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Dix questions à Stéphane Bourguignon

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon nous emmène au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain. Aux lecteurs de L’actualité, il livre les réfléxions que ce voyage lui a inspirées. Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman… — Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: «Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi?» C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à cœur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens. Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père? — Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base. Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays? — Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: «Il nous reste à prier pour nos fils.» Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: «On est avec vous, les gars.» Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné? — Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés. Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire? — Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout récrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration. Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest? — C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars. Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment? — C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux. Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas… — Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide. Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’œuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non? — J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe! Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: «Nous sommes tous américains.» Êtes-vous d’accord? — Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage… — Sonde ton cœur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 p. En librairie le 31 janvier 2007. · Le photoreportage de Stéphane Bourguignon

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Peut-on imaginer le passé?

Nous n’avons jamais eu, au Québec, autant d’historiens qu’en ce début du 21e siècle, ni de débats aussi passionnants qu’aujourd’hui sur la finalité de la littérature historique et de son enseignement. Dans la préface de l’anthologie Parole d’historiens, Éric Bédard rappelle quelques-unes des grandes interrogations: «L’histoire est-elle une science exacte ou le grand récit d’une épopée, la description méthodique du passé ou le roman vrai des origines?» «Dans une société comme le Québec, qui a pour devise nationale Je me souviens, l’historien a-t-il une mission particulière?» Pour comprendre l’évolution de l’approche historique des auteurs cités, il faut remonter aux origines. C’est en vue de répondre à lord Durham, qui avait correctement affirmé que les Canadiens n’avaient pas d’histoire (écrite), que François-Xavier Garneau entreprit d’en rédiger une. Les premiers historiens ne se devaient-ils pas de construire d’abord une épopée nationale? Garneau désirait faire disparaître les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens; Robert Rumilly affirmait reconstituer l’histoire complexe de la province de Québec; et Lionel Groulx, premier titulaire d’une chaire d’histoire à l’Université de Montréal, écrivit des récits plus apologétiques que soucieux des faits. Les historiens révèlent évidemment des talents inégaux, mais les textes choisis par Éric Bédard et Julien Goyette offrent tous une intéressante réflexion sur les rapports à cette étrange discipline littéraire et intellectuelle qu’est l’histoire. Marcel Trudel le souligne: «L’historien est en effet mal placé pour reconstituer le passé d’une façon authentique. Cet homme qui se veut le témoin fidèle d’une société disparue est né parfois deux ou trois siècles après ce qu’il veut décrire. Il a grandi dans un monde absolument différent. Il parle une langue dont les mots n’ont plus toujours le même sens.» Le plus souvent, pour faire disparaître des préjugés, on en crée de nouveaux. À chaque historien son histoire: Gustave Lanctot (en 1945) voyait des avantages à la cession du territoire à la Couronne d’Angleterre; l’École historique de Montréal, avec Michel Brunet et Guy Frégault, insistait plutôt sur le traumatisme colonial. Mais les uns et les autres se plaignaient que «de 1865 à 1915 il n’y eut aucun enseignement universitaire de l’histoire au Canada français». Les universitaires déploraient aussi que de trop nombreux amateurs et «antiquaires» s’arrogeaient le titre d’historien. Pendant de longues années, l’histoire des Canadiens français fut celle d’une nation exceptionnelle, distincte et différente des autres peuples nord-américains. Aujourd’hui, de Paul-André Linteau à Gérard Bouchard, les historiens scientifiques affirment que la nation française d’Amérique, dans sa pratique capitaliste et jusque dans sa mythique démographie, était aussi «normale» que toute autre nation d’Occident. Ronald Rudin (en 1995) juge par contre que ces auteurs se comportent en «révisionnistes» parce qu’ils gomment, par exemple, le rôle de la langue et de l’Église pour ne s’intéresser, entre autres, qu’aux enjeux industriels et économiques. En fait, chaque génération veut récrire l’histoire à sa manière. Va-t-on conserver pour l’éternité la mémoire de nos misères, demande Jocelyn Létourneau? Ou s’éduquer à la citoyenneté, comme l’explique Bryan Young? Parole d’historiens contient toutes les interrogations légitimes que soulèvent l’écriture de l’histoire et sa transmission. Julien Goyette conclut en postface que la majorité des historiens se situent à mi-chemin des inconditionnels de la scienceet des révisionnistes radicaux. Le lecteur, au sortir de cette passionnante anthologie, peut se rassurer: l’histoire demeure une science de l’homme (forcément inexacte) dont les historiens n’ont pas, certains l’admettent, «la propriété exclusive». Poète et éditeur, Gaston Miron en son temps se fit aussi historien, pour convaincre ses collègues de troquer le label «littérature canadienne-française» contre celui de «littérature québécoise». Et voilà Miron dans l’histoire: sa compagne, Marie-Andrée Beaudet, nous offre pour mémoire un magnifique album biographique, illustré de poèmes, de documents divers et de photographies personnelles. Rarement un auteur aura été aussi bien servi. Miron fut à la fois un militant politique acharné, un témoin de notre modeste culture et un important ambassadeur du Québec à l’étranger. Né à Sainte-Agathe-des-Monts, en 1928, fils d’un menuisier, petit-fils d’un cultivateur analphabète de Saint-Agricole, sa vie a été emblématique de la sortie de crise du Canada français d’après-guerre. L’enfant Gaston, nourri des lacs et forêts, s’inspira souvent du paradis terrestre de son enfance. Mais à 12 ans, il ne connaissait de livres que les manuels scolaires et quelques romans scouts. Quand sa plume traça un premier poème, il ignorait jusqu’au sens du mot poésie. Les institutions qui l’ont formé étaient comme des bouées de sauvetage: les croisés, bérets blancs sur la tête; le mouvement scout, foulard au cou; les routiers, godillots aux pieds; l’ordre de Bon Temps, ceinture fléchée à la taille; le juvénat, soutane couleur de corneille. Miron devint un temps le frère Adrien, enseigna, puis défroqua. Jeune professeur, il découvrit la métropole, s’inscrivit en sciences sociales à l’Université de Montréal, fonda avec des amis les éditions de l’Hexagone avant d’aller à Paris étudier les techniques de l’édition. Chaque fois qu’il revenait de France, de nouveaux mots à la bouche, Miron s’étonnait de la richesse du français. Au Canada, il refusait d’être un poète «colonisé» et se retrouva emprisonné en 1970. Il est décédé en 1996. Cet Album Miron est un magnifique pèlerinage. — Parole d’historiens, anthologie préparée par Éric Bédard et Julien Goyette, Les Presses de l’Université de Montréal, 481 p., 34,95$. Album Miron, par Marie-Andrée Beaudet, L’Hexagone, 212 p., 39,95$.

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Les disques

Boudreau l’irrépressible Walter’s Mixed Bag. Œuvres de Walter Boudreau. Olga Ranzenhofer, violon. Ensemble de la SMCQ, dir. Walter Boudreau; Ensemble de percussions McGill, dir. Pierre Béluse. ATMA classique ACD2 2551. Si Walter Boudreau n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’énergie et la délicieuse irrévérence de cet iconoclaste dans l’âme sont intactes à la veille de son 60e anniversaire. Ce n’est pas d’hier que l’exubérant compositeur et chef d’orchestre, qui est depuis 18 ans directeur artistique de la très sérieuse Société de musique contemporaine du Québec, fait mentir le cliché voulant que musique contemporaine et humour soient incompatibles. Au temps de l’Infonie, fondée en 1967, lui et son complice, le poète Raoul Duguay, sont déjà entrés sur scène avec, accrochés aux oreilles, des cintres garnis de chaussettes, et le catalogue de ses œuvres comprend Variations II «Dans les champs il y a des bibittes». Mais Walter Boudreau est avant tout un compositeur qui sait comme pas un faire sonner et éclater les instruments. Ce don sert à merveille les sujets grandioses qu’il affectionne: beaucoup de ses pièces portent sur la création du monde, les planètes, les étoiles… Le chef concepteur de la Symphonie du millénaire (19 compositeurs, 333 musiciens, 2 000 carillonneurs, 15 clochers, deux camions de pompiers), c’était lui! L’éclectique Walter’s Mixed Bag fait suite à Walter’s Freak House, paru en 2002, qui comportait Golgot(h)a, époustouflante interprétation du chemin de croix. Le plus récent CD, pour sa part, réunit plusieurs côtés de Boudreau. Son humour est représenté par Le récital, histoire de la musique occidentale en cinq minutes. Son sens de la grandeur, par Les sept jours, sur le thème de la création du monde. Son apport à la musique de scène, par L’asile de la pureté, partition composée pour la pièce éponyme de Claude Gauvreau. Et son sens de l’amitié s’incarne dans La vie d’un héros, hommage au regretté Claude Vivier, où les passages empruntés à la musique de ce dernier, travaillés avec brio par Boudreau, font office de photos de famille. Comme quoi l’orchestrateur rutilant peut, aussi, émouvoir. Gould, le mythe Glenn Gould: Au-delà du temps. Film de Bruno Monsaingeon. Ideale Audience International DVD9DM24. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un disque à proprement parler, ce DVD consacré au pianiste Glenn Gould jette un éclairage indispensable sur l’art du musicien canadien le plus célèbre. La musique est omniprésente dans le film de Bruno Monsaingeon, qui fut son ami intime. On y voit Gould à toutes les étapes de sa carrière, en concert et en studio, en solo ou en duo, ce qui en fait un sublime récital à travers le temps. Ses explications de plusieurs interprétations controversées, où le provocateur en lui jubile, valent le détour. L’anticonformiste du clavier, qui délaissa le concert à 32 ans au profit du studio d’enregistrement, se révèle un être chaleureux malgré son côté asocial (qu’il reconnaît), un être d’une culture et d’un humour prodigieux, et des témoignages touchants illustrent les passions qu’il continue de susciter. Détail précieux: Monsaingeon fait exprès de varier le répertoire, pour montrer que Gould n’a pas joué que du Bach… Le grand-prêtre de Bach Jean-Sébastien Bach: Messes en si mineur, fa majeur, sol majeur, sol mineur et la mineur; Sanctus en ré majeur. C.P.E. Bach: La résurrection et l’ascension de Jésus. Solistes, Collegium Vocale, Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Philippe Herreweghe. Coffret de cinq CD. Virgin Classics 00946 372856 2 6. Philippe Herreweghe et les ensembles qu’il a fondés, notamment le Collegium Vocale, sont, comme Glenn Gould, des références obligées pour la musique de Jean-Sébastien Bach. En plus d’offrir un fabuleux rapport qualité-prix — cinq CD pour le prix d’un —, ce coffret est essentiel du fait qu’il propose non seulement la grande Messe en si mineur, mais aussi quatre courtes messes beaucoup moins connues. Le programme est complété par une pièce religieuse de Carl Philipp Emanuel Bach, œuvre que le plus célèbre des fils de Jean-Sébastien considérait comme sa meilleure et dont la création, en 1788, fut dirigée par nul autre que Mozart.

Stéphane Bourguignon sonde l'Amérique Culture

Stéphane Bourguignon sonde l’Amérique

L’auteur des téléséries La vie la vie et Tout sur moi a passé deux semaines dans le Midwest américain à la recherche d’inspiration pour l’écriture de son nouveau roman, Sonde ton cœur, Laurie Rivers. C’est un pays aride, de montagnes majestueuses, où les gens croient en Dieu et roulent en pick-ups. Voici quelques images qui ont nourri son livre…

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Les youyous pure laine de Lynda Thalie

Des décorations de saison accueillent le visiteur sur les marches menant au perron. La chevelure abondante, le sourire généreux, la voix chaude, la silhouette rehaussée par des talons vertigineux, Lynda Thalie ouvre la porte. Elle sert du café et du gâteau au chocolat, adopte un tutoiement immédiat, s’excuse de son goût pour les sucreries et finit par s’asseoir. Au mur, des masques africains, un berimbau, instrument de musique acheté au Rwanda, des photos de vieilles femmes mutines prises au Maroc. Devant la baie vitrée, la route qui conduit de la Rive-Sud vers Montréal longe un petit étang qu’égaient des jets d’eau en été. C’est un décor à l’image de cette jeune chanteuse pionnière, dont les rythmes et les sonorités arabisants, hérités de son enfance algérienne, rencontrent un succès croissant au Québec. «De par ses origines différentes, Lynda est assez unique dans le paysage musical québécois», dit Laurent Saulnier, vice-président à la programmation des FrancoFolies. Bien sûr, des musiciens d’origine maghrébine font déjà partie de groupes québécois tels que Loco Locass ou Syncope. Mais si on en croit Monique Giroux, l’experte en chanson francophone de Radio-Canada, Lynda Thalie est, «parmi les artistes néo-québécois, celle qui a pris le plus de place et est la plus susceptible de conquérir un large public». Au dernier Gala de l’ADISQ, en octobre, l’auteure, compositrice et interprète de 28 ans était en nomination dans cinq catégories. Elle travaille actuellement à son troisième album, qui doit sortir au cours de l’année 2007. Son deuxième, paru il y a un an, s’appelle, tout simplement, Lynda Thalie. Ce n’est pas un hasard. Le choix des chansons est révélateur de son identité métissée: des reprises d’Enrico Macias («Adieu mon pays») et de Dalida («Histoire d’un amour»), une belle adaptation en arabe de Sade («Pearls», rebaptisée «Djouhar»), une chanson écrite pour elle par Michel Rivard («De neige ou de sable»)… Par rapport à son premier disque — Sablier, au son très électronique —, il fait la part belle aux mélodies et aux rythmes arabes. Nick Carbone, producteur et directeur artistique, a soigneusement veillé à l’équilibre de l’ensemble. «On a ajouté “Histoire d’un amour” pour centrer le disque et séduire les auditeurs avec un son moins arabe, moins étrange, dit-il. On est au Québec, ici, pas en France. Il ne faut pas donner l’impression d’un tapis volant d’Arabie saoudite. Lynda n’est pas Rachid Taha [star du métissage musical arabo-occidental].» Son entourage n’hésite pas à la comparer à deux monstres sacrés, Nana Mouskouri et Dalida. Elle-même se définit comme «une Québécoise d’origine algérienne». Ses deux disques sont issus, dit-elle, «d’un métissage avec un dosage différent». C’est précisément ce qui séduit Michèle, spectatrice rencontrée au centre culturel de Sainte-Thérèse, où venait de se produire Lynda Thalie. «La vraie musique arabe m’agresse. Lynda la vulgarise beaucoup et la rend agréable à écouter.» Un autre spectateur, qui croit savoir que Lynda Thalie est tunisienne, souligne qu’elle a bien gagné son titre de «semi-Québécoise». En concert, la chanteuse enseigne au public le youyou chanté par les femmes arabes durant les festivités. Puis, elle interprète la chanson traditionnelle «Grain de mil», accompagnée par son percussionniste à la cuillère. «J’emmène partout cette chanson avec moi pour prouver mon acquis québécois.» La salle, chauffée à blanc, fait entendre de longues séries de youyous pure laine… Le cercle professionnel, le mode de vie, le chum de Lynda Thalie (Patrick Cameron, son agent) sont étiquetés «Belle Province». Ses loisirs aussi. «J’adore pelleter la neige sur le lac en face de la maison. Après, je regarde les autres patiner en buvant un chocolat chaud.» La jeune femme a résolument opté pour l’intégration. «Tu as choisi ce pays, tu t’y adaptes. Si tu veux pratiquer ta religion, fais-le chez toi», dit-elle. La laïcité du pays dans lequel elle a choisi d’habiter est importante, assure-t-elle… avant d’ajouter du même souffle qu’elle ne voit aucune objection au port du foulard! Le foulard, elle l’a porté en Algérie lorsqu’elle sortait de la maison. «C’était cela ou risquer d’être vitriolée», raconte Amina Remati, sa tante chérie et meilleure amie. En 1994, à l’âge de 16 ans, Lynda fuit clandestinement l’Algérie avec sa mère et son frère. «Le Canada, c’est blanc comme une nouvelle page, comme la neige, comme toutes les chances qu’on va avoir, comme un rêve qui se réalise», dit-elle. Elle n’aurait sans doute pas pu devenir chanteuse dans l’Algérie des années 1990. «Quand nous sommes partis, les terroristes avaient assassiné beaucoup d’intellectuels et commençaient à tuer les chanteurs», explique sa tante, aujourd’hui professeure au Créca, une école de formation des adultes, à Montréal. Mais reste que Lynda Thalie tient moins du «sapin» nord-américain que de «l’olivier» méditerranéen, pour reprendre l’expression du multi-instrumentiste Nicolas Maranda, son réalisateur: «Cela se voit dans son souci de l’esthétique et dans l’importance qu’elle accorde à la nourriture, aux fleurs, aux odeurs, à une forme d’art de vivre.» Lynda Thalie cite volontiers, en arabe, des proverbes algériens. Elle se déhanche comme une danseuse du ventre. Elle se languit de la mer, que sa mère l’emmenait voir, et se résout parfois, faute de mieux, à jeter du sel dans l’eau de son bain… «Rien de tel que de se ressourcer dans l’eau salée», dit la jeune femme. Lynda Thalie est très appréciée dans la communauté maghrébine. «Ni voilée ni en minijupe, à la bonne mesure, elle représente bien les jeunes Arabes d’ici», dit la rédactrice en chef du magazine Femmes arabes, Khadija Darid. Elle est l’ambassadrice de la culture algérienne, se félicite le consul général d’Algérie à Montréal, Abdelaziz Sebaa. Mais la principale intéressée n’entend nullement être la porte-parole d’un groupe. «Son engagement n’est jamais religieux ni politique, mais simplement humain», dit sa tante Amina. Ainsi, lors de sa tournée en Algérie, en 2005, elle a versé les recettes du concert donné dans la capitale à S.O.S. Villages, une association d’aide aux orphelins. L’un de ses défis est d’élargir et de fidéliser son public. Pour cela, elle mise sur un détour par l’étranger. «Le but suprême, c’est la France, dit Patrick Cameron, son agent. Mais la France est saturée d’artistes québécois et de chanteurs à voix, nous dit-on. On ira d’abord ailleurs.» C’est cette stratégie qui, l’an dernier, 11 ans après son exil, a amené Lynda Thalie à faire une première tournée en Algérie. La chanteuse est retournée à Alger, en novembre, à l’occasion du voyage officiel en Afrique de la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, qu’elle accompagnait. Elle a représenté son pays d’adoption lors de la Quinzaine de la Francophonie, au Rwanda, en mars 2005. Elle n’a pas été choisie au hasard. «Elle représente le Canada nouveau, elle vient d’Algérie, un pays blessé, comme le Rwanda», dit François Bugingo, journaliste montréalais d’origine rwandaise. En 2007, une tournée est prévue au Maghreb et au Moyen-Orient avec le soutien de l’association humanitaire néerlandaise Music in Me, qui organise des activités musicales dans les pays touchés par la guerre et la pauvreté. Ce sera l’occasion, pour Lynda Thalie, de donner ses premiers concerts à Paris et à Amsterdam. Un album en anglais n’est pas non plus exclu, pour conquérir le marché nord-américain. Elle a pour elle son tempérament bien trempé. Charme, talent, charisme, détermination, courage, capacité de travail, discipline, maturité sont les termes les plus employés pour la définir. Elle sait mêler l’émotion et la drôlerie. En concert, elle évoque son arrivée au Québec, à la fois chagrine et chargée d’espoir. «C’était la première fois que je voyais les lumières de Montréal. Ah! les lettres rouges de Farine Five Roses!» On la reconnaît dans la rue. «J’adore ça!» avoue-t-elle avec un large sourire. Elle cultive sa célébrité naissante. «Je réponds systématiquement à tous les courriels.» Dans le fond, pourtant, Lynda Thalie reste secrète. «Personne ne peut l’aider dans sa loge, durant ce moment particulier qui précède un concert: elle s’habille et se maquille seule. Elle est très pudique», explique sa tante Amina. L’artiste préserve sa famille des indiscrétions journalistiques. Elle a ainsi conservé son prénom et choisi un patronyme inspiré du nom de la muse de la comédie dans la mythologie grecque, Thalie. La famille tient un rôle essentiel dans sa vie. Il faut dire qu’à cinq ans Lynda montrait déjà des dispositions pour la musique et le chant. «Elle avait l’oreille très juste, elle pleurait lorsqu’on faussait en chantant! Et elle répétait des chorégraphies devant le miroir, les concluait par des révérences», se rappelle sa tante Amina. L’abandon du foyer familial par un père qu’elle n’a pas revu depuis ses 10 ans est une plaie «encore à guérir», reconnaît la jeune femme. Pour le reste, bouche cousue. Lynda ne cultive guère les souvenirs d’enfance. «Ma mémoire s’éveille à Montréal. J’étais heureuse de faire table rase.» Sauf la très emblématique Grande Poste et les rues principales, Alger lui est devenu une ville étrangère. Elle ne connaît pas le travail des artistes algériens. «Nous ne sommes pas restés avec la tête en Algérie. Nous ne sommes pas intégrés dans un cercle d’amis algériens. Nous nous sommes vraiment installés ici», tranche sa tante Amina. Mais le pays d’origine de Lynda Thalie vit profondément en elle et se manifeste, parfois douloureusement, lorsqu’elle écrit ses textes. «Pour sortir le meilleur, il faut à un moment sortir le pire; ainsi va la vie, ainsi va l’humain», dit l’auteure-compositrice. «Après Lynda, tout est possible, s’enflamme François Bugingo. Avec son charme, sa sensualité, sa douceur, Lynda est un bras d’honneur à l’extrémisme et aux idées reçues.» Le journaliste cite le succès du spectacle Arabe et cochonne, de l’humoriste d’origine tunisienne Nabila Ben Youssef, installée au Québec depuis 1996 et qui se produit régulièrement depuis 2003. On songe à Khalida Azzouza, qui chante en français, anglais, espagnol, berbère et arabe, et qui reconnaît volontiers que Lynda Thalie a ouvert les portes. Reprenant des classiques de Léo Ferré, de Leonard Cohen, ou encore des deux étoiles libanaises Marcel Khalifé et Fayrouz, Khalida prépare actuellement un album lui aussi très métissé. Lynda Thalie aura ainsi donné le coup d’envoi d’une vague musicale néo-québécoise bien prometteuse.

Culture

Les contes de Perro

Cinq heures et demie. C’est le temps que mon fils Léonard a mis pour dévorer les 250 pages du 12e et dernier tome de la série Amos Daragon, La fin des dieux. Au fil de cette lecture frénétique pendant laquelle VRAC TV, Télétoon et les multiples jeux d’ordinateur qu’il affectionne ont perdu tout intérêt à ses yeux, Léonard s’est fait happer par la quête du héros de 12 ans chargé de « rétablir l’équilibre du monde ». Harry Potter? « Pas mal, mais Amos Daragon, c’est bien mieux, dit-il. Plus facile à lire, plus captivant, et les personnages sont plus attachants. » Chaque nouvel épisode, mon préado le dévorait sans mesure, au point que sa mère et moi devions régulièrement éteindre la lumière de sa chambre à coucher pour le forcer à dormir.Il n’est pas le seul à avoir suivi de façon compulsive les exploits d’Amos, jeune successeur désigné des porteurs de masques, héros médiéval créé par un gars de 38 ans de la Mauricie, Bryan Perro. Un million d’exemplaires vendus au Québec pour les 11 premiers tomes; des traductions en 18 langues, dont le japonais (100 000 exemplaires) et le russe (40 000); des bandes dessinées mangas; une série télévisée, qui sera présentée en France et au Québec en 2009. Ce n’est pas autant que Harry Potter (1,75 million d’exemplaires au Québec, selon Gallimard, qui possède les droits de la version française), mais Amos Daragon n’a pas bénéficié de la promotion mondiale du sorcier britannique. »Il n’y aura pas de 13e tome, mais comme je supervise les scénarios des 26 épisodes du dessin animé réalisé par Spectra Animation, l’aventure d’Amos Daragon n’est pas terminée pour moi », annonce d’emblée Bryan Perro, qui me reçoit avec mes deux fils dans son vaste domaine de Saint-Mathieu-du-Parc, à un jet de pierre du parc national de la Mauricie. En pleine promotion de son petit dernier, cet hyperactif qui a touché au théâtre et à l’enseignement planche déjà sur une autre série littéraire jeunesse. Le personnage principal s’appellera Ewin Thomas et sera un peu plus vieux qu’Amos.Alors que nous marchons dans les feuilles mortes avec sa chienne Olive (croisement rottweiler-labrador), Bryan Perro signale à mes enfants les pistes d’un renard, montre du doigt le nid d’une chouette lapone et raconte sa dernière rencontre avec un ours, juste là, sur le chemin. Avec sa taille imposante (99 kilos, 1,91 m), sa barbe foncée et ses yeux noisette, Perro ne correspond pas tout à fait à l’idée qu’on se fait d’un écrivain vivant confortablement de sa plume. Il rappelle plutôt Louis Cyr, l’homme fort auquel il a consacré une pièce de théâtre, il y a 15 ans. Avec une tête de plus, tout de même. Titulaire d’une maîtrise en littérature de l’Université du Québec à Trois-Rivières (son mémoire portait sur « le loup-garou dans la tradition orale du Québec »), Bryan Perro est un expert des mythologies grecque, celtique, sumérienne et scandinave. Dans la bibliothèque qui jouxte son bureau de travail, il n’a qu’à tendre la main pour saisir des monographies sur les légendes et récits fantastiques des quatre coins du monde. « Dans cet ouvrage, par exemple, explique-t-il en tendant un livre vers mes fils, on parle de divinités gaéliques comme les kelpies et les luricans, qui ont servi d’inspiration pour le tome quatre, La malédiction de Freyja. »Véritable force de la nature, Bryan Perro répond aux centaines de courriels hebdomadaires qu’il reçoit et ne dit jamais non aux invitations dans les écoles. Selon son agente, Johanne Rodrigue, il prend part à plus de 350 rencontres par année, auxquelles chaque fois de 40 à 100 élèves assistent. Depuis la sortie du premier Amos Daragon, en 2003, il se prête de bonne grâce au jeu annuel des séances de signature aux salons du livre de Trois-Rivières, Québec, Saguenay et Montréal (dont il est l’invité d’honneur en 2006). Les files d’attente sont si longues que les visiteurs des stands voisins en sont parfois incommodés. Pas les amateurs, dont certains arrivent avec leur collection complète sous le bras et attendent plus d’une heure dans l’espoir d’échanger un mot avec le créateur d’Amos Daragon. « Je signe, j’établis un contact visuel avec mon lecteur, je lui serre la main. C’est court, mais je peux difficilement faire plus. »Bryan Perro (qui a changé la graphie de son patronyme pour qu’il soit plus facile à prononcer en anglais) sait que ses livres sont nés d’une intention commerciale et qu’ils demeurent, pour la maison d’édition Les Intouchables, une importante source de revenus. « Je lui avais promis un million de dollars pour sa série. Lorsqu’on a atteint cette somme, il y a quelques mois, je lui ai dit que je ne lui enverrais plus de chèques. Il n’était pas d’accord », relate en riant Michel Brûlé, l’éditeur des Intouchables.Brûlé m’appelle de Lettonie – où il séjourne à l’occasion par plaisir et pour y mener des dossiers de coédition – aussitôt qu’il apprend que je m’intéresse à son auteur pour L’actualité. « Je ne le cache pas, j’ai voulu profiter de la vague internationale de médiéval-fantastique créée par Harry Potter et Le seigneur des anneaux », concède l’éditeur, qui a eu l’idée de cette série en voyant une jeune fille lire un livre sur la mythologie dans un avion qui le ramenait de Roumanie. « Je me suis dit que nous avions, au Québec, des auteurs capables de réussir aussi bien, sinon mieux, que les auteurs britanniques en matière de littérature jeunesse. Et je croyais beaucoup en Bryan, même si ses trois premiers romans n’avaient pas bien marché. »En 2002, l’éditeur lui offre un à-valoir de 10 000 dollars pour qu’il quitte son travail de professeur de français au cégep de Shawinigan et se consacre à cette série. Bryan Perro en rêvait. Levé à 7 h 30 tous les matins, l’auteur avale un café et une rôtie et plonge dès 8 h dans le bois de Tarkassis, forêt mythique intemporelle habitée par les fées, entre Berrion et Ramusberget, le domaine des dragons. Là, des récits vieux comme le monde deviennent son pain quotidien. Sous sa plume, les sept plaies d’Égypte se muent en sept plaies d’Enki (sixième tome); la tour de Babel devient la tour d’El-Bab (cinquième). Des dieux vikings ou germaniques, comme Loki, Freyja, Thokk ou Odin, y tiennent leur propre rôle aux côtés de licornes et de gobelins. D’autres créatures et divinités créées par Perro s’allient pour empêcher Amos d’accomplir sa mission. Acquérant des pouvoirs (sur la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther) grâce à des masques magiques et à des pierres de puissance, le héros s’entoure de plusieurs amis: Béorf Bromanson, le garçon qui se transforme en ours; la gorgone Médousa, capable de statufier les gens d’un seul regard; la sorcière noire Lolya…Compagne de Bryan Perro depuis 11 ans, Anne Gilbert n’était pas rassurée quand il lui a annoncé qu’il quittait son travail au cégep pour se consacrer à l’écriture. Elle en rit aujourd’hui. « On ne savait pas que ça irait si loin », dit cette fleuriste de métier devenue l’adjointe officielle de l’auteur, ce qui constitue un boulot à temps plein. Anne aura été pendant trois ans la toute première lectrice des aventures d’Amos, puisque, éminence grise de la série, elle l’a sans cesse annotée, orientée. « Au début, nos discussions étaient un peu tendues et s’étiraient jusqu’aux petites heures du matin, dit-elle. Nous avons résolu le problème en communiquant… par courriel. »De son côté, Michel Brûlé n’a rien négligé pour faire d’Amos Daragon un succès: chaque couverture a été reproduite sur un panneau publicitaire gigantesque à la sortie du pont Jacques-Cartier, de pleines pages de publicité ont été achetées dans les magazines destinés aux adolescents et les 12 000 premiers exemplaires du premier tome ont été offerts à un prix incroyable: 99 cents! Ils se sont envolés en quelques semaines. »Amos Daragon a fait lire les garçons au Québec et on devrait honorer Bryan juste pour ça », dit Richard Migneault, directeur de l’école secondaire Frenette, à Saint-Jérôme, qui reçoit l’auteur chaque année. « J’ai proposé à des garçons en difficulté d’apprentissage d’ouvrir le premier de ses livres et de me le ramener s’ils ne l’aimaient pas. Dans bien des cas, ils ont dévoré la série jusqu’au dernier tome. Cette série est comme un sac de chips: quand on commence, on ne peut plus s’arrêter. »Même son de cloche du côté d’Éric Bernard, enseignant à la polyvalente Bélanger, école de 800 élèves située à Saint-Martin de Beauce. « Amos Daragon intéresse autant les élèves forts que les faibles, mais c’est chez ces derniers que l’effet est le plus spectaculaire. Beaucoup n’avaient jamais ouvert un livre avant de rencontrer personnellement Bryan et ils sont aujourd’hui de bons lecteurs. » Selon Éric Bernard, le porteur de masques et son auteur ont eu un effet concret et mesurable à la bibliothèque, où les prêts ont augmenté de 20% au cours de la dernière année.Une dizaine d’auteurs ont repris la formule gagnante de Bryan Perro, dont certains à l’intérieur même de la maison d’édition Les Intouchables, à la demande de Michel Brûlé. Mais les Léonis (Mario Francis), Pakkal (Maxime Roussy) et Darhan (Sylvain Hotte), de l’avis de Léonard et ses amis, ne valent pas l’original.Même s’il s’en réjouit, Bryan Perro se dit peu troublé par le succès de sa série. « Je suis fier de contribuer à l’amour de la lecture, particulièrement chez les garçons, mais si on ne lit plus mes livres dans cinq ans, je ne m’en désolerai pas; j’ai plein d’autres idées de toute façon », affirme-t-il. Fausse modestie? On peut le penser, mais cet homme, que tous décrivent comme généreux et bon vivant, n’est peut-être qu’un adolescent attardé. Lui-même en convient. « C’est parce que j’ai toujours 14 ans dans ma tête que je suis le premier à aimer mes livres », disait-il à Tout le monde en parle, le 15 octobre dernier.Fils unique, Bryan Perro a grandi à Saint-Jean-des-Piles, près de Grand-Mère. En plus de subir, à l’âge de 11 ans, la séparation de ses parents, il a beaucoup souffert de sa relation avec son paternel. « Mon père était un maniaque du sport et il m’a utilisé comme cobaye pour ses expériences », raconte-t-il sans pudeur. Dès sa naissance, bébé Bryan est plongé dans une piscine afin de démontrer les capacités innées de nage chez l’humain. Déjà, il fait les manchettes des journaux locaux. Aussitôt qu’il sait marcher, l’enfant est poussé à l’extrême de ses limites physiques: entraînements matinaux de natation, de jogging, de hockey. Chronomètre en main, son entraîneur personnel ne le lâche pas d’une semelle. Cela culmine par l’inscription de l’enfant au Marathon international de Montréal, qu’il court en 1980, à l’âge de… 12 ans. L’auteur racontera ce pénible épisode dans un livre autobiographique au titre qui en dit long: Comment j’ai tué mon père. « Mon père est l’homme que j’ai le plus détesté et le plus aimé dans ma vie », dit-il aujourd’hui.C’est à la suite d’un voyage au Portugal, à l’âge de 17 ans, que Bryan Perro refuse pour la première fois d’enfiler ses chaussures de sport, malgré les menaces paternelles. Pas question de reprendre cette torture. « Les parents ont de terribles aspirations. Il faut s’en libérer pour vivre sa vie », dit simplement Bryan. De son enfance laborieuse, il a tout de même gardé quelque chose: une discipline personnelle à toute épreuve. C’est certainement ce qui lui a permis d’écrire 12 livres en trois ans. Une oeuvre de près de 3 000 pages.Bryan Perro n’a pas eu d’enfant et ne s’en porte pas plus mal. « Je n’ai aucun talent pour les poupons. J’ai du fun avec les enfants de l’âge des tiens », dit-il en regardant Léonard (11 ans) et Edmond (8 ans). De toute façon, il a élevé en partie ceux de sa conjointe, Gabrielle, Andréanne et Charles, aujourd’hui âgés de 22, 24 et 25ans. Il les appelle d’ailleurs « mes enfants ». »Le succès ne l’a pas changé une miette, sauf qu’il a plus d’argent dans ses poches », dit François Bertrand, coordonnateur du Secteur arts et lettres au cégep de Shawinigan, où les deux hommes se sont connus il y a 10 ans. Pour lui, Bryan demeure le bon gars qu’il fréquente le temps d’un match de soccer à la télé ou d’un repas avec leurs conjointes respectives. « Et c’est le partenaire de jeu idéal. On joue ensemble à World of Warcraft, un jeu virtuel qui n’a jamais de fin. Nous sommes les frères Red. Lui, c’est Yin; moi, Yang. Parfois, je meurs et il me ressuscite. On peut jouer des soirées entières. Il appelle ça de la recherche-développement. »À Saint-Mathieu-du-Parc, la terre voisine de celle de Bryan Perro est la propriété d’un fanatique de littérature fantastique, Olivier Renard, qui organise des jeux de rôle avec chevaliers, elfes, gnomes et princesses, comme dans les livres d’Amos Daragon. « Un pur hasard; c’est la réalité qui rattrape la fiction », lance l’auteur dans un rire tonitruant. L’été prochain, il y aura à cet endroit un premier camp Amos Daragon, où les enfants pourront rencontrer Béorf, Médousa, Lolya et les autres.Le phénomène Amos Daragon n’a aucun équivalent dans l’histoire de l’édition québécoise. « Son succès démontre qu’il y a de bons lecteurs au Québec parmi les jeunes. On est sortis de l’époque des romans pour ados à la typographie gigantesque et aux chapitres de trois pages », souligne le scénariste Claude Champagne, qui se lance lui aussi dans la littérature jeunesse, avec la série Les héritiers d’Ambrosius (Trécarré). L’auteur d’Amos Daragon et lui se sont connus dans le cadre du spectacle multimédia Cosmogonia, à la Cité de l’énergie de Shawinigan. Bryan Perro y incarnait le Temps. Claude Champagne a dirigé ce comédien au « physique imposant qui avait un peu le style de Junior Bougon, en moins gras ».Dans la série de succès d’Amos Daragon, une chose échappe encore à l’éditeur: le marché anglophone (Canada et États-Unis). Michel Brûlé fulmine contre l’attitude protectionniste de nos voisins du Sud en matière de littérature, mais il a bon espoir d’en venir un jour à une entente. « Si ça marchait avec les Américains, le succès d’Amos Daragon pourrait être vertigineux, lance-t-il. Ça serait fou. »Le porteur de masques n’a peut-être pas fini de nous étonner.

Culture

Le festin de Yanick

Incontournable canard S’il est un luxe à Noël, c’est bien le foie gras. Celui d’une ferme artisanale de la région de Québec, Les Canardises, m’a tout bonnement fait fondre. Les propriétaires, Geneviève Ajas, Yolande Klein et Bernard Klein, sont venus ici avec leurs accents, qui sont chantants. Leur savoir-faire, qui est enchantant. Et la respectable ambition de «démocratiser le foie gras». Élevage, gavage, transformation, vente au détail, ils font tout. Méticuleusement. Délicieusement. Leur parfait de foie gras, sur mini-canapé avec un carré de magret fumé, est une magnifique mise en bouche. De quoi vous conduire en beauté au foie gras frais (à servir, bien sûr, avec un cidre de glace du Québec). Ou au confit. Ou à un cassoulet plus authentique que nature, dans lequel les saucisses de canard maison ne sont pas le moindre attrait. Même les humbles rillettes ont, comme en-cas, sur pain de campagne, des allures de festin. Et si vous prenez le tajine de canard confit aux dattes, vous dégusterez le fruit d’un étonnant métissage: Toulouse, l’Alsace, l’Afrique du Nord… et Saint-Ferréol-les-Neiges! Où s’en procurer? À la boutique-bistrot Les Canardises, 9630, boulevard Sainte-Anne, Sainte-Anne-de-Beaupré; à Québec et dans sa région: au marché du Vieux-Port et dans plusieurs épiceries fines; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et aux 5 Saisons, rue Bernard. L’agneau de Noël Pourquoi attendre Pâques pour célébrer l’agneau? Cette viande de choix peut très bien faire honneur à votre table maintenant. Et quand je dis agneau, je dis, forcément, agneau du Québec — il est de superbe venue. Choisissez-le frais. Le carré est princier. Le gigot est royal. Mais vous en étonnerez plus d’un avec un roulé d’épaule désossée. Ça, c’est pour l’agneau nature, qu’on trouve dans les bonnes boucheries. Une petite entreprise de Saint-Antoine-de-Tilly, L’Agneau du gourmet, propose aussi de sympathiques produits cuisinés à base d’agneau. Je n’ai pas résisté à ses croustillants au confit d’agneau et à la graisse de canard, sorte de rouleaux de printemps ma foi très savoureux. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans les épiceries fines de la région de Québec. Tendance canneberges Converti. Je me suis converti à la canneberge. Pas au jus, dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres. Pas non plus à la traditionnelle gelée d’atoca servie avec la dinde. Mais à des produits fins proposés par Nutra-Fruits, une toute jeune entreprise de Québec créée par Yolande Kougioumoutzakis et Jean-François Veilleux. Des produits séduisants, inventifs, avec des jeux de textures, d’arômes et de goûts particulièrement convaincants. D’une carte de plus de 20 gourmandises, je retiens la gelée de canneberge et cidre de glace, les canneberges au poivre rose ou à l’ail et au romarin, le confit d’oignons et de canneberges et la salsa piquante à la canneberge. C’est fait pour l’étonnement et pour le plaisir. C’est santé et plein d’oméga-3. C’est joliment présenté, sous d’élégantes étiquettes et dans de chics présentoirs blanc et rouge. Bref, c’est bon et c’est tendance. Où s’en procurer? Dans les épiceries fines de Québec et de sa région; à Montréal: au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon) et au marché Atwater. Vive le cochon! Après être devenu fromager, le Québec se fera-t-il charcutier? On pourrait le croire, et le souhaiter, en dégustant les cochonnailles des Cochons Tout Ronds, des Îles-de-la-Madeleine. Cette charcuterie artisanale a été créée il y a deux ans par deux Madelinots d’adoption, le chef Patrick Mathey et Vincent Lalonde, l’un des fondateurs, en 1998, de la Fromagerie du Pied-De-Vent. «Le cochon rentre dans ses boyaux», dit l’adage. Et les boyaux en question donnent ici de savoureux saucissons secs: du frisé, gros et plat; du chaudin, presque aussi gros et bien ficelé; du chasseur, ou saucisson de ménage, un classique que j’aime bien dur; du figatelli, fin, long, au goût relevé; du chorizo, en forme de fer à cheval, pimenté, rouge paprika, adorable. Le plus beau, c’est que voilà des saucissons de garde. Déjà affinés pendant des semaines ou des mois par les producteurs, ils peuvent continuer à vieillir chez vous, à l’air libre, suspendus dans une pièce pas trop chaude. Quand les amis arrivent, on coupe quelques rondelles. Et si on en a la chance, on ajoute des tranches du jambon cru séché des mêmes charcutiers. Il est tout simplement délicieux. Où s’en procurer? En saison, au comptoir des Îles-de-la-Madeleine; en décembre, au Salon des métiers d’art de Montréal, Place Bonaventure; toute l’année, au marché Jean-Talon, à Montréal. Chocolatement incorrect Un Noël sans chocolat serait-il un vrai Noël? Sans doute que non. Et ce n’est pas Geneviève Grandbois qui me contredira. Chocolatière passionnée, la propriétaire des Chocolats Geneviève Grandbois dit vouloir «vendre du plaisir» en imaginant, à partir des meilleurs chocolats bruts, «des mariages de saveurs harmonieux». Des mariages tantôt classiques, tantôt audacieux. Et toujours heureux. Avec du thé noir et du gingembre, ou de l’huile d’olive extra-vierge, ou du piment d’Espelette, c’est raffiné; ou encore avec de la fleur de sel, c’est inattendu et séduisant. Dans sa collection «Chuao», du nom d’un légendaire chocolat du Venezuela, les mariés s’appellent infusion de feuilles de cigare Montecristo, vinaigre balsamique vieux ou huile de truffe noire: subtiles sensations garanties. Comble de séduction, ces chocolats de haut vol sont toujours présentés dans des emballages extrêmement soignés, au design très contemporain. Impeccable. Où s’en procurer? À Montréal: à la boutique principale, 162, rue Saint-Viateur Ouest, et au marché Atwater; dans quelques épiceries fines ailleurs au Québec, notamment en Montérégie, en Estrie, en Outaouais et à Québec. Tombez dans les tommes Les fromages demeurent la valeur sûre des plaisirs de la table concoctés au Québec. Cette année, je me suis laissé séduire par les tommes, des fromages à pâte dure, dont plusieurs petits nouveaux ont tout pour devenir des grands. Sur mon plateau, j’ai donc réuni: la tomme de Grosse-Île, délicatement salée, comme l’air du Bas-du-Fleuve; la tomme du Kamouraska, avec la pointe d’acidité de la brebis; la tomme des Demoiselles, bien sèche, bien salée, une rareté qui nous provient de la fromagerie madelinienne du Pied-De-Vent; la tomme du Maréchal, vieillie à point; la tomme des P’tits Vieux, un nom banal pour un fromage qui ne l’est pas du tout, un plus que cheddar, une réussite de la Fromagerie Médard, au Lac-Saint-Jean. Et sur les conseils d’Andrée Tremblay, amoureuse de fromages de la Fromagerie du Vieux-Port, à Québec, j’ai ajouté un Zéphyr de la Fromagerie des Cantons, à Farnham — une sorte de tomme qui étonne car elle est affinée… dans le vin rouge. «Ce sera mon fromage de Noël, m’a confié Andrée Tremblay. Surtout, mangez la croûte!» Où s’en procurer? Dans les fromageries spécialisées zu les épiceries fines, un peu partout au Québec, et dans certaines grandes surfaces. Ils en fument du très bon La beauté des lieux les a amenés à s’installer en Gaspésie. La gourmandise leur a donné envie de fumer du saumon. La qualité de leur travail a séduit les amis, puis les voisins, puis le village gaspésien où ils se trouvent toujours, Mont-Louis, puis la région et bien plus. Aujourd’hui, les produits des frères Atkins sont distribués partout au Québec. Et c’est un bonheur, parce que ces enfants de la contre-culture en fument vraiment du très bon. À tout seigneur tout honneur: le saumon est roi chez Atkins et Frères, qui le proposent en trois façons. Le saumon fumé à l’ancienne, en filets, riche au nez comme en bouche — «notre produit phare», dit James avec fierté. Le rôti de saumon fumé, lui aussi en filets et traité par fumaison à chaud, presque croustillant, parfumé, subtilement citronné. Et le nova lox, classique, présenté en tranches, fumé à froid après une salaison délicate rehaussée de liqueur de rhum — on est à des encablures du saumon fumé standard. Sensuelle variation sur un même thème: je les ai dégustés en trio, avec ou sans huile d’olive, à la fourchette ou sur canapé. Festif. Il sort aussi de ces fumoirs-là de la truite et du maquereau au poivre, un délice pour des entrées vite faites. Et les calmars fumés, marinés et confits sont à découvrir: croquants et moelleux à la fois, ils plaisent au palais comme à la dent. Rien que du bon, vous dis-je. Où s’en procurer? Au Marché des saveurs du Québec (marché Jean-Talon), à Montréal; au marché du Vieux-Port, à Québec; et dans de nombreuses épiceries fines et grandes surfaces partout au Québec.

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Culture

Les périls du militantisme

Je m’étais procuré, au printemps 2005, La Russie selon Poutine, d’Anna Politkovskaïa, mais je m’en étais rapidement désintéressé devant l’agressivité systématique de l’auteure. Il semblait en effet difficile de saisir le raisonnement de cette femme qui, comme si elle était investie d’une mission personnelle, vouait, au moyen de cent faits divers, une haine totale au président de la Fédération russe. Maintenant qu’Anna Politkovskaïa a été assassinée dans le hall de son immeuble, qu’elle est désormais elle aussi fait divers, j’ai repris la lecture de ses reportages. La Russie selon Poutine s’avère, tout compte fait, un portrait sans concession d’un univers russe glauque et pervers, tout en offrant plusieurs pistes à qui voudrait retrouver les commanditaires de son assassinat. Anna Politkovskaïa, totalement dégoûtée par l’offensive de Poutine en Tchétchénie, en était venue, avec les mères des appelés, à accuser l’armée russe de brutalités envers ses propres soldats. Les officiers de certains régiments, écrivait-elle, se soûlaient pour ensuite battre et insulter leurs subalternes, sur lesquels ils possédaient droit de vie et de mort. L’armée russe était un piège, une prison où l’on écrasait l’espoir des jeunes et même celui des recrues volontaires. Ces accusations étaient-elles suffisantes pour que l’armée de Poutine, toujours en guerre, concocte le meurtre de la journaliste? Car il n’y avait pas que les colonels que celle-ci mettait en cause, elle avait aussi consacré des articles à la mafia russe qui sévit à Moscou, où l’on assassine autant les directeurs de banque récalcitrants que les journalistes (plus d’une douzaine depuis l’an 2000). On peut imaginer la Russie, sous Poutine, comme Chicago sous Al Capone, expliquait-elle: un gangster russe commence par s’emparer par la force d’un bien de l’État (une usine, un réseau de distribution ou un commerce) en veillant à graisser la patte des autorités et de la police. Cette corruption de fonctionnaires lui assure paix et prospérité. Anna Politkovskaïa citait des noms, donnait des exemples de vols caractérisés, dévoilait les bénéficiaires des pots-de-vin. La mafia aurait-elle commandité sa mort pour en finir avec ses propos moralisateurs? Pour Anna Politkovskaïa, Lénine n’était pas disparu, son sosie habitait le Kremlin. Surnommé par elle «Akaki Akakievitch» Poutine, par allusion à un personnage de Gogol, il était lieutenant-colonel du KGB, espion de métier, dont le seul but dans la vie était de permettre au système soviétique de prendre sa revanche. La journaliste de Novaïa Gazetta détestait tellement Poutine qu’elle reçut en cadeau une balle dans la tête, le jour du 54e anniversaire du président. Poutine a déclaré deux jours plus tard qu’il regrettait la mort d’Anna Politkovskaïa plus que ses textes. La Russie selon Poutine est un ouvrage passionnel, enrichi de témoignages sur la torture. Il contient aussi le portrait émouvant des amis de l’auteure, née à New York de parents diplomates soviétiques. Anna faisait partie d’une liste de 89 personnes à abattre, publiée dansInternet par une organisation nationaliste, la Volonté russe. À côté du cadavre de la journaliste, le meurtrier avait déposé l’arme du crime, munie d’un silencieux. Celle que l’on a voulu faire taire avait décelé dans le réveil de l’Église orthodoxe russe une ferveur de substitution au bolchevisme. Cela n’étonnerait pas Georges Corm, spécialiste de l’Orient qui, dans un livre érudit, difficile et nécessaire, consacre de longues pages au retour du religieux au sein du discours politique. Curieux, dit-il, comme le vocabulaire des informations change sans que nous y prêtions attention: nous ne parlons plus des menaces du marxisme, du communisme, du fascisme ou des nationalismes comme il y a peu, mais d’un nouvel «axe du mal», le réseau terroriste islamiste que dénoncent les fondamentalistes de Washington. Il ne s’agit pas tant d’un retour du religieux, souligne Corm, que d’un recours au religieux. La religion est présente depuis que les hommes cherchent à expliquer la nature du monde, et son utilisation politique a provoqué à travers les siècles des conflits sanglants. Dans La question religieuse au XXIe siècle, Georges Corm évoque les massacres perpétrés au nom de la vengeance divine depuis Byzance en passant par l’Inquisition et les luttes cruelles qui ont divisé catholiques et protestants, aussi bien en Angleterre qu’en France. Le monde n’est pas de tout repos et si les fous d’Allah se font exploser aujourd’hui, c’est qu’ils se situent dans une longue lignée de martyrs persuadés de défendre la parole révélée. Quelle parole? Il y a la version de Moïse, celle de Jésus et celle de Mahomet, tous fils d’Abraham. L’ennui, explique Georges Corm, c’est que les États-Unis d’Amérique, tout en appuyant Israël, font la chasse aux islamistes au nom d’un fondamentalisme chrétien qui remonte aux croisades. Comme personne n’aime l’insécurité qui accompagne le terrorisme, ajoute-t-il, l’appel au religieux semble à première vue bienfaisant. Or, c’est tout le contraire, puisque vouloir éradiquer le mal, c’est-à-dire l’autre, au nom du bien, mène droit dans le mur: la guerre contre les musulmans est une vieille histoire et nous ne faisons que bégayer. De la même manière que nous avons compris que toute révolution se termine par une dictature, l’histoire des religions, comme la raconte Corm, devrait nous convaincre qu’un dialogue descivilisations est préférable à une guerre au nom du judéo-christianisme. D’autant plus que celle-ci est menée par le plus puissant pays du monde, qui fait danser les Nations unies sans même respecter le droit international. La question fondamentale, rappelle Georges Corm en citant Hannah Arendt, est la difficulté des hommes à «vivre ensemble». Comment pacifier, en effet, la «compétition instinctive, presque biologique, pour le pouvoir, le commandement et la position d’influence sur ses semblables»? Le 21e siècle ne fera pas l’économie d’un retour du religieux, une fois de plus prétexte à une guerre d’abord politique. La lecture de l’essai de Georges Corm est exigeante, mais les enjeux auxquels nous avons à faire face la justifient amplement. — La Russie selon Poutine, par Anna Politkovskaïa, Buchet Chastel, 271 p., 39,95$; ou: Gallimard, coll. «Folio documents», 17,95$. La question religieuse au XXIe siècle, par Georges Corm, La Découverte, 205 p., 29,95$.

Culture

Les disques

Grisante Griselda Antonio Vivaldi: Griselda. Avec la contralto Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre. Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi. Coffret de trois CD. Naïve OP 30419. La chanteuse jeannoise Marie-Nicole Lemieux est en voie de devenir l’une des plus grandes contraltos de notre époque. Déjà, sa voix exceptionnelle, alliée à une présence scénique et à une générosité de tempérament hors du commun, avait créé une onde de choc lorsqu’elle avait raflé, à 24 ans, le convoité premier prix du concours Reine Élisabeth de Belgique, en 2000. Quatre ans plus tard, la parution de l’enregistrement de l’opéra de Vivaldi, Orlando furioso, où elle tenait le rôle principal, lui valait les éloges de la critique du monde entier. Revoici Marie-Nicole Lemieux dans un autre opéra de celui qu’on a surnommé le «Prêtre roux»: Griselda. Ses talents dramatiques y brillent tout autant, sinon plus, que dans Orlando, puisque Vivaldi a écrit cet opéra, notamment, pour mettre en valeur sa protégée Anna Girò, une chanteuse qui était son élève… et peut-être plus, si l’on en croit les rumeurs de l’époque. Griselda raconte les souffrances et les humiliations d’une reine d’abord méprisée par ses sujets à cause de ses origines modestes, mais qui finit par en gagner le cœur grâce à sa vertu et à sa persévérance. Cet opéra figure parmi les quelque 450 œuvres manuscrites de Vivaldi qui dormaient à la Bibliothèque de Turin. Il s’agit d’une musique qui, pour l’essentiel, n’a pas été reprise depuis le 18e siècle. Le label Naïve en a entrepris l’enregistrement — plus de 100 disques devraient avoir paru d’ici 2015. Comme pour Orlando, on a ici fait appel au magnétique chef d’orchestre corse Jean-Christophe Spinosi et à l’Ensemble Matheus. Marie-Nicole Lemieux est en excellente compagnie: toute la distribution est étincelante. Mais il faut signaler la prestation d’un jeune ténor époustouflant, le bien nommé Stefano Ferrari, dont la virtuosité est à couper le souffle. De Freud à Schubert Œuvres de Franz Schubert, d’Anton Webern et d’Alban Berg. Jean-Guihen Queyras, violoncelle, et Alexandre Tharaud, piano. Harmonia mundi 901930. Le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, qui a quitté son Montréal natal pour la France à l’âge de cinq ans, fait partie des rares musiciens capables d’éloquence autant lorsqu’ils parlent de la musique que lorsqu’ils la jouent. «Je ne vois pas de compositeur viennois, a-t-il dit, qui ne soit pas marqué par tout le travail d’introspection symbolisé par la psychanalyse. Schubert est, en quelque sorte, un précurseur de tout ce mouvement.» Jean-Guihen Queyras n’a donc pas hésité, sur cet enregistrement réalisé avec le très subtil pianiste français Alexandre Tharaud, à associer à Schubert deux compositeurs viennois du 20e siècle dont la musique n’est pas apparentée à première vue à la sienne: Anton Webern et Alban Berg. Cela n’étonne pas quand on sait que l’éclectique violoncelliste, qui affectionne le baroque, a été membre de l’un des ensembles phares spécialisés dans le répertoire actuel: l’InterContemporain de Pierre Boulez. Ce disque est un régal. Les interprètes se montrent bouleversants dans la très belle sonate de Schubert composée à l’origine pour arpeggione — instrument à mi-chemin de la guitare et du violoncelle, qui n’a pas survécu — ainsi que dans leurs propres transcriptions de mélodies du même compositeur. Mais ils le sont tout autant dans les miniatures de Webern et de Berg, qu’ils cisèlent à la perfection. Sa Majesté Edita Gaetano Donizetti: Roberto Devereux. Opéra sur DVD, avec Edita Gruberova, soprano. Chœur et orchestre national de Bavière. DG 00440 073 4185. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les turbulences amoureuses de la famille royale anglaise défraient la chronique. Gaetano Donizetti, champion du bel canto, en a fait la matière première d’une trilogie dramatique qui comprend Roberto Devereux. Les péripéties d’un ménage à trois, fût-il princier, n’ont pas inspiré beaucoup de metteurs en scène, et la transposition de l’intrigue à notre époque ne fait rien, ici, pour arranger les choses. Mais ce DVD en vaut la peine, ne serait-ce que pour la performance extraordinaire de la reine — celle du bel canto —, l’incroyable soprano colorature tchèque Edita Gruberova, qui s’offre le luxe d’être, en plus, une comédienne hors pair. Ne pas oublier le maïs soufflé…

Culture

À lire avant 18 ans

L’écrivain Yves Beauchemin a trouvé l’expérience « cruelle ». Les membres du groupe rap Loco Locass ont eu du mal à parvenir à un consensus. L’homme de théâtre René-Daniel Dubois en a discuté avec ses amis durant une fin de semaine: « Vous auriez dû entendre le débat! »L’actualité leur avait pourtant posé une question bien simple: quels sont les cinq romans que les jeunes devraient avoir lus en terminant le secondaire? Aucune restriction géographique ou temporelle. Le problème, pour plusieurs des personnalités interviewées, fut de se limiter à cinq titres!Tous, de Bernard Landry à Victor-Lévy Beaulieu, de l’écrivaine Marie-Sissi Labrèche à l’éditrice Brigitte Bouchard, ont répondu avec passion et générosité. Comme s’ils étaient heureux de retourner à leurs premiers émois de lecteurs, lorsqu’ils découvraient combien le monde était vaste, et qu’ils n’auraient jamais assez d’une vie pour tout lire.Les livres choisis forment une mosaïque étonnante. D’abord en raison des absents. Harry Potter n’est pas là. Le seigneur des anneaux non plus. Et aucun « roman jeunesse » n’en fait partie, excepté un classique, L’île au trésor, de Stevenson, proposé par Yves Beauchemin.Les personnalités n’ont pas eu peur des briques. « Grâce à J.K. Rowling et à Tolkien, nous savons que les jeunes sont capables de lire de gros bouquins », écrit l’historien Denis Vaugeois. Il a proposé un périple de 1 223 pages au coeur de l’Inde, avec Un garçon convenable, de Vikram Seth.Chacun a choisi selon ses propres critères. Pour l’ex-ministre Joseph Facal, les romans devaient aborder des thèmes qui touchent les adolescents et être « d’authentiques chefs-d’oeuvre, pas des niaiseries cool ». Il a choisi Prochain épisode, d’Hubert Aquin, et L’attrape-coeurs, de J.D. Salinger. René-Daniel Dubois, lui, a opté pour les romans qui lui ont laissé la plus forte impression quand il était adolescent, comme Demian, de Hermann Hesse, et Frankenstein, de Mary Shelley.Les romans proposés sont français, états-uniens, latino-américains, russes, maghrébins, anglais et, surtout, québécois. Réjean Ducharme et Michel Tremblay sont cités par quatre personnes, Gabrielle Roy par trois. Le roman québécois le plus populaire? Si l’on inclut la liste que nous publions sur le Web, c’est Volkswagen Blues, de Jacques Poulin, qui entraîne le lecteur en minibus sur les routes d’Amérique.Parmi les romans étrangers, les deux qui reviennent le plus souvent sont Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez, et L’écume des jours, de Boris Vian.Certaines des personnalités interviewées ont triché en élargissant délibérément la définition de « roman ». Ainsi, la journaliste littéraire Marie-Claude Fortin a proposé les Poésies complètes d’Émile Nelligan, et l’animatrice Sophie Durocher, L’homme rapaillé, de Gaston Miron. Le dramaturge Michel Marc Bouchard, pour sa part, n’a pu s’empêcher de citer une pièce de théâtre, Où est-ce qu’elle est ma gang, de Louis-Dominique Lavigne. Et Loco Locass a osé un essai, Raisons communes, de Fernand Dumont.Dans ses directives aux professeurs de français, le ministère de l’Éducation du Québec indique combien de livres l’élève doit lire à chaque cycle du secondaire, mais leur laisse beaucoup de latitude quant au choix des titres. Voici un dossier qui saura les inspirer dans leur sélection. À laisser traîner dans la chambre de votre ado!Joseph FacalAncien ministre du Parti québécois, il est professeur invité à HEC Montréal et chroniqueur dans divers médias.1. L’attrape-coeurs, de J.D. SalingerLe roman de la jeunesse confuse, perdue, qui s’interroge.2. Bel-Ami, de Guy de MaupassantLe roman de l’ambition, du désir de s’élever dans la société, et les dilemmes moraux que cela pose parfois.3. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour que les jeunes voient qu’un grand artiste peut trouver de la magie dans la réalité quotidienne la plus banale.4. Prochain épisode, d’Hubert AquinParce que c’est le plus grand roman de la littérature québécoise.5. Le vieil homme et la mer, d’Ernest HemingwayParce qu’il nous enseigne que c’est dans le fait de s’être battu jusqu’au bout que se trouve la vraie victoire, même si on perd.Myriam BeaudoinAuteure de deux romans, Un petit bruit sec et Hadassa, elle enseigne le français au collège Villa Maria, à Montréal.1. La folle allure, de Christian BobinLa fugueuse du livre nous apprend à connaître les sonates de Bach et les raccourcis vers l’émancipation.2. Hors de moi, de Didier Van CauwelaertUn roman qui déstabilise nos repères et nous habite longtemps après qu’on l’a terminé.3. L’enfant de sable, de Tahar Ben JellounIl faut lire dans ce roman poétique l’ambiguïté, le déni et l’injustice.4. Couleurs de cendre, de Francine NadonL’auteure, québécoise, permet d’interroger non seulement le mal, la violence et le racisme, mais aussi l’espoir et le mystère de la vie qui continue, malgré tout.5. Contes et récits fantastiques, de Théophile GautierGautier mêle à l’épouvante et à l’horreur le passage du temps, la passion irrépressible et la mort toujours plus forte.Loco LocassBatlam, Biz et Chafiik, les trois membres de ce groupe rap, sont de véritables amoureux de la langue française.1. L’homme rapaillé, de Gaston MironLe seul livre du plus grand poète québécois. Une oeuvre immense, raboteuse et magnifique comme le Québec.2. Vamp, de Christian MistralEmmuré en son mythe, Mistral écrit sa génération, sans morale ni complaisance. Incontournable pour tout Québécois de moins de 40 ans.3. Les fleurs du mal, de Charles BaudelaireAlcool, drogue, beauté, amour et mort, Baudelaire cultive presque tous les thèmes chers à la jeunesse. Une langue d’une richesse, d’une précision et d’une luminosité admirables.4. Cyrano de Bergerac, d’Edmond RostandCombattant et poète à la langue aussi acérée que son épée, Cyrano est un modèle pour les adolescents en quête d’absolu. Le seul héros classique qui pourrait affronter Eminem en duel verbal.5. Raisons communes, de Fernand DumontLucide et solidaire avant l’heure, Dumont a écrit un essai sociologique sur le Québec qui est d’une limpidité et d’une pertinence inégalées. Le chapitre sur l’éducation est particulièrement éclairant.Denis VaugeoisAncien ministre du Parti québécois, il est historien et éditeur au Septentrion.1. Un ange cornu avec des ailes de tôle, de Michel TremblayPourquoi ne pas découvrir le plaisir et le charme de la lecture grâce au cheminement d’un de nos plus grands écrivains? Très touchant et très vrai. Une langue de transition qui fait le lien entre les générations.2. Volkswagen Blues, de Jacques PoulinDans un récit tout simple, on découvre un autre aspect de l’Amérique et un pan de son histoire. Le Québec ne se comprend pas sans un important recours au passé. Quelle que soit leur origine, les jeunes Québécois doivent découvrir ce qui distingue leur société.3. Les croisades vues par les Arabes, d’Amin MaaloufLe contexte mondial est une invitation à mieux connaître le monde arabe. Tout Maalouf est à lire.4. Un garçon convenable, de Vikram SethUne façon de partir à la découverte d’un autre monde, et pas n’importe lequel: l’Inde.5. Suite française, d’Irène NémirovskyPlusieurs guerres se déroulent sous nos yeux. À quoi ressemble la fuite devant l’agresseur? Les origines juives de l’auteure ajoutent à l’intérêt exceptionnel de cet ouvrage écrit dans une langue merveilleuse, pourtant une langue seconde pour Irène Némirovsky.Brigitte BouchardFondatrice et directrice de la maison d’édition Les Allusifs.1. Siddharta, de Hermann HessePour le voyage initiatique, la quête de l’absolu. 2. Le grand cahier, d’Agota KristofUn roman qui évoque le déracinement. Une histoire rêche, écrite avec un sens inné de la narration et du rythme. On ressent l’angoisse de la séparation, l’identité perdue, les destins brisés par un exil forcé.3. Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Michel TournierOu encore sa version pour les jeunes, Vendredi ou La vie sauvage, où l’on vit cette méfiance à l’égard de l’humanité. Un univers qui nous questionne sur nos valeurs.4. Candide, de VoltaireCe livre est la traversée d’une errance et la découverte des maux de ce monde.5. La détresse et l’enchantement, de Gabrielle RoyPour la prise de conscience de ce qui l’a façonnée et qui deviendra sa vocation d’écrivaine.Line BeauchampMinistre de la Culture et des Communications.1. Maria Chapdelaine, de Louis HémonUne magnifique histoire d’amour, mais aussi, bien sûr, un roman de l’identité. Un incontournable pour quiconque veut comprendre l’évolution du Québec.2. Si c’est un homme, de Primo LeviUn petit livre, une « plaquette » comme on dit, mais d’une telle densité! À lire pour faire le point sur des valeurs fondamentales et si fragiles: la démocratie, l’humanisme, la liberté.3. Le goût des jeunes filles, de Dany LaferrièreCe beau et puissant récit déborde de sensualité (et pourquoi pas?). L’action se déroule à Port-au-Prince, mais la trame de l’histoire, c’est l’âme haïtienne, qui est, à bien des égards, très proche de la sensibilité québécoise.4. Annabelle, de Marie LabergeUne oeuvre contemporaine passionnante, émouvante. Les personnages sont si réels et si attachants qu’on entre littéralement en relation avec eux.5. Les Poésies d’Émile NelliganJ’ai découvert Nelligan à l’adolescence. Quel choc! Il est le poète éternel de la jeunesse, car il exprime le lyrisme, la fascination des abîmes et la soif sublime propres aux jeunes.Victor-Lévy BeaulieuÉcrivain et éditeur, il vient de publier James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, aux Éditions Trois-Pistoles.1. Les sirènes du Saint-Laurent, de Roger FournierLe grand roman de la vie traditionnelle des Québécois avant leur exode vers Québec, Montréal et les États-Unis. Un livre définitif sur la ruralité d’autrefois.2. Bonheur d’occasion, de Gabrielle RoyL’arrivée en ville des Québécois. L’épopée du petit peuple cherchant désespérément à sublimer sa condition humaine aliénée. La Révolution tranquille, déjà.3. La nuit, de Jacques FerronAu coeur de la ville, la nuit québécoise devient terroriste. Notre entrée dans la grande histoire contemporaine.4. Babelle, de Renaud LongchampsEn plein mitan de la nouvelle ruralité beauceronne, peut-on vivre en région quand on s’ouvre soi-même à toute la modernité? Une formidable suite aux Sirènes du Saint-Laurent.5. Le nez qui voque, de Réjean DucharmeGrâce à Mille Milles et à Châteaugué, qui inventent la langue québécoise, le pays rural et le pays urbain deviennent le corps et l’esprit d’une nation. Révolutionnaire.Sophie CadieuxComédienne. Elle a remporté le Combat des livres, à Indicatif présent, en 2005, en défendant L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme.1. Le Survenant, de Germaine GuèvremontAvant les relectures cinématographiques des dernières années, le terroir n’était pas au goût du jour. Cette oeuvre, imposée en 5e secondaire, m’a permis de me plonger dans une histoire de campagne, en traitant de thèmes forts liés à l’adolescence, comme la marginalité, la différence, l’opinion des autres.2. L’écume des jours, de Boris VianAvoir accès à cette rêverie… Le monde éclaté de Boris Vian, je crois, interpelle beaucoup les adolescents. Voir la vie autrement est très important.3. Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire BlaisUne langue extrêmement riche, un univers très sombre, un personnage attachant, qui cherche sa place.4. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezLe réalisme magique, une autre culture, d’autres références, mais une histoire universelle sur la nature humaine. Lecture très sensible pour moi au secondaire.5. L’homme rapaillé, de Gaston MironLa fougue de l’amour, de la rébellion, une poésie forte et accessible. Ce livre a donné à la lectrice de 16 ans que j’étais une nouvelle vision de la lecture. J’ai découvert que je pouvais bien voir ce que je voulais dans l’espace entre les mots.Bernard LandryAncien premier ministre du Québec, il enseigne à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.1. Les frères Karamazov, de Fedor DostoïevskiUne présentation pratique et concrète de la condition humaine et de la complexité des rapports entre les personnes, dans leur beauté et leur cruauté.2. Le testament français, d’Andreï MakineUne aventure bouleversante qui illustre la puissance de l’amour, de la famille, de la vie, même cruelle, et de la patrie.3. Charles le téméraire, d’Yves BeaucheminUn regard d’enfant puis d’adulte sur une tranche de la vie à une époque difficile de l’histoire du Québec.4. Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de Jean-Paul DuboisL’amour entre la France et le Québec, assombri pendant quelques siècles, est puissant et éternel.5. L’oeuvre de Dieu, la part du diable, de John IrvingPour combattre l’antiaméricanisme primaire et faire oublier George W. Bush.René-Daniel DuboisComédien, metteur en scène, traducteur, dramaturge, professeur, il vient de publier un livre d’entretiens avec lui-même, Entretiens: janvier-avril 2005, chez Leméac.1. Cent ans de solitude, de Gabriel García MárquezPour le réalisme magique.2. Le Survenant, de Germaine Guèvremont Pour la fascination exercée par le monde « extérieur » – là-bas – et par celles et ceux qui y sont allés.3. L’écume des jours, de Boris VianPour l’amour.4. Demian, de Hermann HessePour l’amitié.5. Frankenstein, de Mary Shelley Pour la solitude… et parce qu’on n’est pas toujours ce qu’on a l’air d’être.

Culture

Aller à Paris pour devenir romancier ?

La coïncidence est étonnante, et peut-être significative. Deux personnages de roman québécois, au cours des derniers mois, décident de se lancer dans l’écriture au lieu de goûter une retraite tranquille.Il faut dire qu’ils ne se ressemblent guère. Le premier se trouve dans le roman de Jean Larose, Dénouement, paru au début de l’année. C’est un littéraire de haut vol, maître d’une langue somptueuse, abondante en citations avouées ou non, et l’on se demande pourquoi il a passé tant d’années au Service de la faune. Au contraire, le personnage de Jacques Godbout, dans La concierge du Panthéon, retraité de fraîche date du ministère de l’Environnement, a beau dire qu' »il se sentait l’âme d’un écrivain », il semble n’avoir avec la littérature en général et le roman en particulier que des relations très ténues.Mais tous deux, l’écrivain de Larose et celui de Godbout, semblent nous dire, chacun à sa façon, que l’écriture romanesque est l’unique nécessaire, pour emprunter la formule d’un livre célèbre, mais qu’elle appartient à l’ordre de l’après, de l’ailleurs, dans lequel on n’entre qu’après avoir satisfait aux petites nécessités de l’existence.Jacques Godbout a fait de son personnage un naïf consommé, ce qui lui permettra de jouer avec les clichés que convoque l’image de Paris. Muni de ses rentes, Julien Mackay n’a rien de plus pressé que de monter dans l’avion pour Paris, puisque la littérature ne peut être que parisienne. Il lui faudra se loger quelque part: pourquoi pas à l’hôtel de Massa, 38, rue du Faubourg-Saint-Jacques, siège de la Société des gens de lettres? Mais cet hôtel n’est pas un hôtel au sens vulgaire du mot, comme l’en avertit le jardinier de l’établissement. Et voici Julien Mackay, toujours aussi naïf, devant le Panthéon, où logent un certain nombre de grands écrivains, mais hélas un peu refroidis, comme le lui signale la « concierge » du titre. S’ensuivent, dans de courts chapitres, une série de scènes typiquement parisiennes, dans divers cafés, chez un vieil écrivain qui se soûle et s’endort devant lui, au Louvre, où le séduit une très charmante gardienne et où s’amorce une idylle, à la Librairie du Québec, où il assiste au lancement d’un auteur inconnu, enfin j’en passe. Jacques Godbout connaît Paris comme sa poche, et nous y promène en guide aussi averti qu’ironique.Le roman, dans tout ça? Le roman que, paraît-il, Julien Mackay passe de longues heures à écrire? On n’y croit pas une seconde, bien entendu. Julien a-t-il eu le tort de confondre Paris et l’écriture, d’imaginer que Paris, et Paris seul, pouvait faire de lui un écrivain? Jacques Godbout, qui est un maître de l’ambiguïté, ne répond ni oui ni non. Ou peut-être répond-il à la fois oui et non. En écrivant ce roman qui n’en est pas tout à fait un, un roman fait pour ainsi dire de pièces détachées, le romancier de Salut Galarneau! a pris un risque considérable. Mais un livre qui contient quelques phrases comme celle-ci: « Il s’était mis à neiger, une petite neige studieuse, polie, prudente, civilisée, qui s’incrustait sous les portails… » vaut assurément la peine d’être lu.Soulignons, comme on l’a déjà fait à plusieurs reprises dans les gazettes, que La concierge du Panthéon est le 10e roman de Jacques Godbout, et qu’il devrait être suivi d’un 11e dans des délais raisonnables.Il ne me reste que quelques lignes pour souligner la parution d’un livre d’essais tout à fait remarquable. Il est d’Yvon Rivard, dont les romans sont appréciés comme ils le méritent. Oserai-je dire que les essais de Personne n’est une île ne sont pas d’un intérêt moindre? Ce sont des textes parfois difficiles, mais passionnés et passionnants, fruits d’un travail de pensée qui n’a rien d’effrontément théorique même si la philosophie n’en est pas absente. Il y a un homme, ici, qui nous parle: « Je suis né à la campagne et j’ai vécu en forêt jusqu’à l’adolescence, n’apprenant rien ni de l’une ni de l’autre, si ce n’est une façon toute naturelle de n’être pas tout à fait au monde, dans le monde, et encore moins dans l’histoire. » N’oublions pas le chat, qui est le plus métaphysique des animaux domestiques, et auquel Yvon Rivard consacre quelques réflexions substantielles. Mais cet écrivain, ce prosateur – on ne lui fera pas l’injure de l’appeler critique – nous parle surtout de ses écrivains nourriciers, Rilke, Handke, Virginia Woolf, aussi d’auteurs québécois, réussissant par exemple le tour de force de réunir dans un même propos des personnalités aussi dissemblables que Saint-Denys Garneau, Hubert Aquin et Gaston Miron. Pour les lecteurs qui vont à la littérature pour autre chose que le divertissement de quelques heures, un livre essentiel.La concierge du Panthéon, par Jacques Godbout, Seuil, 149 p., 21,95$.Personne n’est une île, essais, par Yvon Rivard, coll. « Papiers collés », Boréal, 253 p., 25,95$.La concierge du Panthéon »C’est vrai que les grands écrivains logent ici volontiers, a-t-elle ajouté en riant, ils en font même toute une cérémonie, mais vous n’aimeriez pas, ce n’est pas chauffé. » « Je ne suis pas capricieux, ai-je répondu, je suis crevé, madame, il est pour moi cinq heures du matin… » « Je vous crois, je vous comprends, mon petit monsieur, a-t-elle gentiment insisté, mais le lieu est historiquement interdit aux étrangers. » J’ai repris mes cliques et mes claques et je lui ai demandé à qui je m’adressais, je voulais la remercier poliment, lui envoyer un mot peut-être. »Je n’ai pas de nom vraiment, m’a-t-elle répondu, je suis la concierge du Panthéon. » Jacques Godbout

Culture

Vers le sud, pour perdre le nord

Est-ce un recueil de nouvelles ou un roman? Chacune des sections du livre pourrait être extraite de l’ensemble et proposée au lecteur comme un récit indépendant. Par contre, l’ouvrage est présenté comme un roman, et plusieurs personnages, par exemple la directrice d’un lycée huppé de Port-au-Prince, Mme Saint-Pierre, ainsi que le redoutable Fanfan, transitent d’un récit à l’autre sans qu’on en soit étonné. La thématique, d’un bout à l’autre du livre, reste constante. Cela s’appelle le sexe.Non pas l’amour, en effet, comme on en parle depuis quelques siècles dans le roman occidental, mais le sexe lui-même, en tant que tel, dans toute sa pureté, oserait-on dire. La scène inaugurale du roman est, à cet égard, parfaitement explicite. Fanfan, 17 ans, fils d’une couturière, attend une cliente, MmeSaint-Pierre, dont il sait qu’elle arrivera en l’absence de sa mère. « Je suis, dit-il, comme une araignée tapie au fond de sa toile à attendre sa proie. » On comprend aussitôt que, malgré la distance sociale et celle de l’âge, la dame succombera sans coup férir.Vraisemblable, invraisemblable? Peu importe. Fanfan l’emporte parce qu’il est noir, et Mme Saint-Pierre est vaincue parce qu’elle est blanche. D’autres femmes arriveront dans l’île, venues de New York, de Londres, de Montréal, qui subiront le même sort, avec des variantes. Elles viennent en Haïti pour assouvir leurs désirs, mais en réalité, c’est une guerre qui les attend, la revanche des esclaves contre les maîtres – les maîtresses, plutôt – du monde. À cette interprétation s’en ajoute une autre, plus favorable. La vengeance, selon le roman, serait mêlée d’une sorte de don: les séducteurs offrent à ces femmes trop blanches une expérience sexuelle qui est une prise de contact avec la nature, dont elles auraient le plus grand besoin. Pour l’auteur de Vers le sud, le sexe, c’est la nature; et la nature, c’est le sexe. L’équation est un peu simple, mais il est assez évident qu’en allant « vers le sud », vers des exercices de plus en plus épuisants, les femmes du livre de Dany Laferrière perdent le nord, si je puis m’exprimer ainsi. Le nord, c’est-à-dire le bon maintien, la répression sexuelle. On ne donne pas volontiers à ces femmes le beau visage souriant de Charlotte Rampling, qui orne la couverture.En vertu de la logique qui gouverne le récit, ce sont les personnages haïtiens qui, dans ces aventures, jouent le rôle essentiel. Hommes ou femmes, ils sont les plus complexes, les plus vrais, les plus troublants. Les femmes blanches, par contre, sont des faire-valoir plutôt que de vrais personnages, et on les oublie facilement. Mais l’ensemble a une qualité de facture que l’on ne trouvait pas toujours dans les livres précédents de Dany Laferrière.Retour au pays. Je suis de ceux qui tiennent les deux romans de Louise Dupré, La memoria et La Voie lactée, pour des oeuvres profondément authentiques, d’une élégance d’écriture assez peu courante dans la littérature québécoise des 10 dernières années. Mais le passage au théâtre, à l’invitation de la metteure en scène Brigitte Haentjens, me paraissait être pour elle, écrivaine intimiste, une aventure problématique. Pour des raisons personnelles, je n’ai pu voir la pièce, intitulée Tout comme elle. J’ai cependant mis le nez dans le livre et, malgré l’absence d’une mise en scène dont la critique avait dit le plus grand bien, j’ai été saisi par la qualité d’un texte qui se laisse lire même sans les artifices théâtraux. Ces quatre séries de 12 brefs « tableaux » ne racontent rien, ne relatent pas une suite d’événements, et pourtant on s’y sent emporté par un courant de vie beaucoup plus puissant que dans la plupart des romans.Il y a deux personnages, une mère et une fille. Dans la première partie, une fille qui parle de sa mère; dans la deuxième, une mère – peut-être la fille devenue mère – qui parle de sa fille. Tout comme elle, dit le titre. Le récit ne parle donc que de la relation filiale féminine. Quelques événements extérieurs se manifestent, de temps à autre, mais l’essentiel tient plutôt dans le jeu à la fois subtil et intense des émotions. Parfois, un mot exceptionnellement fort – celui de « haine », en particulier – étonne le lecteur de cette prose unie, extrêmement discrète. Il est ainsi averti, comme s’il avait pu l’oublier, que ce face-à-face de la mère et de la fille est une aventure redoutable, qui met en jeu les sources mêmes de l’existence. Jamais, en lisant ces 48 textes, je n’ai senti qu’on s’égarait dans quelque bavardage. Jamais non plus, j’ose le dire, je n’ai regretté au cours de ma lecture l’absence d’une représentation théâtrale. En se réduisant ainsi à l’écrit, sans la présence de toutes ces femmes qui remplissaient la scène (j’ai lu les journaux!) et donnaient une portée collective à l’oeuvre, celle-ci change sans doute de sens. Mais je me permets d’imaginer que la vérité du texte seul n’est peut-être pas moins forte. C’est très vrai, et très beau.Vers le sud, par Dany Laferrière, Boréal, 251p., 22,50$.Tout comme elle, par Louise Dupré, suivi d’une conversation avec Brigitte Haentjens, coll. « Mains libres », Québec Amérique, 110 p., 16,95$.VERS LE SUDJ’ai dix-sept ans (on me donne facilement beaucoup plus à cause de ma taille et de mon caractère taciturne) et je vis à Port-au-Prince, sur la rue Capois, près de la place du Champ-de-Mars. J’habite avec ma mère et ma jeune soeur. Mon père est mort, il y a quelques années. Ma mère est encore très belle. De grands yeux liquides, des pommettes saillantes et un sourire triste. Une sorte de beauté tragique, très prisée chez les hommes. Mais comme on dit, c’est la femme d’un seul homme. Mon père n’était pas beau (nous avons une grande photographie de lui au salon), mais il était grand et très élégant. Il s’habillait toujours de blanc et changeait de chemise au moins trois fois par jour. On dit que les femmes étaient folles de lui, ce qui désespérait ma mère. Dany Laferrière