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Ados révoltés, duel mère-fille

Sylvain Trudel est assurément un des écrivains québécois les plus originaux, les plus marquants des dernières décennies, mais on ne le sait pas assez, bien qu’il ait reçu quelques prix. Il déconcerte, on n’arrive pas à le classer. C’est que ses personnages, surtout les adolescents, ont toujours l’air de s’en aller, de nous abandonner dans un monde sans espoir contre lequel, eux, ils entretiennent une révolte, ou plus justement un mépris, extrêmement décidés. Ils le faisaient déjà dans son premier roman, Le souffle de l’harmattan – publié en 1986, repris en livre de poche -, et le font encore dans les nouvelles de La mer de la Tranquillité.On pensera peut-être à Réjean Ducharme, à cause de ces enfants perdus qui peuplent les romans et nouvelles de Sylvain Trudel. On aura tort, et on aura raison. Tort, parce que la langue, chez le deuxième, ne se permet pas les effets de déconstruction qui abondent chez le premier. Elle est sobre, inventive sans excès, on oserait dire classique. Par contre, la violence, les dégoûts, le refus du monde, la culture étonnamment vaste et variée de Sylvain Trudel font évidemment de lui un frère, à tout le moins un cousin par alliance, de l’écrivain de L’océantume.Justement, puisqu’on parle d’océans, qu’est-ce que cette Mer de la Tranquillité qui coiffe le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel? Ça se trouve, nous disent les experts, non sur la Terre, mais sur la Lune. Et dans la mer de la Tranquillité, il n’y a pas d’eau, comme de raison. Pas de canards non plus, donc. D’où la phrase énigmatique que lance un personnage au milieu du récit: « Sois heureux, mais n’oublie pas: dans notre vallée de larmes, nos espoirs sont comme les canards sur la mer de la Tranquillité. » Tout Trudel est là: une invitation au bonheur qui ne peut qu’être déçue, mais qui renaît sans cesse, comme une indispensable illusion.La plupart des nouvelles de Trudel adoptent la forme autobiographique. Rien à voir cependant avec la vraisemblance: « Épiphanies », par exemple, la nouvelle inaugurale, raconte à la première personne (!) la naissance du héros, et l’avant-dernière, intitulée « La mort heureuse » – peut-être la plus émouvante du livre -, relate dans la même forme le suicide spectaculaire d’un jeune homme pour qui vivre, « c’est être dans son tort ». Sylvain Trudel est moins heureux, si l’on peut dire, lorsqu’il invente une sorte de prophète comme Jano Guillemette, « anxieux de bouleverser les foules désorientées ». Son affaire à lui, l’auteur, c’est la dénonciation de toute forme d’espoir, et particulièrement du « magnétisme désespéré des religions », par des formules qui claquent comme des coups de fouet. Parfois, on oserait dire par inadvertance, c’est drôle: on n’oubliera pas ce personnage qui parle le « lavallois créolisé »!Ceux qui ont déjà lu un livre de Marie-Sissi Labrèche sauront que ce n’est pas la joie de vivre, non plus, qui les attend dans son troisième roman, La lune dans un HLM. Il s’agit toujours d’un dialogue sur fond de malentendus entre la narratrice et une mère qui n’a pas toute sa raison. D’une part, Léa, la fille, qui se présente comme la romancière de Borderline et vit en Suisse avec son mari et son chien. De l’autre, une mère qui refuse de se réfugier dans un établissement pour malades mentaux et habite, avec toutes les conséquences que ça implique, dans un HLM réservé aux personnes qui lui ressemblent. Il y a quelques autres personnages – un squeegee aimablement nommé Midi et Quart, le marchand de tableaux Fred Riche -, mais ils ne sont dans cette affaire que des figurants.Pour l’essentiel, La lune dans un HLM n’est donc qu’un duel entre une fille et sa mère, mais un duel chargé d’émotions vraies, parfois bouleversantes. Marie-Sissi Labrèche est une véritable écrivaine, dont le style heurté, flamboyant, « flyé » convient parfaitement aux explosions de sentiments qui constituent le récit. Mais si la fille fait la vie dure à cette mère qu’elle aime malgré tout, elle la fait également au lecteur, qui a souvent de la difficulté à se retrouver dans ce maelström. Tantôt Léa, la fille, s’exprime à la première personne, dans ce qu’elle désigne comme des lettres, présentées en caractères italiques. Mais ces lettres, qui n’en sont pas tout à fait, alternent avec des chapitres dont chacun, on ne sait trop pourquoi, porte le titre d’une oeuvre de Picasso. On continue quand même à lire, à se laisser entraîner par cet invraisemblable récit. Et l’on est récompensé plus d’une fois – par exemple, lorsque la mère se découvre un véritable talent pour la peinture et devient, sous les yeux étonnés et ravis de sa fille, autre chose qu’une vieille femme vouée à l’internement.La mer de la Tranquillité, par Sylvain Trudel, Les Allusifs, 186 p., 21,95$.La lune dans un HLM, par Marie-Sissi Labrèche, Boréal, 251 p., 24,95$.La mer de la Tranquillité »Les enfants, dit-il, on ne les fait pas, les pauvres, mais on les commet, comme des erreurs irréparables, et des erreurs de jeunesse, en plus, les pires. C’est pourquoi il faut les aimer beaucoup. » Sylvain Trudel

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Défense de la dualité québécoise

Vous vous souvenez peut-être de la mauvaise querelle qu’on fit il y a quelques années à Monique LaRue, à propos d’un texte intitulé «L’arpenteur et le navigateur». Cela ressemblait par certains côtés au procès — assaisonné d’injures bien senties — intenté plus récemment à Jacques Godbout à la suite de la parution de son interview dans L’actualité (1er déc. 2006). Les idées qu’exprimaient les deux écrivains sur la révolution opérée au Québec par l’immigration n’étaient pas les mêmes, certes, mais Jacques Godbout et Monique LaRue parlaient tous deux de l’évolution de la société — d’autres diraient l’ethnicité québécoise —, et c’est un sujet qu’on aborde toujours, dans notre village, à ses risques et périls. Qui sont donc cet «arpenteur» et ce «navigateur», qu’on retrouve dans le livre d’essais de Monique LaRue, intitulé (sans effort) De fil en aiguille? Le couple est inventé par l’auteure pour répondre aux inquiétudes d’un collègue écrivain, énervé par la place de plus en plus considérable que prennent les immigrants dans la littérature québécoise. Si Ying Chen, Sergio Kokis et David Homel, pour ne citer que ces trois noms, comptent parmi les écrivains québécois les plus célébrés, qu’est-ce donc que cette littérature qu’on persiste à nommer québécoise? Cette question est posée à Monique LaRue, avec angoisse et pas mal d’agressivité, par un collègue «québécois de souche» qui s’imagine privé peu à peu de sa nationalité littéraire. Monique LaRue commence par sympathiser avec le pauvre homme, mais peu à peu elle s’éloigne de la polémique pour proposer une version plus complexe de l’écrivain québécois. Il y a, dit-elle, chez cet écrivain, deux personnages: le premier est l’arpenteur, c’est-à-dire «un homme qui a la passion de la mesure, un homme qui s’attache à la terre, un homme du territoire», pour qui «l’appartenance ethnique» est la première valeur. Pour l’autre, le navigateur, «le monde est pour toujours et depuis toujours pluriel et les perspectives, multiples». L’arpenteur et le navigateur ne sont pas des ennemis; ce sont «les deux faces de notre identité». Le livre de Monique LaRue est voué tout entier, explicitement ou implicitement, à la défense de cette dualité. Professeure au cégep — qu’elle appelle drôlement le «ça jappe»—, elle n’hésite pas à faire lire par ses étudiants un chapitre des Essais de Montaigne, dont elle parle elle-même avec une éloquence tout à fait convaincante. Romancière, auteure de cinq romans, dont l’un a été publié en France, elle s’inscrit explicitement dans la littérature québécoise sans s’y enfermer à double tour. Et elle voyage: au Japon, en Égypte, en Flandre — en France aussi, bien sûr, nécessairement; elle a besoin de l’ailleurs comme de l’ici, et quelques-uns des plus beaux chapitres de son livre en témoignent. «Les textes rassemblés ici ont été écrits au fil des circonstances et des demandes qu’on m’a faites», écrit-elle dans l’introduction. Mais ils ne sont pas réunis que par le hasard. Qu’elle parle du dictionnaire, des revues littéraires, de l’ordinateur ou du jardin d’Enshu, ce sont toujours les nécessités profondes de l’écriture qui l’animent. Maintenant, un petit roman. Cent dix-sept pages, pas une de plus, et même plusieurs en moins, car elles sont blanches. Le livre de Charles Bolduc, Les perruches sont cuites, se présente comme un recueil de nouvelles, mais le lecteur ne met pas beaucoup de temps à s’apercevoir que le narrateur de ces petites histoires est toujours le même et se comporte comme un véritable personnage. On le reconnaît, de récit en récit, désabusé à mort, passant d’une fille à une autre comme on change de chemise (il y a assez de sexe là-dedans pour épouvanter une douzaine de confesseurs), s’inventant des histoires incongrues comme celle du «monstre de la salle de bains». «Car il y a, dit-il, ce vide à éviter, ce vide vers lequel on va, celui avec lequel on valse mais qui nous pourrit la conscience si on s’arrête trop longtemps…» J’allais oublier, mais cela fait partie de l’essentiel: le narrateur habite la belle et vieille ville de Québec, où ses cabrioles semblent être suscitées par l’air du lieu. Il faut beaucoup de talent pour évoquer avec le ton juste le léger désespoir du personnage et les manœuvres diverses qu’il invente pour y survivre. Charles Bolduc, qui publie son premier livre, n’en manque pas. Sa prose est inventive, jamais à court de mots drôles ou subtilement désespérés, et l’on sort du livre avec l’impression d’avoir découvert un véritable écrivain. Un arpenteur ou un navigateur? Les deux, bien sûr. Charles Bolduc n’arpente pas le Vieux-Québec à la manière d’un Jacques Poulin, mais il en suggère l’atmosphère avec une efficacité certaine. Et le navigateur, en lui, est celui qui rame dans le vide postmoderne de son époque. — De fil en aiguille, par Monique LaRue, Boréal, 227 p., 25,95$. Les perruches sont cuites, par Charles Bolduc, Leméac, 117 p., 15,95$.

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Les disques

La ballade du grand Zach Zachary Richard Lumière dans le noir Musicor/Sélect (66 min) Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, dit-on. Les cicatrices vives laissées par l’ouragan Katrina et une colère encore palpable ont poussé notre Louisianais préféré à donner ici son plus beau disque. Évidemment, les préoccupations écologiques sont au centre de cette création artistique «entre les tempêtes et les rêves», comme l’écrit Zachary Richard dans ce carnet de voyage aux quatre coins de la francophonie. L’entreprise est chapeautée par l’organisme Greenpeace, et les invités surprenants qui émaillent cette galette (Wynton Marsalis, Ani DiFranco, Stéphane Sanseverino, entre autres) étoffent encore l’enregistrement, qui regorge d’humanité avec ses sonorités et ses couleurs de bois, de terre et de boue. Des chansons inoubliables, comme «Île Dernière», «La promesse cassée» et le blasphématoire «Ô, Jésus», balayées par les vents. Un grand cru. Tu n’en Norah pas… Norah Jones Not Too Late Blue Note/EMI (46 min) S’il y a une chose qu’on ne peut enlever à Norah Jones, c’est son impeccable intégrité artistique. La timide chanteuse ne s’est jamais compromise à faire quoi que ce soit de plus commercial, plus piano, plus pop ou plus jazz. En même temps, celle que l’on décrit souvent comme trop tranquille ou trop sage s’est aventurée constamment, pendant cinq ans, hors des sentiers battus, avec son modeste groupe country, les Little Willies, autant qu’avec toute une pléiade d’artistes alternatifs, allant du soul urbain au blues en passant par le grassroots. Tout pour déjouer le système, tout pour rester elle-même, dans ses projets en solo comme dans tous ceux qu’elle partage avec son chum et contrebassiste, Lee Alexander. Et force est de reconnaître que ce troisième album qu’ils ont entièrement écrit et réalisé ensemble est encore ce qu’ils ont fait de plus personnel à ce jour. Un autre énorme succès universel, sans forcer la note, sans rien à prouver, rien pour impressionner. Petits moments de bonheur, mais aussi des textes doux-amers, plus engagés et même parfois désabusés, comme «Sinkin’ Soon» et «My Dear Country», paraboles vaguement macabres sur l’Amérique républicaine à la dérive. Les divas qui font pop Artistes variés Dreamgirls Sony/Sony BMG (71 min) C’est quand même curieux que la quasi-totalité des chansons réunies sur la bande originale du film Dreamgirls proviennent d’une comédie musicale de Broadway écrite au début des années 1980. Un vrai régal pour les gourmands du son Motown! Car si la version transposée au grand écran en 2006 reste une œuvre très grand public, un mélodrame avec de grosses ficelles qui souffre parfois d’un certain décalage, elle s’en tient pourtant toujours au plat de résistance, au matériau de base: le phénomène soul et R&B, une des plus belles inventions du siècle passé. Et il y a ici un savoir-faire expert, un respect, voire un culte de tous les codes du genre, qu’il faut prendre au second degré. L’ensemble est en effet sous-tendu par une approche critique, qui l’amène parfois à friser le pastiche sans jamais être inintéressant. Bien sûr, il y a la très voluptueuse Beyoncé et même le valeureux Eddie Murphy, qui lui tente sa chance dans un rôle de composition — croisement d’Otis Redding et de James Brown mettant à profit des cordes vocales qu’on ne lui connaissait guère. Mais c’est la flamboyante Jennifer Hudson qui remporte très justement l’Oscar, rugissant sa passion comme une jeune Aretha dans le rôle d’Effie.

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La cantatrice rose

Accroupie devant le lecteur de CD, Marie-Nicole Lemieux s’impatiente. Elle cherche un air précis de l’opéra Rodelinda, de Händel. Soudain, son visage s’éclaire. Elle augmente le volume, puis attend, fébrile. Dès que les premières notes du passage jaillissent, la contralto se lance dans un disco endiablé, boucles rousses et poitrine généreuse battant la mesure. «Je te l’avais dit qu’on pouvait danser sur du classique», hurle-t-elle, tout sourire. Il est vrai que je l’avais mise au défi. Lorsque la cantatrice originaire du Lac-Saint-Jean m’avait dit qu’elle aimerait peut-être, un jour, organiser des soirées de danse sur de la musique classique, j’avais exprimé un doute: «Pour danser quoi, le menuet?» Cinq minutes plus tard, Händel jouait à tue-tête dans le salon, chez ses parents, à Dolbeau. Difficile de croire que la jeune femme en jean qui s’éclate devant moi est celle que j’ai vue, quelques semaines auparavant, longue robe bordeaux et chignon sage, chanter en récital des mélodies d’Ernest Chausson et de Claude Debussy dans une église de l’île d’Orléans. Marie-Nicole Lemieux n’est pas monolithique. Elle tient plutôt de la matriochka. C’est une femme multiple dont les facettes se laissent peu à peu découvrir. Il y a d’abord la plantureuse contralto à la voix posée, qui envoûte les mélomanes partout où elle passe; vient ensuite la jeune femme de 31 ans, effervescente, attachante et d’un naturel désarmant; se révèle enfin le personnage plus impulsif, exigeant. «Ce sont tous les aspects de sa personnalité qui font de Marie-Nicole une artiste d’exception», explique son professeur de chant, la soprano Marie Daveluy, qui la suit depuis 10 ans. «Elle a une grande vivacité d’esprit et elle recèle tout un monde d’émotions. Son écoute et sa bienveillance sont hors du commun», dit Denise Panneton, la pianiste avec qui elle répète lorsqu’elle est à Montréal. «Et quel humour! Marie-Nicole est un clown!» Elle a d’ailleurs bien failli embrasser la carrière d’humoriste. Car celle qui allait devenir l’une des contraltos les plus respectées de la planète avait un sérieux penchant pour la comédie. Au début des années 1990, lorsqu’elle étudiait les sciences au cégep de Saint-Félicien, Marie-Nicole Lemieux s’est découvert un talent certain pour l’imitation. Ginette Reno, Céline Dion, Véronique Sanson, Fabienne Thibeault… elle les imitait toutes. «J’étais bonne!» s’exclame-t-elle avec cet accent traînant du Lac, qu’elle conserve malgré ses longs séjours en Europe. «J’ai de l’oreille!» Celle qui, à 10 ans, écoutait de l’opéra en cachette de ses amies — qui n’aimaient pas ce genre — a tout de même vécu ses deux passions en parallèle pendant quelques années. «L’hiver, j’étudiais le chant classique au Conservatoire de Chicoutimi, et l’été, j’imitais Ginette Reno dans les festivals de la région.» Pour le plus grand plaisir des mélomanes, elle a choisi d’exploiter sa propre voix plutôt que d’imiter celle des autres. Et ne l’a jamais regretté. Depuis qu’elle a remporté, en 2000, le Prix de la Reine Fabiola et le Prix spécial du Lied, tous deux remis au Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique, le travail ne manque pas. «Nous refusons au moins quatre ou cinq propositions de concert par semaine», dit son agente, Marie-Catherine LaPointe, PDG de l’agence d’artistes Boulev’art, à Québec. En sept ans, Marie-Nicole Lemieux a déjà chanté avec une vingtaine d’orchestres symphoniques, tant en Amérique qu’en Europe, elle a tenu autant de rôles à l’opéra et a enregistré une dizaine d’albums, dont L’heure exquise, paru l’an dernier, qui s’est vendu à 25 000 exemplaires. Un exploit en art lyrique. Les 11 et 12 avril, la célèbre contralto chantera avec l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de Kent Nagano, à la Place des Arts. Elle s’envolera ensuite vers l’ouest — Vancouver, Calgary et Yellowknife —, où elle participera aux trois premières représentations de la tournée canadienne que l’OSM amorcera le 15 avril. Ce sera, en six mois, sa deuxième collaboration avec l’Orchestre, puisqu’elle était du concert inaugural du maestro Nagano, en septembre dernier. Un Nagano qui ne tarit pas d’éloges à son endroit: «Elle a une voix radieuse, riche, universellement appréciée, ainsi qu’une diction parfaite. Elle parvient à transmettre les émotions qui se cachent derrière les mots.» Ce don pour l’interprétation, son ami le contre-ténor français Philippe Jaroussky en parle avec enthousiasme. «Elle peut tout jouer, dit-il. Les amoureuses transies, les personnages comiques et même les hommes!» Début mars, à l’Opéra de Nancy et de Lorraine, en France, Marie-Nicole Lemieux a pris les traits de… Jules César. Cinq soirs durant, elle s’est glissée dans la peau du personnage principal de l’opéra Jules César en Égypte, de Händel. «Son plus grand rôle jusqu’à présent», dit sa répétitrice européenne, Marie-Claude Roy. Si elle réussit à faire croire qu’elle est vraiment César, c’est parce qu’elle s’y est préparée avec une rigueur extrême, souligne Philippe Jaroussky, qui incarne Ptolémée dans la même production. «Elle a passé un mois à parfaire sa démarche masculine. Sur scène, on oublie vite que c’est une femme. Elle est parvenue à avoir l’attitude, le tempérament d’un homme.» À maintes reprises, des compositeurs baroques — Händel et Vivaldi, notamment — ont écrit des rôles masculins pour les contraltos. «C’est le miracle de l’opéra, dit l’agente Marie-Catherine LaPointe. Une femme voluptueuse peut interpréter un homme et on y croit sans peine.» Marie-Claude Roy estime que c’est une question de légèreté de la voix. «Les compositeurs voulaient sans doute donner aux rôles masculins un effet plus aérien, moins sombre», dit-elle. Marie-Nicole Lemieux, elle, y voit une raison plus terre à terre: «Lorsqu’une femme était habillée en homme, les spectateurs pouvaient mieux deviner ses formes…» Elle est comme ça, Marie-Nicole Lemieux. Franche, directe, entière. «C’est une femme extrêmement attachante», résume Philippe Jaroussky. Le mot est faible. «Lorsqu’elle vient faire son tour à la chorale, les enfants se ruent sur elle. C’est comme le bon Dieu qui descend sur terre!» lance sœur Clairette Lambert, qui a dirigé la chanteuse pendant une dizaine d’années dans la chorale des Petits Lutins, à Dolbeau. «Au moins 1 000 enfants sont passés par ici ces 30 dernières années, dit la religieuse. Marie-Nicole est celle qui avait le plus de talent.» Il faut dire que les grands airs d’opéra ont toujours joué en boucle chez les Lemieux. «Mon père aimait le classique, se rappelle la chanteuse. Pour moi, c’était une musique céleste. Écouter les chanteurs lyriques élevait mon âme. Je me voyais au ciel.» Cette passion la motivait à se dépasser. «À huit ans, elle était capable d’inventer des harmonies et de les enseigner à ses camarades, raconte sœur Clairette, admirative. Elle était toujours la première à se costumer. Son enthousiasme inspirait les autres. Sur scène, si un de ses camarades ratait son entrée, Marie-Nicole improvisait.» Nombreux sont ceux, d’ailleurs, qui lui suggèrent de faire du théâtre. «Mais j’en fais! lance la cantatrice non sans une pointe d’impatience. L’opéra, c’est quoi, sinon du théâtre? L’art lyrique n’est pas qu’une question de voix. Les metteurs en scène nous demandent de jouer, d’être acteur!» On m’avait dit que Marie-Nicole Lemieux avait du tempérament. Et là, chez ses parents, j’étais à deux doigts, je le sentais, de voir éclater l’orage. Commentant les rumeurs qui couraient l’été dernier sur la fermeture du Service d’oncologie de l’hôpital de Chicoutimi, elle y va d’un premier coup de tonnerre. «Le gouvernement est en train de tuer la région. Devra-t-on aller à Québec pour recevoir des traitements de chimiothérapie?» s’insurge-t-elle en laissant échapper un juron et en frappant la table d’un solide coup de poing. Puis, elle éclate de son rire en cascade. «Fais-moi pas fâcher, dit-elle. Revenons à la musique.» Mais tant qu’à la voir irritée, fonçons au cœur de la tempête: «Faut-il être, comment dire, bien en chair pour chanter de l’opéra? — Qu’est-ce que tu veux dire exactement?» Son regard bleu comme les eaux du lac Saint-Jean me transperce. Que bien des artistes lyriques inspireraient davantage Botero que Modigliani, pensai-je. «Ben… euh…, bégayai-je. — L’opéra, c’est une expérience de joie, un exercice sensuel. Les femmes rondes aiment manger, elles sont épicuriennes. Il y a un lien certain entre l’opéra et nous. Mais de plus en plus, les maigrichonnes sont choisies au détriment du talent, tonne-t-elle. C’est la loi du petit cul. Moi, je ne maigrirai pour personne.» Sujet clos. La cantatrice a du caractère. «C’est ce qui lui permet d’avancer», dit son père, Jacques Lemieux, travailleur forestier à la retraite. «Une chose est sûre, Marie-Nicole ne s’en laisse pas imposer», ajoute sa mère, Nicole Boudreault, en me servant du chocolat aux bleuets, qu’elle prépare chaque fois que sa fille, maintenant établie à Joliette avec Dany Rousseau, son mari historien, revient au bercail. Quand Marie-Nicole était jeune, raconte-t-elle, deux garçons du voisinage se moquaient de son poids. Elle les a invités à la maison, leur a tendu un sac de papier et leur a dit de regarder la surprise qu’elle avait cachée au fond. Lorsqu’ils se sont penchés au-dessus du sac, elle a frappé leurs têtes l’une contre l’autre, comme deux cymbales, en leur ordonnant d’arrêter de rire d’elle! La chanteuse ne lésine pas sur les moyens pour parvenir à ses fins. Elle trouve important d’avoir une culture générale? Alors elle se cultive… «Quel était son livre de chevet, quand elle était enfant? me demande sa mère, sourire en coin, comme pour ménager son effet. Le petit Robert!» Résultat, Marie-Nicole s’intéresse à tout. «On ne s’ennuie jamais en sa présence», dit Denise Panneton. La pianiste ne saurait si bien dire. C’est une Marie-Nicole Lemieux tout sauf ennuyeuse que j’ai devant moi lors de notre deuxième rencontre, au restaurant L’Express, à Montréal. Parlant de ses virées dans les discothèques de Paris, elle s’excite, gesticule, frappe par mégarde les fesses du serveur, éclate de rire, rougit, s’excuse, reprend la conversation et accroche cette fois-ci les fesses d’un client qui passait près de nous. «Dans les boîtes techno, dit-elle, je me déchaîne.» Comme aux soirées Follivores, à Paris, où l’on danse sur de vieux tubes français des années 1960 et 1970, mais où son mari, qui l’accompagne pourtant partout, ne la suit pas. «La dernière fois que j’y ai mis les pieds, j’ai fini la soirée au milieu d’une vingtaine de gais qui dansaient en cercle autour de moi et qui hurlaient.» Ce que confirme son ami Philippe Jaroussky. «Chaque fois qu’on sort en discothèque, elle devient la reine de la piste de danse. Elle a, à elle seule, l’énergie de 1 000 personnes!» Son autre passion? Le karaoké. Le temps d’une chanson, elle laisse sa voix ronde et chaude de contralto, elle oublie ses personnages d’Unulfo, de Jules César, de Bradamante ou d’Orlando et devient… Dalida! «La dernière fois, j’ai chanté “Gigi l’amoroso” et j’ai eu trois rappels», confie la cantatrice, fière comme une enfant qui a eu une étoile dans son cahier. Impressionnée, la propriétaire de la boîte l’a prise à part et l’a encouragée à faire carrière dans la chanson. «Je vais y penser», lui a promis Marie-Nicole Lemieux… Mais ces incursions furtives et incognito dans la chanson populaire ne seront bientôt plus possibles. La chanteuse lyrique aura de plus en plus de difficulté à passer inaperçue. «Vous n’avez pas idée de sa popularité en Europe», dit son amie et répétitrice Marie-Claude Roy, jointe à sa résidence de Belgique. «Dès qu’elle entre sur scène, avant même qu’elle ait chanté la première note, la foule l’applaudit à tout rompre!» Les critiques sont à l’avenant. «Une voix ample et généreuse, un timbre égal et rond, de l’étoffe la plus riche, avec quelque chose de solaire», écrit Christian Merlin, du Figaro. «Pas de doute: Lemieux est une nouvelle étoile lyrique», affirme Jérôme-Alexandre Nielsberg, du quotidien français L’Humanité. «Cette franchise confiante, cette fraîcheur spontanée, cette grâce épanouie font d’elle une interprète qui tient de la magicienne», écrit Serge Martin, du Soir de Bruxelles. Malgré tout, l’artiste s’inquiète: «Avant de monter sur scène, j’ai peur de fausser, que ma voix ne soit pas à la hauteur, que les gens ne m’aiment pas.» La soprano Marie Daveluy comprend l’anxiété de sa protégée, même si celle-ci n’a jamais faussé de sa vie. «La voix, ce n’est pas quelque chose qu’on peut mettre en conserve, dit-elle. Tu te lèves un matin et ta voix n’est plus aussi belle que la veille.» Alors Marie-Nicole travaille. Avec acharnement. Et Kent Nagano sait l’apprécier: «Elle a un humour débordant tout en étant une artiste sérieuse, douée d’une capacité exceptionnelle de concentration.» À chacun de ses passages au Québec, elle perfectionne son art chez Marie Daveluy et répète avec la pianiste Denise Panneton. «J’enchaîne les leçons, les répétitions, les entrevues… C’est l’enfer!» Un enfer qui ouvre une porte sur le paradis! En juillet dernier, dans la petite église de Sainte-Pétronille, à l’île d’Orléans, c’est une foule compacte, silencieuse et attentive qui écoutait la chanteuse. De quoi faire soupirer d’envie M. le curé… Il y avait peu de jeunes, cet après-midi-là, dans l’église. «Est-ce que le classique les rebute? Peut-être, dit la cantatrice. Mais c’est parce qu’ils n’y sont jamais exposés.» Marie-Nicole Lemieux regrette l’époque où l’émission Les beaux dimanches, à la télé de Radio-Canada, présentait des opéras. La société d’État ne fait plus grand-chose pour la musique classique, estime-t-elle. «Lorsque la SRC a diffusé en direct, à la télé, le concert d’ouverture de l’OSM, on a interviewé des vedettes pendant le concert. On n’a pas fait confiance à l’œuvre.» Kent Nagano ne perd pas l’espoir de rallier les jeunes. «Nous assistons en ce moment à l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes talents, ce qui est très stimulant pour l’avenir», conclut-il.

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Marie-Nicole Lemieux chante pour vous

La contralto originaire du Lac-Saint-Jean connaît une carrière fulgurante depuis qu’elle a remporté deux prix lors du prestigieux Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique, en 2000. Acclamée tant en Europe qu’en Amérique, Marie-Nicole Lemieux a chanté avec une vingtaine d’orchestres symphoniques, a tenu autant de rôles à l’opéra et a enregistré une dizaine d’albums. L’heure exquise, paru l’an dernier, s’est vendu à 25 000 exemplaires, un exploit en art lyrique. L’extrait suivant en est tiré. Titre de la pièce: L’heure exquise. Musique: Reynaldo Hahn Texte: Paul Verlaine. Au piano: Daniel Blumenthal. Copyright: 2005 Naïve (V 5022) Lisez le portrait de Marie-Nicole Lemieux ici.

Noiret, une vie en images Culture

Noiret, une vie en images

Du comique au tragique, des planches au plateau, Philippe Noiret a tout joué. Voici, en images, quelques moments de ce parcours exceptionnel, racontés dans l’autobiographie de l’acteur.

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10 questions à Stéphane Bourguignon

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon emmène ses lecteurs au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain.Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman…- Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: « Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi? » C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à coeur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens.Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père?- Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base.Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays?- Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: « Il nous reste à prier pour nos fils. » Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: « On est avec vous, les gars. »Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné?- Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés.Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire?- Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout réécrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration.Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest?- C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars.Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment?- C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux.Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas…- Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide.Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’oeuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non?- J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe!Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: « Nous sommes tous américains. » Êtes-vous d’accord?- Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage… Sonde ton coeur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 pages, 2007.

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Culture

La promesse de M. Schmitt

Éric-Emmanuel Schmitt a une tête de boxeur. Mais ce costaud, un poids lourd des lettres françaises, est un faux dur: il parle d’une voix douce qui ne laisse pas deviner l’étendue de ses compétences. «Ce qui me fascine dans le destin qui est le mien, c’est d’être lu aussi bien par des enfants que par des personnes très âgées. C’est merveilleux d’entendre une femme vous dire: “C’est ma fille qui m’a fait lire votre livre.” Avant, c’était plutôt des gamins qui me disaient: “C’est mon père qui m’a forcé à vous lire!”» Depuis sa première pièce, La nuit de Valognes, en 1991, ce touche-à-tout de la littérature a signé une vingtaine de romans, pièces, contes philosophiques, adaptations pour la télévision et livrets d’opéra, sans oublier un essai sur Diderot et un recueil de nouvelles, Odette Toulemonde et autres histoires, un best-seller tant en France qu’au Québec, qu’il vient lui-même de porter à l’écran (avec Catherine Frot dans le rôle-titre). Un de ses livres les plus populaires — il a été traduit dans une vingtaine de langues — est Oscar et la dame rose, qui réunit les lettres qu’un enfant malade écrit à Dieu quelques jours avant de mourir. Un sondage a montré que les Français plaçaient cet ouvrage parmi ceux qui avaient changé leur vie (aux côtés de la Bible, des Trois mousquetaires et du Petit Prince). Adapté pour le théâtre, ce conte, interprété par Rita Lafontaine, a été présenté en tournée dans différentes régions du Québec. Il sera donné au Monument-National, à Montréal, à partir du 13 mars, puis au Grand Théâtre de Québec, en mai. Pour son œuvre théâtrale, Éric-Emmanuel Schmitt a remporté un grand prix de l’Académie française, en 2001. Il a surtout gagné l’adhésion du public. Ses pièces, rythmées, pleines d’esprit et truffées de bons mots, ont souvent été portées, en France, par des grands noms du cinéma: Alain Delon et Francis Huster (Variations énigmatiques), Jean-Paul Belmondo (Frédérick ou Le boulevard du crime) et Bernard Giraudeau (Le libertin). Sa dramaturgie dépasse les frontières de la francophonie. Quoi qu’il soit peu apprécié en Grande-Bretagne, Schmitt suscite un véritable engouement en Allemagne. Son site Internet rapporte qu’il est, avec Goethe et Brecht, l’un des auteurs les plus joués sur les scènes germanophones. Il habite Ixelles, commune aux portes de Bruxelles. De passage à Paris, il m’a donné rendez-vous chez son éditeur, Albin Michel. Il est en retard. Une télévision tenait à l’emmener à l’École normale supérieure, la «grande école» qui l’a formé, lui ainsi que tant d’écrivains français, dont Jean-Paul Sartre et Jean d’Ormesson. Le tournage a été plus long que prévu. Il s’en excuse. Il n’a plus qu’une demi-heure à me consacrer. Je n’aurai pas le temps de lui demander s’il s’est installé en Belgique afin de ne pas payer, comme on pourrait le croire, cet «impôt sur la fortune» qui a poussé d’autres écrivains à s’exiler, de Michel Houellebecq (en Irlande) à Bernard Clavel (en Suisse). Schmitt s’inscrit en faux contre l’élitisme intellectuel à la française, dont il est pourtant le pur produit. Après une thèse consacrée à Diderot, il a certes été professeur de philosophie. Mais son métier, aujourd’hui, m’explique-t-il, c’est: écrivain populaire. Pourtant, Schmitt, 46 ans, s’exprime souvent de façon savante. Il cite Roland Barthes (le pape de la «nouvelle critique»), parle du Bildungsroman (le roman d’apprentissage à l’allemande), se réclame volontiers de la littérature du 18e siècle (Voltaire, Marivaux, Beaumarchais). Estimant «qu’on peut amener les gens très loin si on les prend bien par la main», Schmitt souhaite écrire des ouvrages accessibles. Le marché qu’il a passé avec ses lecteurs est un «pacte» qu’il résume en trois phrases: «Je ne vais pas vous emmerder. Je vais, si possible, vous surprendre. Et il y aura de l’émotion.» Roman ou théâtre, peu importe. Il veut intéresser. La forme lui serait dictée par le sujet. S’agit-il d’une crise à dénouer? Il se tournera vers le théâtre. D’un apprentissage à raconter? Il penchera alors pour le roman. «Je suis un épouvantable libertin», dit-il sur un ton qui tient à la fois de la boutade et de la confidence. «Je prends du plaisir à faire des tas de choses.» Schmitt a beau écrire dans les effluves d’une bougie à la lavande, il aborde des sujets hardis. Dans son roman La part de l’autre, il imagine la vie de Hitler si le jeune Adolf n’avait pas été refusé à l’Académie des beaux-arts de Vienne. Dans L’Évangile selon Pilate, il raconte l’histoire de Jésus du point de vue de Ponce Pilate, qui cherche à comprendre pourquoi le corps du crucifié a disparu. Dans la pièce Le visiteur, il évoque les visites qu’un patient, peut-être Dieu, rend au Dr Freud. Dieu est un sujet de préoccupation pour Schmitt. Né dans une famille athée des environs de Lyon, il est pourtant croyant. Il dénonce la «culture du néant», critique les intellectuels qui la propagent, ne comprend pas qu’on puisse être blasé devant la vie ou la mort. «Nous ne vivons pas dans l’absurdité, dit-il, mais dans le mystère. Je vis le fait d’être en vie comme une dette dont je suis reconnaissant. Dans ma jeunesse, j’ai vu partir trop d’êtres, des filles et des garçons, à cause du sida. Je vis chaque jour comme un jour de plus qui m’est donné et que ceux que j’ai aimés et qui ne sont plus là n’ont pas le privilège de vivre.» Il a trouvé la foi en se perdant. «La foi m’est tombée dessus en une nuit, au Sahara, où je me suis perdu plus de 30 heures sans eau ni nourriture, et où j’ai failli mourir, confiait-il récemment à l’hebdomadaire catholique La Vie. Au lieu d’éprouver de l’angoisse, j’ai trouvé la confiance, le sentiment d’être mis en rapport avec une transcendance.» Si ses pièces abordent les grandes questions, spirituelles et autres, elles le font souvent avec un goût prononcé pour les bons mots. Des exemples tirés de Variations énigmatiques: «On va beaucoup plus loin dans le sexe lorsqu’on ferme les yeux»; «On va beaucoup plus loin dans l’amour les yeux ouverts»; «L’adultère protège des sentiments»; «On doit la vie aux morts»; etc. On pense d’abord à Saint-Exupéry («Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction»). On pense surtout à Sacha Guitry, dont le théâtre de boulevard (plus de 130 pièces!) a diverti les Parisiens jusqu’à la mort de l’auteur, en 1957. Certaines de ses sentences — comme «Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui» — ont marqué. Schmitt paraphrase d’ailleurs cette citation de Guitry dans un de ses ouvrages, Ma vie avec Mozart, son œuvre la plus autobiographique. Dans cette «autofiction», Schmitt raconte comment la musique a sauvé la vie d’un adolescent qui lui ressemble étrangement. Si ce gamin mal dans sa peau songeait «sérieusement» au suicide, on se dit qu’il était peut-être homosexuel. Mais la raison de son angoisse n’est jamais précisée. De même, le narrateur aborde, sans les expliciter, les maux dont il souffre à l’âge adulte. Il semble dépressif, anxieux. On reste dans le flou. La seule maladie dont il reconnaît avoir été atteint est la «sophistication doublée d’une hypertrophie de la pensée», pathologie dont l’écoute de Mozart l’aurait guéri. Ce livre est une ode à un compositeur qu’il vénère (contrairement à Wagner, qui «parle aux puceaux et aux frustrés») comme un modèle. Schmitt écrit: «Je voudrais te rejoindre dans l’idéal d’un art simple, accessible, qui charme d’abord, bouleverse ensuite. […] De tout temps, la production artistique s’est divisée entre art noble et art populaire, que ce soit en littérature, en peinture, en musique. De tout temps, Mozart donne la solution.» À Paris, Schmitt a réussi à diviser une critique qui se contente souvent de ronronner gentiment. Ceux qui l’aiment l’adorent. L’enfant de Noé, conte sur les rapports entre juifs et chrétiens? «Lumineux» (Lire). Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran? Un «bijou d’écriture, d’émotion, d’humour» (L’Express). L’Évangile selon Pilate? Un «livre humain, terrible et nécessaire» (Le Magazine littéraire), un «numéro d’équilibriste intrépide» (Le Point). Mais ceux qui ne l’aiment pas l’exècrent. Ma vie avec Mozart? «M. Schmitt égrène les banalités sur un ton de prêche à l’usage des demeurés» (Le Figaro). Le libertin? «L’opportuniste Éric-Emmanuel Schmitt […] racole en permanence un public de théâtre bourgeois et conformiste parce qu’il flatte sans complexe et avec force vulgarité ses valeurs» (Télérama). Oscar et la dame rose? «[Schmitt] ne fait pas de la littérature, mais de la politique, et elle est plutôt basse, car il ne défend que sa propre cause» (Le Figaro). Il est vrai que Schmitt va parfois un peu vite en besogne. Le recueil Odette Toulemonde, par exemple, a été écrit, de son propre aveu, «sur des bords de table». On sourit lorsqu’on lit que le personnage dont le nom donne son titre à la première nouvelle, Wanda Winnipeg, est une des femmes les plus riches du monde. Une dame Winnipeg?! Schmitt dit avoir choisi ce nom parce qu’il évoquait «quelque chose d’anglo-saxon dans la fortune». Tant pis si ce mot d’origine crie signifie «eaux boueuses». D’autres ouvrages, pourtant plus étoffés, renferment des anachronismes stupéfiants. Dans L’Évangile selon Pilate, on comprend mal pourquoi Ponce Pilate fait allusion à une querelle théologique (sur le sexe des anges) qui n’aurait eu lieu qu’un millénaire après sa mort. Marguerite Yourcenar, auteure de Mémoires d’Hadrien, dont l’action se situe à peu près à la même époque, nous avait habitués à plus de rigueur. On peut amener les gens très loin si on les prend bien par la main, comme dit Schmitt. Toujours faut-il vouloir les y amener. À force de galoper d’un livre à l’autre, Schmitt en a-t-il toujours le temps? Pas le temps de lui poser la question. Une radio l’attend.

Culture

La fin du monde est à quelle date?

Les prophètes de l’apocalypse ne ménagent pas leurs avertissements! Ainsi, les professeurs Jean-François Narbonne (toxicologue) et Dominique Belpomme (cancérologue) prévoient la fin de l’humanité vers 2060, par stérilité généralisée du sperme masculin due aux pesticides et autres polluants. Si, malgré cela, nous survivons, nous serons entraînés dans des guerres atroces et nous nous suiciderons avec des armes nucléaires. «Rien là d’impossible: la tragédie de l’homme est que, lorsqu’il peut faire quelque chose, il finit toujours par le faire», écrit Jacques Attali dans sa Brève histoire de l’avenir, d’autant plus brève que les bombes atomiques sont de plus en plus à la portée de fous. Pour sa part, Serge Latouche prédit un«écocide», si l’on ne fait pas avec lui Le pari de la décroissance. Allons-y pour les cauchemars du siècle! L’école de la décroissance a le mérite de regarder la réalité en face: «La concurrence et le marché, qui nous fournissent notre dîner aux meilleures conditions, ont des effets désastreux sur la biosphère.» Serge Latouche fait partie des «objecteurs de croissance», qui s’émeuvent de la mondialisation de l’économie. On peut penser à l’épuisement de la mer ou des forêts. Mais il y a suffisamment d’autres preuves de pollutions mortelles, de destruction des écosystèmes et de disparition d’espèces végétales ou animales qui inquiètent. Serge Latouche ne voit qu’un coupable, le capitalisme, à l’origine du «triomphe absolu de la religion de la croissance». Le tout à l’économie, c’est la culture du PIB (le produit intérieur brut), dont on sait qu’il additionne sans états d’âme aussi bien les accidents de voiture et les effets des inondations que la production industrielle. Il est vrai que nous ne mesurons pas vraiment la folie marchande: combien de carburant faut-il dépenser pour transporter jusqu’au Canada, sur des milliers de kilomètres, un litre de jus de poire d’Afrique du Sud, un kilo de café d’Éthiopie, un camembert de France, des avocats du Mexique ou des ananas d’Hawaï? Si, pour tout produit, on indiquait son prix réel de pollution, nous prendrions peut-être la mesure de nos caprices. Quand un jeune couple québécois, après avoir mis au bac de recyclage ses emballages et ses bouteilles, s’envole en vacances vers Cuba, le coût planétaire de l’avion annule 1 000 fois la démarche écologique de sa bonne conscience hebdomadaire. Les chiffres avancés par Serge Latouche sont inquiétants: l’auteur mesure «l’empreinte écologique» de nos activités par rapport à la capacité de la planète de faire face aux demandes humaines. Ainsi, chaque semaine, en Chine, un million de campagnards migrent vers les villes, avec en tête le modèle de consommation américain. Or, selon les statistiques sur les ressources disponibles, la terre ne peut subvenir aux besoins de plus de trois milliards d’humains. «Sommes-nous déjà surpeuplés?» On croirait entendre Thomas Malthus, qui proposait, en 1798, la restriction volontaire des naissances dans son Essai sur le principe de population. Les «objecteurs de croissance» ne se contenteront pas de la simplicité volontaire dont parlait Épicure («L’homme qui ne sait se contenter de peu, ne se contente de rien»). Il nous faut, disent-ils, envisager une «décroissance heureuse». Cela entend transformer nos sociétés productivistes en sociétés économes, diminuer les heures de travail pour qu’on puisse se consacrer à une culture conviviale. Et surtout, insiste Serge Latouche, n’allons pas tomber dans le piège du «développement durable», oxymoron qui n’est qu’une mystification politique. Nous devons décroître, nous appauvrir matériellement, retrouver l’essentiel. «On pourrait peindre l’enfer comme un lieu d’abondance inaccessible et le ciel comme un lieu de frugalité partagée.» Le vrai problème, c’est que même si l’on sait que la croissance actuelle est suicidaire, personne ne croit vraiment que l’humanité va disparaître à court terme. Nous préférons attendre les catastrophes. Jacques Attali, que dénonce par ailleurs Serge Latouche pour son délire technoscientifique, partage globalement le même diagnostic et va plus loin encore dans les prédictions pessimistes. Attali situe la tragédie de l’humanité dans une perspective historique du développement, dont il retrace au pas de course, et avec brio, les diverses étapes sur les cinq continents. L’histoire du monde, écrit-il, est celle de la libération de toute contrainte. Derrière le capitalisme, il y a le désir de liberté qu’offre l’ordre marchand. Si l’Asie entendait libérer l’homme de ses désirs, l’idéal judéo-grec est que l’homme puisse au contraire les assouvir. Dans cette perspective, c’est le marché à l’occidentale qui l’emporte. «Le capitalisme ira à son terme: il détruira tout ce qui n’est pas lui.» Il n’y a pas d’autre utopie à l’horizon. Jacques Attali prédit l’affaissement des démocraties et l’avènement d’un «hyperempire»,qui fera «de chaque minute de la vie une occasion de produire, d’échanger ou de consommer de la valeur marchande». Il prédit la fin de l’Empire américain vers 2025; l’hypermarché mondial suivra, parcouru par des pirates terroristes et les corsaires de la Bourse. Les intérêts des consommateurs passeront avant ceux des travailleurs, l’Asie dominera. Les deux moteurs principaux de l’économie nouvelle: protéger et distraire; l’avenir appartient donc aux compagnies d’assurances et aux cirques de toutes sortes. Le monde se disloquera, les services publics disparaîtront, des armées de mercenaires protégeront les États affaiblis. «L’Occident de demain ressemblera à l’Afrique d’aujourd’hui.» Dans cette culture, la solitude nous attend au bout du chemin et «chacun sera son propre gardien de prison». Devant l’hypercroissance qui s’affirme, Serge Latouche propose de tout arrêter et de revenir en arrière, de ne plus délocaliser, mais de sédentariser, de se contenter de produire dans le pays, comme le font les artisans du terroir. Jacques Attali, au contraire, met toute sa foi dans la raison raisonnable, le nomadisme et l’invention de technologies performantes. Nos essayistes n’annoncent ni l’un ni l’autre des lendemains enchanteurs; les enfants qui naissent aujourd’hui auront 50 ans quand, selon eux, disparaîtra la civilisation que nous connaissons. Il ne reste plus qu’à faire mentir les prophètes. — Le pari de la décroissance, par Serge Latouche, Fayard, 302 p., 32,95$. Une brève histoire de l’avenir, par Jacques Attali, Fayard, 422 p., 34,95$.

Culture

Les disques

Autour de Christophe Colomb Paradis perdus. Montserrat Figueras, soprano; les ensembles Hespèrion XXI et La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall. Livre-disque (2 CD). Alia Vox AVSA9850A+B. L’infatigable et indispensable Jordi Savall, le Catalan qui a redonné vie à la viole de gambe, a célébré le quadricentenaire de la première édition de Don Quichotte, en 2005, par un superbe livre-disque où il mettait en contexte musical des extraits de l’œuvre de Cervantès. Un an plus tard, il récidivait en soulignant, cette fois, le 500e anniversaire de la mort de Christophe Colomb. Somptueuse: c’est le mot qui décrit le mieux cette réalisation, qui se présente comme un livre de luxe garni de deux CD. Paradis perdus fait plus que brosser un tableau d’époque. Le titre fait allusion aux diverses cultures qui ont marqué l’Espagne au temps du grand amiral. Les textes récités et les musiques vont d’un récit prophétique de Sénèque, annoté par Colomb lui-même, qui annonce la découverte future d’un monde nouveau par un marin intrépide, à un Miserere de la Renaissance espagnole qui aurait pu être chanté aux funérailles du découvreur. Entre les deux, des pièces instrumentales de la fin du 15e siècle exécutées par les ensembles qu’a fondés Savall, sur instruments d’époque, naturellement. Plus des airs espagnols interprétés par le soprano éthéré de Montserrat Figueras, qui alternent avec d’autres chants en hébreu, en araméen, en arabe ou en quechua. Ils évoquent aussi bien l’exode des Juifs ordonné par les souverains espagnols que la conversion forcée des Maures ou la conquête de l’Amérique. Dans le très beau texte d’introduction, Savall dit, notamment, vouloir «donner à ce projet le sens d’un geste nécessaire de réparation envers tant d’hommes et de femmes ayant appartenu à l’une ou l’autre de ces cultures ou croyances différentes des nôtres, et dont nous n’avons pas été capables de comprendre et respecter la différence». En ces temps troublés où resurgit la difficulté d’accepter la différence, l’enchantement de ces paradis perdus arrive à point nommé. Debussy à l’orchestre Children’s Corner. Œuvres pour piano de Claude Debussy orchestrées par André Caplet, Ernest Ansermet, Leopold Stokowski, Maurice Ravel et Henri Busser. Orchestre symphonique de Québec, dir. Yoav Talmi. ATMA SACD2 2377. Le chef d’orchestre Yoav Talmi, directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Québec depuis 1998, est connu pour faire accéder au plus haut niveau les orchestres dont il accepte la charge. Non seulement il ne fait pas mentir sa réputation à Québec, mais il accumule les idées originales: c’est lui qui a entraîné l’OSQ dans l’aventure du Concerto de Québec, d’André Mathieu, ressuscité par le pianiste Alain Lefèvre. Le voici maintenant dirigeant sa formation dans des orchestrations d’œuvres de Debussy, signées par des compositeurs et chefs d’orchestre de renom. Le maître français de l’impressionnisme musical a surtout écrit pour le piano, mais sa musique aux nuances chatoyantes se prête on ne peut mieux aux couleurs infinies de l’orchestre, présentes ici dans toutes leurs subtilités. En dépit du titre — Debussy lui-même a choisi la formule anglaise Children’s Corner, reflet de l’anglophilie du début du 20e siècle en France —, il ne s’agit pas de musique pour enfants, et le programme juxtapose des œuvres rarement jouées et d’autres bien connues, en particulier Clair de lune, dont on nous propose deux orchestrations différentes. Une autre bonne idée de Yoav Talmi. Hilary, première dame Hilary Hahn: A Portrait. Erich Wolfgang Korngold: Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 35. Hilary Hahn, violon, Philharmonie de Berlin, dir. Kent Nagano. Wolfgang Amadeus Mozart: Sonate pour violon et piano, K. 301. Hilary Hahn, violon; Natalie Zhu, piano. DVD DG 00440 073 4192. Ce concert-portrait sur DVD confirme, si besoin était, l’intelligence musicale, l’humilité artistique, la polyvalence et la grâce de Hilary Hahn. À 27 ans, la violoniste américaine a déjà plus de 12 ans de carrière à son actif, et les entrevues qui encadrent les deux concerts révèlent une maturité que pourraient lui envier des interprètes quinquagénaires. En prime, le concert berlinois nous montre notre Kent Nagano en grande forme, à la tête de son ancien orchestre.

Culture

Appelez-la Angèle

Septième d’une famille de huit enfants confortablement établie à Saint-Norbert, P.Q., dans la région de Lanaudière, la petite Angèle Dubeau, quatre ans, suppliait sans cesse sa maman de lui faire apprendre le «ouelloncielle». Tous ses frères et sœurs jouaient d’un instrument de musique. Après l’école, les enfants se réfugiaient dans les divers recoins de la maison et répétaient leurs pièces. Le père, propriétaire des Parquets Dubeau, entreprise située de l’autre côté de la rue, s’accommodait fort bien de la cacophonie qui en résultait. Ce qui faisait rêver la petite blondinette Angèle, c’était le violoncelle, en raison de sa taille imposante et de sa sonorité grave. Sa mère lui proposait plutôt de se mettre au violon, un instrument plus adapté au physique d’une enfant de quatre ans. Elle eut recours pour la convaincre à un habile stratagème. «Voici un bébé ouelloncielle», a-t-elle dit à sa fillette en lui tendant un premier petit violon. Satisfaite du compromis, la gamine s’est prise d’affection pour l’instrument et en a tiré rapidement quelques mélodies. «Je lui mettais une couverture et je l’embrassais en lui souhaitant bonne nuit, le soir, avant de me coucher, comme on le fait normalement avec une poupée», se rappelle la violoniste. Ce fut le début d’une véritable histoire d’amour, qui se poursuit toujours. Angèle Dubeau célèbre cette année ses 30 ans de carrière. Elle vient tout juste de lancer pour l’occasion un album solo. Le 2 mars, à la Place des Arts, le festival Montréal en lumière soulignera cet anniversaire par un spectacle au cours duquel la violoniste sera entourée, entre autres, de ses complices de La Pietà de même que par les pianistes Oliver Jones et Anton Kuerti. Yuli Turovsky y sera aussi. Lui, il joue du «ouelloncielle» comme un dieu… Au fait, comment expliquer qu’Angèle célèbre ses «30 ans de carrière» alors qu’elle a fait ses premières gammes et donné ses premiers coups d’archet il y a 40 ans? «C’est que, pour moi, ma carrière a commencé le soir où j’ai donné mon premier véritable concert, à Joliette, à la salle du Séminaire, après avoir gagné un concours. J’avais 15 ans. Pour la première fois, mon nom était inscrit sur une affiche et sur les billets. À la fin de la soirée, mon père avait offert le champagne à tout le monde. Dans mon esprit, cela demeurera toujours le “jour un” de ma carrière», dit-elle. Celle qui allait devenir la plus populaire des musiciennes classiques québécoises a d’abord étudié, à Joliette, avec le réputé père Rolland Brunelle. Ce pionnier de l’enseignement musical avait flairé un talent exceptionnel. La jeune violoniste a poursuivi son apprentissage au sein des Petits Violons de Jean Cousineau, puis au Conservatoire de musique de Montréal. Elle en est sortie en 1976 avec le premier prix. La même année, elle a gagné le prestigieux concours de musique de l’OSM, ce qui lui a valu de jouer en solo avec l’Orchestre symphonique. Dès cette époque, elle avait le privilège de pratiquer son art sur un stradivarius datant de 1733, celui qui appartenait auparavant au virtuose Arthur Leblanc. Elle a dès lors multiplié les tournées. D’abord sur la scène nationale, puis à l’étranger. Elle a étudié à la célèbre Juilliard School of Music, à New York, puis auprès de Stefan Gheorghiu, à Bucarest, en Roumanie. Elle a donné des concerts en Chine, à Tokyo, à Paris et dans diverses villes du Moyen-Orient. Sans pour autant renoncer à la carrière internationale, elle a choisi de s’établir à Montréal au milieu des années 1980. De 1994 à 1997, elle a animé Faites vos gammes, à Radio-Canada, une émission de télévision qui lui permettait de transmettre sa passion de la musique. «À partir de ce jour-là, on s’est mis à me dire “bonjour, Angèle!” plutôt que “bonjour, madame Dubeau” quand on me croisait dans la rue», dit-elle. La violoniste a animé une autre émission en 2001 (La fête de la musique) et avoue volontiers qu’elle aimerait bien revenir au petit écran, toujours dans le but de faire partager sa passion et de poursuivre son œuvre «pédagogique». En 1997, Angèle Dubeau fonde La Pietà, ensemble de 12 musiciennes qui propose un répertoire éclectique: Vivaldi, Saint-Saëns, Liszt, Debussy, Brahms, Glazounov et Dompierre, mais aussi les Beatles, Astor Piazzolla et Ennio Morricone. Les enregistrements de l’ensemble se vendent par dizaines de milliers. Le succès de La Pietà dépasse les frontières du Québec. Les musiciennes effectuent régulièrement des tournées. «La dernière fois, nous avions loué un autocar spécialement aménagé, avec des lits, une cuisinière et tout, comme les groupes rock. Il fallait nous voir, après les spectacles, boire notre petite bouteille de vin et nous raconter des histoires. Nous avons eu un plaisir fou.» L’automne dernier, l’ensemble a présenté son concert dans 10 États américains, du Montana à la Californie. Le père Fernand Lindsay, fondateur du Festival international de Lanaudière, a connu Angèle Dubeau alors qu’elle n’était qu’une enfant. «Elle séjournait au camp musical que j’anime tous les étés. Elle était bien sûr le premier violon de l’orchestre que nous formions au camp», se souvient-il. Depuis ce temps, il voit en elle une «musicienne exceptionnelle et généreuse» qui est aussi une «grande ambassadrice» de la musique. L’actualité a rencontré Angèle Dubeau à Montréal. Vous êtes devenue avec les années une ambassadrice de la musique classique. D’où vient cette volonté de transmettre votre passion à un large auditoire? — J’ai toujours voulu faire partager ma passion au plus grand nombre de personnes possible. Il me semble que c’est ce à quoi devrait aspirer tout musicien. Quand tu passes toutes ces heures et toutes ces années à perfectionner ton art, quand tu as un plaisir fou à l’exercer, tu as envie de transmettre cette joie. Ce dont je suis très fière, c’est qu’il m’arrive souvent de rencontrer des musiciens plus jeunes qui me disent que je leur ai donné la petite étincelle qu’il fallait pour qu’ils se consacrent à fond à leur art. Ce n’est pas rien. À quand remonte ce désir plutôt rare dans l’univers de la musique dite classique? — À l’enfance, sûrement. À l’école primaire, j’étais assez différente des autres, avec mon violon. Ce serait mentir de dire que je ne me faisais pas un peu taquiner. J’avais droit à des «zing-zing» et autres moqueries, à des regards interrogateurs. Pour m’en sortir, j’ai joué devant les autres élèves, je leur ai expliqué ce que je faisais. Je me suis rendu compte que dès qu’ils me comprenaient et qu’ils saisissaient un peu mieux ce qu’est la musique, ils me respectaient. J’en ai tiré une leçon qui me sert toujours. Les adultes peu familiers avec la musique classique sont exactement comme mes camarades de classe du temps. Plus on leur fait écouter de musique, plus ils en comprennent le sens, plus ils l’aiment, plus ils en saisissent la beauté. J’ai été la première au Québec à démystifier le monde de la musique classique. Je n’ai pas eu peur d’aller jouer à la télé devant des gens qui n’ont jamais entendu une note de musique classique, que ce soit aux Tannants [à TVA dans les années 1970] ou à Allô Boubou [à Radio-Canada dans les années 1980] dans le temps. Les gens ont fini par m’adopter. En quoi le monde de la musique classique est-il différent, trois décennies après vos débuts? — Quand j’ai commencé, à 15 ans, il y avait une majorité de têtes blanches dans les salles. Aujourd’hui, cela ne fait aucun doute, le public a rajeuni. Après les concerts de La Pietà, à New Richmond, à Montréal ou dans des petites villes américaines, il est fréquent que des enfants et des adolescents viennent me voir. Ils me font signer leurs cahiers de musique, parfois même leurs violons. Certains ados me disent: “T’es cool, toi!” Pour une musicienne qui met l’accent sur un répertoire classique, il n’y a pas de plus beau compliment. Cela dit, je n’ai pas l’esprit cloisonné. Je prends autant de plaisir à jouer des Danses hongroises de Brahms qu’un air de jazz de Dave Brubeck ou un reel endiablé tiré du folklore. Vous étiez une enfant prodige et vous passiez des heures et des heures à répéter. Avez-vous, avec le recul, le sentiment que l’on vous a volé une partie de votre enfance? — Oh que non! J’ai eu une enfance normale. J’ai joué au baseball et au football avec les autres enfants. Mais il est vrai que j’ai tout de même travaillé fort. À huit ou neuf ans, je faisais au moins trois heures de violon par jour. C’est bien beau, les dons, le talent et tout et tout, mais il n’y a pas de secret: il faut travailler. Avez-vous déjà songé à abandonner le violon? Avez-vous déjà eu des passages à vide, pas envie de «pratiquer»? — J’ai fait quelques mauvais coups, lorsque j’étais enfant. Un été, mon frère, qui jouait de l’alto, et moi, nous nous étions enregistrés avec un petit magnétophone. On faisait jouer la cassette pour faire croire à ma mère qu’on travaillait, mais on jouait plutôt aux cartes. Le manège n’a pas duré longtemps. J’étais incapable de mentir sans rougir. Le violon fait partie de moi. Il n’y a jamais eu un moment dans ma vie où je me suis dit: je prends la décision de devenir violoniste. Cela s’est fait naturellement. Le violon a accompagné toutes les étapes de ma vie. Mes amitiés, mes loisirs, mes voyages: tout s’est organisé autour de la musique. J’ai grandi dans cet univers. Quand j’étais adolescente, le père Lindsay m’emmenait avec lui à Carnegie Hall, à New York, pour m’initier au grand répertoire. Je n’avais pas conscience de mon privilège, tout ça me semblait naturel. Mon plaisir de jouer est là plus que jamais. L’été dernier, sur ma terrasse, à Tremblant, j’ai vécu des moments de joie extraordinaires en préparant cet album solo. Après vos études en Roumanie et un séjour à Paris, vous avez décidé de revenir à Montréal plutôt que de vous installer dans une grande capitale, comme le font généralement les solistes. Pourquoi? — J’aime Montréal et j’ai fait le pari de poursuivre une carrière internationale tout en demeurant ici. Avec le recul, je ne regrette pas du tout cette décision. J’ai trouvé ici un équilibre qui me nourrit. J’ai rencontré Mario Labbé [président fondateur de la maison Analekta, une success story dans le domaine du disque classique], qui fut d’abord mon imprésario avant de devenir mon mari — un scénario connu, au Québec! J’ai pu fonder une famille [elle a une fille de 14 ans] et avoir une vie relativement normale tout en continuant le violon. J’ai une vie en dehors de la musique. Je peux faire du ski, par exemple! Tenez, au fait, demain matin, je serai la première à descendre les pistes du mont Tremblant…

Culture

La face cachée de Disney

Walt Disney au Musée des beaux-arts de Montréal? Mais que vient faire ce parangon de la culture de masse américaine dans ce lieu quasi sacré qui célèbre normalement le génie des Girodet, Manet et Picasso de ce monde? Que vient faire cet États-Unien autodidacte que l’on disait peu cultivé dans ce temple de la culture? Aurait-on idée de servir des Big Mac au restaurant Toqué? Fruit d’une collaboration inusitée entre la Réunion des musées nationaux de France et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), l’exposition Il était une fois Disney a d’abord été présentée à Paris, aux Galeries nationales du Grand Palais, de septembre à janvier, où elle a attiré 260 000 visiteurs. Elle prendra l’affiche au MBAM du 8 mars au 24 juin. À la visite de presse organisée à Paris, à la mi-septembre, les réactions des journalistes allaient d’un extrême à l’autre. Un reporter télé n’a pu s’empêcher de sortir son cellulaire et d’appeler ses patrons avant même d’avoir tout vu. «C’est génial! On y démontre clairement que sans l’art européen, Disney n’existerait pas. Fascinant!» a-t-il dit. À l’opposé, un journaliste d’un quotidien parisien, qui a lui aussi joint son rédacteur en chef avant de franchir la dernière salle, était pour sa part incapable de retenir son indignation. «C’est nul! Il n’y a surtout pas un mot sur le passé maccarthyste de Disney, un anticommuniste notoire. C’est une honte de proposer une telle exposition dans un musée national!» a-t-il éructé. Bruno Girveau, commissaire général de la manifestation, s’attendait à des sourires perplexes, voire à des réactions hostiles. Il était risqué de placer au rang des grands artistes un créateur aussi populaire que Disney. S’il l’a fait, c’est par conviction. «Walt Disney se hisse parmi les figures les plus importantes du cinéma et, plus largement, de l’art du 20e siècle», affirme-t-il avec assurance. Lui consacrer une exposition dans un grand musée posait nécessairement la question du rapport de contradiction, en apparence, entre la culture savante et la culture grand public. «Or, dit Bruno Girveau, Disney fait justement le pont entre ces deux mondes, et c’est ce lien profond que l’exposition met en évidence.» L’idée, explique Guy Cogeval, directeur sortant du Musée des beaux-arts de Montréal — il quittera ses fonctions en juin —, était de «rapprocher les dessins originaux des studios de Disney des œuvres et des créations de l’art occidental qui les ont inspirés». Cogeval, qui rêvait d’une telle manifestation depuis longtemps, a soutenu le projet avec enthousiasme. Soulignons qu’il n’en est pas à ses premières audaces, lui qui a confondu les sceptiques plus d’une fois, notamment à l’occasion de l’exposition Hitchcock et l’art, présentée au MBAM en 2000 et 2001. Il fait cette fois le pari de démontrer que les célèbres personnages de Disney ne sont pas nés de l’imaginaire de cet Américain du Midwest, mais hérités d’œuvres de «haute culture de l’art occidental». Ainsi, rappelle-t-il, le château de La Belle au bois dormant s’inspire à la fois des châteaux de Louis II de Bavière et du palais du Louvre représenté dans une enluminure des Très riches heures, des frères de Limbourg, exécutées pour le compte du duc de Berry. Pour un Nord-Américain qui, depuis son enfance, a baigné malgré lui dans l’univers de Disney et qui a visité Disneyland, cette exposition sera un choc, dans la mesure où on y prouve que celui qui symbolise l’Amérique s’est inspiré de l’art européen. Il y a même tellement puisé qu’on le soupçonne carrément de plagiat. Il a fallu choisir, circonscrire le sujet. L’exposition ne s’attarde pas du tout à l’«entreprise» multinationale Disney (chiffre d’affaires: 8,6 milliards de dollars), pas plus qu’aux parcs d’attractions, aux films avec personnages interprétés par des acteurs ou aux documentaires. «Nous ne voulions pas raconter la saga Disney. D’autres l’ont fait», dit Guy Cogeval. Les commissaires ont plutôt choisi de se concentrer sur les longs métrages d’animation produits sous la direction personnelle de Walt Disney, de Blanche-Neige et les sept nains (1937) au Livre de la jungle (1967), ce qui comprend notamment Cendrillon, Alice au pays des merveilles, Pinocchio et Fantasia. L’exposition ne propose pas de monographie exhaustive, mais fournit aux visiteurs quelques éléments biographiques qui permettent de tout comprendre. Né à Chicago, Walt Disney (1901-1966) était le quatrième d’une famille de cinq enfants. Son père, qui a fait 36 métiers, a souvent déménagé avant de finir par installer sa famille dans une petite ferme du Missouri. Le détail est important, car c’est là que Disney a découvert les animaux et, surtout, sa passion pour le dessin et la peinture. En 1923, il s’associe à son frère Roy pour fonder un studio à Los Angeles. En 1928, un collègue dessinateur, Ubbe Iwerks, crée les premiers croquis de Mickey Mouse. La même année, le studio de Disney produit Steamboat Willie, le premier court métrage d’animation accompagné d’effets sonores et de musique synchronisée. En 1935, Disney est déjà une vedette internationale quand il débarque à Paris pour y recevoir un prix de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU). Le maître du cinéma d’animation profite aussi de ce voyage pour acheter près de 350 livres d’art. «Tout ce que l’Europe avait compté de grands illustrateurs se trouvait dans sa sélection: Gustave Doré, Grandville, Honoré Daumier, Arthur Rackham. Ces trésors joueront un rôle majeur dans la suite des créations des studios Disney», dit Bruno Girveau. L’art de Doré, de Daumier, des peintres romantiques et symbolistes allemands a considérablement nourri l’inspiration du créateur de cette souris (Mickey) qui a accouché d’une montagne (l’empire Disney). Les livres de sa collection serviront de référence aux dessinateurs européens, venus pour la plupart du Danemark ou de la Hongrie, qui furent embauchés par Disney. Les parallèles entre les œuvres des artistes européens et les planches de Disney constituent l’essence de l’exposition que pourront voir sous peu les Montréalais. Les juxtapositions valent largement le détour, car la ressemblance entre les dessins de Disney et les classiques des grands maîtres est stupéfiante. Ainsi, une Étude préparatoire pour Blanche-Neige et les sept nains reprend dans les moindres détails une illustration pour L’enfer, de Dante, par Gustave Doré; les fleurs animées qui sourient dans Alice au pays des merveilles sont celles de Grandville; le décor original de Bambi reproduit avec minutie une toile de Jean-Baptiste Oudry. Et ainsi de suite. Les emprunts de Disney dépassent largement les classiques de la littérature européenne, qu’il s’agisse de Pinocchio, de Collodi, des Contes de Perrault ou du Livre de la jungle, de Kipling. Son cinéma d’animation, rappelle l’exposition, preuves et extraits à l’appui, a beaucoup calqué les films populaires américains de l’époque. The Mad Doctor (1933), par exemple, est un clin d’œil au Frankenstein de James Whale (1931), tandis que The Pet Store (1933) emprunte au King Kong de Willis O’Brien (1933). Même correspondance, note Bruno Girveau, entre le Charlot des Temps modernes (1936) et le Donald Duck de Modern Inventions (1937). On reconnaît par ailleurs les traits de Joan Crawford dans le personnage de la reine dans Blanche-Neige et les sept nains. Fait à signaler, dit Guy Cogeval, Il était une fois Disney évoque une collaboration avortée entre Walt Disney et Salvador Dalí. Après sa première rencontre avec le père de Mickey, à la fin des années 1930, le «maître des montres molles» avait écrit à André Breton: «Je suis venu à Hollywood et j’ai rencontré les trois grands surréalistes américains: les Marx Brothers, Cecil B. DeMille et Walt Disney.» En 1946, Disney et Dalí, devenus amis, se sont associés pour réaliser le film d’animation Destino. Ils ont toutefois abandonné l’entreprise en cours de route. On pourra néanmoins voir des extraits du film au Musée des beaux-arts de Montréal. De même, on pourra découvrir, à la fin du parcours, des œuvres d’artistes contemporains — dont Roy Lichtenstein est le plus célèbre — qui se sont inspirés de l’univers de Disney. Le public québécois suivra-t-il le MBAM dans son choix audacieux? Chose certaine, l’exposition a toutes les chances de constituer un événement marquant de 2007, dans la mesure où elle prêtera à controverse. De plus, elle débordera hors des murs du musée, la Cinémathèque québécoise mettant à l’affiche une dizaine de films d’animation de Disney. Les Parisiens n’avaient eu droit qu’à trois films. Désireux d’être universel, Walt Disney faisait souvent ce qu’il décrivait comme un cauchemar. «Je rêve que l’un de mes films échoue dans un cinéma de répertoire», racontait-il. «Disney était ambivalent à l’égard des intellectuels. Il oscillait entre la fascination et le rejet», rappelle Guy Cogeval. Alors, comment aurait-il réagi en se voyant devenir le sujet d’une exposition dans des musées prestigieux de Montréal et de Paris? «Il en aurait été honoré», dit le Français Pierre Lambert, historien du cinéma d’animation et co-commissaire de la manifestation. D’autant plus, poursuit-il, que cette dernière le consacre en tant qu’«auteur à part entière et que visionnaire de l’art du dessin animé». La presse française s’est montrée partagée. De nombreux journaux ont encensé Il était une fois Disney. Mais le critique du quotidien Le Monde, Philippe Dagen, ne cache pas ses réserves. «On peut admirer le savoir-faire des spécialistes de la maison, mais il s’exerce aux dépens du sens des textes et des œuvres qu’il recycle. Il est au service d’une imagerie consensuelle et c’est à la naissance de l’industrie du divertissement que l’on assiste. […] Le succès planétaire de Disney est emblématique de la mondialisation par la consommation d’un produit qui ne doit déplaire à personne», écrit-il. Chose certaine, il faut prévenir les enfants: cette exposition exige nettement plus d’efforts intellectuels qu’une visite à Disneyland. En revanche, elle laisse des leçons plus édifiantes. Celle, notamment, que répétait souvent Walt Disney: «N’oubliez jamais que tout a commencé par une souris.»