Richard Desjardins : retrouver le son
Culture

Richard Desjardins : retrouver le son

À l’occasion de la sortie de la version rematricée de Boom Town Café, le premier album de son groupe Abbittibbi, sorti en 1981, Richard Desjardins revient sur ses premières chansons et sur une carrière d’engagement.

Qu’est-ce que cet album représente pour vous ?

Ton premier album, c’est énorme. Ça prend 25 ans à faire ! Mais à l’époque, les producteurs avaient aplati la géographie sonore pour que ça puisse passer sur les ondes AM. On a perdu les basses et les hautes, et comme musiciens, on n’a jamais donné cet album-là en cadeau à personne. On était chez nous quand on a écouté la version remastérisée, et tu aurais dû voir les sourires ! On a retrouvé le son qu’on avait en studio à l’époque.

Est-ce que cet album a fait éclore l’artiste ?

Oui, totalement. Le succès d’estime qu’on a eu, ça m’a donné confiance que j’étais capable d’écrire. On avait un bon succès sur scène, mais aucun producteur pour investir en nous. À un moment donné, quand ça fait des années que tu trimes pis que t’es sur le BS, tu te dis : je vais faire autre chose. J’ai essayé, mais je suis revenu à la musique. J’ai été chanceux parce qu’il y a eu convergence des planètes, jusqu’au succès de « Tu m’aimes-tu ». Je ne m’attendais pas à ce que ça skyrocke comme ça, par contre.

Les artistes abitibiens prêtent une attention particulière aux laissés-pour-compte. Comment l’expliquez-vous ?

Dans les petites places, c’est pas séparé entre quartiers riches ou pauvres. La preuve, à l’époque, j’étais à un bar, et y avait un juge qui prenait une bière avec un gars qu’il avait crissé en dedans ! Ces régions-là, c’est des parcs de liberté, mais en même temps, tout est acquis à des intérêts corporatifs. Le bois est alloué cinq ans d’avance, et dans les mines, tout le territoire est claimé. Et pourtant, on n’a jamais envisagé de nationaliser ça. Comme artiste, ça donne de bonnes lectures sociales.

Ça explique votre engagement politique?

C’est un combat. Parce que si tu te laisses faire, ils vont tout prendre. L’erreur boréale en a assomé une gang. Mais c’est grâce à ça que 10 % du territoire sera protégé bientôt. Sauf que le ministère des Ressources naturelles continue de donner le bois, et dévalue tout autre aspect de la forêt et du territoire.

Comment accueillez-vous le regain d’attention sur les questions autochtones ?

En 1982, quand il y a eu le rapatriement de la Constitution, on a établi que les Autochtones
avaient des droits. Mais on a laissé le soin aux gouvernements de les définir. Les peuples autochtones dans la vallée du Saint-Laurent, les Algonquins, les Attikameks et les Innus, n’ont jamais signé d’entente sur le partage du territoire.

Le fond de l’affaire, c’est ça. Dans tout le reste de l’Amérique du Nord, il y a eu des traités ou une reconnaissance qu’ils étaient chez eux. Quand le gouvernement a voulu faire ses barrages dans la Baie-James, y a fallu qu’il s’assoit avec les Cris. Et il a reconnu des droits territoriaux. Mais ce n’est jamais arrivé pour les autres.

C’est déjà du domaine de l’incroyable que les Algonquins soient encore là, avec une connaissance relativement bonne de leur langue. Mais tant qu’il n’y aura pas de négociations sur la gestion du territoire, leur société va se déliter. Il va falloir arrêter des opérations industrielles sur leur territoire si on veut qu’il se passe quelque chose. Sinon, ce sera juste du braillage, des paroles.

Vous vous êtes fait rare dernièrement. Est-ce que la musique vous habite autant ?

Je vis maintenant en France une partie de l’année, et je n’ai plus la même vie. Je n’ai plus le stress de jouer devant le monde et j’apprécie beaucoup ça. Je vais encore monter sur scène pour gagner ma vie, mais ce n’est pas quelque chose qui s’impose. Je suis un peu passé à autre chose. À 70 ans, les bobos guérissent moins rapidement.