Un auteur à l'école
Culture

Un auteur à l’école

Écrivain prolifique et populaire, ne reculant devant aucun tabou même quand il écrit pour les jeunes, Simon Boulerice est l’invité idéal pour intéresser un groupe d’élèves à la littérature !

« Je vais faire payer ceux qui m’ont fait souffrir et je vais me racheter une vie. » Simon Boulerice avait 15 ans quand son professeur de français a recopié au tableau cette phrase tirée d’une de ses rédactions. Son premier aphorisme. Vingt ans plus tard, l’adolescent mélancolique est devenu un adulte épanoui et a publié presque une quarantaine de livres, sans avoir fait payer personne. Véritable moulin à paroles, il accepte les invitations à rencontrer des élèves aux quatre coins de la province, même s’il n’a pas de permis de conduire et qu’il doit chercher des gens qui peuvent le déposer. L’actualité l’a accompagné dans une école pendant toute une journée. Entretien devant un repas chaud pris à la cafétéria.

Quelle est la place d’un auteur dans une école ? 

Il est à sa place. Les auteurs devraient se rendre massivement dans les écoles pour démocratiser les arts en général. L’écriture est une façon d’aborder plein de thématiques, de sujets un peu tabous. Il y a un festival en France qui a pour nom : Les auteurs vivants ne sont pas tous morts. C’est important de dire aux élèves : l’auteur que vous lisez, il existe, il est accessible et contemporain. Oui, il y a Molière. Mais il y a aussi de la littérature qui s’écrit dans le présent, qui parle de thématiques qui peuvent résonner chez vous. C’est un pouvoir incroyable.

Vous citez beaucoup vos anciens professeurs dans votre présentation aux élèves.

On est la somme de ce qu’on a aimé dans la vie. Je me vois souvent comme un passeur. Il y a des phrases qui m’ont fait du bien. En 4e année, mon enseignante m’a dit que j’écrivais bien. Je me voyais déjà écrivain, mais elle parlait en fait de ma calligraphie ! Ça m’a quand même marqué. Ainsi que la fameuse citation de Cocteau que je reprends toujours : « Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi. » Notre unicité devient notre force. Je trouve ça important de le leur dire.

La culture à l’école

Les enseignants qui le désirent peuvent inviter des artistes à faire une conférence dans leur classe grâce au programme La culture à l’école, mis en place en 2000 par le ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport. Il dispose d’un budget de 4,4 millions pour l’année 2017-2018. Un cachet de 325 dollars est alloué au conférencier pour un minimum de trois périodes d’une heure dans une même journée. Les écoles peuvent également bénéficier d’une aide financière pour acheter des livres des écrivains invités. Ces rencontres visent aussi bien à stimuler la curiosité et le sens critique des élèves qu’à valoriser les professions rattachées aux arts.

Vous faites plus de conférences dans les écoles que la moyenne des auteurs. Est-ce alimentaire ?

Au départ, ça l’était beaucoup. Quand j’ai vu le cachet qu’offre le programme La culture à l’école, j’ai trouvé ça intéressant. Mais de fil en aiguille, je me suis rendu compte que c’est surtout une façon de promouvoir mon œuvre. On écrit pour être lu. Que mes livres circulent est plus payant que le cachet qu’on me remet.

J’essaie de trouver des façons de charmer les élèves, sans être racoleur. Je fais parfois même la split. C’est une impulsion, ça les fait rire, ça les surprend. Ça banalise le fait que je suis un auteur. Ça m’enlève du piédestal : bien oui, je fends mon pantalon ! (Anecdote véridique. L’auteur a fait le grand écart et fendu son pantalon ce jour-là ; les élèves et la journaliste en ont été témoins.)

Vous sentez-vous investi d’une mission ? 

C’est grisant de penser que j’ai peut-être créé la première œuvre qu’un enfant aura entre les mains. C’est quand même exceptionnel d’inaugurer la mémoire culturelle de jeunes lecteurs, d’écrire le premier roman troublant qu’ils liront. Il y a des jeunes qui ne lisent que du fantastique. Moi, j’écris des choses réalistes. Dans Jeanne Moreau a le sourire à l’envers, le personnage de Léon se masturbe dans la douche. Mon éditeur n’a jamais voulu censurer ce passage, car il sait très bien qu’un ado de 15 ans peut faire ça. Léon fait des masturbations écologiques en coupant l’eau pour ne pas la gaspiller. Des ados m’ont parlé de ça. Ils n’ont pas mille occasions d’en discuter ! J’ai l’impression que ma présence et celle d’autres auteurs leur permettent de traiter de sujets variés. Aujourd’hui, on a eu une discussion sur l’anorexie et les préjugés.

Vous inspirez-vous de ces rencontres pour créer vos personnages ? 

Je note des détails. Un garçon rouquin qui porte un large chandail du Canadien de Montréal en même temps que du vernis de couleur différente sur chaque ongle : je trouve le décalage intéressant. Il y a des choses qui ne s’inventent pas et qui ne demandent qu’à être cueillies. « On dirait un personnage de Simon Boulerice » est devenu une façon de qualifier des gens.

Il reste que l’adolescence est une période d’affrontements. Avez-vous l’impression de régler vos comptes avec le passé ? 

Je préfère le mot « réparer ». J’ai fait la paix avec ma période du secondaire quand je suis allé à la soirée des anciens. Je me suis rendu compte que personne ne me voulait du mal, alors que j’avais eu l’impression d’être un souffre-douleur. On me faisait des déclarations d’amitié à rebours : j’ai toujours su que tu réussirais, je ne suis pas surpris de ton succès. Ça a mis un baume sur mon adolescence. Je serais heureux que mon école secondaire, à Saint-Rémi-de-Napierville, m’invite à donner une conférence. Je ne l’ai jamais fait. J’aimerais tellement ça.

Comment évaluez-vous la situation des écoles au Québec ? 

J’en vois de toutes les sortes. Les meilleures comme les pires. Certaines bibliothèques sont très pauvres, c’en est gênant. Mais il y a aussi des écoles qui inspirent la sérénité. Dans le Bas-Saint-Laurent, j’ai été charmé par l’école Lévesque, à Saint-Donat, près de Rimouski. Elle est entièrement vitrée : le gymnase est au centre et les salles de classe sont tout autour. C’est tellement sain. Ça influence les élèves, tout le monde était décontracté. Les profs y sont aussi pour beaucoup ; il y en a qui sont fatigués, mais la plupart sont passionnés et ils ont envie de communiquer leur goût de la lecture.

Mon plus grand grief à propos des écoles, c’est le programme. Il faut des cours d’éducation sexuelle. D’économie, aussi ; moi, j’ai haï ça, mais j’ai appris des choses dans ces cours. Le pire, c’est le « par cœur ». Le devoir des professeurs est d’être dans le moment présent et d’établir des ponts. Il faudrait les inciter à lâcher la matière pour discuter des questions qui préoccupent les jeunes.

Bref, plus d’auteurs dans les écoles ? 

Oui ! Un artiste à l’école, c’est un catalyseur du moment présent.