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Un Ducharme, ça se mérite

Ducharme, c’est Ducharme. On ne lit pas son dernier roman seulement pour lire une bonne histoire – même s’il sait en créer de passionnantes -, mais pour avoir des nouvelles de ce singulier personnage qui, depuis L’Avalée des avalés jusqu’à Va savoir, nous ahurit de ses questions insolubles. Ou encore pour voir quel supplice nouveau le romancier va infliger à la littérature, à la langue.La trame romanesque de Va savoir est une des plus riches, des plus complexes qu’ait inventées Réjean Ducharme. Elle n’est pas sans rappeler, mais avec beaucoup d’équivoques en plus, le très beau roman d’amour désespéré qu’était Le nez qui voque. Rémi Vavasseur est un Mille Milles qui a vieilli, mal ou bien c’est selon, et dont la Chateaugué, ici appelée Mamie, est en voyage dans le vaste monde, en compagnie d’une étrange et dangereuse créature appelée Raïa. C’est Rémi qui a convaincu Mamie de partir, pour qu’elle se guérisse du mal de vivre qui la possède depuis une « double fausse couche ». Pendant ce temps, lui, dans un coin du Nord qui s’appelle La Petite Pologne, il rafistole une invraisemblable bicoque dans laquelle il espère – mais de moins en moins fortement – accueillir l’aimée quand elle reviendra, guérie. Elle donne parfois de ses nouvelles, qui ne sont pas très encourageantes. Lui ne cesse pas de lui parler.Mais ce dialogue amoureux in absentia, désespérément amoureux, est parasité par plusieurs autres personnages, par des activités, des événements divers. C’est, d’abord, la restauration de la bicoque, qui nous est contée de long en large, dramatiquement, avec assez de détails pour que le lecteur puisse éventuellement l’utiliser comme guide. C’est surtout une galerie de beaux personnages, comme Ducharme n’en avait jamais réuni dans un seul roman. Passons un peu vite sur les hommes, le voisin Hubert qui meurt du cancer en lisant Balzac, Vonvon le redoutable joueur de billard. Ce sont les femmes surtout qui occupent l’espace romanesque et les pensées de Rémi: en plus de Mamie et de Raïa, Mary la belle et saine Irlandaise; Jina, qui habite en face, go-go girl dont le chum est en prison; Mûna, la bonne fille complaisante… Et il faut assurément faire une place à part à la fillette de Mary, Fanie, à qui Rémi voue une souveraine passion, un peu inquiétante parfois pour cause d’intensité, mais qui amène dans le roman de purs moments de grâce. Il y a de tout dans Va savoir: la désespérance la plus radicale, un marasme amoureux, sexuel, assez effrayant; et, à l’autre extrémité, d’étonnants, de flamboyants bonheurs.Quant à l’écriture, à la langue, Réjean Ducharme pousse plus avant l’offensive qu’il mène contre elles depuis La Fille de Christophe Colomb et Les Enfantômes. Exemple: «Passé 30 ans, les nouveaux visages ont de plus en plus de quoi qui nous a déjà été et dont on ne reconnaît plus que l’effet. » Et il y a pis ailleurs…Marasme dans la langue, donc, comme dans l’amour. La lecture de Va savoir n’est pas toujours facile, d’autant qu’à ces embarras syntaxiques l’auteur ajoute diverses manoeuvres d’égarement, dans le récit, qui plongent souvent son lecteur dans la perplexité. Mais quoi, un roman de Réjean Ducharme, ça se mérite.La difficulté est plus grande encore dans le recueil de nouvelles de Pierre Ouellet, L’Attrait. Ouellet, qui est un des plus brillants universitaires de sa génération (il enseigne à l’UQAM), a déjà publié quelques essais remarqués, où la profondeur de la pensée fait bon ménage avec l’élégance de la langue. Il est aussi poète, auteur de quelques recueils très denses. Et s’il vient aujourd’hui au récit, ce ne sera pas, on l’imagine, pour s’encanailler dans le réalisme ordinaire.Les situations concrètes, dans les six nouvelles de L’Attrait, sont pourtant, au premier regard, assez simples. Il sera question d’un peintre qui recommence à peindre après avoir rencontré, dans un accident, une prostituée qui devient son seul modèle; des rapports étranges qui se nouent, dans un parc, entre un homme et, d’autre part, une femme et son enfant; d’une photographe qui a, avec la lumière, des rapports véritablement passionnels; d’un homme seul, dans un camp du Nord, qui interroge la nature… Mais, dans ces situations, Pierre Ouellet inscrit une réflexion sur le temps, l’origine et la fin, l’éternité, la dislocation des croyances, qui fait toute la richesse de ses récits.Difficile, disais-je. L’écriture de Pierre Ouellet, remarquablement inventive, précise, devient parfois étouffante à force d’exaspérer la passion de voir qui est à l’origine de tout ce qu’elle raconte. On y trouve souvent, aussi, des phrases très belles, comme celle-ci, inspirée par le travail photographique: « Il n’y a qu’un seul bassin où tremper les images qu’on veut faire du regard humain, c’est le bassin des larmes… »Va savoirTu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut investir ailleurs. On le savais mais ça ne mordait pas. On avait le compteur trop enflé, les roues dentées ne s’engrenaient pas. On planait: c’est un état où on a beau n’avoir pas d’ailes on ne sent pas son poids d’enclume. On tenait à un fil. On ne tiendra plus à rien, c’est promis. Blottis dans le trou qu’on a creusé en s’écrasant, on a compris. On est plus doués pour s’ancrer.Va savoir, par Réjean Ducharme, Gallimard, 267 pages, 26,95 $. L’Attrait, par Pierre Ouellet, L’Instant même, 119 pages, 14,95 $.

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Réjean Ducharme par sa mère

Printemps 1967, Gallimard publie le deuxième roman de Réjean Ducharme, Le nez qui voque. «Hier, dit le narrateur, j’ai quitté mes parents et l’île qu’ils habitent au milieu du fleuve Saint-Laurent… J’ai marché jusqu’à Berthier…» En lisant ça, je me dis: ça ne peut être ailleurs qu’à l’île Saint-Ignace, juste en face de Sorel!Mon copain Martial Denis et moi avons 15 ans, faisons vivre les deux libraires de Sorel et vouons un culte à Ducharme. S’il était dans les parages? Martial me propose d’aller voir.Ducharme est insaisissable, mais nous connaissons maintenant la cachette où il a écrit ses premiers romans. Faute de pouvoir saluer l’homme invisible, pourquoi ne pas aller interroger sa mère, son frère, ses soeurs… et publier l’entrevue dans le journal étudiant?Traversier, auto-stop… Nous nous arrêtons devant une petite maison au toit en double pente, plantée devant un étang, au milieu d’une plaine verte et mouillée. La maison de L’Ava… Le modeste rez-de-chaussée n’a de place que pour une cuisinesalle à manger et un minuscule salon lambrissé. Un escalier mène aux chambres. Pas de Réjean en vue, bien entendu. Le père, Omer, chauffeur de taxi de son état, est sans doute au travail. Mme Ducharme est assise à la table, en train de lire Le nez qui voque avec, à côté d’elle, un Petit Robert: elle bute régulièrement sur des mots rares, explique-t-elle sans façon. Nos questions naïves ne semblent pas la déranger: pendant une heure, cette femme simple et douce trace le portrait affectueux d’un enfant prodige fragile et facétieux, d’un sportif et d’un perfectionniste.Réjean a un frère, Denis, et deux soeurs, Carmen et Diane. Celle-ci, à un moment donné, prend part à l’entrevue. Elle a une vingtaine d’années et enseigne. Belle, ronde, vive et volubile, elle nous montre fièrement la collection de disques de son frère le plus célèbre: Brel et Félix y côtoient Beethoven et Schönberg.Mme Ducharme ouvre l’album de famille et nous montre une photo de Réjean, de profil, prise au cours d’une fête familiale -mais comme elle est un peu floue et marquée d’un pli, le photographe, qui vient d’arriver, trouve inutile de la reproduire. Tant pis: depuis 25 ans, on se contente des deux mêmes photos…Les deux femmes que nous avons rencontrées sont aujourd’hui disparues. La mère de Réjean Ducharme est décédée peu après la remise du prix Gilles-Corbeil à son fils, en 1990. Son père était mort vers 1970. Quant au fantôme des lettres québécoises, il a aujourd’hui 53 ans et n’a jamais accordé d’entrevue. Mais ce que nous a dit sa mère ce jour-là, et qui ne fut publié qu’une seule fois à Sorel, à 2500 exemplaires, dans le journal étudiant In formo, édition du 14 juin 1967, reste inchangé. Selon ses proches, l’homme est resté le même.- Madame Ducharme, l’attitude de Réjean envers sa famille a-t-elle changé à l’occasion de ses récents succès littéraires?- Non, il est aussi modeste qu’avant. Ce n’est pas un garçon qui se vante ou se fait remarquer. Même, il n’aime pas le succès qu’il a obtenu: il a déjà dit que, s’il avait su tout le bruit que ça provoquerait, il n’aurait jamais fait publier ses oeuvres.- Vient-il souvent à la maison?- Non, pas tellement. Il écrit des lettres plutôt. Il vient le moins souvent possible, et toujours à l’improviste, sans se faire annoncer (très tard le soir ou très tôt le matin). Il ne veut pas se faire découvrir.- Pourquoi cette tendance à vouloir passer inaperçu, à se replier sur lui-même?- Parce qu’il n’aime pas la société. Il veut vivre absolument seul. Il dit qu’il se sent de trop quand il est avec d’autres. Il se croit dans l’incapacité de dialoguer avec un autre, en particulier avec un journaliste. C’est pour cela qu’il n’accorde jamais d’entrevues – il veut rester indépendant, libre. S’il en accordait une à un journaliste, il devrait en accorder à tout le monde. Et c’est cela qu’il veut éviter à tout prix.- Lit-il toutes les critiques qui le concernent?- Oui, mais il est très sensible aux critiques.- Comment se comporte-t-il avec les journalistes?- Il essaie le plus possible de les fuir. Il est souvent moqueur avec eux. Pour les dérouter, il affirme quelquefois le contraire de ce qu’il pense. Par exemple, il avait écrit à Jean Montalbetti, de Paris, qu’il écrivait pour ne pas se suicider. C’était une boutade. Après la parution de l’article, il m’a raconté qu’il était très amusé du fait qu’ils avaient mis ça en gros titre…- À l’école, s’entendait-il avec ses compagnons?- Il était plutôt leur souffre-douleur. Ils étaient toujours sur son dos. Lui, il n’osait jamais se défendre. Il venait me voir et il me racontait ça. Aujourd’hui, il est contre l’injustice sous toutes ses formes, parce que l’injustice entrave la liberté.- Pourquoi n’était-il pas capable de s’adapter?- Il a toujours été plus mûr que les enfants de son âge. Il était en avance sur les autres. C’est pourquoi il exigeait beaucoup, peut-être trop, des autres.- Et dans son adolescence, quelles étaient ses occupations?- Il était toujours renfermé avec ses livres et son dictionnaire. Il semblait n’avoir qu’un but, écrire… Toujours la nuit, à la machine; des poèmes, des contes. Ensuite, il déchirait tout ça, par paquets. Il prenait des notes partout, n’importe quand. Il est très observateur.- Pratiquait-il certains sports?- Oui, le hockey. Il a toujours aimé le hockey; il allait patiner sur le fleuve ou sur l’étang en hiver; il ne manque jamais une partie à la télévision. Il va les regarder dans les tavernes, où c’est gratuit! Il aime aussi la natation. Il a déjà traversé le fleuve à la nage. Il faisait aussi le tour de l’île à bicyclette.- On dit qu’il a été très malade durant sa jeunesse?- Oui. Après ses études, il est allé au Collège militaire de Saint-Jean, dans l’aviation. De là, ils l’ont envoyé dans le Grand Nord canadien, où une pleurésie l’a terrassé. Il voulait devenir ingénieur forestier. C’était son rêve. Ça l’a découragé. Il a dit plus tard qu’il n’aurait pas aimé ça, de toute façon, à cause du grand nombre de personnes qu’il aurait côtoyées chaque jour.- Et ses études?- Avant ça, il avait terminé son secondaire chez les clercs de Saint-Viateur, à Berthier. Il est allé à l’École polytechnique. Ses professeurs lui ont dit que, parce qu’il n’était pas suffisamment préparé, il raterait ses examens et partirait au premier semestre. Il a passé ses examens, mais il a abandonné en décembre. Ensuite, il a travaillé dans une compagnie de transport, à Montréal, puis chez Grolier, comme commis…- A-t-il beaucoup voyagé?- Il est allé en Alaska, aux États-Unis, jusqu’au Mexique.- Est-ce qu’il aimerait vivre en Europe?- Non. On lui a offert d’y aller. Il a refusé. Il a dit qu’il ne se sentirait pas bien là-bas.- On n’a jamais entendu parler de son père: toujours de sa mère, ses soeurs, son frère. S’entendait-il bien avec lui?- Oui, très bien. Mais ils n’ont pas eu de fréquents contacts: son père est chauffeur de taxi. Quand il le voyait, son auto était toujours pleine de clients. Ça ne lui tentait pas d’aller avec lui.- Un de ses amis a dit qu’il lisait énormément, qu’il avait lu toute la collection Livre de poche, mais lui-même a dit qu’il n’avait pas beaucoup lu…?- Justement, à nous, ça paraît beaucoup mais, lui, il voit surtout ce qu’il n’a pas lu, ce qu’il lui reste à lire. Et ça, ça lui paraît très grand à côté de ce qu’il a lu.- Parlez-nous de ses goûts littéraires.- Il aime beaucoup Rimbaud. Surtout Une saison en enfer. Quand il est ici, il fait jouer ce disque. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien on l’a entendu, ce disque-là. Il aime aussi Prévert, Simone de Beauvoir, parmi ses contemporains. Ah oui! j’allais oublier Émile Nelligan.- Vous avez dit tout à l’heure qu’il avait envoyé trois manuscrits à la fois à Gallimard?- Oui. L’an dernier, il a expédié ses trois premiers romans à la fois. Il a écrit Le nez qui voque à 17 ans. Il était en 11e année. Il a écrit, déchiré et recommencé L’Avalée des avalés trois fois. C’est un ami qui l’a presque forcé à proposer ses trois manuscrits à Gallimard, car il n’y croyait pas beaucoup après le refus de M. Pierre Tisseyre du Cercle du livre de France. Il disait que de cet envoi dépendrait son avenir d’écrivain. S’il était refusé, ça voudrait dire qu’il était un raté. Gallimard lui a fait confiance et l’a édité.- Reconnaissez-vous votre fils dans son oeuvre?- C’est bien lui. Par exemple, quand il dit qu’aimer c’est souffrir; ça a du bon sens, au fond: si vous êtes attaché à une personne, vous souffrez quand elle souffre. Si elle vous quitte, vous souffrez. Réjean est contre l’amour.- Cela fait longtemps qu’il reste caché. Croyez-vous qu’il se décidera, un jour, à sortir de sa tanière?- Je ne sais pas. Il a dit qu’il ne se montrerait pas tant qu’il n’aurait pas une oeuvre valable, à son sens, à publier… Tout ce qu’il fait, pour lui, c’est imparfait. Il veut toujours s’améliorer, c’est une vraie obsession chez lui.Propos recueillis par Martial Denis et Michel Saint-Germain.«Je ne veux pas être pris pour un écrivain»Réjean Ducharme n’a jamais donné d’entrevue. Ou plutôt si. Une seule, à son ami Gérald Godin, le poète devenu plus tard député. C’était en 1966, dans le Maclean. En voici de larges extraits.- Comment en êtes-vous venu à écrire?- J’aime taper à la machine. Le mouvement physique de taper à la machine. J’ai commencé plusieurs romans, mais après la douzième page, j’en avais assez, je jetais ça au panier. Un jour je me suis dit: celui-là, peu importe comment je vais le finir, il faut que je le fasse. Je l’ai appelé L’Océantume.- Avez-vous montré votre roman à quelqu’un, ici?- Oui, je l’ai envoyé au Cercle du livre de France. M. [Pierre] Tisseyre me l’a renvoyé en me disant: c’est illisible. Parce que je ne fais pas de double interligne. Et il ajoutait: toutefois, si vous en écrivez d’autres, envoyez-les-nous. Je lis un peu, mais je ne remarque jamais les noms des éditeurs; c’est un ami qui m’a dit: envoie-le aux éditions Gallimard, Paris, France. Sur l’enveloppe, j’ai collé un timbre de 10 cents et, au lieu de la jeter au panier, je l’ai jetée dans la boîte à malle, avec deux autres romans que j’avais faits entretemps…- Voulez-vous passer à la télévision? Vous ne travaillez pas, ça vous paierait.- Non. Mon roman, c’est public, mais pas moi. À part ça, ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris, et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue, je ne veux pas qu’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu.- Et vous ne voulez pas passer à la télévision! C’est une grosse nouvelle, vous savez, un écrivain qui refuse de passer à la télévision.- Je suis bien content que vous vous occupiez de moi, je suis flatté, ça va me donner confiance, mais je refuse. Je ne veux pas être pris pour un écrivain.- Vous n’avez pas besoin d’argent?- Quand je ne travaille pas, j’ai l’assurance-chômage et, quand je travaille, j’ai de l’argent.- Qu’est-ce que vous avez fait comme travail?- Depuis 10 ans, je travaille dans des bureaux, je sais faire n’importe quoi.- Avez-vous des écrivains préférés?- Je n’ai pas de culture, j’ai seulement une 12e année, je bute sur des difficultés, j’ai de la misère à exprimer ce que je veux dire. Pour contourner la difficulté, j’invente. Et quand ça devient trop réaliste, je lis Anatole France ou André Gide. J’aime beaucoup André Gide parce qu’il utilise le langage du peuple. Par exemple (moi aussi je fais souvent ça dans mes romans), il écrit: «J’ai été voir…» Jean Blanzat, de chez Gallimard, m’a envoyé une lettre de 12 pages où il énumère mes fautes; il me conseille d’écrire «je suis allé voir», au lieu de «j’ai été voir». Le connaissez-vous, Jean Blanzat?- De nom, seulement.- Moi, je ne suis pas au courant de ce qui se passe, je lis très peu les journaux. Connaissez-vous ça, Les propos du matin dans Montréal-Matin? Savez-vous qui signe Luc?- Je peux le savoir précisément. – Non, c’est pas pour ça, c’est pour vous dire que, Luc, je trouve qu’il écrit bien. Riez pas, mais je suis jaloux de lui. Je voudrais écrire comme ça.

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Vingt histoires d’enfants-Trudel

Il y a, dans le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel, Les Prophètes, un texte d’une vingtaine de pages qui justifie à lui seul l’achat du livre. Il s’intitule Mourir de la hanche et raconte, par la bouche même du malade, l’histoire d’un enfant qui, dans un hôpital, atteint d’un cancer incurable, attend la mort avec la patience d’un enfant-Trudel.Qu’est-ce qu’un enfant-Trudel? Souvenez-vous du Souffle de l’harmattan et de Terre du roi Christian, qui comptent parmi les meilleurs romans parus en terre québécoise depuis une dizaine d’années. L’enfant-Trudel est proche parent de l’enfant-Ducharme, mais il s’en distingue par l’absence presque complète d’agressivité. Il philosophe lui aussi, il est beaucoup plus mûr intellectuellement qu’on ne l’est d’habitude à son âge, mais il ne force pas les mots, il les traite avec délicatesse, comme du bout des doigts, avec une justesse et une grâce extraordinaires. Cette justesse, cette grâce, et j’ajoute la profondeur, font de Mourir de la hanche un récit extrêmement émouvant, qui jette une lumière neuve sur l’art de mourir et de vivre.Cette nouvelle est donc bien de celui qui a écrit Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian; mais les autres, les 19 autres nouvelles du recueil? On y retrouve les thèmes principaux de l’oeuvre, notamment celui de la mort des enfants, d’une sorte de vocation de l’enfance à la mort, mais ils semblent avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Ce deuxième Sylvain Trudel a la plume beaucoup plus lourde que le premier. Il pratique une rhétorique très consciente d’elle-même, qui frise parfois le ridicule. Il écrit des phrases comme celle-ci: «J’ai failli m’abandonner au désespoir, mais mon petit coeur, telle une bouée insubmersible qui retient les baleines harponnées, m’a permis de garder la tête hors de la mer.» Et il moralise, souvent, avec non moins de lourdeur.Quelque chose pourtant, dans ces récits rédigés comme dans un état second, m’empêche de conclure négativement: un sentiment du tragique de l’existence, mêlé parfois à une hantise religieuse très ambiguë, qui réussit à se faire jour même dans les récits les plus tarabiscotés. Pourquoi, ces bizarreries d’imagination, d’écriture? Je ne sais trop. J’imagine un jeune écrivain un peu effrayé par ses propres dons, et se donnant des difficultés particulières, comme un défi…Bizarres également, inutiles voire nuisibles, les dialogues avec la mort qui relient les petites nouvelles d’Hélène Rioux, dans Pense à mon rendez-vous. La mort est un personnage prétentieux, à qui il est préférable de ne pas donner la parole. «Je suis omnipotence», dit-elle solennellement, et cela suffit à la juger. Au diable, la dame en noir!…Hélène Rioux n’avait pas besoin de cette comparse pour assurer l’unité de son livre. Dix nouvelles: 10 femmes, la première adolescente, la dernière très âgée, ont rendez-vous avec la mort. Pas nécessairement celle qui est déjà là, physiquement, mais celle qui se profile à l’horizon de toute existence et se manifeste par le seul sentiment de la fin.Les meilleures nouvelles d’Hélène Rioux sont les plus discrètes, celles qui font sentir le tragique à partir des signes communs de l’existence. Par petites touches, elle brosse un décor, pose un personnage, noue quelques circonstances, et la mort est là, attendant sa proie. Il arrive à l’auteur de s’égarer parfois, par exemple quand elle s’aventure dans les dédales de la vie mondaine, qui lui inspirent quelques clichés malheureux. Mais la plupart de ses récits sont convaincants, fort bien écrits, et – paradoxalement, mais c’est le paradoxe même de toute écriture sur la mort – très vivants.Les Prophètes, par Sylvain Trudel, Quinze, 233 pages, 18,95$.Pense à mon rendez-vous, par Hélène Rioux, Québec/Amérique, 139 pages, 17,95$.LES PROPHÈTESMon père est un homme loyal: il a toujours fait ce que les autres voulaient qu’il fasse, mais le plus désespérant, c’est qu’il le fait mieux que quiconque, sinon il ne serait pas assis sur la même chaise depuis 20 ans. Je ne sais pas, on dirait qu’il attend un miracle, la venue sur terre d’un archange de liberté, mais il ne s’aide pas; il est souvent découragé. J’essaie d’imaginer la vie sans mon père et j’y arrive parfaitement bien. Je ferme les yeux, je me dis qu’il n’est plus là, puis j’ouvre les yeux et il n’est plus là. Je ne comprends pas pourquoi c’est si facile… Mon pauvre père si gentil, si fatigué, si démuni, au fond. Il mérite mieux. J’aurais envie de lui dire: «Papa, ne cherche plus, n’attends plus; c’est moi, ton petit miracle, ton petit ange de liberté…» J’espère que ma petite mort l’ébranlera et le fera basculer du côté où les gens vivent un peu. C’est le moins que l’on puisse espérer d’une mort d’enfant. Sylvain Trudel

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L’ange cornu ne convainc pas

C’est le moins réussi des trois. Autant l’amour du cinéma et du théâtre semblait spontané, authentique, autant la passion de la lecture – sans doute réelle dans la vie, mais nous sommes ici dans le texte – paraît artificiellement gonflée. Le narrateur se bat les flancs pour nous convaincre qu’il n’a rien vu de la Gaspésie, parce qu’au cours du voyage il n’a fait que lire ce «livre de toute beauté» qu’est Bonheur d’occasion. Mais il ne nous dit rien de ce que fut pour lui cette expérience de lecture.Le charme des deux livres précédents tenait pour beaucoup à la description du milieu familial. Seule la mère reste vraiment présente dans Un ange cornu…, et ses discours constituent le meilleur du récit. On lira avec intérêt, également, les péripéties tragicomiques de la publication du premier livre de fiction de Michel Tremblay, Contes pour buveurs attardés. L’écriture est alerte, comme d’habitude, mais peu inspirée malgré les «maudite marde» qui en constituent le leitmotiv quasi wagnérien. (Actes Sud et Leméac, 246 pages, 23,95$)

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Dany ou la chronique de la dérive douce

Je vous préviens, je ne parlerai pas de politique. Je suis un écrivain, pas un politicien. » Dany Laferrière avait le ton ferme au téléphone. La veille, je l’avais vu gesticulant, riant haut et fort en compagnie de Gaston Miron et de Jacques Lanctôt au Monument-National. Pauline Julien recevait ce soir-là la décoration des chevaliers des Arts et des Lettres de France. Laferrière, le manuscrit tout chaud de Chronique de la dérive douce en poche, débarquait fraîchement de Miami – où il vit depuis trois ans avec sa femme et ses trois filles, loin de l’hiver, loin de l’indécision politique des Québécois. »Chronique de la dérive douce raconte mon arrivée à Montréal, en 1976, l’année des Olympiques…- L’année de l’arrivée au pouvoir du PQ…- Oui, mais il y a dans mon livre deux allusions à peine à René Lévesque et à l’indépendance. »Je n’ai pas insisté. J’ai lu et relu frénétiquement le manuscrit de Chronique de la dérive douce (le livre sortira en librairie à la mi-septembre). Très peu de réflexions politiques sur le Québec en effet dans le sixième livre de Dany Laferrière, mais beaucoup de scènes de la vie quotidienne du genre: je suis nègre, je suis seul et sans le sou dans une ville de Blancs, une ville que je ne connais pas, je touche le fond du baril, mais je suis libre et je baise, je baise la femme blanche enfin et, oui, je vais devenir écrivain. Très peu de réflexions politiques tout court, en fait, dans ce livre, et surtout pas d’analyse détaillée sur les déchirements perpétuels qui accablent Haïti. À peine une mention ou deux sur le fait que le journaliste, à 23 ans, a dû quitter son pays sous dictature par crainte de périr assassiné.Pendant deux heures, devant un thé qui refroidit, Dany Laferrière parlera de tout sauf de politique. En principe.Que n’a-t-il pas déjà dit sur luimême? « J’allais dire: j’ai tout dit. Mais ce serait une boutade. Je n’ai presque rien dit. J’ai beaucoup parlé de moi, mais de manière assez extérieure. Je suis quelqu’un de très pudique. »Dany Laferrière, pudique? Lui qui fait l’apologie de la polygamie à la télé? Qu’on a vu s’emporter et couper la parole à tout le monde du temps de La Bande des six? Qui joue volontiers le nègre de service? Qu’on arrête encore dans la rue, près de 10 ans après la parution de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, pour lui dire qu’on a aimé ou détesté son livre, LE livre qui lui a donné ici et ailleurs la célébrité tant recherchée? »C’est vrai que je suis pudique! La provocation? Tout écrivain est provocateur. Je n’aime pas forcément les gens qui se mettent nus pour provoquer, j’aime les gens qui le font parce que c’est un pied de nez. Parce qu’un écrivain, c’est aussi cela. »Je revois cette photo de Dany Laferrière complètement nu dans un magazine l’automne dernier. Un pied de nez, vraiment? »Cette photo, ce n’était rien. Un article, une photo dans un magazine, ça dure 15 jours, pas plus. C’était une plaisanterie.- Et Chronique de la dérive douce ?- Autant L’Odeur du café, sur mon enfance à Petit-Goâve, est mon premier livre d’Haïti, autant Chronique de la dérive douce sera mon premier livre du Québec, c’est-à-dire de l’étranger, du voyage. C’est un livre extrêmement important, parce que c’est une aventure qui n’arrive jamais deux fois dans la vie: être à 23 ans dans un pays qu’on ne connaît pas, avec une autre langue – même si je parle français, il reste que le créole est ma langue profonde, ma langue maternelle… Vivre dans une langue qui n’est pas la vôtre, avec des accents, une culture, une température, une gastronomie, des manières qui ne sont pas les vôtres, tout ça était tellement nouveau. Et c’était à moi de m’adapter. Au lieu de prendre tout ça négativement, j’ai toujours su, même au coeur de la plus noire détresse, que c’était extraordinaire, peut-être une des grandes aventures de ma vie d’être dans cette ville, Montréal, au milieu de tous ces gens, d’être enfin sorti de ma famille, de ma classe sociale, de ma rue, de mes problèmes. J’ai toujours su qu’il fallait que je vive ça complètement et que j’en rende compte. »Quand j’ai lu Chronique d’une dérive douce, j’ai eu l’impression de lire un journal, tenu au jour le jour, à chaud. Dany Laferrière l’a pourtant écrit il y a quelques mois, en Floride. Et contrairement au personnage de ses livres, il ne tient pas de journal. »Je n’écris rien de ce qui m’arrive, je n’ai pas de carnet de notes. Et je n’ai pas de textes dans les tiroirs. Je suis un écrivain avec un bureau sans tiroir. Dans mes livres, je me prends comme personnage et je mêle les situations vraies avec les situations fausses, sans aucun scrupule. Je n’essaie pas de dire la vérité, j’essaie de retrouver l’émotion première. On n’en a rien à foutre de la vérité. Quelle vérité? Ce qui est important, c’est si ça nous touche ou non… Écrire, c’est mentir vrai, comme disait Aragon. Pour moi, l’idée de raconter ce qui m’est arrivé n’a aucune espèce d’importance si je ne le mets pas en écriture. »J’ai quand même insisté pour qu’il me raconte comment il voyait véritablement les choses au Québec quand il a débarqué en 1976. « Je me suis exilé parce que, pendant huit ans, j’avais écrit contre le régime de Duvalier. Et j’arrivais dans une société qui avait fait la Révolution tranquille, une société établie, assoupie en fait à mes yeux. Je viens d’une société où les gens étaient emprisonnés à cause de ce qu’ils avaient écrit. Je viens d’une société où les poètes, certains poètes, se faisaient tuer pour un poème. En Haïti, le chef de police est un excellent critique littéraire… J’arrive ici, et je vois que les écrivains peuvent écrire tout ce qu’ils veulent, tout. Et ça ne bouge pas. Bien sûr, maintenant je vois que c’est beaucoup plus subtil, qu’il y a de l’autocensure, mais je ne pense pas que Jean Chrétien lise les livres et les recueils de poèmes pour savoir qui censurer… »À l’époque, mon ami venait d’être assassiné en pleine rue à Port-au-Prince, mon autre copain était en prison… Les écrivains se ruinaient chez nous pour publier leurs livres sous le manteau. Et je voyais ici des écrivains sans aucun soufre, sans aucun brûlot, alors qu’ils pouvaient tout dire. Je voyais une ville où l’on parlait d’impôts, d’argent, de syndicats… Le mot que j’entendais le plus souvent, c’était « table de négociations ». Je ne connaissais pas ce mot. Tout le monde était à une table de négociations! Je trouvais cette société extrêmement molle.- Vous entendiez beaucoup parler de tables de négociations et d’indépendance… ça ne vous disait rien, l’indépendance? » ai-je demandé.Il m’a regardée avec un air de défi. Je m’étais pourtant promis de ne pas aborder la question directement. J’ai feint de n’avoir rien dit. Puis, lentement, sur le ton de la confidence, il s’est mis à me raconter une histoire, question de me mettre en appétit. Une histoire de prise d’ambassade ratée à Port-au-Prince dans laquelle il a jadis été impliqué. Il a fait une pause, a inspiré profondément, puis a foncé, tête baissée. Le ton a monté. »L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend. C’est tout ce que je peux vous dire. »Et le voilà parti dans un discours-fleuve sur l’indépendance. L’indépendance d’Haïti, celle du Québec. »En Haïti, j’ai vu des esclaves sortir de leur condition d’esclaves, la plus basse condition du monde, pour entrer dans la plus haute condition de civilisation: devenir un pays, une république… Pas seulement devenir libres, mais constituer un État contre vents et marées, après avoir brûlé toutes les plantations, après avoir empoisonné toutes les sources, en se disant: « S’il n’y a plus rien à prendre, l’occupant partira et il restera toujours beaucoup plus de nous que d’eux. » »Maintenant je comprends, je compatis avec les Québécois, mais à 23 ans, je ne comprenais pas cette situation. Je ne comprenais pas qu’un des pays les plus riches du monde occidental dise: « Si on fait ceci, on n’aura pas cela… » Je ne comprenais pas qu’on dise: « Il y a des problèmes techniques, il y a l’équation économique… » Alors qu’Haïti, qui est le pays peut-être le plus pauvre de la planète, parlait de sa fierté, malgré tout, d’être indépendant! Quand je dis malgré tout, je dis malgré la kyrielle de dictateurs, malgré les 29 ans d’occupation américaine où les Haïtiens ont combattu pied à pied et malgré une situation économique terrible. Malgré tout cela, Haïti est un pays où la négritude s’est mise debout, comme disait Aimé Césaire. En fait, je ne comprenais pas que les Québécois n’aient pas déjà fait l’indépendance. »Étant donné son envolée, je me suis risquée à lui demander si, 18 ans plus tard, sa perception avait changé. »Très honnêtement, je ne pense rien du tout de l’indépendance du Québec maintenant. Ça ne m’intéresse pas, ça ne me concerne pas du tout, de la même façon que j’ai fait un black-out pendant très longtemps sur la situation en Haïti. Parce que j’ai vu que ces problèmes qui se règlent au niveau des grandes instances nous empoisonnent la vie et nous empêchent de vivre. S’ils veulent m’entraîner dans leurs grandes discussions, dans leur grand projet, leur but principal, c’est de m’enlever la vie réelle, la vie quotidienne. Et j’ai décidé, comme un homme qui a le cancer et qui ne veut pas savoir qu’il a le cancer, de ne plus m’occuper de politique politicienne, de situation politique, d’analyse politique.- Mais vous l’avez déjà fait quand vous étiez en Haïti, ai-je ajouté.- Je l’ai toujours fait, mais individuellement. J’ai été dans un journal politique, Le Petit Samedi soir, en tant que moi-même, c’est-à-dire que j’ai parlé de littérature, j’ai dénoncé certaines injustices, mais je n’ai jamais fait partie d’un groupe politique – alors que je viens d’un pays où tout le monde est affilié à un parti, où chaque couple de personnes forme un parti. Moi, je marche, mais je marche seul. J’ai toujours refusé les grands ensembles, parce que c’étaient toujours les mêmes discussions, interminables. Je viens d’un pays où n’importe qui croit qu’il peut le diriger. Vous parlez avec un Haïtien et cinq minutes plus tard, il vous raconte comment il aurait fait, lui. J’ai toujours refusé cela, parce que je rejette l’idée du rêve, du rêve qui tue. J’ai envie de demander: qu’est-ce que vous faites, vous, pas pour faire l’indépendance ou changer la dictature non, mais pour vous, pour vous relever debout? Parce que j’ai toujours cru qu’on n’aura de vrais changements que si tout le monde se relève debout. Les gens sont obnubilés par les grands ensembles, c’est-à-dire le gouvernement, l’opposition, les militaires, Aristide et autres, Parizeau, le fédéral… »Dany Laferrière a sorti ses gros mots. »Je m’en « câlisse » de ce que le million d’Haïtiens en exil pensent de la dictature. Ils peuvent discuter et imaginer des solutions, Aristide ne les entend pas, Bill Clinton ne les entend pas, les militaires ne les entendent pas… Je ne dis pas qu’il ne faut pas rêver, ni penser tout haut. Je dis qu’il ne faut pas laisser le sol une seconde parce que c’est là qu’on entre dans la coulée collective, qu’on peut changer les choses, à partir de ce qu’on ramasse comme énergie, comme expérience, comme vie. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on a pour demain, quand il va se passer quelque chose, ce qu’on a pour nos enfants. C’est ça le mouvement collectif. »Et le mouvement collectif au Québec, il le voit comment? »Je vois qu’il a cette même maladie, qu’il avait quand je suis arrivé, de converser dans les bars et que les Haïtiens, ceux qui rêvent encore, ont eux aussi. C’est la même chose: « L’indépendance, tu crois qu’on la fera? » »Dany Laferrière a ressorti ses gros mots. »Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’on la fera ou qu’on ne la fera pas, l’indépendance. Je m’en « câlisse » que vous croyiez qu’un tel est un traître parce qu’il n’est pas d’accord. Ça n’a aucune importance parce que les paroles, bonnes ou mauvaises, ne sont que du vent dans la balance. »À bout de souffle, mais pas à bout d’arguments, Dany Laferrière a clos le débat en reprenant sa phrase-choc. »L’indépendance, ça ne se discute pas, ça se prend! »Pour changer un peu, j’ai demandé en le regardant dans les yeux: »Pourquoi vous parlez tout le temps de sexe dans vos livres? »Du tac au tac il a répliqué: « Demandez ça à Miller. Demandez ça à D.H. Lawrence. Demandez ça à Freud. »Je n’ai pas lâché le morceau: « C’est à vous que je le demande.- Je parle de sexe dans mes livres parce que c’est un sujet fondamental, parce que ça coûte un tiers de la journée, parce qu’il se passe la nuit huit heures de temps, et chaque jour il se trouve qu’il y a des gens qui font ça ou qui rêvent à ça dans leur bureau. Parce que ça a à voir avec le plaisir d’être vivant. Parce que c’est politique aussi, le sexe. » Dany Laferrière a passé une demi-heure à m’expliquer que les Noirs qui font l’amour avec les Blanches dans ses livres font un geste politique et qu’il n’y a pas de livre plus politique que Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il m’a parlé aussi du rapport qu’il fait ou ne fait pas entre le sexe et l’amour. Mais là-dessus, j’ai promis de ne pas tout révéler.

Culture

Du côté de chez Proulx

Elle est sceptique comme d’autres sont paranoïaques : tout naturellement. Et un peu, dit-elle, grâce à Montaigne, qu’elle lit et relit plutôt que de fréquenter les auteurs du moment. Ce n’est donc pas à Monique Proulx, auteur-scénariste du Sexe des étoiles et romancière couverte d’éloges et de prix pour son dernier roman, Homme invisible à la fenêtre (Boréal), qu’on va faire croire que le succès change le monde ni que l’argent fait le bonheur.Quand on parle avec elle, on a l’impression de dialoguer avec quelqu’un de terriblement intelligent mais qui, par gentillesse, ferait des efforts pour que ça ne se remarque pas trop. Et son look l’aide, diaboliquement. Elle a le nez un peu long, une bouche large, elle semble presque trop mince, s’habille quasiment en « granola ». Mais ce nez est magnifiquement droit et surmonté d’yeux pâles évoquant ceux du lynx; ses vêtements sont d’une élégance très personnelle, et toute sa personne est surmontée d’une chevelure d’un blond lumineux, faussement ébouriffée, qui adoucit son allure et attire l’oeil. Bref, une carnassière perfidement déguisée en jolie femme.Yves Berger, romancier distingué, directeur littéraire chez Grasset et président du prix Québec-Paris, que Monique Proulx remportait récemment (après Anne Hébert, Réjean Ducharme, Michel Tremblay, entre autres) et qui lui a été remis le 25 mars à Paris, lui a fait à l’émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, ce commentaire-compliment : « Pour la première fois, le jury a voté à l’unanimité. Et votre roman vaut, à mon avis, 17 sur 20. » Interrogé plus avant sur la valeur d’une telle note, le romancier avouait humblement que son prochain livre à lui valait… 18 sur 20.« Ça veut dire que chez Grasset ils ne prennent que du 18 sur 20, minimum ! » commente Monique Proulx, hilare (en Europe son roman est coédité avec Seuil). La misogynie des Français ne l’étonne plus guère. Pas plus que leur méconnaissance de notre littérature – ou de notre âme, ce qui revient au même – ou encore leur absence de curiosité.« Il y a chez eux tant de jus que c’est normal qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’aller voir ailleurs. Ce qui fait qu’ils acceptent mal les autres littératures, surtout francophones, qui ne peuvent évidemment pas se comparer à la leur. Le classicisme français, ici, on n’en a rien à foutre. Ça ne nous ressemble pas, ce n’est pas de cette manière que notre identité va s’exprimer. Lorsque j’ai reçu mon prix, je leur ai d’ailleurs dit : « S’il vous plaît, je vous en prie, faites-nous l’honneur de considérer désormais la littérature québécoise comme une littérature étrangère ! » »Car, pense-t-elle, les Français nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu’ils croient reconnaître – la cabane au Canada, les gentils Indiens… « Un jour, il va bien falloir écrire un vrai roman avec de vrais Indiens de maintenant, et là, on risque de leur faire peur ! Je ne pense pas qu’ils se rendent vraiment compte de la situation exceptionnelle dans laquelle les créateurs du Québec se trouvent, et qui constitue à la fois une impasse et la confluence de notre double appartenance, latine et américaine. »Monique Proulx est née dans la région de Québec, dans une rue appelée Capricieuse, où elle a passé son enfance. Famille ordinaire : papa, maman, trois enfants. Puis déménagement en banlieue. « Je haïssais tous les préparatifs qui menaient à l’école – me lever, m’habiller, prendre l’autobus d’écoliers. Je haïssais tous les autres enfants que j’y rencontrais, et qui étaient tous des tarés ou des bums. Mais dès que j’arrivais à l’école, j’aimais ça parce que j’avais l’impression d’apprendre quelque chose. Encore aujourd’hui, je n’ai le sentiment de vivre vraiment que lorsque j’apprends. Comme le dit monsieur de Montaigne, mon maître : « Tout est apprentissage. » »Une famille ordinaire, soit. Mais heureuse ? « Au Québec, je n’ai connu que deux sortes de pères : les lavettes (comme le mien) et les autoritaires fascisants. Je ne sais pas lequel est le plus nocif, mais le mien ne l’a pas été trop. Il n’était pas gentil, mais il n’était pas vraiment méchant. C’était un faible, assez trouillard, qui était férocement anti-tout; j’ai l’impression qu’il était même anti-vie. Il a d’abord été journaliste, il a publié, dans l’indifférence générale, deux romans, puis il est devenu fonctionnaire pour le reste de sa vie. C’était d’ailleurs le fonctionnaire type, caricatural même : petit chapeau, petit imper, petite serviette. Tous les jours le même petit autobus et le même horaire. Toujours à râler contre quelqu’un ou quelque chose. Il n’avait aucune prise sur les objets – c’était le genre à casser ses lacets de souliers et à trépigner sur place. En fait, c’était un enfant, et nous, ses enfants, il nous faisait rire plus qu’il nous faisait peur. On savait qu’il n’aurait jamais porté la main sur nous. Ses colères étaient des colères d’impuissance, bien plus tournées contre lui que contre nous. On riait, et lui répétait : « C’est drôle ! C’est ben drôle ! » Pauvre papa…« Avec le recul, je pense qu’il n’était pas intelligent. Ma mère lui était bien supérieure. C’est plate qu’ils se soient rencontrés et se soient ramassés ensemble. Ça l’a rendue malheureuse, aigrie; il est mort depuis un moment mais elle lui en veut pour ça aussi – l’objet de sa hargne a disparu. C’est un drame de génération, je suppose… Elle, c’est une femme forte, débrouillarde, qui savait conduire la voiture, ce que mon père n’a jamais pu apprendre. À 50 ans, une fois sa famille élevée, elle a pris des cours de sténo et de dactylo pour aider financièrement. Et elle qui n’avait jamais travaillé à l’extérieur est devenue, en un an, secrétaire de direction. C’est Mère Courage ! »Elle écrit aussi fort joliment, affirme sa fille. Qui la pousse un peu à faire des efforts de ce côté-là. Ce à quoi Mère Courage répond : « Écoute, Monique, la vie est suffisamment fatigante comme ça, alors écrire, en plus… » Mais ça ne l’empêche pas d’insister pour « faire du petit bois » quand elle va passer quelques jours à la campagne, chez la romancière.L’écrivain de la famille, pourtant, c’était tout de même ce père peu aimé. Avant Roger Lemelin et son énorme succès, Gustave Proulx avait publié, dans les années 50, deux romans urbains, dont Chambre à louer, un titre d’ailleurs repris plus tard par Marcel Dubé pour la télé. Avait-il du talent, « pauvre papa » ?Elle baisse un instant ses yeux lumineux. « Son premier roman n’était pas inintéressant. Il y avait quelque chose dans sa vision de la famille, dans sa définition des personnages… Oui, peut-être qu’il avait du talent. Mais il a tout de suite abdiqué. La seule chose à laquelle il a été attentif quand j’ai commencé à écrire : mon succès. Le succès que j’ai eu avec mon premier recueil de nouvelles, il le comparait à celui qu’il n’avait pas eu. »Un ange passe… « Un jour, je vais écrire quelque chose sur lui qui s’appellera Le Pensionnaire. Ce sera une nouvelle, sûrement pas un roman : il n’y aurait pas assez de matière… »Le succès, qui a tant manqué au père, n’émeut pas la fille, affirme-t-elle. Elle lui reconnaît tout de même quelque vertu.« Le succès nous sauve de l’amertume, cette horreur qui oxyde la vie. J’en connais, des écrivains, qui sentent bien que leur heure est passée, et qu’ils ne pourront plus la rattraper. Parfois même, ça les tue. Mais le succès peut aussi nous faire glisser hors de notre parcours, nous rendre trop sûr de nous. Nos lacunes, il ne faut surtout pas les oublier. Au fond, le mieux, ce serait de pouvoir se dire : « J’ai connu le succès. » Et ne plus perdre son temps à l’attendre. Parce que dans un petit pays comme le nôtre, ce sera toujours la nouveauté qui primera; c’est tellement plaisant de tomber en amour avec un inconnu… »Dans un petit pays comme le nôtre, succès n’est pas non plus synonyme d’argent – pas dans le monde littéraire, en tout cas. Pour vivre bien, Monique Proulx travaille aussi, depuis longtemps, comme scénariste. Avec, là aussi, pas mal de succès. Ce qui lui a permis de faire une bien curieuse découverte.« Des fois, je me demande si la réalisation n’est pas un métier d’hommes. L’idée que, les hommes et les femmes, on est semblables, qu’on fonctionne de la même manière, je n’y crois plus. La réalisation, c’est un métier qui demande du leadership, mais c’est aussi beaucoup un métier de bricoleur, et le bricolage n’attire pas les femmes, en général. Mais il y a aussi des femmes qui réalisent des films formidables. Peut-être que je suis complètement dans les patates… »Donc, entre les romans, elle écrit des films pour les autres. Pour le plaisir ou pour le fric ? « Les deux, évidemment. Et je suis très chanceuse de pouvoir gagner ma vie en faisant des choses que j’aime. Je ne pourrais pas être journaliste, ni écrire pour la télé, ça exige qu’on soit beaucoup trop rapide. Or, moi, c’est dans la lenteur que je suis bonne – que je suis meilleure, en tout cas. »Et l’argent ? Elle hausse les épaules. « Peut-être que je n’en ai pas l’air, comme ça, mais je suis très rationnelle. Comme je ne veux faire que ce qui me plaît, je ne dilapide pas l’argent que j’ai gagné en faisant des choses que j’aimais. Le luxe, pour moi, c’est de ne pas avoir de patron, de pouvoir passer l’été à la campagne, et d’écrire à mon rythme. »Écrire, toujours. De mieux en mieux.« Chaque fois que j’embarque dans un nouveau roman, je recommence à me bagarrer avec la langue. Ici, la langue parlée est très différente de la langue écrite, ce qui nous force à faire un travail de transposition très difficile auquel les Français ne sont pas obligés de s’astreindre. En ce moment, on se parle, et on se comprend, mais je parle beaucoup moins bien que je n’écris. Je ne me fais pourtant pas violence : pour moi, écrire, c’est cette recherche-là. Je me sens un peu comme une violoniste à qui on ne pourrait pas demander de jouer mal exprès.« Un jour, dans un salon du livre, une dame m’a félicitée pour mon travail. Et m’a reproché, gentiment, de ne pas publier des livres plus épais. Je n’ai pas su lui expliquer que faire court, c’était sans doute la chose la plus difficile… »Comme le peintre paraplégique dans Homme invisible à la fenêtre qui dessine obstinément les membres en santé des gens qui s’imposent à son regard, Monique Proulx ne peut s’empêcher de se taire, d’écouter les autres, et de transformer en un personnage séduisant ou repoussant une personne ordinaire. C’est tout l’art de cette exceptionnelle romancière. « Encore une leçon de monsieur de Montaigne, qui a écrit qu’on n’apprend rien à vouloir parler, et que ce qu’il y a d’intéressant dans les relations humaines, c’est au contraire de faire parler les autres de ce qu’ils connaissent le mieux. En se révélant, les gens apportent des réponses à des questions que nous n’avons même pas formulées. Être romancière, c’est aussi être belette ! »La belette en elle a d’ailleurs joué, il y a quelques années, un joli tour à un fin renard. Pierre Foglia, qui préparait une série de chroniques sur des « gens ordinaires », avait invité ses lecteurs et lectrices à lui écrire pour lui offrir l’hospitalité. « J’avais envie de le rencontrer, je trouvais son idée intéressante, alors je lui ai envoyé un mot – il ne me connaissait pas du tout. Sur cette rencontre, il a écrit un gentil petit papier, qui était sympathique à mon endroit, mais moi j’ai écrit une très bonne nouvelle à partir de ce qu’il faisait, lui, de ce qu’il était.« Un roman, une nouvelle, un scénario, ça peut démarrer comme ça, à partir d’une rencontre, d’un détail. J’ai l’impression parfois de mettre en banque chaque conversation, de la mettre sur la glace pour l’exploiter plus tard. »Ses lecteurs savent combien les marginaux l’intéressent. La petite fille du Sexe des étoiles est une « bol » assez solitaire (« elle me ressemble ») et son père transsexuel ne ressemble pas à tous les pères. Le peintre d’Homme invisible à la fenêtre est lui aussi assez spécial. Même dans son premier recueil de nouvelles, Sans coeur et sans reproche, il y avait un itinérant.« Dans le scénario que je suis en train d’écrire pour l’ONF, un des personnages est un ex-psychiatrisé. En face de chez moi, il y a une sorte d’asile; c’est rempli de gens qui parlent seuls dans la rue. Leur allure fait parfois peur, mais ils me fascinent. Comme ils ne connaissent plus les règles du jeu, ils agissent avec une sorte de pureté qui me semble remarquable. Et qui me permet de comparer, de voir où se situe le véritable équilibre. »Le sien, elle semble l’avoir trouvé entre un amoureux avec qui elle vit depuis dix ans (« la solitude, c’est sans doute bien, mais quand on souffre d’insomnie, c’est bien aussi de pouvoir se coller contre quelqu’un »), son travail qui parfois la déprime (« mais ce sont de tout petits downs ») et la cuisine, qu’elle fait avec enthousiasme. Elle sort peu (« un film aux deux semaines me suffit »), ne répond au téléphone que si elle en a envie (« j’ai un répondeur très très fiable »), n’imagine pas sa vie autrement. N’est surtout pas bouleversée par le succès.Et elle me quitte sur une autre citation : « Le véritable créateur dialogue avec son oeuvre; l’imposteur dialogue avec le public. » Non, ce n’est pas de Montaigne. Mais ce pourrait très bien être de Monique Proulx…

Culture

Vive les Indiens !

« Si j’ai participé au film Je t’aime gros, gros, dit-elle, c’est simplement que je revendique le droit d’être bien dans sa peau, même si on est rond. » Cloîtrée à Québec, elle travaille de neuf à cinq, « comme les fonctionnaires », à son prochain polar et mijote un roman fantastique. Elle a vu 10 000 exemplaires de La Renarde (Denoël-Lacombe) s’envoler en 15 jours et attend maintenant le verdict des Français : « Ça devrait marcher puisqu’il y a des Indiens dans le roman », blague-t-elle. Partout on lui réclame la suite des aventures de Marie Laflamme. « Pour moi, c’est terminé. Plus jamais de trilogie historique. Six ans, c’est trop long. »

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Culture

Quinze histoires d’Élise Turcotte

J’ai beaucoup de considération pour Chrystine Brouillet. Elle écrit plus que convenablement, et de toute évidence elle sait fabriquer des récits, policiers ou historiques. Et puis, mon Dieu, elle travaille comme trois, amasse de la documentation à la pelle, ce qui n’est pas un mince mérite dans une littérature, la nôtre, généralement assez paresseuse. Son dernier roman, La Renarde, est une reconstruction si habile de la vie en Nouvelle-France que nous trouvons tout naturel d’y rencontrer monsieur Talon en personne – pas Achille, l’autre.Pourquoi, mais pourquoi donc éprouvé-je un tel ennui tout au long de ces 400 pages bourrées de tableaux, d’événements, d’aventures ?J’avais quitté l’héroïne de la trilogie historique de Chrystine Brouillet, Marie Laflamme, à la fin du premier tome, au moment où la demoiselle, fuyant des ennuis de toutes sortes, allait s’embarquer pour la Nouvelle-France. Je la retrouve, au troisième tome, parfaitement semblable à elle-même, c’est-à-dire belle à mourir (on n’arrête pas de me le dire), guérisseuse de première force, maman exemplaire et… tout à fait nulle. Elle a autant de vie personnelle, de caractère, de profondeur humaine qu’une feuille de papier.Tel est le piège du roman historique : laisser croire qu’il suffit d’amasser de la documentation, d’insérer dans la trame du passé quelques thèmes d’aujourd’hui, un grain de féminisme, quelques considérations aimables sur les Indiens, beaucoup de médecine alternative, pour faire une oeuvre vivante. Il y faut aussi des personnages un peu complexes; et de la pensée, des interrogations personnelles. Comment ne pas évoquer à ce propos le nom de Marguerite Yourcenar ? Tout le monde ne peut pas écrire les Mémoires d’Hadrien, mais c’est dans ce sens qu’il faut travailler, si l’on veut écrire quelque chose qui échappe à l’ennui du simple divertissement.L’histoire, la véritable histoire de l’humanité, ce n’est donc pas dans les machineries d’époque de Chrystine Brouillet que je la trouve mais, par exemple, dans la scène suivante : une jeune fille, cherchant une robe dans une boutique, se trouve tout à coup face à sa mère, qui l’a abandonnée depuis on ne sait combien d’années. C’est une femme très sûre d’elle-même, imposant ses goûts; et la jeune fille, la narratrice, est facilement désemparée devant elle. La rencontre se passe somme toute assez bien, sans drame apparent. Mais le récit donne à entendre qu’au fond, très loin des apparences, se joue l’éternelle tragédie de l’abandon.Cette histoire est la première des « 15 histoires de Marie » que raconte Élise Turcotte dans Caravane, et dès les premières lignes on reconnaît un ton, un style, une manière d’être dans l’écriture et dans le monde qui étaient, déjà, ceux du Bruit des choses vivantes.Ce premier roman, on s’en souvient, était axé sur les relations d’une jeune mère avec sa fille. Ici, dans un livre qui est une suite de nouvelles plutôt qu’un véritable roman, la narratrice est parfois mère également, mais les enfants n’occupent que l’arrière-plan, comme le murmure de la vie quotidienne. Pas de mari dans les parages. Des hommes apparaissent – mariés généralement, avec enfants – puis disparaissent, liaisons plus ou moins longues qui constituent la chronique de l’abandon. « Ce n’est pas ça, dit la narratrice. Ce n’est jamais ça. »Caravane n’est pas un livre triste mais un livre mélancolique, ce qui est tout à fait différent, et d’une mélancolie irisée par une écriture charmeuse, pleine d’invention, faisant naître l’émotion des pensées les plus ténues, des plus petits faits. On pardonne aisément à l’auteur quelques chutes, parfois, dans une grâce un peu affectée.CaravaneUn jour j’ai demandé à mon père ce que ça voulait dire, amoureux. Il m’a répondu : « deux personnes qui s’aiment ». Ce n’était pas suffisant pour une petite fille de sept ans, deux personnes qui s’aiment. Je voulais savoir de qui, de quoi on pouvait être amoureux et si on était forcé d’être amoureux. C’est alors qu’il m’a serrée dans ses bras et qu’il s’est mis à pleurer. Il pleurait sur sa vie passée avec elle, et il pleurait sur sa vie, sans elle. Élise Turcotte

Culture

Ils dansent dans la tempête

Une jeune adulte engloutie dans le plus profond désespoir est récupérée par une communauté de moniales qui lui redonne le goût et les raisons de vivre. C’est la trame d’Ils dansent dans la tempête, le nouveau roman jeunesse de Dominique Demers.Le sujet est épineux, l’auteur le sait bien. « Je partirais bien en Chine un mois ou deux, le temps que la poussière retombe ! » dit-elle.Elle a pourtant l’habitude des sujets difficiles. Dans Un hiver de tourmente (1991), Marie-Lune, l’héroïne de 15 ans, perdait sa mère. Dans la suite, Les grands sapins ne meurent pas, publié l’année suivante, Marie-Lune, enceinte, décide de poursuivre sa grossesse et de donner son bébé en adoption. Le sujet était si chaud et le choix de Marie-Lune de ne pas se faire avorter si controversé que La Courte Échelle, la maison d’édition qui avait publié tous les ouvrages précédents de Dominique Demers, a refusé le manuscrit. Finalement publié chez Québec/Amérique, Les grands sapins ne meurent pas a remporté un grand succès et fait couler beaucoup d’encre.Ils dansent dans la tempête est le dernier volet de la trilogie. Marie-Lune, maintenant âgée de 18 ans, apprend le suicide de son ancien amoureux. Ce dernier drame cause le ressac de son passé, lourd d’émotions : le roman relate la longue descente aux enfers de Marie-Lune et la rencontre qui lui permettra de faire le point, de trouver au fond d’elle-même les raisons, les valeurs sur lesquelles fonder sa propre vie.« Dominique, je t’en supplie, ne me fais pas ça ! » s’est écriée, en lisant le synopsis, une productrice intéressée à faire une télésérie avec Marie-Lune. Cette réaction servie à la Dominique Demers auteur venait confirmer éloquemment l’intuition de la Dominique Demers chercheuse.Car, parallèlement à sa double carrière de journaliste (notamment à L’actualité) et d’auteur pour enfants et adolescents, Dominique Demers étudie et enseigne la littérature jeunesse à l’université depuis plusieurs années. La semaine où je l’ai rencontrée, elle lançait Du Petit Poucet au Dernier des raisins, une introduction à la littérature jeunesse destinée aux étudiants de la Télé-Université, et soutenait sa thèse de doctorat en littérature à l’Université de Sherbrooke !Sa thèse retrace l’histoire de la notion d’enfance dans notre société à partir de textes d’écrivains, de sociologues, d’anthropologues. « Depuis qu’elle existe, la littérature jeunesse a toujours reflété l’image qu’on se faisait de l’enfance, explique l’auteur. Il y a eu l’époque de l’enfant un peu sauvage qu’il fallait dresser, puis celle de l’enfant angélique, blond et bouclé. On en est maintenant à ce que j’appelle l’enfant survivant : l’enfant adulte qui, entouré d’adultes enfants, doit avancer, tout seul, dans un monde qui ressemble à un champ de mines. »La lecture de milliers de textes pour enfants l’a amenée à une deuxième constatation : la religion, après avoir été la base de toute la littérature jeunesse pendant des siècles, en est complètement disparue depuis une trentaine d’années.« Les adolescents d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, se demandent d’où ils viennent, où ils vont, à quoi sert la vie, dit-elle encore. Mais les adultes qui, souvent, traînent un passé religieux lourd et trouble refusent d’aborder ces questions. » Et il y a le mythe de l’enfant survivant qui, par son existence même, interdit toute allusion à la religion : les personnages adolescents, tout occupés à surmonter les difficultés de la vie quotidienne, ne peuvent se payer le luxe des grands questionnements intérieurs. « Le résultat, c’est que la religion et la foi sont devenues le plus grand tabou de cette fin de siècle, en littérature jeunesse du moins », conclut la chercheuse.Ce tabou, ce n’est pas pour des raisons théoriques ou rationnelles qu’elle a décidé de l’enfreindre. « Je cherchais la suite de Marie-Lune. Je savais qu’elle vivrait des choses difficiles parce qu’elle ne pouvait pas avoir « digéré » les deux drames des premiers romans, la mort de sa mère, sa grossesse et son choix de donner son bébé en adoption. Je voulais qu’elle aille au fond de sa crise et qu’elle passe au travers. Qu’elle découvre sa force. Mais je ne savais pas d’où lui viendrait cette force. »Elle a entendu l’histoire d’une jeune femme, membre d’une communauté cloîtrée, qui s’était enfuie au moment de prononcer ses voeux perpétuels. Pas parce qu’elle craignait cette vie austère – elle la désirait plus que tout au monde – mais parce qu’elle ne se sentait pas à la hauteur. « Jamais de ma vie je n’avais entendu parler de la foi de cette façon-là, dit-elle. Je ne suis pas croyante mais j’ai trouvé ça fascinant. »Fascinant au point d’aller passer quelques jours dans ce cloître, dans l’État de New York. « Une expérience inoubliable ! Je n’en suis pas sortie plus croyante mais l’honnêteté, l’intégrité, l’intensité, la certitude de ces femmes qui croient en quelque chose et vont au bout de leurs convictions m’ont beaucoup secouée. Et cette expérience m’a fait comprendre que c’est ce dont Marie-Lune avait besoin. Qu’elle serait transformée par la rencontre de ces femmes, heureuses parce qu’elles croient, absolument, à quelque chose. Une croyance qui dépasse la passion parce qu’elle repose sur des valeurs très ancrées qui donnent une grande force et permettent à une personne de devenir son propre point de repère. » L’auteur s’attend à ce que certains adultes donnent à son histoire une signification qu’elle n’y a jamais mise. Que le salut des jeunes, désabusés par la vie, réside dans la foi en Dieu, par exemple. « Le roman dit que tout est richesse. Certains croient en Dieu, et d’autres croient en autre chose. Je veux dire aux adolescents que les arbres sont forts parce que leurs racines plongent dans la terre. Qu’il faut s’enraciner dans la vie, qu’il faut croire en quelque chose, qu’il faut croire en soi. Le message, c’est qu’ils sont forts. »

Culture

Un vrai bouillon de culture

En ce dimanche, je suis assise sur un banc près d’Edmund Wilson, le grand critique américain qui – de sa voix forte, adoucie de longs silences, car cette conversation se déroule en français, et bien qu’il parle parfaitement cette langue, Edmund, en s’arrêtant soudain sur un mot, une phrase, a des réticences pudiques -, avec l’étendue de sa vaste culture, me trace un portrait détaillé de Virginia Woolf, de sa vie, de son oeuvre. Et je n’ose pas regarder celui qui ressemble à Winston Churchill, qui a cette puissance intellectuelle et physionomique. Il s’exprime aussi, avec le même savoir passionné, sur l’oeuvre de Zelda Fitzgerald, le poète Edna Saint-Vincent Millay, Gertrude Stein, et il parle souverainement de ces écrivains de la nouvelle rébellion, que je viens de lire à la bibliothèque de Harvard, comme si chacune de ces femmes admirables était parmi ses amies intimes.Marie Claire BlaisVLB éditeur, 217 pages, 17,95 $.J’ai eu raison de ne pas lire semaine après semaine les chroniques américaines de Marie-Claire Blais, dans Le Devoir. J’attendais le livre. Le voici, et il me donne raison. L’ensemble vaut mieux que les parties. On peut être déçu par telle ou telle chronique mais elles s’éclairent et pour ainsi dire se corrigent les unes les autres, et un fort mouvement naît de leur convergence, qui fait de ce Parcours d’un écrivain un des livres les plus convaincants de Marie-Claire Blais.Cela commence à Cambridge (Massachusetts), où Marie-Claire Blais, toute jeune romancière nantie d’une bourse Guggenheim obtenue peut-être par l’intercession du critique Edmund Wilson, transporte ses maigres possessions dans une chambre tout à fait minable. Le quartier n’est pas sûr. La drogue court les rues, et les vols ne se comptent pas. Dans les campus universitaires, tout près, règne une sorte d’inquiétude fiévreuse. La guerre du Viêt-nam, c’est pour très bientôt. C’est l’époque des grandes luttes féministes, des combats pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs; avec, au bout, comme un coup de tonnerre, l’assassinat de Kennedy.Marie-Claire Blais vit tout cela, raconte tout cela non pas comme une simple chronique mais de l’intérieur, comme si chacun des événements la concernait personnellement, l’atteignait dans sa propre chair. Et l’on comprend, en parcourant le livre, ce qui rendait si étranges à la première lecture certains de ses romans, L’Insoumise, David Sterne : c’est qu’elle y transposait en milieu québécois, de façon un peu maladroite, une hantise de la guerre, de la violence qui venait en droite ligne de son expérience américaine. C’est là-bas, aussi, qu’elle a commencé d’écrire Une saison dans la vie d’Emmanuel, et il serait peut-être intéressant de s’en souvenir en relisant ce grand livre.Parcours d’un écrivain, ce n’est pas seulement Cambridge. C’est aussi, c’est souvent Wellfleet, à Cape Cod, où Marie-Claire Blais est reçue chez les Wilson, Edmund le grand intellectuel, le grand critique, enfermé presque toute la journée dans son bureau et convoquant le soir la jeune Québécoise pour lui donner des conseils, et sa femme, la très charmante Elena. C’est, encore, Key West, un Key West qui ressemble aussi peu que possible à celui du dernier roman de Michel Tremblay. C’est même, malgré le sous-titre du livre, « notes américaines », un peu de Paris et de la province française. En somme, le bouillon de culture dans lequel a vécu la romancière, son milieu de formation littéraire.Dans ce milieu, ou plutôt ces milieux, Marie-Claire Blais fréquente beaucoup de gens; certains fort connus comme Edmund Wilson et le romancier John Hersey notamment, d’autres qui le sont moins, mais qui reviennent constamment dans le récit, comme Bob, le jeune écrivain noir. Des personnages apparaissent tout à coup sur la page, sans présentation, souvent vêtus de leur seul prénom, et disparaissent aussi vite, écrivains, artistes, amis de toutes sortes. L’absence de détails leur confère une sorte d’évidence. Jamais, me semble-t-il, la puissance d’évocation de Marie-Claire Blais n’a été aussi forte que dans ce livre. Elle déroule avec une négligence un peu affectée ses longues phrases rêveuses, et c’est de ce brouillard qu’émergent – un peu comme chez le peintre Turner, dont elle parle quelque part – des images extrêmement saisissantes de personnes, de lieux, d’atmosphères.Cela dit, qui exprime assez clairement, je l’espère, la considération que j’ai pour ce livre, je ne puis éviter de faire quelques observations désagréables sur la façon dont il a été édité. On est très souvent arrêté, en lisant Parcours d’un écrivain, par des fautes de français, orthographe et syntaxe, des impropriétés de termes tout à fait désolantes. J’en étais embêté, au point de souhaiter relire un de ces jours le livre dans une bonne… traduction anglaise. Respecter un écrivain, ce n’est pas publier tel quel le manuscrit qu’il apporte; c’est l’aider à corriger les défauts dont il n’arrive pas lui-même à se départir.En post-scriptum, une autre image de la vie américaine, mais en beaucoup plus noir : Clockers, de Richard Price, que j’avais lu il y a quelques années en anglais et qui vient de paraître à Paris. Une brique : près de 600 pages, et de la violence, de la misère, de la corruption à faire frémir. Avec, au milieu de cette boue, quelques éclairs de bonne volonté qui font ressortir davantage encore le règne du Mal. Richard Price raconte cette histoire, une histoire de drogue dans une grande banlieue pauvre – noire, évidemment – de New York avec une force zolienne. Le roman américain est peut-être le seul, actuellement, capable de peindre le vécu social dans toute son ampleur. Clockers, par Richard Price, traduction de Roland de Candé, Grasset, 572 pages, 24,95 $.

Culture

L’Alberta devenue personnage mythique

Une romancière et essayiste née en Alberta, portant un nom anglais, vivant en France depuis de nombreuses années, ayant publié à Paris une douzaine d’ouvrages en français, peut-elle remporter le Prix du gouverneur général pour un roman situé en Alberta, qu’elle a écrit elle-même (nulle trace d’une main traductrice étrangère) dans les deux langues officielles du Canada ?Oui, sans doute. C’est l’évidence même.Mais ça fait un peu mal à ceux qui entretiennent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le concept d’une littérature québécoise organiquement constituée, n’accueillant les corps étrangers qu’à certaines conditions bien déterminées. Il y a quelques années, on reprochait même à des écrivains québécois, nés natifs, de se faire éditer à Paris. Alors, qu’une Albertaine-Parisienne-anglophone-francophone vienne nous enlever un de nos prix les mieux dotés… La narratrice de Cantique des plaines dit bien, quelque part, qu’elle habite Montréal, mais cette concession à la couleur locale n’arrange pas les choses; elle les aggrave plutôt en soulignant l’absence de la romancière, dont on peut même penser, avec un frisson d’horreur, qu’elle ne fait pas partie de l’Union des écrivains québécois.Passons à des choses sérieuses : au roman, par exemple. Il est difficile de ne pas convenir qu’il l’emporte aisément, par la qualité proprement littéraire, sur tous les romans publiés au Québec ou dans la francophonie canadienne durant l’année précédente. Je dirai tout à l’heure en quoi il m’agace un peu. Mais avant toute chose, il faut affirmer que Cantique des plaines est un très beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe, à travers le personnage principal, un siècle de vie albertaine : les premiers fermiers, les Indiens, le pétrole, l’urbanisation progressive, et cetera. Il est permis de ne pas éprouver une forte passion pour l’Alberta. Mais la province du pétrole est investie, dans Cantique des plaines, par toutes les nostalgies, les questions insolubles, les rêves du pays natal, au sens quasi baudelairien du terme. L’Alberta de Nancy Huston est, plutôt qu’un lieu bien défini, une sorte de personnage mythique, avec qui elle a beaucoup de comptes à régler.Le récit s’organise en séquences temporelles disjointes autour de Paddon, grand-père de la narratrice, récemment décédé, qui a passé une partie de son existence à rêver d’écrire un essai philosophique sur le temps. Il va sans dire qu’il ne l’a pas écrit, et qu’il se considère comme un raté. Paddon, à vrai dire, n’est pas un personnage très sympathique, malgré l’affection que lui voue la narratrice; le sentiment d’échec n’autorise pas, me semble-t-il, à ce qu’on cogne aussi souvent sur sa femme et ses enfants. Il y a d’ailleurs très peu de personnages sympathiques, attirants dans le roman de Nancy Huston. Un seul peut-être : Miranda, la métisse, qui procure à Paddon ce que la romancière appelle le « bonheur absolu ». Mais Miranda est une construction idéologique plutôt qu’un véritable personnage, en ce qu’elle a pour fonction principale de démontrer la méchanceté des Blancs en général, et des missionnaires en particulier. Le roman est ainsi partagé entre l’évocation lyrique et un étrange ressentiment auquel Dieu lui-même, malgré son inexistence maintes fois affirmée, n’échappe pas.Dany Laferrière a, lui aussi, mais pour d’autres raisons, des comptes à régler avec le monde blanc, comme on le sait depuis belle lurette. Il le fait, dans son dernier livre, à visage découvert, sans s’encombrer de prétextes romanesques. Celui qui nous parle ici, est bien l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, celui qui a émigré en Floride par haine de l’hiver mais ne cesse de revenir sur les lieux du crime, de soupeser son succès, d’en imaginer la signification et les effets. C’est, parfois, un peu lassant : le narcissisme, même agrémenté d’un joyeux scepticisme à l’égard de soi-même, ne mène jamais très loin. Mais plusieurs des questions qu’il agite, à propos de l’écriture nègre, ne sont pas vaines et il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée. Enfin, Dany Laferrière a l’écriture légère, comme on le dit de certaines jambes. Ça se lit sans douleur.Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, par Dany Laferrière, VLB, 201 pages, 16,95 $.Cantique des plaines, par Nancy Huston, Actes Sud/Léméac, 271 pages, 24,95$. »Et pourtant Paddon, toi tu l’aimais, cette contrée ! De façon incompréhensible pour moi venant de l’Est, tu aimais son énormité, ses étendues vides et plates, son ouverture absolue au ciel, le froid mordant et stimulant de ses hivers, sa neige dont la blancheur te faisait mal aux yeux, la franchise avec laquelle son vent attaquait tes pommettes et ton menton et tes doigts, son impitoyable soleil d’été qui faisait étinceler les rails du chemin de fer et trembler l’air au-dessus des champs de blé, ses orageux nuages violets qui s’entassaient à l’horizon en cherchant à se faire prendre pour des montagnes tandis que les vraies montagnes se tenaient là à cent vingt kilomètres à peine, imperturbables et inimitables. » Cantique des plaines

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Une aventure risquée et… réussie

Il n’y a que Jacques Poulin pour se tirer sans trop de dommages d’une aventure aussi risquée.Imaginez que vous êtes éditeur, et qu’un romancier ordinaire, un romancier quelconque vous propose le récit suivant. Son personnage partira de Québec et entreprendra un périple qui le conduira à Baie-Saint-Paul, puis à Saint-Joseph-de-la-Rive, puis à l’Ile-aux-Coudres comme de bien entendu, et ainsi de suite – j’en passe des bouts, Baie-Comeau, Sept-Iles – jusqu’à Havre-Saint-Pierre, avec descriptions obligées et coucher de soleil sur le fleuve.Mon Dieu, ce n’est pas un roman, dites-vous avec consternation, c’est un travelogue. (Bien que, éditeur québécois, vous en ayez vu de toutes les couleurs et sachiez vous accommoder d’un certain nombre de bizarreries.)Ce n’est pas fini. Retour à Québec par l’autre rive, tour de la Gaspésie, Percé, l’île Bonaventure, les oiseaux…Vous hésitez. L’auteur s’en aperçoit et jette dans la balance un peu de relations France-Québec, par exemple une histoire d’amour entre un gars d’ici et une Française en goguette avec une troupe de saltimbanques. Des saltimbanques, de l’amour, ça vous anime un paysage, non ?Il vous en faut encore ? Que diriez-vous de quelques considérations bien senties sur la littérature, la québécoise et la française, introduites avec le plus grand naturel puisque le héros est chauffeur d’un bibliobus ?A vrai dire, ce dernier ajout approfondit votre inquiétude au lieu de la dissiper, et vous vous apprêtez à refuser le manuscrit lorsque vous apercevez la signature : Jacques Poulin. Alors, vous prenez. Et, l’auteur parti, vous redevenez le simple lecteur que vous rêvez d’être toujours, vous vous laissez prendre par cette histoire qui n’en est pas tout à fait une, l’histoire d’un chauffeur de bibliobus qui a une peur atroce de vieillir et projette de s’en aller sur la pointe des pieds, sans bruit, après sa dernière tournée, sa « tournée d’automne ».Malgré quelque agacement suscité par le genre du travelogue – vous vous étiez déjà plaint de certaines longueurs dans Volkswagen Blues -, le charme Poulin opère. La Tournée d’automne est un roman où l’on dit très souvent merci, où l’on reçoit et l’on donne avec une très grande délicatesse parce que, on le voit bien, sans cela les êtres humains risqueraient de se détruire les uns les autres.Ce qui rend les personnages de Poulin si attachants, c’est que leur vie ne tient qu’à un fil. Celui-ci, appelé le Chauffeur, est peut-être le plus démuni de tous. Les livres mêmes, ses livres, dont il parle avec une tendresse fraternelle, ne lui suffisent plus. Le miracle de la survie viendra de Marie, la Française; aussi discrète, aussi profondément attentive que lui. Un beau couple. Presque crédible.Mais le vrai n’est pas toujours le vraisemblable, comme le montre le roman de Raymond Plante, Un singe m’a parlé de toi. On croit à ses personnages dans la mesure même où ils nous déconcertent, nous échappent : le narrateur, gros garçon encombré de sa propre personne, ancien professeur, réparateur d’ordinateurs, qui ne sait plus où donner de l’amour; une fille étrange et plus qu’étrange, quêteuse à Montréal, peintre à Paris, qui fascine littéralement le précédent; un troisième personnage, asthmatique, toujours près de rendre l’âme, qui détient sur la fille un mystérieux pouvoir. Je n’ai pas rencontré souvent, dans le roman québécois de ces derniers temps, des personnages qui suscitent à ce point la curiosité, l’intérêt. Ils sont portés par une écriture rapide, fertile en trouvailles – quelques dérapages, peu nombreux – et un suspense remarquablement soutenu.Il ne manque pas grand-chose à Un singe m’a parlé de toi pour être un bon, un très bon roman. C’est la fin, la résolution de l’énigme, qui déçoit. Le récit, jusque-là bien mené, surtout dans sa partie parisienne où le quartier du jardin du Luxembourg est superbement évoqué, s’abîme dans une action échevelée, un mélodrame vraiment un peu trop lourd. N’empêche : on n’oublie pas que l’auteur nous a fait passer de fort bons moments.La Tournée d’automne, par Jacques Poulin, Leméac, 208 pages, 18,95 $.Un singe m’a parlé de toi, par Raymond Plante, Boréal, 193 pages, 18,95 $.La Tournée d’automneIl haussa les épaules, essayant de réfléchir. Un panneau annonçait que Port-au-Persil était tout près.- Ce qui me conviendrait, dit-il, ce serait… que le temps s’arrête.Elle tendit la main vers lui, mais ils arrivaient déjà à la route menant au village. Tout de suite elle tourna à droite, immobilisa le camion un peu plus loin, à moitié sur l’accotement, et elle mit les clignotants à cause du brouillard.- J’espère que le brouillard va se lever, dit-elle, sinon on ne pourra pas aller voir les baleines. Mais je ne suis pas très sûre d’avoir envie de les voir: après tout, c’est peut-être mieux de les laisser tranquilles.- Vous croyez ?- Je crois que j’aimerais mieux rester avec vous. Jacques Poulin