Entretien avec Sorj Chalandon
Culture

Entretien avec Sorj Chalandon

En marge de la sortie de son dernier-né, Le jour d’avant, il s’est confié.

En remportant le Prix des libraires du Québec 2014, catégorie Roman hors Québec, pour Le quatrième mur, l’écrivain français est sorti de l’ombre chez nous. Si l’actualité fait partie intégrante de son métier de journaliste, la fiction demeure son « travail d’obscurité ».

Votre nouveau roman traite de la tragédie du coup de poussière survenu à la fosse Saint-Amé, en France, qui a fauché la vie à 42 mineurs en 1974. Pourquoi revenir sur ce triste volet de l’histoire?
Depuis 1974 (j’étais alors jeune journaliste à Libération), j’ai cette catastrophe au cœur. L’illustration terrible de l’injustice et du mépris, car on sait que ces morts auraient pu être évitées. En 1984, j’ai suivi, du Yorkshire, la grande grève des mineurs contre la politique de Thatcher. Puis, j’ai assisté, impuissant, à la fermeture des puits de mine, les uns après les autres. Il y a des années, je m’étais juré que je rendrais hommage à la dignité et au courage de ces hommes. C’est fait.

Comment le journalisme contribue-t-il à façonner l’écrivain que vous êtes devenu ?
En fait — et heureusement —, aucun de mes romans n’est celui d’un journaliste. Que ce soit la guerre d’Irlande ou celle du Liban, tout ce qui comptait pour le lecteur avait déjà trouvé sa place dans les pages de Libération, mon journal à l’époque. En revanche, une chose manquait à tout cela : l’homme derrière le reporter. Un reporter ne doit ni penser « je » ni l’écrire. J’appartiens à la vieille école. Il doit raconter la douleur ou le désarroi des autres, mais pas les siens.

Le processus de création est-il pour vous essentiellement salvateur ou souffrant ?
Par la présence de forts éléments autobiographiques, mes romans ont tous été écrits dans la douleur. Et cette douleur a persisté. Je n’attends pas de mes livres qu’ils agissent comme un baume, mais qu’ils me servent à avouer, à expier.

L’écrivaine française Annie Ernaux estime qu’elle « recycle le vécu » quand il est question de la vérité dans l’écriture. Adhérez-vous à cette philosophie ?
Je ne « recycle » pas, je revisite. Je mets à mon narrateur un masque de fiction, je change un prénom ici, une date là, et je regarde ce que la vie va faire de nous. Tout est réel, tout est vérité, mais le mot « roman » me permet de prendre une distance raisonnable. Il est une garantie contre l’obscénité de la confession crue.