Entretien avec Naomi Fontaine
Culture

Entretien avec Naomi Fontaine

Figure lumineuse de la littérature autochtone, Naomi Fontaine a le don de faire découvrir tout un monde de sensations et de vérités en une seule image. Avec les mots justes, elle tisse la toile douce-amère d’un quotidien tout près de nous, mais si loin en même temps.

L’écriture de Manikanetish vous a été inspirée par un retour après 15 ans d’absence à Uashat, votre réserve natale sur la Côte-Nord, pour y enseigner le français. Comment avez-vous été accueillie ?

Personne n’arrive dans une communauté très soudée comme si de rien n’était : il y a des manières de vivre, des codes à suivre. Bien sûr, je n’étais pas purement une étrangère, mais il a tout de même fallu que je réapprenne à vivre à Uashat. Le Blanc est souvent arrivé en conquérant, alors la méfiance est encore présente, même envers ceux qui ont les meilleures intentions du monde.

Comment la réserve a-t-elle façonné l’écrivaine que vous êtes devenue ?

Ça m’a donné tout un imaginaire et un accès privilégié à un monde particulier, en dehors des lieux communs. Mais il a fallu que je quitte Uashat pour pouvoir reconnaître ça. Si j’étais restée là-bas, je ne crois pas que j’aurais pu le faire.

Manikanetish est votre deuxième roman, et il porte lui aussi sur votre terre natale. Aviez-vous l’impression de ne pas avoir tout exprimé la première fois ?

Le premier [Kuessipan] s’adressait surtout aux Québécois, pour qu’ils aient un portrait de la vie dans une réserve, alors que celui-ci, je l’ai écrit pour mes élèves. J’écris surtout pour rétablir une certaine dignité, parce qu’on sent encore les préjugés et l’incompréhension à l’égard des peuples autochtones. La jeunesse là-bas ne devrait pas être jugée juste par son taux de décrochage ou de suicide. Le pire, c’est que les jeunes finissent par croire ce qui se dit, c’est un cercle vicieux.

La transmission du savoir est une valeur intrinsèque pour vous…

La transmission a longtemps été la méthode utilisée pour éduquer les jeunes dans la réserve et ça fonctionnait merveilleusement. Il y a eu une brisure, et c’est vraiment dommage. Tout ce qui se perd de notre culture, ne serait-ce que la fabrication des raquettes, des mitaines, la nourriture, c’est d’une telle tristesse… Si on retrouve la dignité, peut-être qu’on pourra se réapproprier notre culture.