Comment voyagent les chefs-d'œuvre
Culture

Comment voyagent les chefs-d’œuvre

Le Musée national des beaux-arts du Québec consacre une vaste rétrospective à Alberto Giacometti, dont les sculptures sont parmi les plus précieuses au monde. Mais faire venir à Québec de tels trésors n’est pas sans risque.

Il n’existe sur la planète que quelques originaux de L’homme au doigt, d’Alberto Giacometti : créée en 1947 et moulée sept fois en bronze, c’est l’une des sculptures les plus célèbres de l’histoire de l’art. C’est aussi la plus chère. L’un des sept exemplaires s’est vendu 141 millions de dollars américains aux enchères en 2015, un record de tous les temps pour une sculpture.

Succession Alberto Giacometti/Sodrac pour le Canada (2018)

L’homme au doigt passe le printemps au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) dans le cadre d’une rétrospective consacrée à cet artiste parmi les plus importants du XXe siècle. Quelque 150 œuvres y sont réunies jusqu’au 13 mai — bronzes, plâtres, peintures et dessins couvrant ses cinq décennies de carrière, des années 1920 aux années 1960. L’exposition, d’abord présentée au Tate Modern de Londres, s’arrêtera par la suite au musée Guggenheim de New York, puis à celui de Bilbao, en Espagne.

Pour faire venir ces trésors à Québec, il a fallu prendre des précautions extrêmes. On n’expédie pas des chefs-d’œuvre d’une telle valeur par-delà l’océan comme on met une lettre à la poste. « On ne peut pas dire qu’on dort tranquille tant qu’ils ne sont pas arrivés à bon port », confie la commissaire Catherine Grenier, directrice de la Fondation Alberto et Annette Giacometti, à Paris, qui organise l’exposition. « Bien sûr que c’est un stress. Parce qu’on sait que s’il y a accident, c’est perdu. »

C’est la face cachée des expositions internationales qui partent en tournée dans plusieurs villes du monde : la logistique complexe associée au transport et à la sécurité des œuvres.

Né en Suisse en 1901, Alberto Giacometti est surtout connu pour ses sculptures d’hommes et de femmes longilignes, émaciés — certaines grandeur nature, comme L’homme au doigt et L’homme qui marche, d’autres miniatures ou géantes. Des figures si frêles qu’on les dirait friables, puissants symboles de la précarité de l’existence. Le MNBAQ accueille plusieurs de ces pièces emblématiques mais aussi des plus obscures, certaines jamais montrées auparavant.

Alberto Giacometti dans son atelier vers 1951. (Photo: Scheidegger)

Les œuvres voyagent par avion-cargo, dans des emballages conçus sur mesure pour chacune. « Même les bronzes sont fragiles chez Giacometti, souligne Catherine Grenier. Il y a des parties extrêmement fines. Dans un transport en avion, une œuvre fine peut se casser d’elle-même, à cause d’un choc thermique, d’une décompression ou, ce qui est le plus dommageable, des vibrations. Nous nous appuyons sur notre Service de la régie, qui a mis en place des procédures très rodées. On a défini le modèle idéal de caisse. » Il s’agit d’une caisse double, remplie d’une mousse qui épouse les contours de la sculpture, l’isolant des chocs et des changements de température. « C’est amusant à voir, parce que la mousse est comme une sculpture mais en contreforme, en négatif. »

Pendant toute la durée de leur déplacement, les œuvres sont accompagnées par un employé de la Fondation Giacometti, qu’on appelle un « convoyeur » dans le jargon muséal. Il monte avec elles dans l’avion, puis dans le camion, jusqu’à leur livraison au lieu d’exposition. « Les caisses ne sont jamais laissées seules, résume Catherine Grenier. Pour des raisons de sécurité, mais aussi, surtout, pour surveiller les manipulations. » Il arrive même, ajoute-t-elle, que certains collectionneurs privés exigent, pour prêter des œuvres à un musée, qu’elles voyagent sous garde armée !

De plus, à l’instar des membres de la famille royale, les objets ne prennent jamais tous le même vol, pour éviter que la collection ne soit anéantie d’un coup en cas d’écrasement. Les 150 caisses destinées au MNBAQ ont été acheminées dans quatre avions.

Caroline assise en pied, vers 1964-1965, huile sur toile. (Photo: Succession Alberto Giacometti/Sodrac pour le Canada (2018))

Lorsque les pièces arrivent à destination, on les laisse reposer dans leur caisse au moins 24 heures sans y toucher, afin qu’elles s’acclimatent à leur nouvel environnement. Ensuite, on les déballe et on les inspecte : pendant plusieurs jours, des membres du personnel de la Fondation et du musée d’accueil les scrutent sous toutes leurs coutures afin de repérer la moindre égratignure qu’elles auraient pu subir pendant le transport.

Catherine Grenier n’a pas vécu d’incident catastrophique depuis qu’elle dirige la Fondation Giacometti. L’organisme fondé en 2003 possède plus de 5 000 œuvres de l’artiste et en prête régulièrement à des musées du monde entier. De son vivant, Giacometti a cependant connu son lot de pépins. « Ça ne l’a pas empêché d’envoyer ses œuvres, alors qu’à l’époque il n’y avait pas ces emballages subtils et que, très souvent, elles arrivaient abîmées. Il devait engager des restaurateurs pour les réparer. Ça faisait partie des risques à prendre pour pouvoir diffuser son art. »

Il y a des chefs-d’œuvre qui nous laissent sur notre faim lorsqu’on les découvre en personne : La Joconde, par exemple, paraît plus petite et plus terne en vrai qu’en photo, et déçoit invariablement certains visiteurs du Louvre qui ont fait la queue pour la voir. Pas les sculptures de Giacometti : il faut les contempler de ses propres yeux pour réellement les apprécier.

Aucune photo ne peut rendre justice à leur présence fantomatique ; aux nuances de rose, de vert, de jaune qu’on distingue dans le bronze, sous la lumière ; à leur surface rugueuse qui évoque tantôt la cire rongée d’une bougie, tantôt l’écorce d’un vieil arbre. « Ce qu’on doit aux artistes, c’est de montrer leur travail pas toujours aux mêmes gens et d’aller vers de nouveaux publics, dit Catherine Grenier. Parce que tout artiste peut être oublié avec le temps. C’est important de créer les conditions pour que les œuvres puissent continuer à circuler. Mais de le faire en prenant le maximum de garanties, grâce aux nouvelles technologies qu’on a et à des protocoles bien perfectionnés. »

Grande tête mince, 1954, bronze. (Photo: Succession Alberto Giacometti/Sodrac pour le Canada (2018))

La commissaire dit d’ailleurs avoir constaté l’attrait qu’exerce Giacometti, qu’on transporte son art au Maroc, en Chine ou au Royaume-Uni. Bûcheur acharné et solitaire, il a toujours vécu modestement, occupant le même atelier minuscule de Paris jusqu’à la fin de ses jours, malgré la notoriété qu’il avait acquise. « Il n’a jamais appartenu à un mouvement défini. Il refusait absolument de se laisser enfermer ; il était perpétuellement en recherche. Il n’était ni dans le marché de l’art ni en quête de gloire, il a eu un parcours très en marge, afin de se consacrer entièrement à sa création. Cette posture de l’artiste comme résistant face à toutes les tentations extérieures à l’art, à toutes les pressions, ça parle aux gens. »

Les visiteurs les plus érudits reconnaîtront chez lui l’influence de l’art égyptien et africain, celle du cubisme et du surréalisme. Ils remarqueront qu’il a flirté avec l’art abstrait sans jamais y céder totalement, revenant toujours à son sujet de prédilection, la figure humaine, et cherchant sans relâche différentes manières de la représenter : femme-cuillère, tête à bouche béante posée sur une tige, jambe solitaire trônant sur un socle, corps aplatis, bustes d’hommes au regard hanté par mille tourments, silhouettes en mouvement.

Mais Giacometti émeut, que l’on ait conscience ou non de ces multiples références. À l’époque de leur création, ses personnages filiformes, décharnés, ont été interprétés comme des symboles de la perte de sens de l’humanité, traumatisée par les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale. Des décennies plus tard, sur un autre continent, ces sculptures n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation. Elles expriment avec autant de force la solitude et la fragilité inhérentes à l’être humain, seul animal qui se sait condamné à disparaître et qui, néanmoins, se tient debout et avance.