Le 1 % musical
Culture

Le 1 % musical

« L’industrie musicale a perdu la maîtrise de la distribution de ses produits. L’écoute en continu (streaming), avec des abonnements à quelques dollars par mois, est venue détruire le modèle économique. »

Il est loin le temps où le Web devait permettre à des artistes de s’affranchir des maisons de disques pour mieux éclore. Le paysage musical actuel récompense plutôt une minorité infime de grandes vedettes, tandis que la majorité des musiciens crient famine.

Voilà le propos qui sous-tend l’ouvrage La misère des niches, du journaliste Alain Brunet, un essai percutant sur le délitement de l’industrie musicale et, par extension, de tous les contenus culturels. « L’ère numérique ne révèle pas que des possibles, c’est aussi une ère de rupture sur le plan économique. »

En 2015, 80 % des revenus de l’industrie musicale américaine provenaient d’au plus 1 % des produits en circulation. Une économie de superstars, où une clique d’artistes empoche le gros des revenus de l’industrie mondiale. « L’immensité hallucinante du choix combinée à la concentration des entreprises culturelles lucratives sur la toile a créé un déséquilibre profond entre une poignée d’ultra-riches et la presque totalité des producteurs de contenus dramatiquement appauvris », écrit Alain Brunet. Le revenu médian des artistes canadiens est inférieur de 5 % au seuil de faible revenu.

Comme pour les médias, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ont imposé leur modèle de rétribution de la création. Résultat : l’industrie musicale a perdu la maîtrise de la distribution de ses produits. L’écoute en continu (streaming), avec des abonnements à quelques dollars par mois, est venue détruire le modèle économique.

L’artiste reçoit bien en deçà de 0,01 $ par écoute en continu, que ce soit sur YouTube, Apple Music ou Spotify. Il en faudrait au moins quatre à cinq fois plus pour obtenir un revenu à peine décent. C’est pourtant grâce à ces créateurs qui font vœu de pauvreté que ces géants amassent des milliards. Mais les profits sont engrangés sans obligation de réinvestir dans le contenu.

Le numérique aurait dû être un atout. Avec les médias sociaux, l’échange et les communautés sont au cœur du concept de « découvrabilité » des œuvres. Sauf que la mainmise des géants contribue à un manque de curiosité. Plus on entend du générique, plus on voudra du générique. Ainsi, le fossé se creuse entre les consommateurs de culture populaire et ceux de contenus plus nichés. Ces derniers sont sous-représentés et sous-financés, et les géants du Web n’ont pas intérêt à ce que ça change.

Les solutions sont connues : réformes de la propriété intellectuelle pour obtenir un droit à la rémunération, systèmes de redevances fondés sur le partage des revenus, paiements mensuels obligatoires pour l’écoute en continu. Bref, légiférer et taxer pour aller chercher l’argent là où sont les profits, pour récompenser les créateurs de contenu plutôt que les fabricants de contenants.

Bien des États l’ont fait ailleurs. Mais il faut de la volonté politique pour affronter les géants du Web. Et la complicité souriante du gouvernement Trudeau à cet égard n’augure rien de bon.

« S’enrichir impunément sans partage, sous prétexte qu’on a d’excellentes idées, est un comportement archaïque qui ressurgit en cette période de vide politique, même dans le contexte d’un nouvel environnement numérique. »

La misère des niches, par Alain Brunet, XYZ, 282 p.