Lettre à Mehman Huseynov, blogueur emprisonné
Culture

Lettre à Mehman Huseynov, blogueur emprisonné

Alain Vadeboncœur signe une dédicace à un prisonnier politique en Azerbaïdjan.

Cher Mehman Huseynov,

Ce qui semble pour moi le plus évident, c’est que tout paraît nous séparer. Du moins dans l’apparence des choses. Ton pays, l’Azerbaïdjan, ta langue, l’azéri, ta société, ton métier. Tout cela est bien loin d’ici, de ma propre langue, de mon monde et de mon travail. Si j’écris des livres et des chroniques, je suis avant tout médecin. Mais je peux me qualifier de blogueur, comme toi. Et je crois à l’engagement social. Comme toi.

Je ne paie pourtant pas le centième du prix que toi, tu paies pour cela. De ce prix qui révèle mieux que n’importe quel dictionnaire le véritable poids des mots. Je ne suis pas en prison pour avoir écrit. Je n’ai pas été torturé. Mon propre engagement n’a donc rien de comparable avec le tien. Je ne sais d’ailleurs même pas si à ta place, j’aurais le courage d’écrire.

Mehman Huseynov. Photo tirée de Facebook.

La différence, c’est contre quoi nous nous battons, Mehman. C’est ce qui donne sa valeur à ton combat. Ton histoire est aussi inspirante, grave et importante que celle de ton pays, au cœur depuis si longtemps de tensions entre l’Orient et l’Occident. En découvrant cette histoire, je me l’approprie un peu. Et comme toujours, quand on connaît mieux quelqu’un ou quelque chose, des mécanismes profonds engendrent un sentiment de fraternité.

Par les mots que je peux lire de toi, malgré le miroir déformant de la traduction, je suis touché. Par ces mots qui tissent malgré nous des liens, je te comprends mieux. Par des mots qui instruisent, permettent l’échange et confirment ce que nous partageons, même à des milliers de kilomètres, je prends sur moi un peu de ta détresse.

Permets-moi en retour de t’envoyer ces quelques lignes. Ce sont des phrases un peu anodines, mais sincères, et peut-être chargées d’un peu de cet espoir que nous avons, que j’ai, que tu as, de voir un jour tes mots libérés, Mehman. Parce que libérer les mots permet parfois de libérer ceux qui les portent.

J’espère que ces mots, modestes et bien imparfaits, sauront se rendre jusqu’à toi. Qu’ils nous rapprocheront un peu. Et que tu pourras les lire, quand je te dis, aujourd’hui : « Je pense à toi, Mehman. »

« Mən səni düşünürəm, Mehman. »

Alain Vadeboncœur
Médecin, auteur et blogueur dans un pays tranquille

J’ai écrit ce texte à l’occasion de la troisième édition de Livres comme l’air à Trois-Rivières. Dans le cadre de cette initiative, organisée en collaboration avec Amnistie internationale, les auteurs écrivent leurs dédicaces à l’intention de prisonniers politiques. Mehman Huseynov est un blogueur et militant azerbaïdjanais, reconnu coupable de diffamation et emprisonné en Azerbaïdjan. Il avait porté plainte pour torture contre la police. J’ai transcrit cette dédicace à la main dans mon livre Désordonnances, pour une lecture en public le samedi soir 24 mars. Elle sera ensuite transmise à Mehman Huseynov et, au besoin, traduite. Et je vous assure que je n’ai pas utilisé mon écriture de docteur. Bon, je l’avoue, j’ai demandé à ma fille de la transcrire, pour que ce soit lisible.