La légende de Johnny
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La légende de Johnny

À la veille d’entreprendre sa dernière tournée, se sachant condamné, Johnny Clegg, star planétaire qui a chanté la liberté pendant 40 ans, s’est arrêté chez son amie Lucie Pagé.

Il est entré chez nous, à Johannesburg, de bonne humeur, comme de coutume, commençant sa tournée de salutations, comme il le fait depuis quelques décennies, avec Gogo, mon aide et nounou des enfants lorsqu’ils étaient petits. Gogo et Johnny font toujours la conversation en zoulou, et les deux se tapent les cuisses et rient immanquablement aux éclats. Johnny n’arrive jamais en retard à un rendez-vous, mais prévoit toujours quelques moments avec ces gens habituellement invisibles, ceux dans les cuisines ou derrière la scène. Nelson Mandela faisait pareil, même quand il a été président.

Johnny Clegg, star planétaire qui chante les injustices, raciales et autres, depuis 40 ans, s’assoit finalement à la table sur la terrasse, prend une gorgée de thé et hume le printemps austral, en ce début d’octobre 2017, la veille de son départ pour sa tournée The Final Journey, le dernier voyage. J’avais lu dans les journaux des choses qu’on espérait être des rumeurs. Johnny Clegg, 64 ans, combat un cancer du pancréas depuis 2015, a subi un premier traitement de chimio, connu une rémission, une rechute, et a subi une autre série de traitements. Puis une rémission, non ? On le veut éternel, Johnny.

Il semble en santé. Il sourit, a la bougeotte, comme toujours. Certains diraient qu’il est agité ou nerveux. Mais non, Johnny est un grand passionné ayant toujours mille idées et projets en tête, et sa passion se reflète dans sa mélodie de gestes. Dans son CV aussi : anthropologue, historien, professeur, entrepreneur, militant, musicien, danseur, auteur, compositeur, interprète. Il est né en Angleterre (où ses parents, qui s’étaient rencontrés à l’Université de Johannesburg, étaient partis s’installer, et où ils ont divorcé), mais vit en Afrique du Sud depuis 55 ans. Il a deux fils et est marié à Jennifer Barlett depuis près de 30 ans. Johnny fait la queue comme un quidam dans les endroits publics, en jean et t-shirt, malgré sa flopée de prix et d’honneurs, dont ceux de chevalier des Arts et des Lettres du gouvernement français, en 1991, et de l’Ordre de l’Empire britannique, en 2015. Il ne fait montre d’aucun caprice de vedette, même s’il a vendu plus de cinq millions d’albums. Si on le cherche dans une assemblée, il est plutôt silencieux, discret, gêné, même. Toujours poli. Et si candide, c’en est parfois drôle. Les titres ne l’impressionnent pas, ni pour lui ni pour les autres. Il remarque plutôt les gestes.

Il dépose sa tasse de thé, puis, dans un rictus douloureux, crache son état en une phrase. « On m’a enlevé la vésicule et le canal biliaires, une partie de mon estomac, une partie de mes intestins et la moitié de mon pancréas. » Il rit. Les nerfs. Il tire sur le col de son chandail et dévoile un petit tube qu’il porte en permanence. Pour la chimio. « C’est une nouvelle sorte, bien méchante, celle-là. Mais le doc m’a assuré qu’elle me garderait en vie jusqu’en février prochain. » Et qu’arrivera-t-il après ? On en a parlé pendant une heure. Sans jamais mentionner le mot. J’insiste : mais repose-toi, Johnny ! Il veut mordicus faire une dernière tournée. « Ma tournée d’adieu. Je le dois à mes fans. Je veux leur offrir un chapitre final, leur dire que le voyage que j’ai commencé à l’âge de 14 ans touche à sa fin. »

Cette journée-là, 50 ans auparavant, sa mère l’avait envoyé faire une course, près de chez lui, à Johannesburg. Le concierge d’un immeuble du coin jouait de la musique zouloue sur une guitare de rue, faite d’un bidon d’essence et de cordes métalliques. Le cœur de Johnny s’était immédiatement emballé. Il venait, sans le savoir, de trouver sa raison de vivre. Mntonganazo « Charlie » Mzila, le concierge, est devenu son ami, malgré les lois et la Constitution qui imposaient le racisme. Si les Noirs, Blancs, Indiens et métis du pays se partageaient la rue durant le jour, le soir venu, chacun dormait dans son bled racial.

Johnny est connu internationalement comme le « Zoulou blanc », mais dans les faits, c’est un funambule coloré. Coloré, parce qu’il est ouvert à toutes les cultures, aveugle aux races. Et funambule, car il marchait sur une corde raide durant l’apartheid et devait trouver des moyens ingénieux pour passer du temps avec Charlie, qui lui apprenait deux langues : la musique et le zoulou (sur les 11 langues officielles de l’Afrique du Sud, le zoulou est la langue maternelle la plus populaire, parlée par environ 11 millions de personnes, soit le cinquième de la population).

Johnny a fait la même chose avec Sipho Mchunu, qu’il a rencontré deux ans plus tard, à l’âge de 16 ans, et avec qui il a fondé son premier groupe, Juluka — « Sueur », en zoulou. Et des sueurs froides, ils en ont eu ! Sipho et Johnny ont joué six ans dans l’illégalité, dans les salles les plus privées possible, les écoles, les églises, les universités, les ambassades et les consulats. Mais leurs spectacles furent régulièrement interrompus par la police et Johnny fut souvent arrêté.

À l’étranger, il ouvre la porte de la curiosité sur ce qui se passe au bout du continent africain.

Johnny Clegg est un funambule, parce qu’il a transformé le balancier qui le tenait en équilibre entre plusieurs cultures pour pouvoir vivre sa passion dans cette prison raciale. Le beau-père de Clegg, Dan Pienaar, était un grand amateur de cornemuse. Cette influence celtique mêlée à celle du rock a déclenché une nouvelle sonorité dans la tête du jeune musicien. Avec les chants guerriers zoulous traditionnels, qu’il avait déjà transformés dans une clé mineure, lui et Sipho tricotent une nouvelle toile musicale qui suscite la curiosité chez beaucoup, le scepticisme chez d’autres. Les autorités sud-africaines crient même au scandale et accusent Johnny Clegg de « trahir les Zoulous et leur culture ».

Le succès de leur premier album, Universal Men, en 1979, fait mentir toutes les prédictions. Cette alliance inédite de rock, de musique celtique et de rythmes zoulous joués avec une panoplie d’instruments — l’accordéon, la guitare, des instruments africains traditionnels de toutes sortes — séduit. Même si l’album est interdit en Afrique du Sud, il triomphe en Grande-Bretagne, ce qui permet au groupe d’accéder aux scènes internationales. Cette musique hybride toute fraîche devient rapidement un symbole d’unité et de réconciliation, bien avant que les politiciens y songent. Les foules que Juluka attire reflètent ce qu’il chante : elles sont multicolores, multiraciales, « multiâgées ». Johnny crée en même temps un havre où on a enfin le droit de chanter — de crier ! — l’espoir d’un monde sans injustices. Enfin, pas trop fort en Afrique du Sud (il était illégal d’écouter ou même de jouer beaucoup de ses chants). Mais à l’étranger, il ouvre la porte de la curiosité sur ce qui se passe au bout du continent africain. Et provoque ainsi de l’intérêt.

Photo : Francis Apesteguy/Getty Images

« Je n’ai jamais considéré que j’ai fait de la politique », m’a-t-il dit un jour. En fait, sa lutte pour la justice sociale dépasse les limites de la politique et cherche à répondre à une plus grande question : qu’est-ce que cela veut vraiment dire que d’être humain ? C’est son respect profond pour l’autre, sa compassion et sa capacité de voir avec les yeux du cœur, de parler un langage universel, qui ont marqué ses paroles et sa musique ; une musique qui a ouvert l’esprit des gens de partout, même des purs et durs Afrikaners. Il en rit. « Imagine ! Avant, ils voulaient me faire taire, et aujourd’hui, ils paient pour venir chanter et danser avec moi ! » Puisqu’il est question du pouvoir de la musique dans la réconciliation des peuples…

En 1985, Sipho décide de retourner dans sa campagne natale et Juluka se dissout bien pacifiquement. Un an plus tard, durant l’état d’urgence de 1986, que le président Pieter Willem Botha avait instauré pour museler la presse et empêcher la population de commémorer le 10e anniversaire du massacre de Soweto, Johnny fonde Savuka (« Nous nous sommes levés », en zoulou) avec six autres collègues, dont son grand ami percussionniste et partenaire de danse Dudu Mntowaziwayo Ndlovu. Dudu Zulu, comme on l’appelait, est assassiné en 1992. Johnny est foudroyé. D’autant plus que Savuka se voulait une voix pour lutter pour une meilleure qualité de vie, la liberté pour tous. Johnny lui rend hommage dans la chanson « The Crossing », de l’album Heat, Dust and Dreams (1993). La plupart des chansons de Savuka ont d’abord été interdites en Afrique du Sud. Ce qui n’empêche pas les victoires. Au contraire ! En 1987, Johnny Clegg et Savuka connaissent un succès international avec la chanson « Scatterlings of Africa ». Et « One Human, One Vote » (1989) se chante partout, encore aujourd’hui. Johnny a une vingtaine d’albums à son actif.

Un de ses plus grands succès reste sans doute « Asimbonanga » (« Nous ne l’avons pas vu »), de l’album Third World Child (1987), une chanson dédiée à Nelson Mandela, encore en prison à l’époque. Peu de temps avant sa tournée d’adieu, Johnny a raconté à RFI avoir écrit cette chanson en réaction à l’état d’urgence de 1986. Sa génération n’avait jamais vu Mandela, dont il était même interdit d’avoir une photo, sous peine d’emprisonnement.

Un extrait d’un spectacle de 1999, en Allemagne — probablement un des plus grands moments de la carrière de Clegg —, procure des frissons assurés : on y voit Nelson Mandela arriver sur scène en dansant pendant que Johnny chante « Asimbonanga ». « Ce sont la musique et la danse qui m’apportent la paix dans ce monde. Et avec moi-même », a dit Mandela au micro avant de réclamer qu’on rechante la chanson.

En ce début d’automne, Johnny est reparti de chez nous avec son petit tube dans la peau, l’espoir au cœur et l’esprit du taureau zoulou dans le ventre pour affronter sa tournée en Grande-Bretagne, à Dubaï, à Montréal et ailleurs au Canada, aux États-Unis, en Afrique du Sud. « Je veux le faire pendant que j’en ai encore l’énergie. Chaque spectacle est très exigeant physiquement. » La danse zouloue qui accompagne certains de ses chants est celle d’un théâtre guerrier, où l’on donne des coups de pied haut dans les airs, comme pour contrer son ennemi.

J’ai revu Johnny trois semaines plus tard, après son spectacle à la Place des Arts, à Montréal. Il avait beaucoup maigri. Et il lui restait encore près d’un mois de tournée. « Je suis fatigué, avait-il avoué. Mais ça va ! » Le 11 novembre dernier, il s’est produit à Johannesburg avec son fils Jesse Clegg, 29 ans, également chanteur, compositeur et interprète. C’était leur première fois ensemble ! Ce fut un spectacle émouvant, il va sans dire.

Et puis après, Johnny ? Que feras-tu, après ? « J’ai eu le temps de me faire à l’idée du grand voyage », m’a-t-il répondu, et sans s’attarder, il s’est mis à énumérer ses projets : un nouvel album en cours, une autobiographie…

En tout cas, le jour où on créera enfin le prix Nobel de la musique, c’est à Johnny Clegg qu’il devra être attribué. Le monde ne serait pas pareil sans ce funambule coloré. Hamba Kahle, Johnny. Va bien. Et merci. Tellement.