Des rues avec des noms d'oiseaux
CultureChronique de Marie-France Bazzo

Des rues avec des noms d’oiseaux

« Quelle est cette urgence maladive à lessiver nos mémoires ? L’Histoire, cette guidoune, est-elle salissante à ce point ? »

Notre époque est marquée par un nouveau puritanisme qui s’infiltre partout et qui emprunte parfois les sentiers les plus inattendus. Rappelons-nous, cet été, l’épisode du déboulonnage de la statue du général sudiste Robert E. Lee, qui a mené aux événements de Charlottesville, et à une mort. En amont et en aval, plusieurs monuments symboles des confédérés ont été jetés à terre.

Une polémique semblable avait aussi entouré le nom et les statues d’Horatio Nelson, jadis héros national en Angleterre, maintenant synonyme de suprématie blanche et d’esclavage. À New York, le maire Bill de Blasio a voulu éliminer le Christophe Colomb de Columbus Circle, jugé offensant pour les Amérindiens. À Montréal, au La Baie de la rue Sainte-Catherine, on a subito presto retiré une plaque à la mémoire de Jefferson Davis, ex-président des États confédérés.

Au plus fort de la polémique, on a annulé la projection, dans un festival de Memphis, d’Autant en emporte le vent, chef-d’œuvre du cinéma maintenant honni pour esclavagisme patent. On a voulu débaptiser les écoles portant le nom de John A. Macdonald, un salaud du mauvais côté de l’Histoire, comme on a rayé avec fulgurance Claude Jutra un an plus tôt…

Mais quelle est cette urgence maladive à lessiver nos mémoires ? L’Histoire, cette guidoune, est-elle salissante à ce point ?

Il se trouve que régulièrement je relis, pour l’enchantement, un chapitre des Remarquables oubliés, l’œuvre que l’anthropologue Serge Bouchard et sa coauteure Marie-Christine Lévesque ont consacrée à des explorateurs canadiens-français, des coureurs des bois, des femmes fortes, des autochtones polyglottes, qui ont sillonné l’Amérique et dont l’Histoire a oublié de s’embarrasser. Je préfère cette méthode douce et pédagogique ; ramener à la vie des personnages et des pans de notre histoire, plutôt que de déboulonner rageusement. Enrichir, plutôt que de purger.

Car à quoi sert l’Histoire, fondamentalement ? À tisser un fil, coudre une mythologie commune, qui intègre et donne à partager. Si ce fil n’existe plus, on ne peut plus remettre la trame en doute ni l’enrichir de voix et de récits discordants.

L’Histoire sert aussi à ne pas répéter les erreurs du passé. Ainsi, l’esclavage, qui nous apparaît aujourd’hui comme une aberration, mais qui était pratiqué dans les États-Unis du XIXe siècle. À juger nos ancêtres avec nos yeux contemporains, nous sommes dans la morale, pas dans la réparation. L’Histoire et ses marqueurs servent de repères pour voir plus loin.

Autre chose. L’Histoire n’est jamais neutre. Elle est écrite par les vainqueurs, qui ont la fâcheuse tendance à se répandre sur le territoire en statues lénifiantes. L’espace public de toutes les nations est occupé par des monuments à la gloire de personnages qui ont du sang sur les pattes. Parfois, ces gagnants sont aussi paranoïaques et autoritaires, et se mettent à effacer des figures historiques. De Staline à Daech jusqu’aux bien-pensants actuels, c’est le même vertueux combat : éradiquons les mémoires conflictuelles.

Qui va décider de ce qu’est la « vraie » Histoire ? En quel nom ? Selon quels critères ? Les considérations à court terme sont mauvaises conseillères. Certains activistes sont les nouveaux censeurs des démocraties occidentales. Leur hyper morale pétrie de rectitude politique forme un cocktail redoutable. Ajoutons le fait que notre jugement est dicté plus par l’émotivité que par la connaissance historique… Entre la culture de l’offense et le politiquement correct, nos rues seront bientôt abonnées aux reposants noms d’oiseaux du Canada et d’arbres de la forêt tempérée, question de ne pas choquer.

Les symboles — statues, films, œuvres, toponymes — sont là comme rappels. Ils sont datés, ce sont des produits de leur époque. Des appels à faire mieux, à regarder plus loin. Chaque période, et surtout celles de grands changements, de révolutions, se réapproprie ces marqueurs. C’est brutal, mais compréhensible. Qu’on souhaite à ce point faire table rase du passé en période de paix est nouveau.

Le danger est qu’en cette époque moralisante qui est la nôtre on veuille abolir des pans de l’Histoire. Certes, elle n’est pas belle, mais c’est celle qui nous a construits. Résistons à cette folie de radicalisme et de rectitude. Proposons des figures différentes. Enrichissons la mémoire collective. Enseignons plus, apprenons mieux les versions de l’Histoire. Explorons ses interstices méconnus, racontons les épopées des laissés-pour-compte, des perdants, dressons de nouvelles statues pour discuter autour. Lisons les Remarquables oubliés !

Bien plus que l’éradication revancharde, que le militantisme amnésique, ça forme des citoyens curieux, des humanistes.