direct qu’est la destruction de notre milieu de vie, ces cauchemars de science-fiction, sont-ils le début et la condition d’une nécessaire réaction ? Ou d’en être les spectateurs fascinés ne nous cache-t-il pas que nous sommes d’abord et surtout les acteurs de cette dérive ? À moins que cela n’exprime une résignation générale devant la détérioration de l’environnement ?

Ne donne jamais cette terre, même si Dieu te le demande.
Proverbe mongol

C’est maintenant que l’on sait qu’il n’y a sur Mars ni canaux ni Martiens que l’on ravive l’idée de « coloniser » cette planète glaciale. Mais elle ne nous aura jamais donné mieux que les célèbres et si belles Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Sous des apparences d’optimisme et de progrès, la science-fiction ne révèle-t-elle pas un profond pessimisme ? Ou la crainte que nous n’ayons dépassé le point de non-retour dans une démarche d’exploitation qui mène à la catastrophe ? Un aveu que la planète Terre n’a plus d’avenir comme milieu habitable, un sauve qui peut ? Ou serait-ce une façon plaisante mais trompeuse de nous détourner de problèmes réels et de questions qui exigent des réponses radicales et urgentes ?

L’humanité semble rêver d’un nouveau départ, d’une nouvelle chance, d’une autre histoire que celle de millénaires de guerres, de destruction, d’erreurs. C’est toujours le vieux mythe de l’Éden, d’un âge d’or, mais cette fois dans le futur, devant nous, et non plus dans le passé. C’est aussi la version futuriste du nomadisme qu’impose notre civilisation de la terre brûlée. Des astrophysiciens, qui s’ennuient dans le connaissable, s’activent à dénombrer des « exoplanètes » à des millions d’années-lumière. Un savant réputé comme Stephen Hawking voit dans l’émigration cosmique le seul espoir de survie de la vie intelligente.

Je doute fort, très fort, que nous colonisions jamais d’autres planètes, du moins pas avant un bond scientifique plus grand que ce que nous avons connu depuis l’Olduvai. Et si jamais l’homme est capable d’accéder à d’autres planètes, d’autres étoiles dans d’autres galaxies, il y apportera en même temps non seulement ses rêves, mais ses cauchemars, ses erreurs, sa nature tout entière qui est celle d’un Janus, avec ses deux visages, le bon et le mauvais. Hawking vit dans ses univers multiples de cordes, de forces, de tensions, des constructions mathématiques qui sont des mille-feuilles de réalité, mais aussi un trou noir. Nous vivons les pieds sur la terre et nous savons que l’on n’entre dans les trous noirs que par l’imagination, pas physiquement.

Si complexes que soient nos problèmes de pollution chimique ou thermique, si difficile soit-il de ralentir et de stopper l’insoutenable prolifération de la race humaine, la faisabilité des réformes est clairement plus grande que celle de confier l’avenir de l’humanité et de l’intelligence à une douzaine de cobayes qui vont mourir en route vers quelque improbable planète ou s’y entre-tuer une fois rendus…

Il n’existe dans tout l’univers qu’une seule planète qui n’est pas « exo », une seule à laquelle l’espèce humaine se soit parfaitement adaptée au fil des âges, c’est la nôtre, la Terre, et c’est sur elle seulement que peut se réaliser « un grand pas pour l’humanité ».

Les génies de l’astrophysique et de la « propulsion ionique » feraient bien de se colleter à des défis immédiatement réalisables plutôt qu’au rêve de dépasser la vitesse de la lumière, de naviguer dans la vingtième dimension pour aller vaincre des exoterrestres qui nous recevraient chez eux comme des migrants libyens ou des germes d’Ébola.

Leurs canots de sauvetage n’étant d’ailleurs pas très grands, ils seraient sans doute les premiers à y monter, sauvant l’espèce, au mieux, plutôt que les personnes. Et même, ne cachent-ils pas que ces arches seraient vides d’êtres vivants, ce qu’ils pensent être la vie ayant été transféré dans quelque automate plus susceptible que notre ADN de survivre aux tempêtes cosmiques ? Jadis les puces transmettaient la peste, demain elles transmettront nos pires projets.

Tourné vers le pays des chasses éternelles, l’homme n’a pas eu d’yeux pour la nature. Il n’en était pas le « centre », comme le veut un raccourci philosophique célèbre, il se pensait au-dessus et bientôt, espérait-il en priant, ailleurs. Pourtant la nature est notre liquide amniotique. Nous en sommes à la fois surgis et tragiquement séparés dès la naissance.

Si notre petite planète n’est plus l’univers infini, elle est notre maison. Et la seule, et pour l’instant le berceau de toute vie connue, quoi que l’on prétende, espère ou craigne. Nous avons pris la mesure du monde. Après avoir osé penser que la Terre n’existait que pour l’homme et qu’elle avait été créée pour lui, nous réalisons que nous ne sommes qu’un épiphénomène dans le déroulement du monde, qui a sa pulsation, sa respiration, ses fièvres. Il reste à assurer la gestion de notre maison.

Extrait de Pièces d’identité, Jean Paré, Leméac, 2017, 376 pages.
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