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Le monde selon Marie-Claire

« On ne peut pas faciliter le chemin du lecteur. » Ceux qui ont un jour trouvé difficile de lire les romans de Marie-Claire Blais peuvent se consoler: elle sait qu’elle ne leur rend pas la tâche facile. Et ne s’en excuse pas. »Nos livres sont comme de la musique », explique la plus grande figure actuelle des lettres québécoises, dont le nom a récemment été donné à un nouveau prix Québec-France consacré à la relève. Cette musique, on n’est pas toujours prêt à l’entendre. Mais qui sait… « Peut-être que, dans mes personnages, quelqu’un, un jeune, va se reconnaître et trouver une voie différente. Ça apporte de la lumière. Une toute petite lumière peut-être. Mais c’est important. »L’air est doux, la nature luxuriante. La voix de l’écrivaine couvre à peine le bruit des vagues qui vont et viennent en bordure de la terrasse où je la rencontre, à Key West, en Floride.Gracieuse, magnétique derrière ses lunettes de soleil bleutées, l’auteure d’Une saison dans la vie d’Emmanuel (prix Médicis 1966) a la mi-soixantaine sereine et prolifique. Elle prépare l’adaptation au cinéma de son premier roman, La belle bête (Prix de la langue française 1961), et écrit une pièce sur le couple, Noces à midi au-dessus de l’abîme, qui devrait prendre l’affiche au théâtre L’Eskabel, dans la région de Trois-Rivières, à l’automne. Elle vient surtout de mettre le point final au troisième volet de sa trilogie, sorte de fresque baroque sur le monde actuel qui s’étend sur 10 ans et englobe plus de 100 personnages. Après Soifs (prix du Gouverneur général 1996) et Dans la foudre et la lumière (2001), Augustino et le choeur de la destruction sera en librairie au Québec le 22 mars. Ce roman, magistral, pourrait être considéré comme son plus achevé.Tout se passe en une nuit, sur une île du golfe du Mexique. « L’idée de ce lieu très beau est comme le symbole d’un paradis terrestre, d’une terre, notre terre, qu’on détruit. La terre est un lieu béni, et pourtant elle est menacée. » Autour d’une octogénaire qui fête son anniversaire gravite toute une galerie: écrivain, sénateur, militante, peintre… Des gens bien. Qui rêvent d’un monde meilleur et travaillent à le construire. Cela n’empêche pas le pire d’exister: enfants criminels, pédophiles, gangs de rue, terroristes fous de Dieu. Défilent aussi des prostitués travestis qu’on humilie, des morphinomanes en manque, des réfugiés qui ont connu l’enfer de la guerre. Pour Marie-Claire Blais, ce sont là « les battements de vie douloureux ou heureux de notre civilisation ».Ce troisième tome nous plonge dans un monde très violent… C’est votre vision du monde actuel?- Le point de départ que je m’étais fixé était de montrer comment nous sommes aujourd’hui, ce que nous traversons, tout en étant assez liés au passé, c’est-à-dire au risque que les mêmes fautes reviennent. Le monde dans lequel nous vivons en ce moment, on ne peut pas dire qu’il est très réjouissant! Il est comme ça, c’est terrible. Mais mon livre n’est pas dans ce réalisme-là, il ne tourne pas autour de cette noirceur-là.Il tourne autour des personnages.- Oui. Des personnages plongés dans la noirceur, mais qui refusent de nager dans ces eaux noires et tentent de remonter à la surface, de trouver la lumière. C’est le cas des plus désespérés, des réfugiés par exemple, qui n’ont plus rien. Quelqu’un leur dit: « Venez, on a une maison pour vous. » Il y a toujours quelque chose de lumineux dans le livre, du commencement à la fin, et cela est très, très important.Il se dégage pourtant de votre trilogie l’impression que chacun vit dans un monde qui lui est hostile.- Est-ce que ça n’a pas toujours été comme ça? Il y a toujours eu beaucoup d’injustices, de guerres. On est exaspérés parce qu’on le voit à la télé, on en est témoins, nos nerfs sont à bout. Mais on peut s’opposer au choeur de la destruction qui nous entoure. Et les personnages de ma trilogie, peu importe leurs erreurs, luttent pour une meilleure humanité. Même des personnages très négatifs peuvent changer. Je trouve important qu’on entende la voix du petit Carlos, qui est toujours pris dans des histoires de gangs, qui se bataille, vole, tire sur son ami et se retrouve en prison. Je trouve important qu’on entende aussi la voix du jeune musulman Lazaro, qui est très négatif, imprégné d’idées terribles, de vengeance, de terrorisme. Il faut qu’on entende la voix de ceux qui ne parlent pas, qui sont écrasés ou dominés.On entend également des voix plus raisonnables. Mes personnages viennent de tous les milieux, de toutes les classes sociales, chacun a ses valeurs. Mais ils sont tous ramenés au même niveau. Je vois l’humanité comme étant totale, complète. Elle devient compacte dans la fréquentation, le côtoiement et la puissance de vivre de chacun.Que faut-il penser de cette femme riche qui accueille un terroriste en puissance, Lazaro, même s’il constitue une menace pour sa famille? Est-ce de l’inconscience de sa part?- Non, c’est la possibilité d’un dialogue. Dans sa sérénité, cette femme se dit: on peut toujours parler aux gens, quelle que soit leur religion. Je pense que c’est vrai. On peut vouloir croire qu’il y a un dialogue possible avant d’utiliser des moyens violents, ou le mépris, ou la dérision.Il y a aussi des artistes, des écrivains dans votre trilogie. Ils se demandent si une oeuvre doit apporter de la lumière ou traduire le monde. Quel doit être leur rôle?- À l’époque où nous vivons, on ne peut pas ne pas traduire le monde. Ce n’est pas possible; ce serait de l’inconscience. Il faut le traduire, d’une manière ou d’une autre, même en parlant de la beauté. Il y a, en ce moment, tous ces gens qui écrivent des livres historiques. C’est bien, mais ce n’est pas ce que nous vivons. Les historiens font leur travail, mais nous, écrivains, notre travail est différent. On ne peut pas ne pas être pénétrés par ce qu’on voit autour de nous.Croyez-vous vraiment que l’écrivain ait un pouvoir contre la violence ambiante?- On espère que les livres ont un certain pouvoir. La durée d’un livre, c’est très long. On ne peut pas prévoir. On espère que ça suivra sa route.On a comparé votre oeuvre, surtout les deux premiers livres de votre trilogie, à celle de Proust, Joyce, Kafka, Tchekhov, Virginia Woolf, Faulkner… Vous sentez une parenté avec eux?- Cette comparaison est très encourageante et très stimulante. Ça nous encourage quand on est dans les ténèbres. Et je pense, oui, qu’on a tous une parenté et que c’est ce qui est formidable dans ce métier: sentir qu’on est liés à chacun de ces écrivains, qu’ils nous ont formés. Pour moi, ils ont toujours été là, pas seulement le temps que j’écrive ma trilogie, mais comme de grands esprits.Leurs livres n’étaient pas d’emblée accessibles aux lecteurs de leur temps. Diriez-vous la même chose des vôtres?- Quand ces écrivains ont fait leurs livres, quand ils les ont publiés, on ne les comprenait pas. Il ne faut pas s’attendre à être compris trop vite. Il faut être patient. Ce qui est une maîtrise de l’écriture exige du lecteur une attention exceptionnelle.Une fois, j’étais avec des amis à Québec, ma ville natale, et nous avons surpris la conversation d’un homme et d’une femme qui disaient: « C’est affreux ce qu’elle écrit, on ne comprend rien… » Il s’agissait du Sourd dans la ville [1979]. Sur le coup, on veut se lever, on ressent de la colère, on se dit: « C’est ma ville. Ce sont les miens qui me rejettent. » J’étais tellement peinée, j’ai pensé: « Moi, je sais combien j’ai travaillé pour écrire ce livre, qui a d’ailleurs reçu des critiques exceptionnelles à l’étranger. » Quelqu’un qui n’est pas appliqué à lire en profondeur nous juge comme ça, très superficiellement: « Voilà, c’est ennuyeux! C’est tellement long, avec toutes ces longues phrases. » [Rire] Mais la véritable écriture n’est pas là pour amuser! L’écrivain est toujours pris avec le même problème: un désir de perfection. Même si la course à la médiocrité domine.Vous sentez-vous soulagée d’avoir fini cette trilogie? – Pas vraiment. L’écriture en a été très longue, difficile. C’est une étude nord-américaine, quand même, cette trilogie. Ça remonte à mon expérience aux États-Unis dans les années 1960, quand je suis allée à Cambridge. Toutes ces luttes pour les droits des Noirs, les droits de la personne, l’égalité, j’ai pu les voir très jeune et m’en souvenir, puis les ramener dans un livre qui se passe aujourd’hui sur une terre américaine. Ça fait longtemps que c’est en gestation. Et puis, je reste hantée par tous ces personnages. Certains vont d’ailleurs revenir dans d’autres livres.

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Montréal, d’aujourd’hui à hier

Autrefois, on célébrait Montréal comme « la ville aux cent clochers ». Ils y sont encore, les clochers, du moins la plupart d’entre eux, mais ils ne servent plus à définir la ville. Nos lieux sacrés sont plutôt le Plateau-Mont-Royal, ou le boulevard Saint-Laurent, ou le Centre-Sud, ou encore la rue Jean-Talon, chef-lieu de la diversité ethnique et culturelle.On savait tout cela depuis un certain temps, grâce à Michel Tremblay et à quelques autres, mais les cinq nouvelles réunies par Jean Fugère pour la maison d’édition française Autrement le confirment avec éclat. Cela s’intitule Montréal, la marge au coeur.C’est dans le Plateau – qui est sans doute le coeur du Montréal littéraire d’aujourd’hui – que débute la première nouvelle, qui par la suite fera des excursions du côté de Rosemont, de ce que Lise Bissonnette appelle « la tranchée Saint-Laurent » (je ne connaissais pas cette expression), et même d’Outremont, où il faut bien se rendre si l’on veut consulter un psy. L’histoire est un peu étrange – c’est celle d’une jeune femme, professeure du secondaire, qui essaie de venir en aide à une élève qui aurait subi dans sa propre famille des sévices assez horribles. Le conditionnel s’impose, parce que l’enseignante, peut-être en raison de son amour de la littérature, fabrique du fantasme au point de risquer la grande dépression. La fin de ce récit subtil, bien mené, fermement écrit, avec de temps à autre des pointes de préciosité, vous étonnera.On change de quartier et on change d’écriture en passant chez Marie-Sissi Labrèche: « Montréal, ma salope », « Montréal, mon accoucheuse », « Montréal, ma putain culturelle », « Montréal, ma rockeuse »… Cette litanie lyrique déconcerte au départ par ses outrances, aussi bien stylistiques qu’émotionnelles, mais peu à peu une histoire crédible (en partie autobiographique, d’ailleurs) s’y construit, dans les décors calamiteux d’un certain Centre-Sud. Au-dessus de tout cela, dira le personnage de Michael Delisle, prénommé Mike, « le pont Jacques-Cartier flotte dans les airs comme un projet de cathédrale ». Ce n’est pas dire que le garçon soit émerveillé. Il traverse le pont à pied, pour se rendre au bureau de recrutement de la Société canadienne des postes, où – insiste sa mère – un emploi l’attend. Il n’aura pas l’emploi, et ira s’échouer dans une taverne, où il sera recruté par un gros homosexuel qui ne cesse de parler de Mallarmé. C’est un récit dur, impitoyable, à la Michael Delisle.Les deux autres nouvelles du recueil sont plus énigmatiques. Dans « Je n’ai pas porté plainte », Robert Lalonde met en scène un journaliste qu’un ancien ami a blessé d’un coup de couteau, sans raison apparente. On croit comprendre qu’ils se sont connus en Gaspésie et que Bertin, le Gaspésien, tient l’autre responsable de la mort de son amante. Les événements antérieurs sont évoqués très vaguement; ils constituent la toile de fond d’une étrange relation, faite à la fois de ressentiment et de fidélité.Plus étrange encore est la nouvelle de l’anglophone Trevor Ferguson, dont on ne sait pas assez – de notre côté de la barrière linguistique – qu’il est un des quelques écrivains majeurs de Montréal. Les protagonistes, ici, sont un camionneur et une vieille dame qui tient la réalité pour essentiellement illusoire – même celle d’une roue de camion qui a défoncé la porte d’entrée de sa maison et le mur de sa cuisine. Suit un dialogue plutôt surréaliste, qui, à la grande surprise du lecteur, devient émouvant, grâce aux passions divergentes qu’y mettent les personnages. Précisons, pour la géographie urbaine: le boulevard de l’Acadie, la rue Jean-Talon, l’esplanade du mont Royal, le Plateau – eh oui! -, le Vieux-Montréal. Pour la première fois, la vieille dame découvre sa ville. « Ma grande ville », finit-elle par dire. Il nous semble qu’elle insiste sur le possessif.Prenons du champ, maintenant, éloignons-nous un peu. Dans le deuxième tome, intitulé Mots d’ailleurs, du Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, de Luc Bureau, on trouve beaucoup de pages enthousiastes sur la Vieille Capitale, son site, les souvenirs historiques qu’elle abrite, alors que Montréal – moins souvent visitée, d’ailleurs – provoque bien des réactions négatives. La plus désolante, sans doute, signée par Albert Camus, en 1946: « Montréal et les deux collines. Un dimanche. Ennui. Ennui. La seule chose drôle: les tramways, qui ressemblent par la forme et la dorure aux chars de carnaval. » On sent que même les festivals de l’été dernier n’auraient pas déridé l’auteur de La peste. D’autres voyageurs, les plus nombreux, se refusent à croire à l’avenir de Montréal, à cause de la division linguistique et culturelle qui l’afflige. « À vrai dire, écrivait en 1911 le grand écrivain autrichien Stefan Zweig, ce combat héroïque [des Canadiens français] contre une suprématie illimitée semble désormais toucher à sa fin. » Le métier de prophète est vraiment l’un des plus risqués qui soient. La palme revient, en la matière, au poète anglais Rupert Brooke, qui écrivait, en 1913: « Sir Wilfrid Laurier a fait des miracles, mais plus jamais le premier ministre du Canada ne sera d’extraction française. » Bon.Tout n’est pas négatif de ce qu’on raconte sur Montréal dans le gros livre de Luc Bureau, mais on sent que l’enthousiasme n’y est pas, ou ne repose que sur des bases extrêmement fragiles. Montréal est peut-être une ville d’invention récente, après tout. Seule Québec aurait-elle un passé?Montréal, la marge au coeur, par Lise Bissonnette, Michael Delisle, Trevor Ferguson, Marie-Sissi Labrèche et Robert Lalonde, coll. « Romans d’une ville », Autrement, 158 p., 26,95$.Mots d’ailleurs: Le Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers, par Luc Bureau, tome II, Boréal, 369 p., 29,95$.MOTS D’AILLEURSMontréal est déjà perdue pour les Français en raison de la rapidité avec laquelle afflue une population étrangère. […]Toute personne raisonnable devrait conseiller à ces Français de mettre un terme à leur résistance (rendue d’autant plus obstinée par le danger actuel), mais la déraison est ici si merveilleusement héroïque que l’on a une seule envie: encourager ces descendants des hardis aventuriers. Stefan Zweig (1911)

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Le roman de Lady Cartier

Il est rare qu’un auteur se rappelle l’instant précis où l’idée d’un roman lui est venue. Il est plutôt de bon ton de respecter l’aura de mystère qui entoure la création. Micheline Lachance se souvient pourtant parfaitement du jour où Hortense Fabre, épouse du célèbre homme d’État George-Étienne Cartier (1814-1873), est entrée dans sa vie. C’était un samedi de juin 1998, au manoir Papineau, à Montebello. Assise sur un banc de bois devant la rivière des Outaouais, l’écrivaine et journaliste répétait son exposé pour le lancement du Roman de Julie Papineau. Chagrine à l’idée de se séparer de ce personnage, elle se demandait quelle serait sa prochaine héroïne, quelle serait celle qui occuperait ses pensées. »Tout à coup, j’ai vu, comme si la scène se déroulait réellement sous mes yeux, un vapeur remonter la rivière avec, à son bord, le prince Édouard. À ses côtés, George-Étienne Cartier et sa femme, Hortense, qui l’accompagnaient à Ottawa. Le bateau s’arrêtait devant le manoir. J’ai imaginé une ombre dans le regard d’Hortense Cartier, comme un chagrin. Je me suis demandé ce qui la rendait si triste. Elle ne m’a plus quittée. »Ce fut le point de départ de Lady Cartier, roman historique de 536 pages qui paraît cet automne aux Éditions Québec Amérique, six ans après cet éclair sur un banc de bois, à Montebello.Dès son retour, la romancière a entrepris ce travail de « détective » qu’elle affectionne tant. Sans pour autant négliger le journalisme et tout en terminant une maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal, elle s’est donné comme mission de tout savoir sur George-Étienne Cartier et son épouse, Hortense, de même que sur leur temps. Elle a passé de longues journées aux Archives nationales du Québec à éplucher des documents d’époque, lu des dizaines d’ouvrages d’histoire, parcouru des récits de voyages, décrypté et recopié les journaux intimes de Joséphine et de Marie-Hortense (les deux filles du couple Cartier), et multiplié les promenades dans le Vieux-Montréal pour mieux s’imprégner de l’univers de ses personnages. « Je veux tout avoir vrai. Je vis avec la hantise d’un anachronisme. C’est la raison pour laquelle l’étape de la recherche est si importante pour moi », explique-t-elle.Au sommet de son art, Micheline Lachance affirme avoir « trouvé sa voie » dans le roman historique. « Moi qui aurais tant aimé vivre au 19e siècle, j’éprouve un grand plaisir à raconter, à me mettre dans la peau de mes personnages », dit-elle. Il faut croire que les lecteurs apprécient aussi ce genre. Vendu à plus de 150 000 exemplaires, son Roman de Julie Papineau (publié en deux tomes) a été l’un des plus grands succès d’édition des 25 dernières années au Québec. Avec Chrystine Brouillet, auteure de la trilogie Marie LaFlamme (Flammarion), Micheline Lachance a fait école et contribué à lancer la jeune tradition du roman historique québécois. Bon an, mal an, les éditeurs d’ici publient une dizaine de titres appartenant au genre. Tous ne trônent cependant pas en tête des listes de best-sellers.Si Julie Papineau avait pour toile de fond la rébellion de 1837, Lady Cartier se déroule dans un contexte historique beaucoup moins spectaculaire, mais tout aussi fondamental: la naissance de la Confédération canadienne.Sir George-Étienne Cartier, si souvent traité de « tourne-jaquette » par ses contemporains, y occupe une place prépondérante. Après avoir participé à la lutte des Patriotes lors de la rébellion, il fera une brillante carrière en droit, avant de se lancer en politique. Avec John A. Macdonald, il sera l’un des principaux artisans de la Confédération, en 1867, et occupera divers ministères importants. Avocat de la compagnie ferroviaire du Grand Tronc, il sera lié à un scandale qui rappelle en plusieurs points celui des commandites. « Nous n’avons rien inventé. Les moeurs politiques n’ont pas beaucoup changé depuis un siècle! » dit Micheline Lachance.En 1846, Cartier a épousé Hortense Fabre, fille du réputé libraire Édouard-Raymond Fabre, soeur du journaliste Hector Fabre et du futur évêque de Montréal Mgr Édouard-Charles Fabre. Le couple sera en proie à de multiples déchirements. D’ailleurs, si on voulait résumer le roman de Micheline Lachance, on pourrait dire qu’il s’agit du récit, vu de l’intérieur, de deux mariages ratés: l’union du Haut et du Bas-Canada, et celle de George-Étienne et Hortense.Le couple battra rapidement de l’aile, en effet. L’homme d’État et sa femme ont des opinions politiques incompatibles. Demeurés fidèles à Papineau, Hortense et la famille Fabre s’opposent aux idées défendues par Cartier. « Nos querelles de famille entre souverainistes et fédéralistes n’ont rien de nouveau non plus », raconte l’écrivaine. Si ce mariage prend l’eau, découvrira-t-on assez rapidement, c’est avant tout parce que Cartier mène une double vie. Il aura une longue liaison avec Luce Cuvillier, qui sera à la fois sa maîtresse et son égérie. Ce sera le drame de la vie d’Hortense. Les Cartier se sépareront en 1871. »Au 19e siècle, une femme mariée trompée qui perdait son mari perdait sa vie sociale. Elle n’était plus invitée dans les réceptions mondaines, on disait que c’était sa faute, qu’elle n’avait pas su retenir son mari. Aujourd’hui, une femme peut refaire sa vie. Pas à cette époque », explique la romancière. Malgré tout, rappelle-t-elle, Hortense Cartier avait son franc-parler et, « comme bien des femmes au 19e siècle », elle n’était pas une épouse docile et soumise.En 1996, Micheline Lachance signait, dans L’actualité, un reportage dénonçant les ratés dans l’enseignement de l’histoire. À sa manière, dit-elle modestement, elle contribue par ses romans à élever le « quotient historique » des Québécois. « Mon souhait le plus grand, c’est que les gens se réapproprient leur histoire. Très souvent, des lecteurs viennent me dire qu’ils ont visité le Vieux-Montréal en famille après avoir lu Le roman de Julie Papineau. Rien ne me fait plus plaisir. »Franchira-t-elle un jour le pas vers la fiction? « Probablement que je me dirige tranquillement vers ça. D’un roman à l’autre, je prends plus de liberté. Non pas avec les faits ou le contenu politique, mais plutôt quand je décris les émotions de mes personnages. Il vient un moment où je ne sais plus ce que j’invente et ce qui est vrai. »Qui sait? Un bon jour, quand elle répétera un exposé pour présenter Lady Cartier, une nouvelle héroïne viendra peut-être s’installer en elle…QUELQUES ROMANS HISTORIQUES PARUS RÉCEMMENT OU À PARAÎTREHélène de Champlain: Manchon et dentelle, tome 1, par Nicole Fyfe-Martel, Hurtubise HMH, 702 p., 2003.Les fils de la cordonnière, par Pauline Gill, VLB, 354 p., 2003.Eulalie Latour: Acadie 1755, par Alfred Silver, traduit par Julien Béliveau et Andrée Villemaire, Trait d’union, 180 p., 2004.Les dames de Beauchêne, tome 2, par Mylène Gilbert-Dumas, VLB, 486 p., 2004.Le treizième signe, par Suzanne Harnois, Varia, 181 p., 2004.Thérèse: La naissance d’une nation, tome 1, par Pierre Caron, VLB, 640 p., 2004.Feu, tome 1, par Francine Ouellette, Libre Expression, à paraître en novembre. Le fils de la légende, par Élizabeth Filion, Québec Amérique, en librairie le 27 octobre.

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Guerre et paix

Le titre du livre de Monique Bosco, Eh bien! la guerre, vient du roman célèbre de Laclos, Les liaisons dangereuses. La très méchante Mme de Merteuil inscrit cette phrase lapidaire au bas d’une lettre en forme d’ultimatum qu’elle vient de recevoir de son ancien complice, Valmont. La guerre, donc, dans la sphère privée, nourrie d’un ressentiment personnel. On voit cela tous les jours. Mais le 18e siècle le disait un peu plus brutalement que nous.Cependant, la guerre dont parle le livre de Monique Bosco est aussi, et surtout, l’autre guerre, celle qui se fait avec des armes de plus en plus perfectionnées, selon des scénarios de moins en moins prévisibles, et qui se répand comme la peste aux quatre coins du monde.L’originalité du livre vient de ce que l’auteure mêle les deux registres, le privé et le public. On se souviendra peut-être de son premier roman, Un amour maladroit, paru chez Gallimard il y a quelques décennies, où elle racontait de façon émouvante sa vie de petite Juive réfugiée à Marseille durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle y revient ici, mais par bribes, l’expérience personnelle donnant à la réflexion qu’elle mène sur la guerre une intensité tout à fait particulière.Eh bien! la guerre est très librement construit, cédant au hasard – un peu dirigé tout de même – des souvenirs et des lectures, bifurquant brusquement d’une pensée à l’autre selon une logique orale plutôt qu’écrite. On est à Marseille, donc, avec l’enfant juive; puis voici des textes, beaucoup de textes, une véritable anthologie de la guerre écrite, où l’on rencontre aussi bien Gertrude Stein que le Canadien Timothy Findley, la grande Simone Weil, la Bible, assurément, la très aimable Colette, Freud, inévitablement, et même l’auteur de Mein Kampf, de sinistre mémoire.Ce n’est pas dire que la voix principale soit étouffée par ces abondantes citations. Eh bien! la guerre est un livre passionné, qui prend parti contre la guerre, contre toutes les formes de guerre, avec, souvent, une force remarquable. « Les croisades ne sont jamais gagnées et éternellement Jérusalem est délivrée puis reconquise. » « Il faut se méfier de la peur comme de la plus redoutable ennemie, une ennemie qui ne fera pas de quartier. Qui se croit menacé n’hésite pas à dégainer le premier. » On pourrait glaner ainsi, tout au long du livre, des phrases où le pacifisme de Monique Bosco s’affirme sans compromis. S’agit-il d’un pacifisme absolu? On le croirait, parfois. Mais à d’autres moments, surtout vers la fin du livre, l’affirmation devient moins univoque – notamment lorsque Monique Bosco se souvient que Simone Weil se crut tenue de participer à la guerre, en Espagne puis avec la France libre du général de Gaulle.Comme Monique Bosco, Robert Lalonde semble s’éloigner de plus en plus du genre romanesque, qui lui valut un certain succès québécois et français il y a quelques années. Et lui aussi, il vit parmi les livres, il vit de livres. Mais ce ne sont pas les mêmes. Dans son panthéon – on devrait plutôt dire: parmi ses compagnons, ses amis -, on trouve les noms les plus divers, mais qui lui tiennent tous à coeur, de la poétesse américaine Emily Dickinson à la mystique espagnole Thérèse d’Avila, de Giono à Teilhard de Chardin, de Proust à Sartre. Robert Lalonde est de ceux qui lisent pour vivre, pour se donner un supplément de vie, ou encore pour meubler une solitude qui est peut-être le thème principal de son livre. « Je fus, écrit-il – et à maints égards suis resté – un enfant seul. » Il ajoute aussitôt: « Seul avec le monde. » Le monde, c’est-à-dire les livres, mais aussi, à part presque égale, le monde naturel – les arbres, les oiseaux, ses deux chiens, le gros et le petit -, où la vie et la mort répètent sans cesse leurs figures fondamentales.Iotékha’ – attention à l’apostrophe finale! – est donc un livre de solitude, mais d’une solitude habitée, pleine d’événements à la fois mineurs et chargés de sens. Pessimiste? Oui, si l’on veut: « Être humain, c’est être vieux, c’est avoir été, c’est avoir souffert, c’est avoir perdu sa vie, dans la nuit la plus noire. » Mais non, décidément, le mot ne convient pas, et la phrase que je viens de citer contient à la fois le malheur d’être et son contraire, une difficulté de vivre qui est peut-être la vie même. La littérature québécoise ne compte pas beaucoup d’oeuvres de ce genre, où l’on sent palpiter, dans la nature (et dans les livres) comme dans l’expérience d’un homme, « adolescent de cinquante-six ans », le coeur de l’existence.Je ne vous dirai pas le sens qu’a le mot « iotékha' » dans la langue mohawk. Robert Lalonde le donne, bien sûr. Il faut le lire.Eh bien! la guerre, par Monique Bosco, Éditions HMH, coll. « Constantes », 193 p., 22,95$.Iotékha’, par Robert Lalonde, Boréal, 165 p., 19,95$.EH BIEN! LA GUERREJ’avais neuf ans au moment de la guerre d’Espagne et je ne me souviens plus de ce que j’ai bien pu en penser. Je crois qu’il m’aura fallu Malraux, bien plus tard. L’Espoir. Le beau titre, le beau projet. Mais à l’époque, à mon époque, on croyait que les enfants devaient être tenus à l’écart de l’actualité, on n’avait pas le droit de lire les journaux. Il y eut la radio alors, et ma grand-mère, l’oreille collée contre le poste, écoutait les éructations de Hitler. Elle se répandait alors en injures allemandes, que je ne comprenais pas trop – même si je comprenais le sens -, en imprécations, tout en se refusant à me traduire le mot à mot du discours. Ainsi, toute petite, j’ai entendu la voix de Hitler. Monique Bosco

Culture

La détresse et l’enchantement

L’événement majeur de la rentrée littéraire cet automne, c’est évidemment la parution de la version française de l’admirable roman de Yann Martel, L’histoire de Pi, prix Booker, succès international à tout casser. Je l’avais lu en anglais, sans m’obliger à recourir au dictionnaire pour déchiffrer son immense vocabulaire. Je m’étais même convaincu que les « meerkats », ces animaux bizarres qui peuplaient l’île également bizarre découverte par Pi dans la dernière partie du roman, étaient une invention de l’auteur, un pur produit de son imagination. Erreur, grave erreur! Je découvre dans la traduction française – faite avec un soin méticuleux par maman et papa, Nicole et Émile Martel – que ce sont des « suricates », c’est-à-dire, m’apprend Le petit Robert, des mammifères carnivores, voisins de la mangouste.J’aurais dû m’en douter: le roman de Yann Martel, qui raconte une des histoires les plus invraisemblables qui se puissent imaginer, utilise des matériaux d’une précision redoutable, objets d’une sérieuse recherche. Ainsi, Charlie Parker, le tigre avec lequel Pi partage l’espace exigu de sa chaloupe de sauvetage, n’est pas un personnage de dessins animés mais un vrai tigre, dont les mouvements sont difficilement prévisibles. Il en va de même pour les trois religions que le jeune homme de Pondichéry pratique simultanément, le catholicisme, l’hindouisme et l’islamisme: ce ne sont pas des religions pour rire. En fait, les seuls personnages fantaisistes de L’histoire de Pi sont les deux fonctionnaires japonais qui viennent, à la fin, tenter de découvrir les causes possibles du naufrage du navire sur lequel voyageait Piscine Molitor (c’est le vrai prénom du héros, choisi pour honorer une piscine parisienne fréquentée autrefois par son oncle). Ce chapitre final est un chef-d’oeuvre d’humour et d’intelligence. Et il ne faudrait pas me pousser trop pour que j’étende cette déclaration à l’ensemble du roman.Le climat du recueil de nouvelles de Marie-Andrée Lamontagne, Entre-mondes, est infiniment plus austère. L’écriture, d’abord: précise, un peu sèche, souvent elliptique. Ce n’est pas qu’elle soit avare de détails. Au contraire, elle les accumule en grand nombre, mais si petits, si peu significatifs au premier abord, que le lecteur doit faire un effort pour comprendre qui sont les personnages, où ils sont, ce qui se passe en eux, entre eux. De sorte que souvent – en fait, dans la majorité des récits – la chute suscite un effet de surprise presque douloureux. Nous croyions savoir, ou plutôt deviner, où nous conduisait l’auteure, et voilà que, des circonstances les plus banales, et présentées comme telles, naît une amorce de tragédie ou surgit la révélation d’une vie autre, sans commune mesure avec les événements qui l’ont précédée.Ce n’est pas dire que les nouvelles de Marie-Andrée Lamontagne soient toutes construites sur le même modèle, loin de là. Elles sont aussi différentes les unes des autres que les lieux où elles se déroulent. Par exemple, une auberge située en pleine campagne; un château, vraisemblablement français, qu’on fait visiter à des touristes; un camp de concentration, quelque part; une petite ville de la Nouvelle-Angleterre; un camping; un hôtel minable où se réfugient des voyageurs de commerce; le riche appartement, à Paris, d’une romancière à succès. Ce qu’il faut noter, essentiellement, c’est que dans l’optique de Marie-Andrée Lamontagne l’auberge où l’on fête n’est pas fondamentalement différente du camp de concentration, que dans l’un et l’autre lieu le risque est le même: c’est vivre qui est dangereux.Il y a quelque chose d’impitoyable dans ce livre, comme un avertissement. Et je n’ai pu m’empêcher, en le lisant, de me souvenir du très bel essai sur Pascal que Marie-Andrée Lamontagne avait publié il y a quelques années. Elle jette sur le monde un regard qui a peut-être une parenté lointaine avec celui, peu amène, de l’auteur des Pensées. Lisez, en particulier, la nouvelle qui pour moi est la plus forte du livre, celle où l’on voit une femme, la plus ordinaire des femmes, qualifiée on ne sait pourquoi de « dissidente », être amenée dans un camp de concentration pour y connaître le sort le plus atroce, la trahison de son propre fils. Marie-Andrée Lamontagne n’a pas besoin de crier pour faire entendre, là, des accents de vérité difficilement soutenables.L’histoire de Pi, par Yann Martel, XYZ, 334 p., 25$. Entre-mondes, par Marie-Andrée Lamontagne, Leméac, 126 p., 17,95$.L’histoire de Pi- Si vous trébuchez sur la question de ce qui est crédible, à quoi sert votre vie? Est-ce que l’amour n’est pas difficile à croire?- Monsieur Patel…- Laissez-moi tranquille avec votre politesse! L’amour est difficile à croire, demandez à n’importe quel amoureux. La vie est difficile à croire, demandez à n’importe quel scientifique. Il est difficile de croire en Dieu, demandez à n’importe quel croyant. Quel est votre problème face à ce qui est difficile à croire? Yann Martel

Culture

Le Yin et le Yann

Il nous a fallu une bonne dizaine de courriels, de février à juillet, avant de parvenir enfin à nous attabler l’un devant l’autre. Son premier message provenait de Hongkong, le deuxième de Londres, le troisième de Prague, le quatrième de Berlin, et ainsi de suite. L’écrivain Yann Martel n’a pas d’agenda, il a un atlas. Veut-il être « partout à la fois », comme le Dieu des catéchismes d’antan?Notre première rencontre a finalement eu lieu à Montréal, au restaurant de son choix, le Commensal de la rue Saint-Denis. Végétarien, Yann Martel se sent chez lui dans ce royaume du pois chiche, de la luzerne et du tofu. Malgré une bonne affluence en ce doux après-midi d’été, personne n’a semblé le reconnaître, lui qui est pourtant un des auteurs les plus populaires de la planète depuis que Life of Pi lui a valu, en octobre 2002, le prix Booker, récompense littéraire à peine moins prestigieuse que le Nobel. Il faut dire que l’homme n’arbore ni la tenue ni la superbe des « stars » planétaires. Sandales de cuir, t-shirt anonyme, sac à dos usé, barbe de deux jours, il se fondrait naturellement parmi une horde de manifestants antimondialisation ou d’étudiants en philosophie de l’Université Concordia.On ne voit pas encore la moindre trace de gris dans ses cheveux bruns bouclés. Il attribue en partie ses allures juvéniles à la pratique quotidienne du yoga et à ses habitudes de vie: il ne boit pas, ne fume pas et ne mange pas de viande. Tant pis pour le mythe de l’écrivain qui courtise les Muses entre deux lampées de scotch. Lui se réclame davantage de saint François d’Assise que de Bukowski!Ce jour-là, il rentrait d’Ottawa. La veille, il avait dîné à Rideau Hall en compagnie de la gouverneure générale, Adrienne Clarkson, et de son mari, l’écrivain John Ralston Saul, que ses parents et lui fréquentent depuis plus de 20 ans. N’allez pas croire pour autant qu’il ne fraie qu’avec les grands de ce monde. Quand il est à Montréal, Yann Martel assiste religieusement à la messe du dimanche et fait du bénévolat auprès des malades du Service des soins palliatifs de l’hôpital Royal Victoria. »Quelle sorte de voiture conduisez-vous et laquelle me suggérez-vous? » m’a-t-il demandé, avec son accent légèrement parisien, avant même que l’entrevue s’engage. Il m’a expliqué qu’il cherchait une auto pour la première fois de sa vie, lui qui vient de célébrer ses 40 ans. Il s’en excuse presque, précisant qu’il doit traverser le pays sous peu: il s’installe pour un an à Saskatoon, à titre d’écrivain résident à la bibliothèque municipale. Il aurait l’argent voulu pour se faire construire une maison de rêve et s’y enfermer, peinard, devant son clavier. Il s’y refuse. Il ne s’enracinera, confie-t-il, que le jour où il aura des enfants. Sur cette question, d’ailleurs, il se fait tranchant, lui qui refuse généralement de parler de sa vie privée: « Si je n’ai pas d’enfants, ma vie sera ratée. » »Il a besoin de peu pour vivre et sa reconnaissance internationale n’y a rien changé, dit son père, le poète et ex-diplomate Émile Martel. J’ai eu toutes les misères du monde à le convaincre d’acheter une voiture neuve. » Sa mère, Nicole Perron-Martel, confirme. Et raconte une anecdote: à 16 ans, lorsqu’il était au pensionnat, Yann avait vu toutes ses affaires détruites par un compagnon de chambre psychopathe. « J’avais le choix entre réagir en Nord-Américain et défendre mes biens, ou alors m’en détacher, dit-il. J’ai choisi le détachement. » Cet incident lui a inspiré sa nouvelle la plus « autobiographique », « Le moulin à miroirs ».Mais que Yann Martel le veuille ou non, sa vie a basculé le jour où il a remporté le Booker. Réservé aux écrivains du Commonwealth et de l’Irlande, ce prix est accompagné d’une bourse de 50 000 livres (125 000 dollars) et permet à l’auteur primé d’accéder à un marché que même les « star-académiciens » lui envieraient: plus de 1,5 million d’exemplaires de Life of Pi ont été vendus à ce jour, dont 500 000 au Royaume-Uni, 400 000 aux États-Unis et 300 000 au Canada. De plus, le géant hollywoodien Fox Pictures a acheté les droits cinématographiques du roman. Celui-ci sera adapté par Dean Georgaris, scénariste qui inspire confiance à l’auteur: « Il est jeune, intelligent et semble avoir une bonne compréhension du livre. »La version française paraîtra à la fin de l’été, aux éditions XYZ, sous le titre L’histoire de Pi – une manne inespérée pour la petite maison. « Yann m’a été fidèle, dit l’éditeur, André Vanasse. D’autres avaient refusé, en 1998, de publier la traduction de Self, et nous avions accepté. C’est pourquoi il nous a confié Life of Pi. » Le roman a été traduit par les parents de l’auteur, tous deux traducteurs de métier. « Un travail colossal », disent-ils, d’autant plus que l’entreprise avait quelque chose d’émouvant. Pendant la dernière fin de semaine de juin, le fils s’est enfermé avec son père et sa mère dans leur appartement du Plateau-Mont-Royal; ils ont revu le manuscrit phrase par phrase, en lisant à voix haute certains passages.Life of Pi traite principalement de zoos et de religion. Yann Martel y relate l’histoire d’un jeune hindou-chrétien-musulman qui entreprend une traversée de l’Inde vers le Canada avec sa ménagerie et sa famille, propriétaire d’un zoo à Pondichéry. Leur navire fera naufrage. Pi, seul humain survivant, passera 227 jours dans une embarcation de sauvetage, avec pour uniques compagnons un zèbre, un orang-outan et un tigre du Bengale.Avant Life of Pi, Yann Martel avait publié un recueil de nouvelles, The Facts Behind the Helsinki Roccamatios and Other Stories (1994) – traduit sous le titre de Paul en Finlande (Boréal Compact) -, et un roman, Self (1998). C’était peu, mais assez pour qu’il vive modestement de sa plume. Assez, surtout, pour qu’on le remarque, et pas seulement parce qu’il était le neveu du critique littéraire Réginald Martel. « Je vais vous confier un secret: le plus grand écrivain vivant de la génération née dans les années 1960 s’appelle Yann Martel », avait clamé Michel Butel dans le journal communiste français L’Humanité après avoir lu Self. Même enthousiasme chez l’écrivain Alberto Manguel: « Quiconque serait porté à croire que l’art de la fiction est moribond lira Yann Martel avec étonnement, délices et gratitude. » John Ralston Saul, qui a lu les textes de jeunesse de l’auteur et l’a encouragé à poursuivre dans la voie de l’écriture, renchérit: « Il a un point de vue, un regard sur le monde, bien à lui. C’est un véritable écrivain, dans la lignée du Britannique Joseph Conrad. Il a cette rare capacité de mélanger les cultures et les religions, de se mettre dans la peau de l’autre, d’imaginer la vie de l’autre. »Le roman Life of Pi germait en Yann Martel depuis 1990. Sa genèse a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse. « J’ai lu la critique d’un roman brésilien dans un journal américain, il y a 13 ans. On y racontait qu’un personnage se retrouvait dans une chaloupe avec un animal sauvage. Je me suis dit: Voilà un beau prétexte pour un roman! C’est Aristote: unité de temps, de lieu et d’action. J’ai cherché le livre un jour ou deux, mais je ne l’ai pas trouvé. » Il s’agissait de Max et les félins, du Brésilien Moacyr Scliar, paru en 1981.Sept ans plus tard, Yann Martel séjourne en Inde. Il travaille à un roman qui se situe au Portugal en 1939. Rien à faire, ça ne décolle pas. « Je traversais une crise existentielle. J’avais 33 ans, les deux livres que j’avais publiés n’avaient connu que des ventes confidentielles malgré quelques bonnes critiques. Soudainement, ce souvenir m’est revenu. Tout le roman s’est présenté à moi en 30 minutes: quelqu’un dans une chaloupe avec des animaux sauvages, une deuxième histoire en parallèle, 100 chapitres, trois parties, un narrateur qui pratique trois religions. »La suite servira de leçon aux écrivains du dimanche qui croient pouvoir accoucher du roman du siècle en quelques week-ends et deux semaines de vacances. Pour Life of Pi, Yann Martel a consacré près de deux ans à faire des recherches. « Il a lu des traités de zoologie, interviewé des directeurs de zoo en Inde, raconte son père. C’est un chercheur minutieux et infatigable. »Parallèlement, il a lu la Bible, le Coran et la Bhagavad-Gita, recueil des paroles de Krishna. Il a fréquenté des églises, des mosquées et des temples hindous. « En lisant ces textes, j’ai vu à quel point ils sont beaux, profonds, émouvants. Qu’on y croie ou pas, il faut admettre qu’ils sont une extraordinaire tentative de comprendre la réalité. »En fait, Yann Martel est entré en littérature comme on entre en religion: en se donnant à fond. Après les recherches, il y a eu deux années d’écriture. En anglais. Car Yann Martel écrit dans cette langue. L’histoire est ressassée dans tous les journaux occidentaux depuis son prix Booker. Né à Salamanque (Espagne), en 1963, l’auteur a grandi entre autres à San José (Costa Rica), Paris, Anchorage, Montréal, Ottawa et Mexico. Il a entrepris ses études au Costa Rica – en anglais, puisqu’il n’y avait pas d’école française. Il les a poursuivies dans la langue de Shakespeare. « À la maison, nous avons toujours vécu en français », rappelle Émile Martel (voir « Du côté de chez Yann », 1er déc. 1996).Avec un pareil passé, pas étonnant que certains, comme André Vanasse, considèrent que Yann Martel « incarne l’ouverture sur le monde qui caractérise la littérature québécoise moderne ». Martel a aussi des préoccupations propres à une nouvelle génération d’écrivains et d’artistes. « J’ai un fils un peu plus jeune que Yann, dit l’éditeur. Il se pose les mêmes questions spirituelles que lui et partage sa conscience environnementale. »Yann Martel savait qu’il risquait gros en plongeant dans Life of Pi. « Ce n’est pas politiquement correct d’aimer les zoos et la religion. On dit que les zoos sont une prison pour animaux et la religion une prison pour humains. Je voulais écrire un roman sur deux sujets non seulement pas très populaires, mais que les gens méprisent. »L’auteur a hâte de voir la réception que l’on fera à son livre au Québec. Mais, qu’on le conspue ou qu’on le porte aux nues, il ne sera pas là pour l’entendre. Il sera à Saskatoon. « Je vois les gens sourire, ceux qui ne jurent que par Paris, Londres, New York. Mais sont-ils déjà allés à Saskatoon? C’est peut-être l’endroit idéal où vivre, qui sait? »Au fait, y a-t-il un Commensal à Saskatoon?CONTROVERSEUne courte controverse a éclaté au lendemain de l’attribution du prix Booker. Car, dans Max et les félins (paru aux Éditions des Intouchables), Moacyr Scliar met en scène un garçon juif fuyant l’Allemagne nazie, seul sur un radeau avec un jaguar. Yann Martel s’est défendu de l’avoir plagié et a rappelé qu’il n’avait pas lu le roman, mais seulement une recension. Ni l’éditeur ni l’auteur de Max et les félins n’ont jugé bon d’intenter une poursuite contre lui. Scliar a lu Life of Pi et a déclaré: « C’est de la littérature, et la littérature est au-dessus des petites questions. J’accepte les explications de Yann Martel. »CROIRE POUR COMPRENDREL’approche de Pi est davantage morale qu’intellectuelle. Tout comme celle de son créateur.Cette quête religieuse de Pi, le narrateur, c’est aussi la vôtre?- Tout livre est également une autobiographie intellectuelle. Si mon personnage s’intéresse à la religion, c’est que je m’y suis mis, moi aussi. Je ne sais pas où elle va me mener, mais j’ai choisi ce chemin parce que c’est une démarche complète, pas seulement intellectuelle.Pi dit: « Je mets au défi qui que ce soit de comprendre l’islam, son esprit, et de ne pas l’aimer. C’est une superbe religion de fraternité et de dévotion. » Est-ce votre avis?- La religion musulmane est très belle. Toute bonne idée peut cependant être kidnappée. La démocratie, la maternité, l’amour: tout peut être détourné.Votre roman donne lieu à diverses lectures métaphoriques. A-t-on raison de croire que vous avez choisi d’exploiter les thèmes du zoo et de la religion afin de réfléchir sur l’idée de la liberté? Y a-t-il un lien entre les zoos et la religion?- Absolument, il y a un lien. Les gens ont l’impression que les animaux dans la nature sont libres. Or, l’idée de liberté est un concept purement humain qu’on applique à tort au monde animal. L’animal a des moments de liberté, mais ce n’est pas un être libre. Il est conditionné par des peurs et des besoins, par la hiérarchie, les limites territoriales, les limites de ses sens. Il ne vit pas dans sa jungle à se dire: « Ah! que c’est beau, je suis en communion avec la nature. » Parler de liberté au sujet des animaux, c’est se tromper.On a l’impression que, comme le zoo pour l’animal, la religion est une prison pour l’homme…- Au contraire, j’ai le sentiment que la vraie religion libère. Mais, c’est une liberté contrôlée, une liberté qui a un sens. L’idée que la liberté totale serait d’être millionnaire et sans travail est un leurre. On atteint notre vraie humanité en prenant des engagements, dans une relation, avec les enfants, au travail. On devient alors pleinement humain… »La présence de Dieu est la plus exquise des récompenses », dit Pi. Cela correspond-il à votre vision?- Pour moi, une vision de la vie qui se fonde sur la transcendance est plus riche qu’une vision purement matérielle. Les deux peuvent coexister, mais l’une est plus riche que l’autre. Être trop raisonnable ne mène à rien; être trop suspicieux à l’égard des choses qui dépassent la réalité factuelle, c’est diminuer sa vie. Des vies comme celles de Martin Luther King et Gandhi, qui étaient animés par la religion mais engagés dans l’action, m’inspirent.Pi cherche à adopter une approche morale des choses, plutôt qu’intellectuelle. Le lecteur devrait-il l’imiter?- Je voulais écrire un roman sur la religion, d’un point de vue sympathique à la religion. Je me suis dit: « Je vais faire semblant d’avoir la foi et raconter ce que cela fait. » Au départ, mon approche était un peu celle de l’anthropologue, comme Jane Goodall qui observe ses chimpanzés. Alors, j’allais à la messe pour savoir ce que font les catholiques dans leurs célébrations ou j’allais prier avec des musulmans. Je voyais cela de l’extérieur. Mais je me suis peu à peu laissé prendre au jeu et je me suis rendu compte qu’on ne peut jamais vraiment comprendre de l’extérieur. On ne peut comprendre que de l’intérieur, tout en gardant son sens critique.Vous n’avez pas été élevé par des parents qui avaient la foi. Comment en êtes-vous arrivé à cette démarche?- Justement, j’ai eu la chance de ne pas avoir été élevé dans la religion. Mes parents, enfants de la Révolution tranquille, ont cessé d’aller à la messe à 16 ans. Beaucoup de Québécois mêlent institution et religion. Ils en veulent à l’Église comme institution et balancent tout par la fenêtre. Moi, j’ai grandi dans un milieu neutre et j’en suis content parce que je n’ai aucun préjugé. Les gens les plus antireligieux sont souvent ceux qui ont été élevés dans le catholicisme. Surtout au Québec, mais de façon générale en Occident, les gens ont tendance à en apprendre juste assez sur la religion pour pouvoir la mépriser. Ils sont totalement illettrés en ce qui concerne la Bible.Que répondez-vous à ceux pour qui la religion est une insulte à la raison?- La raison est un frein à l’abandon de soi parce qu’elle est bourrée de préjugés. On pense qu’elle est pure. C’est faux. On se sert de sa raison pour justifier ce que l’on ressent. Si on a un préjugé contre la religion, on utilise la raison pour le justifier. On doit garder un sens critique, mais il faut qu’il soit au service d’une foi: une foi religieuse ou une foi en quelqu’un. Tout se résume par la phrase de saint Anselme, archevêque de Canterbury: « Je crois pour pouvoir comprendre. »Avez-vous été surpris de l’accueil favorable et chaleureux qu’on a réservé à votre roman?- L’approche de Pi n’est pas superficielle, ce n’est pas une approche « cafétéria » ou « nouvel âge ». Il y a une rigueur dans sa démarche. Je pensais que le roman allait être critiqué parce que j’y défends des choses pas très populaires. Mais je constate que mes réflexions répondent à un besoin. On vit dans un vide religieux. On a évacué, occulté la mort. Je le vois aux Soins palliatifs de l’hôpital Royal Victoria, où je fais du bénévolat. C’est normal d’être désemparé par la mort. Je vois des gens qui n’y avaient jamais pensé avant de devoir y faire face. C’est grave. Parce que si on n’est pas conscient de la mort, on ne l’est pas de la valeur de la vie. C’est pourquoi il y a tant de gens qui perdent leur temps à regarder des émissions stupides à la télé. S’ils se rendaient compte que dans trois jours ils allaient être morts, je présume qu’ils iraient plutôt voir un coucher de soleil, baiser une dernière fois, bien manger, quelque chose comme ça…Partagez-vous les critiques à l’égard de l’Église catholique?- Je comprends que l’on puisse porter un regard sévère sur l’Église catholique. Elle est sexiste, antisémite, homophobe, patriarcale… Mais il y a autre chose, et c’est cet « autre chose » qui la garde en vie.Êtes-vous sensible à la « marche du monde », à l’actualité internationale?- Je regarde rarement les journaux télévisés. Je suis horrifié par la manipulation de l’information. Elle n’est pas mesquine, cette manipulation, elle est dans la nature même de la technologie. Notre compréhension affective des choses est limitée, un peu comme celle des animaux, à un rayon de 100 m par nos sens. Mais à cause de la technologie, de la télé, on entend des choses qui se passent à 10 000 km de nous et cela nous stresse, nous rend impuissants. Un exemple? La guerre en Irak n’a affecté directement à peu près personne au Québec. Pour saisir la réalité des gens et de leur pays, il faut aller à leur rencontre. Il faut visiter le monde pour connaître le monde. J’ai récemment passé deux mois en Iran avec ma copine et, depuis, je suis outré de la vision caricaturale qu’en donnent les médias.Quels sont vos projets littéraires? – J’ai deux romans en tête, mais je n’ai pas trouvé le temps d’écrire depuis octobre. Ma vie est un tourbillon, sans compter que j’ai passé quelques mois à l’Université libre de Berlin pour y donner un cours sur la littérature et les animaux. Mon prochain roman mettra en scène un chimpanzé et un âne. Ce sera une fable. Le suivant aura comme protagonistes trois chimpanzés. Je me sers des animaux pour des raisons techniques: ils m’aident à raconter des histoires.

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Montréal : je reviens toujours

La chanson me revient sur les lèvres, toujours, quand apparaissent les lumières de Montréal par le hublot. C’est immanquable. J’emmêle les couplets tout en cherchant des yeux le mât du Stade, histoire de me repérer, et, en même temps, de m’assurer que j’ai bien pris le bon avion. Car j’ai toujours eu cette crainte curieuse et ridicule, d’aussi loin que je me souvienne, de me retrouver ainsi, par une monumentale inadvertance, à Ouagadougou ou à Calgary. Je ne me suis jamais trompé d’avion, naturellement, mais je mets cela sur le compte de ma vigilance.Il y a tant d’années que je répète ce petit rituel d’arrivée que je ne pourrais plus imaginer une descente vers Dorval sans fredonner cette mélodie joliment nounoune mais insidieuse qui évoque si justement le retour.Revenir. Je ne vais jamais à Montréal, je ne fais qu’y revenir. Bien sûr, j’y habite, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Il y a plus que ça. Depuis mon premier quatre et demie dans Côte-des-Neiges, j’ai toujours su que Montréal serait la seule ville que j’habiterais vraiment, que tous mes chemins m’y ramèneraient. Fraîchement débarqué de ma campagne à la fin des années 1980, empruntant le boulevard Saint-Laurent à contresens aux petites heures (authentique: 200 dollars d’amende, quatre points d’inaptitude), je me suis découvert citadin. Pas pour les musées, le théâtre et les sorties; pas non plus pour le Voir gratuit et le Biodôme. Ce sont là des motifs intéressés et somme toute superficiels. Non, la ville a été franche d’emblée avec moi, et ce sont ses ruelles, ses sirènes (pas celles d’Ulysse, celles du poste 26), ses after-hours et sa faune qui ont séduit le péquenaud en moi. Ce sont la multiplicité de ses visages, la palette de ses charmes discrets et surtout sa candeur un peu villageoise, un peu bonasse, qui m’ont retenu. C’est Montréal elle-même qui a fait de moi un citadin.Pourtant, elle est un peu mal foutue, ma ville, mais elle a quelque chose, elle dégage, elle compense. Elle a cette « belle personnalité » des petites annonces personnelles. Sa beauté se fige assez mal sur une carte postale, ne se condense pas en un quartier, en quelques images bien choisies. Il y a bien le Vieux-Montréal, mais c’est un peu comme la jolie pièce de la maison où on ne va jamais. Comme une majorité de métropoles nord-américaines, donc, Montréal n’est pas très belle. Mais Dieu qu’elle bouge bien.Évidemment, j’ai des escapades à mon actif J’ai parfois mes envies de Québec, envie d’une mansarde nichée dans la vieille ville, de sa lucarne sur le fleuve. Mais au bout de trois jours, il me vient l’impression de marcher au coeur d’une bonbonnière; et quand je me mets à traverser aux intersections, à ne plus jeter mes mégots dans le caniveau et à me coucher tôt, je sais qu’il me faut reprendre la 20.J’ai eu un bref béguin pour Vancouver, mais je me suis bien vite senti étranger entre les joggeurs et leurs labradors végétariens.J’ai aussi eu mon coup de foudre pour Lisbonne, mais franchement, ce que j’irais bien y foutre, ce n’est pas clair.Et puis j’ai eu mes envies de Paris, comme bien d’autres. Mais on décevra toujours Paris, c’est une vieille dame désabusée, elle en a vu passer et vous la lasserez inévitablement. Et il n’y a rien de plus gris, humide, dégueulasse et pourtant indécis qu’un hiver parisien.À tout prendre, je préfère encore l’hiver d’ici. Mais, soyons francs, la chanson de Charlebois ne parle pas vraiment de la ville que je connais et de son hiver. Avec sa « lumière descendue droit du Labrador », son « lac étrange », son « long désert », elle aurait dû s’appeler « Je reviendrai à Rimouski ».Nonobstant, j’aime les saisons de Montréal. J’aime combien elles jouent avec nos humeurs, combien leur passage nous obsède, combien elles transfigurent l’énergie même de la ville.Elle est mignonne au réveil, Montréal, fin avril, avec son haleine de fond de poubelles et ses derniers bancs de neige sale. Déjà en mai, le Kanuk est au fond du placard et Montréal montre son nombril gentil. Puis le jazz revient, il chauffe la ville à blanc, les tissus collent à la peau (formule d’un ami: « Montréal, dans la mousson des robes légères »), on s’imagine à Rio, on dort sur les balcons, on peste contre cette fourmilière languide de touristes qu’est devenu le Quartier latin, mais dans le fond, on est fiers comme des paons. Et aux Français qu’un premier hiver à l’angle de Papineau et Saint-Joseph a traumatisés, on dit: « Tu vois, je te l’avais dit! » Qu’est-ce qu’on leur avait dit, encore, au coeur de janvier? Quelque chose de banal, sans doute: « Tu verras, l’été à Montréal, le parc, le jazz, les feux d’artifice sur le toit » Et ainsi de suite. Mais l’hiver nous a fait oublier qu’on lui doit tout; que juillet dans le parc Laurier ne serait rien sans janvier sur le boulevard Crémazie. Parlant de juillet, comment ne pas trouver sympathique une ville entière qui déménage le même jour Sans compter que ça nous fait une jolie excuse – poliment moqueuse, mais c’est une vue de l’esprit – pour oublier l’autre fête nationale. Mais merci pour la journée de congé, quand même, hein, c’est pratique pour promener son frigo.Et puis, dans l’urgence sexy d’une fin d’été montréalais, on prend la mesure de l’automne qui arrive. À 11 h du soir, quelqu’un enfile une petite laine, et on le fusille du regard. « Homme de peu de foi! » maugrée-t-on en son for intérieur, même si on se les gèle un peu soi-même – surtout si on se les gèle, en fait. Mais le constat est inévitable comme comme le rythme des saisons, tiens.Alors on ressort les pelures, et les promenades paresseuses se muent imperceptiblement en « marches de santé ». Le mot « vivifiant » reprend du service et on attend l’été indien, jusqu’à ce que quelqu’un nous dise que les deux jours légèrement moins vivifiants, la semaine passée, ben c’était ça; on se sent trahi. Et tous les jours on se dit qu’il faudrait aller dans les Laurentides, pour voir les foutues couleurs, et si on y va, c’est toujours trop tard, c’est triste, c’est gris, tout nu, et on revient voir les couleurs dans le parc La Fontaine.Puis la fatale première neige tombe, elle reste blanche et virginale 15 minutes, et on essaie de se convaincre que c’est beau en regardant par la fenêtre du Canadian Tire, où l’on voudrait vous faire avaler que les pneus d’hiver sont, oui, oui, « en spécial ».Le fameux « Boeing bleu de mer » de Charlebois, c’est à peu près à ce moment-là qu’on le prendrait. Mais on manquerait quelque chose. On manquerait cette solidarité d’assiégés qui s’installe entre Montréalais quand plonge le mercure. On se priverait de la chaleur du bar de quartier quand rugit le blizzard. Et l’on se priverait de ces quatre inconnus qui, spontanément, viennent pousser votre vieille traction arrière hors d’un banc de neige rue Saint-Hubert et vous fichent la canicule au coeur pour la semaine. Bon, j’essaie de me convaincre et ça paraît un peu, d’accord. Mais l’argument tient: Montréal vit de contrastes et de paradoxes. Et quand, fredonnant ma mélodie nounoune derrière mon hublot de Boeing, je repère enfin l’horreur olympique, je souris. On est le 3 mars et, au sol, il fait -51oC, car le facteur éolien sonne toujours deux fois. Et moi, je souris.

Culture

Un Serbe nommé Homel

Quel étrange romancier que David Homel! Il ne cesse de bouger, de déménager. Je pense moins à l’homme, né à Chicago et vivant au Québec depuis une vingtaine d’années, qu’à ses romans, dont l’action peut se dérouler dans sa ville natale aussi bien qu’en Russie (Un singe à Moscou), dans le sud des États-Unis (Il pleut des rats) ou en Serbie (L’analyste).En vertu de quel privilège un Américain devenu montréalais ose-t-il écrire, empruntant la voix du personnage central de L’analyste: « Nous les Serbes », et convaincre son lecteur que l’action du roman se déroule vraiment dans ce pays torturé par tant de guerres absurdes? Car c’est bien ce qui se passe, et il nous arrive en cours de lecture de nous demander si le roman n’est pas traduit du serbe plutôt que de l’anglais, tellement les descriptions sont détaillées, convaincantes, les personnages crédibles, les atmosphères envoûtantes. Un tel dépaysement est évidemment le privilège du romancier, de celui qui a précisément pour mission de « se prendre pour un autre ». Mais David Homel pousse les choses plus loin que la plupart de ses confrères, en utilisant la première personne.Il reste qu’Aleksandar, le héros-narrateur de L’analyste, est avant tout un personnage de David Homel, frère de tous ceux qu’il a inventés dans ses romans précédents. Un personnage éminemment paradoxal, à la fois désabusé et entreprenant, naïf et cynique, obéissant et dissident, amoureux de Belgrade et écoeuré par sa décadence sous le règne de Milosevíc. Marié à une très belle femme qui s’appelle Zleta, père d’un fils, Goran, condamné à mort par une maladie impossible à traiter en Yougoslavie, Aleksandar pratique la psychologie. Il s’en tire à peu près, en ingurgitant des quantités considérables d’alcools plus ou moins frelatés.Mais voici que l’État tout-puissant le réquisitionne pour diriger un centre de détresse – dont il découvre que les téléphones sont sur écoute pour déceler les manquements à l’acharnement patriotique. Il y rencontre Tania, qui revient du front, où elle a vu des choses horribles, et dont il tombe éperdument amoureux. Autre mission d’État, cette fois dans un asile d’aliénés situé près des champs de bataille et à moitié détruit par les bombardements. Retour à Belgrade, où Aleksandar commet l’imprudence d’écrire et de publier un récit inspiré par les expériences de Tania. On s’émeut forcément en haut lieu. Catastrophe. Presque sans l’avoir voulu, notre psychologue est devenu un dissident, que de bonnes gens de Toronto réussiront à faire sortir de Serbie. Il aura d’ailleurs été précédé, dans la capitale ontarienne, par sa maîtresse, sa femme et son fils. Le Canada est vraiment une terre d’accueil.Ce résumé, faut-il le préciser avec insistance, ne fournit aucune idée de la richesse du roman, plein de personnages complexes, d’actions étonnantes, propulsé par une imagination et – oui – une pensée infatigables. Le ton fondamental de l’oeuvre est celui de l’ironie; non pas celle qui méprise, abaisse, mais celle qui montre chez tous les personnages ce mélange de bien et de mal qui appartient en propre à la condition humaine. Ainsi, on découvre à la fin de L’analyste que Tania n’était pas la pure victime que l’on croyait, qu’elle aussi avait participé au mal. Cette révélation, si atroce soit-elle, ne l’éloigne pas de nous. Lisez L’analyste, je vous en prie. C’est un très beau, peut-être un grand roman. Et il est excellemment traduit – non pas du serbe, mais de l’anglais! – par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.Robert Lalonde a voulu, lui aussi, pénétrer dans une existence étrangère, mais sans aller jusqu’à prendre le risque du récit à la première personne. Il en a pris un autre, non moins grand, qui consiste à s’immiscer dans les pensées et les sentiments d’une romancière bien connue, et même de lui en inventer à partir de quelques renseignements biographiques. Il s’agit de Marguerite Yourcenar, l’auteure de Mémoires d’Hadrien et de L’oeuvre au noir, première femme à entrer à l’Académie française.Pourquoi Marguerite Yourcenar? Parce que Robert Lalonde est de ses fervents lecteurs, mais aussi parce qu’elle a vécu une grande partie de sa vie assez près de nous, dans l’île des Monts-Déserts, aux États-Unis, et qu’elle est même venue donner quelques conférences à Montréal et à Ottawa, en 1957. C’est ce voyage qu’il entreprend de raconter dans Un jardin entouré de murailles – allusion à la demeure américaine de Marguerite Yourcenar. Cela commence par un voyage en train, se poursuit à Montréal, où les choses se déroulent plus ou moins bien, et se termine à Montebello, entre Montréal et Ottawa, où la romancière a dû descendre en raison d’ennuis de santé, avec sa compagne, Grace Frick.Le malaise qu’inspire la singulière entreprise de Robert Lalonde vient d’un contraste évident entre son style, volontiers emporté, sentimental, et celui de son personnage – c’est-à-dire Marguerite Yourcenar -, d’une fermeté toute classique. Au début, ma foi, on s’y fait, tant la passion (j’ose le mot) de Lalonde pour sa Marguerite est grande. Mais peu à peu les choses se gâtent et l’action elle-même devient échevelée, surtout durant le bref séjour à Montebello, où la grande dame des lettres et sa compagne semblent tenir des rôles dans une comédie de Labiche.L’analyste, par David Homel, Leméac/Actes Sud, 392 p., 29,95$.Un jardin entouré de murailles, par Robert Lalonde, Boréal, 194 p., 19,95$.L’analysteJe n’étais pas fier de moi. Je n’aspirais pas à la distinction de martyr. Je ne tenais pas le moins du monde à être un porte-étendard de la démocratie, et je n’avais nulle envie d’être opprimé par l’État. Je n’avais rien d’un Soljenitsyne, le dissident d’antan, d’un Brodsky ou d’un Sharansky, de ces Russes aux nobles idéaux. Notre système n’était guère propice à la noblesse. C’était un régime absurde carburant à l’humour noir. David Homel

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Dans la cour des grands

Sans tambour ni trompette, Sylvain Trudel a lancé sur le marché français Le souffle de l’harmattan (Les Allusifs), roman publié ici il y a 15 ans. « Je l’ai récrit, car j’avais du mal à en accepter la paternité, dit-il. Avec le temps, j’en étais venu à ne voir que les défauts. » Grand bien lui fit puisqu’en France la presse a encensé son livre, à commencer par le magazine Télérama (700 000 exemplaires), qui l’a choisi, ainsi que son tout récent ouvrage Du mercure sur la langue, parmi ses « grands crus de 2002 ». « Deux titres qui arrivent du Québec comme deux bombes chargées de tendresse », écrit ce magazine, qui n’a retenu que neuf auteurs, dont Philip Roth, Pascal Guignard et Jonathan Franzen. « Comme quoi, affirme Trudel, quand un roman québécois passe la barrière des éditeurs snobs et arrive jusqu’aux lecteurs, il a une vie en France. »L’amour éternelIncurable romantique, l’animatrice Sophie Durocher a demandé à des couples qui durent comment sont nées leurs amours. « C’est toujours la première question que je pose », dit-elle. Dans Salut les amoureux (Stanké), écrit en collaboration avec Claude Fortin, elle a confessé l’ex-ministre Jean Cournoyer, qui, à 62 ans, est tombé amoureux d’une femme qui avait été l’objet de sa flamme quand il avait 19 ans. Le comédien Albert Millaire lui a raconté qu’en voyant sa future femme il s’était dit: « Je veux mourir avec elle. » L’écrivain Gaétan Soucy a été séduit par une lectrice pour qui il a écrit La petite fille qui aimait trop les allumettes. Tandis que Sophie interrogeait Louise Portal, la ministre Pauline Marois et son mari, Claude Blanchet, ainsi que les autres, Cupidon l’a ensorcelée. Son livre, elle le dédie au nouvel homme de sa vie, le journaliste Richard Martineau.Les mirages d’InternetInternet est entré dans nos vies il y a 10 ans. Depuis, les experts en nouvelle économie ne se comptent plus. « Aucun n’a vu venir la bulle boursière et les faillites », dit le journaliste Pascal Lapointe, à l’issue de sa réflexion sur les retombées de cette invention. Si trop de gens sont déçus, c’est que les erreurs de jugement se sont multipliées. À son avis, les pires dérapages s’expliquent par l’enthousiasme démesuré des usagers qui ont cru à tout ce que les gourous improvisés et pas toujours désintéressés racontaient. « On l’a vu lorsqu’ils ont annoncé qu’Internet allait révolutionner l’économie: tout le monde a investi dans l’informatique. » Dans Utopie.net (MultiMondes), il blâme aussi les journalistes qui ont véhiculé des faussetés. « Et je dis aux usagers d’être sceptiques, comme on l’est devant un vendeur de voitures d’occasion. »Condamné à l’exilPrix Nobel de littérature, V.S. Naipaul renoue, dans La moitié d’une vie (Plon), avec un thème qui lui est cher: la quête de l’identité qui conduit à l’exil la personne qui en fait le centre de sa vie. Rejetant l’univers intégriste de son père, un brahmane qui a épousé une femme de basse extraction, Willie Chandron tente d’échapper à son héritage de sang-mêlé, qui l’enferme dans une prison intérieure. Il n’a qu’une envie, fuir l’Inde. À Londres, il essaiera de se forger une nouvelle identité. Il sera écrivain, tout en découvrant les plaisirs de la chair. Mais son illusoire paradis londonien n’accueille pas facilement les peaux foncées comme la sienne. « Mon temps achève ici », dit-il à Ana, une Portugaise qui l’entraîne alors dans son paradis à elle, l’Afrique coloniale. Willie s’enfuit une nouvelle fois, condamné, semble-t-il, à l’exil permanent.Claude Ryan le prolifique Dix-sept ans dans l’Action catholique, 15 années de journalisme, 3 000 articles, 16 ans de vie politique. Pour saisir la pensée de Claude Ryan, Olivier Marcil a étudié ses éditoriaux publiés dans Le Devoir portant sur le nationalisme, le libéralisme et le catholicisme. « Il existe peu d’analyses sur ce penseur, qui, dit-il, a eu une grande influence. » Dans La raison et l’équilibre (Varia), l’historien le voit comme un intellectuel déchiré entre ses convictions libérale et nationaliste. Ainsi, lors de l’adoption de la loi 101, le libéral s’est effacé devant le nationaliste pour approuver la francisation obligatoire des immigrants, en dépit de son credo concernant la primauté des droits individuels sur les droits collectifs. Permanent du Parti libéral, Olivier Marcil songe à écrire la biographie de Ryan. « Après les élections, car d’ici là, j’ai du pain sur la planche. »

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L’immersion totale

J’ai entendu l’autre jour, à la radio, une chroniqueuse littéraire dire que le roman Les yeux bleus de Mistassini n’était pas le meilleur de Jacques Poulin. Je veux bien, mais une telle constatation n’enlève rien au besoin que j’ai de le lire. Il y a des écrivains dont on ne parcourt parfois qu’un seul livre, ou deux, parce que ceux-ci nous intéressent particulièrement, en raison du sujet dont ils traitent ou pour quelque motif plus futile, par exemple pour en faire une recension enthousiaste. Il y en a d’autres qu’on ne cesse pas de lire, parce qu’on veut recevoir des nouvelles de l’univers qu’ils ont créé et qui existe autant pour nous, sinon plus, que les paysages dits réels que nous traversons quotidiennement. Il y aura parfois des oeuvres moins réussies, c’est inévitable, mais elles ne nous importeront pas moins que les autres, et peut-être aurons-nous pour elles un petit surplus d’affection, à cause de ce qu’elles révèlent de la fragilité d’une expérience humaine et littéraire.Dans le nouveau roman de Jacques Poulin – le 10e, cela se fête -, le charme habituel opère dès les premières lignes: « Ce matin-là, des nappes de brume avaient envahi la rue Saint-Jean. Le col de mon blouson relevé, la tête rentrée dans les épaules, je marchais… » Voilà, nous y sommes, la réalité la plus concrète a l’air d’un rêve et le Vieux-Québec devient encore une fois un lieu magique. Il y aura donc un miracle. Jimmy (vous vous souvenez?) entre par hasard dans une librairie où les livres sont classés selon le principe du désordre absolu, à l’exception de quelques-uns qui sont placés tout près de la porte pour être volés sans problème. Elle est tenue par un vieil auteur appelé Jack Waterman (vous vous souvenez?), qui souffrira bientôt de la « maladie d’Eisenhower ». Entre les deux, le jeune et le vieux, la complicité s’établira aussitôt, puisqu’ils ne sont que la double figure du même écrivain, celui qui commence et celui qui se prépare à s’en aller, le propriétaire et l’héritier.Cette histoire d’une amitié profonde entre le jeune et le vieil écrivain est très belle, très touchante – un peu coquette parfois, Jacques Poulin abusant à l’occasion de ses dons -, mais elle n’est pas le tout du livre. Il y a la Mistassini du titre, la jeune fille rétive dont on ne sait jamais quand elle va arriver ou partir, l’insaisissable, la soeur ardente de Jimmy. Et là, les choses vont se corser, on ira jusqu’à l’inceste. La passion de l’intime, du semblable, du proche est, on le sait depuis longtemps, un des motifs essentiels de l’oeuvre de Jacques Poulin, et elle ne constitue peut-être qu’une autre face de celle que le romancier voue au Vieux-Québec, à cette ville qui est presque devenue son propre moi. Disons-le différemment: il y a ici un rêve de fusion qui était déjà présent dans les ouvrages antérieurs de Jacques Poulin, mais qui trouve dans Les yeux bleus de Mistassini une réalisation assez troublante.Faut-il parler du séjour de Jimmy à Paris, où Jack Waterman l’a envoyé pour faire un noviciat littéraire? Ces pages, pleines de petites choses agréables, curieuses, ne sont pas tout à fait convaincantes. Les yeux bleus de Mistassini sont vraiment le roman du retour, de l’immersion totale dans un Vieux-Québec où Jimmy avait laissé toutes ses raisons de vivre.C’est avec un grand plaisir également qu’on entre dans le dernier livre de Neil Bissoondath, Un baume pour le coeur, mais un plaisir d’une nature très différente. Pas de brume sentimentale ici ni de petits ou grands secrets plus ou moins bien protégés, mais de nombreux personnages fermement dessinés, vivant dans un monde dont la réalité ne fait aucun doute. Dans l’un et l’autre roman, un homme sur le déclin s’entête à vivre. Mais au contraire de Jack Waterman, Alistair Mackenzie, 70 ans, retraité, après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, grand lecteur de Dickens, n’est pas la proie – ou ne l’est pas encore? – de la « maladie d’Eisenhower ».C’est lui qui tient la plume, pour tenter de retrouver le fil de son existence. Veuf d’une femme qu’il a aimée passionnément, il doit se réfugier chez sa fille, mariée à un francophone, après l’incendie de la maison où il habitait. Il ne s’entend pas très bien avec sa fille, et son gendre est pour lui une énigme. Armé d’un stylo neuf, le voici donc parti à la rencontre des êtres qui ont peuplé sa vie, une galerie assez hétéroclite d’originaux (un nain pourvu d’une sexualité exubérante, un étudiant aveugle, un jeune immigré traumatisé par les horreurs de son pays natal, etc.), divertissants ou émouvants, dont la présence dans le récit ne paraît pas toujours nécessairement liée au propos général. Chacun de ces personnages est le centre d’un récit quasi autonome et l’on croit parfois se trouver dans un recueil de nouvelles plutôt que dans un véritable roman.On peut considérer Un baume pour le coeur comme une sorte de rite de passage dans l’oeuvre de Neil Bissoondath. C’est la première fois, si je ne me trompe, qu’il situe l’action entière d’un livre au Québec, plus précisément à Montréal, et la façon dont il met en scène la dualité culturelle paraît quelque peu naïve, maladroite. Puis-je le dire? Je me suis pris à regretter ici l’absence du Trinidad de son enfance, splendidement évoqué dans le roman précédent, Tous ces mondes en elle.Les yeux bleus de Mistassini, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 188 p., 22,95$.Un baume pour le coeur, par Neil Bissoondath, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 414 p., 29,95$.LES YEUX BLEUS DE MISTASSININous étions tous les trois en face du fleuve, qui s’élargissait tout à coup entre la pointe de Lauzon et l’anse de Beauport, se partageant en deux bras pour entourer l’île d’Orléans. Le paysage était immense, presque trop vaste, et on pouvait difficilement le contempler sans songer aux grands voiliers partis de Saint-Malo ou de La Rochelle au XVIe siècle pour chercher l’Eldorado ou une sorte de paradis perdu. Et pour ma part, toute cette beauté qui se déployait à perte de vue me donnait le sentiment que dans l’ordre des choses du coeur, le Québec était mon pays. Jacques Poulin

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Maryse et son fantôme

C’est comme si l’oeil de Dieu se posait sur moi, raconte-t-elle en songeant aux mouvements d’humeur incontrôlés de cette femme frustrée qu’elle n’aimait pas beaucoup. Pour s’en libérer, elle l’a ressuscitée dans La duchesse des Bois-Francs (La courte échelle). « Cela m’a fait du bien. Je voulais comprendre pourquoi elle avait tant marqué mon père. C’est assurément l’absence de liberté et le poids de la religion propres à son époque qui expliquent ses frustrations. »Jamais plus de romans!Depuis que Dany Laferrière a décidé de ne plus écrire de romans, jamais a-t-on autant parlé de lui. « C’est quand on meurt qu’on fait couler de l’encre », souligne-t-il. Mais comment peut-il être sûr qu’il ne publiera rien de nouveau? « C’est comme suivre un régime amaigrissant. Un jour, on se décide: Je commence. » En fait, il a le sentiment d’avoir tout dit dans ses livres, qu’il considère comme son autobiographie américaine. « Je les ai écrits très vite, j’avais peur de ne pas me rendre au bout. Pour un Haïtien, il est difficile de prendre son temps. L’avenir est si improbable. » Alors, il réécrit ses romans, un à un, à commencer par Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? (VLB éditeur), qui compte 100 pages de plus que la version originale.Quelle vie!Logan Mountstuart n’a jamais existé, si ce n’est dans l’imaginaire fertile du romancier anglais William Boyd. On jurerait pourtant le contraire. Né à Montevideo, le héros de l’autobiographie fictive À livre ouvert (Seuil) a traversé le siècle. Grâce à ses cahiers intimes, on le suit depuis ses études à Oxford jusqu’à sa mort, en France, à 85 ans. Pendant la guerre d’Espagne, il fraie avec Hemingway à Madrid et croise Picasso à Paris. Durant la Deuxième Guerre mondiale, il se joint aux services secrets britanniques, aux côtés de Ian Fleming, le « père » de James Bond. Galeriste à New York, espion à Nassau, prisonnier en Suisse, l’homme a le don de se trouver là où l’action se passe. Un roman aussi palpitant qu’attendrissant, car ce survivant solitaire décrit aussi le côté sombre d’une vie parsemée d’échecs.La face cachée de l’histoireOubliez l’image lénifiante de Christophe Colomb dressée par les historiens officiels. À peine débarqué en Amérique, le découvreur torturait les indigènes. Et que penser d’Abraham Lincoln? « S’il n’aimait guère l’esclavage, il n’allait pas jusqu’à considérer les Noirs comme des égaux », écrit Howard Zinn, professeur de l’Université de Boston. Son Histoire populaire des États-Unis (LUX) réécrit le passé, mais du point de vue du peuple: Amérindiens, Noirs, soldats et travailleurs. Né de parents juifs immigrants, Howard Zinn a forgé sa conscience sociale dans les slums de Brooklyn, où il a grandi. Ce militant des droits de la personne, qui s’est opposé à la guerre du Viêt Nam, signe un ouvrage fondé sur des études scientifiques conjuguées à l’histoire orale. Publié en 1980, le livre paraît en français dans une version mise à jour qui se termine sur les politiques guerrières de George W. Bush. « L’histoire nous apprend que l’avenir de paix et de justice en Amérique ne dépendra pas de la bonne volonté du gouvernement, mais du peuple », conclut-il.Un pavé antiféministe Ça va ruer dans les brancards! André Gélinas, ex-haut fonctionnaire du ministère de la Justice du Québec et du Conseil exécutif, soutient que la Loi sur l’équité salariale est une monstruosité sur les plans économique, politique et social. « C’est l’apothéose du mouvement féministe, dont les pressions ont fait fléchir les élus sans que personne ose en débattre », dit-il. Il le fait, lui, chiffres à l’appui et sur un ton provocant. Ainsi, il considère que les gardiens de prison méritent de gagner plus que leurs consoeurs et s’étonne que, dans les grandes surfaces, on assigne des vendeuses au rayon des outils. Dans L’équité salariale et autres dérives et dommages collatéraux du féminisme au Québec (Varia), il va jusqu’à prétendre que, chez nous, le machisme n’a jamais existé. « Je me suis amusé, reconnaît-il. Après tout, les féministes traitent bien les hommes de crétins et les tiennent injustement responsables de toutes les inégalités des siècles passés. »