Écrire envers et contre tous
Culture

Écrire envers et contre tous

« Nous, musulmans, avons un rapport malade avec le désir, avec le corps et la liberté, avec la femme, au nom d’une religion. » Pas pour rien que l’écrivain algérien Kamel Daoud est un des intellectuels musulmans les plus controversés au monde. 

Cet homme au verbe acéré et à l’esprit tranchant, père de deux enfants, qui a été l’objet d’une fatwa en 2014, revendique haut et fort sa liberté de penser. Il a déjà dit que le rapport aux femmes, au désir et à la sexualité est malade en terre d’islam. Il persiste et signe.

Meursault, contre-enquête, prix Goncourt du premier roman en 2015, traduit dans une trentaine de langues, lui a valu la reconnaissance internationale. Mais pas seulement. « Certains radicaux m’accusent de profiter de ma visibilité pour casser du musulman. »

L’actualité a rencontré Kamel Daoud alors qu’il était de passage à Paris au moment où il lançait son deuxième roman, Zabor ou Les psaumes (Actes Sud), une fable initiatique qui se veut un hommage au pouvoir libérateur des mots, de la littérature.

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Après plus de 20 ans au journal algérien Le quotidien d’Oran, vous avez annoncé en 2016 que vous cessiez le journalisme. Pourquoi ?

Je suis devenu journaliste parce que j’avais besoin de gagner ma vie. Et parce que c’est un métier très proche de celui d’écrivain. Mais j’ai toujours eu l’idée que j’allais arrêter le journalisme pour aller vers la littérature. C’est la première raison. La deuxième, c’est un sentiment de fatigue. J’ai écrit énormément. Je faisais deux ou trois chroniques par jour parfois. Et puis, troisième raison : j’ai compris que je n’avais pas totalement le pouvoir sur ma parole. Beaucoup de mes propos étaient détournés par les uns et par les autres. Ce n’est pas une époque où on cherche à comprendre, mais à justifier ses propres positions. J’avais besoin de prendre du recul pour mieux voir ce qui se passe dans le monde.

Vous continuez tout de même de publier des chroniques dans le magazine Le Point chaque semaine et dans le New York Times sur une base mensuelle…

En Algérie, il y avait trop de pression. Tout ce que je disais était multiplié par 20. Et j’avais envie que ça se calme. Les gens oublient que je vis en Algérie : il faut que je sois attentif à tout ce que je fais ou dis.

À la suite des agressions sexuelles massives imputées à des réfugiés dans la nuit du Nouvel An 2016 à Cologne, en Allemagne, vous avez écrit dans le journal Le Monde y voir une manifestation de « la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman ». Ce qui a provoqué un tollé. Vous affirmez dans votre livre Mes indépendances, qui rassemble près de 200 de vos chroniques, que cette réaction a précipité votre décision. Pourquoi ?

C’était devenu délirant. Je me suis dit que le monde allait mal. C’était un article d’opinion. Si la controverse a pris autant d’ampleur, c’est qu’il y a un malaise. Et le malaise, ce n’est pas moi : j’ai juste mis le doigt sur quelque chose qui fait très mal. Dans le monde arabe, beaucoup de gens m’ont insulté, menacé. En France, 19 intellectuels ont signé une pétition contre moi. Ce qui est très stalinien comme procédé.

Les signataires vous accusaient d’« alimenter les fantasmes islamophobes d’une partie croissante du public européen ».

C’était une façon de me dire que je n’ai pas le droit de parler de moi-même, de ma culture, parce qu’eux en parlent mieux que moi. Mais je vis dans le monde arabe, pas eux. Je suis musulman culturellement. J’ai le droit de penser cette religion comme je le veux. Je suis libre de réfléchir à mon monde. Je n’aime pas les procès qui, au nom de l’islamophobie, vous interdisent de penser l’islam. Ce que j’ai dit à propos des agressions de Cologne, c’est que nous, musulmans, avons un rapport malade avec le désir, avec le corps et la liberté, avec la femme, au nom d’une religion. Et je le maintiens.

Dès 2012, vous écriviez dans une chronique : « Quand la femme est enfermée, les hommes ne sont jamais libres et le corps est une maladie. »

On ne peut pas être libre à moitié : on l’est ou on ne l’est pas. Et l’autre moitié, c’est les femmes. Si la femme est enfermée, ça veut dire que je suis coupable, je suis malade dans mon désir, je n’ai pas un rapport sain à l’imaginaire, à la vie, au corps, à l’orgasme. Quand je me promène le soir dans une ville et que je vois que toutes les femmes sont enfermées, je me sens en insécurité. Et quand je me promène le soir à Ottawa, ou à Dakar, et que je vois des femmes circuler, je me sens en sécurité. Je me dis que c’est une ville où j’aimerais vivre.

Quel regard portez-vous sur la situation des femmes en Algérie ?

C’est difficile, elles subissent la pression du régime, la pression des islamistes. Mais bon nombre se battent, elles ont beaucoup de courage. Certains me disent que j’ai du courage, mais une femme qui décide de porter une jupe en Algérie a beaucoup plus de courage. Le choix d’une jupe en France est esthétique, là-bas, il est militant.

Vous étiez très religieux dans votre jeunesse, vous avez même frayé avec les islamistes. Qu’est-ce qui a provoqué votre revirement ?

À l’époque, j’étais certain de détenir la bonne vision du monde. Mais elle n’a plus été suffisante. J’ai découvert par mes lectures que le monde était plus vaste que mes croyances. Et ça a été un déclic. J’ai compris que j’avais droit à mon corps, que je n’avais pas à le cacher, à le laver tout le temps, à le draper, à le martyriser. Mais ma période religieuse a été essentielle pour construire ma personnalité. Ça m’a permis de comprendre l’aspect religieux mieux que beaucoup d’intellectuels qui regardent cela de l’extérieur, d’un point de vue analytique. C’est pour ça que lorsque j’écris sur l’islamisme, on ne m’aime pas en Algérie ou dans le monde arabe : je suis quelqu’un qui a vécu ça de l’intérieur et je sais de quoi je parle.

Comment le succès de votre premier roman a-t-il été reçu en Algérie ?

De façon partagée. Certains sont fiers, pas seulement en Algérie mais dans le monde arabe : on a besoin de voir des écrivains, des artistes qui réussissent, parce qu’on a une mauvaise image dans le monde — une image de radicaux, ou d’immigrés clandestins. Et puis d’autres me voient comme un traître, à la solde de l’Occident.

Les plaies engendrées par la controverse autour de votre article « Cologne, lieu de fantasmes » se sont-elles refermées ?

Oui, et l’écriture de Zabor ou Les psaumes m’a beaucoup aidé. Ce roman, c’est une façon de revenir à mes racines, à mes croyances profondes. C’est un manifeste de mes croyances. Et ça m’a aidé à les classifier, à revoir mes certitudes. À partir de là, je peux redémarrer.

Votre héros a un don : celui d’éloigner la mort par l’écriture. Il sauve beaucoup de gens, mais pas son père. Pourquoi ?

Parce que Zabor a un rapport ambigu avec son père. Cet homme lui a donné la vie, mais il lui a aussi volé sa vie. Il l’a abandonné. Cette idée m’est venue parce que je suis très marqué par les textes religieux, dont un des grands mythes de tous les monothéismes, celui d’Abraham qui veut égorger son fils. Je me suis dit : pourquoi ne pas raconter l’histoire du point de vue du fils ? On ne peut pas grandir sans tuer le père, sans tuer son image. Les mondes bloqués, ce sont des mondes de pères qui n’acceptent pas leurs fils. Comme dans le monde arabe.

Je suis musulman culturellement. J’ai le droit de penser cette religion comme je le veux. Je n’aime pas les procès qui, au nom de l’islamophobie, vous interdisent de penser l’islam.

Vous êtes très critique quant au monde arabe, et en particulier envers votre pays. Quels sont les plus grands problèmes en Algérie ?

La montée de l’islamisme. Et le fait que nous ayons un régime très vieux, qui ne veut pas avoir d’enfants, autrement dit, qui ne veut pas de transition, qui ambitionne de posséder le pays jusqu’à la mort. C’est un pays qui compte 70 % de jeunes, mais gouverné par des gens qui ont plus de 70 ans. On est dans le cas de figure d’Abraham qui désire tuer son fils et qui ne veut pas qu’il soit remplacé. Nous avons un président qui ne nous parle pas depuis presque 10 ans, qu’on ne voit pas : on ne sait même pas s’il est vivant ou mort. Nous avons un système bloqué. Et puis l’autre grand malheur de l’Algérie, c’est son pétrole. Sans pétrole, nous aurions peut-être été un peuple qui travaille, qui crée. Mais le pétrole cause une dépendance comme la drogue. Notre économie ne décolle pas, parce qu’on vend du pétrole. Ça donne beaucoup d’argent à des armées qui peuvent nous dominer.

Un imam salafiste d’Algérie a lancé une fatwa contre vous en 2014. Vous avez porté plainte puis, en 2016, il a été condamné à six mois de prison. Comment avez-vous vécu cette période ?

L’imam a fait appel, il n’a pas fait de prison. Il y a eu de la pression de la part des islamistes. C’est révélateur. Mais ce n’est pas important pour moi. Il y a beaucoup de gens qui souffrent bien plus que moi. Le monde entier est sous fatwa maintenant. On tue partout au nom de Dieu. C’est le mal du siècle.

Comment entrevoyez-vous votre avenir ?

Je ne sors pas beaucoup. Je suis très vigilant. Je gère un environnement de sécurité. Pour le moment, j’écris, j’essaie de faire des livres. Dans une année, dans 10 ans, je ne sais pas… peut-être que je serai obligé de m’exiler, de choisir un pays d’accueil. C’est une question que je n’ai pas encore tranchée. Je sais que tôt ou tard je devrai partir. Peut-être vers le Canada, qui sait…