Une vie à faire du beau
Culture

Une vie à faire du beau

Une exposition rétrospective permet cet hiver de redécouvrir le travail de Michel Dallaire, géant du design québécois. 

À 75 ans, le père du vélo en libre-service Bixi, du moniteur de surveillance pour bébés Angelcare, du mobilier de lecture de la Grande Bibliothèque et de tant d’autres formes devenues familières fait l’objet d’une rétrospective au Musée de la civilisation, à Québec. Une expo qui a pour point de départ le don que Michel Dallaire faisait au musée, en 2012, de quelque 150 de ses créations, assorties de divers plans, prototypes et autres maquettes, le tout formant le plus grand ensemble de documents consacrés au design industriel québécois.

Malgré tout ce qui les sépare, ses réalisations avaient quelque chose en commun : la contrainte. « Contrairement au peintre, je ne suis pas libre. C’est un art appliqué, le design industriel, dit Michel Dallaire. D’abord, il faut composer avec les délais fixés. Ensuite, il y a les questions de matériaux, les usines disponibles, tout le jeu de la concurrence… » Il admet qu’il ne saurait pas créer sans cet ensemble d’exigences. « Je ne sais pas comment font les peintres, je serais perdu devant une toile blanche. Moi, j’ai besoin d’un problème pour trouver une solution ! »

La quenouille qu’il trempait dans de l’huile, gamin, avant d’y mettre le feu est devenue la torche des Jeux de Montréal. « Le maire Drapeau ne l’aimait pas. Il espérait un bijou ; je suis arrivé avec un outil pour transporter la flamme. » (Photo : François Brunelle)

La journaliste Myriam Gagnon, qui suit le travail du designer depuis des années et qui signe l’imposante monographie accompagnant l’exposition (Michel Dallaire : De l’idée à l’objet, Éditions du passage), souligne dans son avant-propos cette visée de l’aspect pratique : « Du haut de ses quelque 250 créations, il continue à nous rendre service. »

Toute sa vie, Michel Dallaire a travaillé d’arrache-pied, mais avec le recul, il parle aussi de chance. La chance qui a été la sienne, après ses études à Stockholm, au début des années 1960, de revenir dans un Québec qui s’éveillait à la modernité et où les occasions étaient nombreuses pour ceux qui en saisissaient les codes. « Expo 67 s’en venait, j’ai collaboré à certains projets pour le compte du bureau Jacques Guillon et Associés [NDLR : un pionnier du design au Québec]. J’ai conçu entre autres une représentation 3D du cerveau humain, qui était une pièce centrale du pavillon thématique L’homme et la vie. J’ai aussi travaillé à l’aménagement intérieur des appartements d’Habitat 67, auprès de l’architecte Moshe Safdie. » Plus tard, à l’approche des Jeux de 1976, on allait lui demander de concevoir non seulement la torche olympique, mais aussi tout le mobilier du Village olympique. « On entrait dans une période extrêmement féconde, et il y avait peu de gens à Montréal qui savaient faire ce que je faisais. »

L’un des grands regrets professionnels du designer est l’abandon par Bombardier, en 1990, du modèle de motoneige Formula Mach1, aux lignes inspirées de l’avion de chasse autant que de la motocyclette. (Photo : Peter Baumgartner)
Du geste de sa grand-mère, qui faisait jouer le mécanisme de son porte-monnaie à fermoir au moment de la quête, à l’église, il fera naître en 1993 le porte-documents Snapcase, vendu à des millions d’exemplaires. (Photo : Julien Auger)

 

Dans les 28 villes où il roule, dont Londres et New York, le Bixi revient toujours à son point de départ. D’où son allure de boomerang. (Photo : SVLS)

En 2014, le designer s’est retiré dans sa maison de campagne, au pied du mont Orford. Mais après quatre mois, il acceptait une offre du bureau de design Provencher_Roy, où il agit depuis comme conseiller. « Ma femme me dit toujours : arrête de dire oui, repose-toi. » Or, pour Michel Dallaire, garder la forme et rêver les formes sont deux choses indissociables. Il pose d’ailleurs un œil averti sur celles qui définissent le Québec actuel.

S’il considère les nouvelles voitures du métro de Montréal comme plutôt réussies, certains éléments ayant poussé récemment dans le paysage de la métropole le laissent perplexe. Les bornes de recharge pour véhicules du Circuit électrique, par exemple, qu’il trouve laides, avec leurs longs fils qui pendouillent dans le vide. « Dans le Quartier international, dont j’ai conçu le mobilier urbain, l’effet est assez désolant. J’avais élaboré  une signature visuelle, et voilà qu’on débarque avec un tout autre vocabulaire, ça n’est pas harmonieux. Il me semble qu’on aurait pu intégrer des fils rétractables, à tout le moins. Peut-être à même les véhicules, d’ailleurs, comme ceux d’un aspirateur Electrolux. »

Pour son moniteur de surveillance pour bébés Angelcare, né en 1998 et vendu à des millions d’exemplaires, Dallaire s’inspire des angelots de La Madone Sixtine… et du satellite russe Spoutnik 2 ! (Photo : François Brunelle)

Le designer aimerait que le Québec s’inspire davantage de la manière scandinave, notamment basée sur un répertoire de matériaux qui contraint les architectes et designers à composer avec une sorte d’alphabet préétabli. « À Montréal, chacun joue sa partition, mais il n’y a pas de chef d’orchestre. Il y a beaucoup de normes appliquées aux bâtiments classés, ça oui ! On n’a pas le droit de changer la porte d’un immeuble patrimonial, ou encore on doit la remplacer à l’identique. En revanche, du côté du bâtiment neuf, c’est le free-for-all ou presque », déplore celui qui préconise, mi-sérieux, mi-amusé, la création d’un ministère du Beau. « Le problème, c’est que ce serait difficile d’en choisir le ministre ! »