« De nos jours, écrire ressemble à un péché »
Culture

« De nos jours, écrire ressemble à un péché »

Jacques Godbout raconte le parcours du roman Kerouac et Presley, d’André Pronovost, qui a trouvé deux éditeurs à la fois.

Le printemps passé, André Pronovost, déçu de n’avoir vendu que peu de ses précédents livres en librairie, offrait gratuitement au public son plus récent récit, Kerouac et Presley, qu’il publiait en ligne. Dans un encart du Devoir, l’auteur invitait les lecteurs à se servir. Cet automne, l’ouvrage paraîtra sur papier, aux éditions Leméac, où Yvon Rivard, écrivain et éditeur, le reprend. J’ai appris la nouvelle au mois d’août dernier de la bouche même de l’auteur, à qui j’offrais de rééditer le même récit au Boréal.

Pourquoi ce titre lancé dans l’espace cybernétique a-t-il séduit deux romanciers de générations et de curiosités différentes ? Yvon Rivard est porté sur la littérature de chat, comme il dit, tout en douceur et en non-dits. J’aime pour ma part la littérature de chien, qui court les ruelles du monde.

Kerouac et Presley est une œuvre qui réussit l’amalgame de la métaphore des animaux domestiques. D’un style classique et feutré, le texte vous attrape comme le fait un suspense, et vous souhaitez entendre tout ce qu’André Pronovost veut bien vous raconter, vous ne voulez pas refermer le livre.

Kerouac et Presley est une œuvre littéraire. L’auteur vous parle à l’oreille de ses amis, tous des personnages de romans, de sa vieille mère (elle vous fait dire bonjour), du Québec hors Montréal, mais surtout du « Bord-de-l’Eau et de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont produit un nombre impressionnant d’athlètes, de sommités, de penseurs et de criminels ». Pronovost est l’homme du Bord-de-l’Eau qui vit encore au XXe siècle en se désespérant de la dérive du XXIe. « Je pleure tous les jours, dit-il sans honte, tout en étant optimiste, je suis un homme triste. »

Assis devant moi, il porte une veste noire classique sur une chemise à rayures de couleurs vives qui correspond parfaitement à ce qu’il vient d’avouer : il se sent responsable du destin de la terre entière, et ce n’est pas une bravade. Il aimerait voir résoudre, par exemple, le meurtre de Sharron Prior, kidnappée et torturée il y a 42 ans, dont il a découvert le destin tragique dans Internet ! Et il faut le croire quand il affirme aller fleurir sa tombe au cimetière Mont-Royal. Love me tender.

Pronovost est un rockeur aux cheveux longs, au regard doux, qui ne cesse de s’excuser de ne pas maîtriser le lexique comme « un intellectuel », parce que « trop d’idées, c’est comme trop de sucre dans le café ». Plus poète que philosophe, néanmoins, quand André se met à écrire, les mots lui viennent pour bien dire. En vérité, on ne serait pas surpris de trouver un portrait d’André Pronovost dans le Reader’s Digest sous le titre « L’être le plus extraordinaire que j’aie rencontré », ou de découvrir une photo de lui à la guitare, prise sur la scène du Petit Medley, avec ses complices musiciens de Cavalcade d’étoiles, dans Planet Magazine.

André Pronovost n’est pas un inconnu. Son premier récit, Appalaches, paru
aux Éditions du Boréal en 1992, réédité en 2011 à XYZ, racontait de façon sensuelle et poétique la traversée en solitaire, sac au dos, des 2 000 miles du sentier mythique qui va du Maine à la Georgie. « Quatorze États, quatorze stations du chemin de croix américain. » Pronovost est un marcheur, il appartient à un clan de routiers, comme son ami Gaston Miron, qui arpentait les villes, comme les amis de son père, Ambroise Lafortune,
Claude Ryan, Alec et Gérard Pelletier, Jérôme Choquette, Simonne et Michel Chartrand, et combien d’autres personnages qui ont sorti le Québec de la Grande Noirceur, dont il dit tout ignorer. Surtout, cet homme cherche dans la nature à nourrir la spiritualité dont il a soif. Il veut rencontrer Dieu.

André Pronovost est le Canadien français le plus américain que vous puissiez fréquenter. Il cite volontiers Bob Dylan, Lili St-Cyr, Bruce Springsteen, Prince, Angela Davies, Lee Harvey Oswald, Marilyn Monroe, Rosa Parks, Jacqueline Kennedy et 100 autres célébrités qui participent de son univers quotidien. À 76 ans, il n’a encore jamais mis les pieds en France.
« Adolescent, la vie intellectuelle parisienne m’effrayait », avoue-t-il, la rationalité française le rebutait. Parfois, des croyants se mettent à la recherche de saints hommes ; ils peuvent les rencontrer chez les chrétiens, les bouddhistes ou les musulmans.

André Pronovost a trouvé ses références spirituelles chez Dolores Hart, qui de vedette de Hollywood se fit nonne, et surtout chez Elvis Presley et Jack Kerouac, tous deux très croyants comme lui. Si Rivard et moi avons été séduits, Kerouac et Presley devrait vous titiller.