Les génuflexions russes d'Oliver Stone
Culture

Les génuflexions russes d’Oliver Stone

Le réalisateur américain a interviewé le président russe à diverses reprises. Ce qui ressort de ces entretiens est aussi passionnant que troublant.

Un réalisateur américain obnubilé par les théories du complot. Un président russe incapable d’autocritique. Fruit d’une série de rencontres tenues entre juillet 2015 et février 2017, ces Conversations avec Poutine sont aussi captivantes qu’elles provoquent le malaise.

Vladimir Poutine a redressé l’économie de la Russie, où la privatisation tous azimuts avait laissé un État exsangue. Ses réformes ont permis de multiplier le revenu moyen par 40 de 2000 à 2012. La pauvreté a été réduite de moitié et l’endettement du pays a fondu, grâce aux revenus des hydrocarbures.

Seulement voilà. La lucidité sur le passé laisse rapidement place à des lubies sur le présent. Dans l’imaginaire de Poutine, la Russie a tourné la page sur la guerre froide et veut coopérer avec Washington, mais les méchants Américains ne veulent pas. Ainsi compare-t-il l’aversion des Américains envers la Russie à l’antisémitisme : les Russes seraient les boucs émissaires pour tous leurs maux. Pourtant, assure-t-il, « nous n’essayons pas d’être une superpuissance. Nous n’en avons pas besoin. »

Il rejette tout rôle dans l’élection de Donald Trump, estimant que le candidat républicain a seulement su incarner, comme lui, les valeurs traditionnelles de son électorat. Mais il accuse les États-Unis d’intervenir dans ses élections !

Et sur les questions russes, il se montre tel un déflecteur en chef, mettant toujours la faute sur les autres. Le conflit en Géorgie ? Ce sont les Géorgiens qui ont commencé. En Ukraine ? Ils ont provoqué un coup d’État. En Crimée ? Ce sont eux qui ont voulu se joindre à la Russie.

Poutine apparaît comme un curé épris d’ordre et de stabilité, serviteur d’une morale rétrograde sous le vernis de « valeurs familiales et traditionnelles ». Ainsi, les récentes lois russes contre la « propagande homosexuelle » sont destinées à « protéger les enfants », dans un amalgame évident entre pédophilie et homosexualité. Il n’y a « aucune restriction » pour les gais en Russie, dit-il sans sourciller… avant de blaguer qu’il ne voudrait pas partager sa douche avec eux. Eh misère.

Pourquoi avoir accepté ces entrevues ? Parce que Poutine trouve devant lui un Oliver Stone en admiration, qui avale ses couleuvres les unes après les autres. Abonné aux théories sulfureuses et obnubilé par le concept d’« État profond » — l’État dans l’État —, Stone flatte le président pour son « sang-froid » en Syrie, où des millions de personnes lui « doivent leur vie ». Il ne reprend pas Poutine quand celui-ci affirme (faussement) que l’homosexualité est interdite dans quatre États américains. Ni quand il lance que la France compte 10 % ou 12 % de musulmans — 7,5 % en réalité.

Poutine pourrait avoir passé plus de 24 ans à la tête de la Russie s’il remporte un nouveau mandat en mars. Ses adversaires les plus sérieux ont tous été écartés. « Il reste probablement quelque chose du stalinisme dans notre mentalité », lance-t-il à un moment de ces Conversations. On ne saurait le contredire.

« La démocratie ne peut pas être importée de l’extérieur. Elle ne peut naître qu’au sein de la société. Et la société doit être accompagnée sur ce chemin. Essayer de l’imposer par la force extérieure n’a absolument aucun sens, c’est contre-productif, néfaste même. »

Conversations avec Poutine, par Oliver Stone, Albin Michel, 428 p.