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L’éden, l’été : une nouvelle inédite de Michel Tremblay

On m’avait prévenu: le quartier s’était détérioré, la rue commerçante ressemblait désormais au coeur d’une ville fantôme, une grande partie des boutiques, fermées, barricadées, exhalaient le parfum mêlé des laissés-pourcompte, des sans-logis, des accros, de leurs fournisseurs en enfers de toutes sortes et des chats qui se soulageaient partout en ouvrant de grands yeux ronds. Bref, le portrait de ce que nous étions devenus, le prix à payer pour avoir voulu accéder trop rapidement au statut de nouveaux riches. Une ville nord-américaine comme les autres.Au moins un commerce sur cinq avait fait faillite; on aurait dit qu’un tremblement de terre avait secoué cette seule rue, comme pour faire un exemple, fessant au hasard les restaurants, les boutiques de « dry goods » ou de vêtements, les dépôts de journaux, éventrant les vitrines au petit bonheur la chance, s’amusant à renverser de minuscules et pitoyables fortunes par pure méchanceté. L’avenue du Mont-Royal, en très peu de temps, était devenue l’avenue de la Récession.Mains dans les poches pour me donner une contenance, faussement désinvolte pour masquer mon désarroi devant la ruine de cette rue qui avait bercé mon enfance, je marchais lentement sous l’impitoyable soleil de juillet.Des images me revenaient (« Tiens, ici y’avait le marchand de disques où, à quinze ans, j’avais essayé de voler le Tristan und Isolde avec Birgit Nilsson »), des souvenirs imprécis se bousculaient, trois ou quatre à la fois, formant une pâte étouffante de sons et d’odeurs qui me serrait le coeur. La nostalgie est ma spécialité et je m’y vautre volontiers, sans complexe, sans remords, avec un plaisir qui frise de très près la complaisance, et je préférais m’y réfugier plutôt que de trop me concentrer sur le désolant constat d’échec dans lequel j’étais plongé.Au milieu de ce cataclysme dévastateur, cependant, un nouveau genre de commerce avait fleuri, rutilant, arrogant même dans sa volonté de faire moderne, et un peu ridicule le long de cette artère qui survivait à peine aux mirages du capitalisme: la désormais incontournable boutique d’ordinateurs. Les riverains des rues avoisinantes avaient-ils renoncé aux restaurants, aux vêtements et à la presse écrite pour se consacrer au CD-ROM et à Internet?Deux adolescents avaient justement le nez collé à l’une de ces vitrines et rêvaient à voix haute dans un jargon qui m’était totalement étranger. Je m’approchai, fis celui qui s’y connaît, que rien n’étonne, un brin blasé même par ce que lui offraient les étagères croulant sous un amoncellement d’attrayantes machines infernales.Le plus clean-cut des deux avait plaqué ses mains contre la vitre et se balançait d’avant en arrière comme s’il avait fait des push-ups debout. »Tu vas t’endetter pour le reste de tes jours… »L’autre, crépu, une belle peau d’ébène qui luisait au soleil et sûrement le plus débrouillard des deux parce que le ton de sa réponse contenait une certaine dose de condescendance, avait le regard rivé sur un système complet qui devait effectivement valoir une petite fortune: »Y paraît que, si tu sais te débrouiller avec l’Internet, tu peux rentrer dans ton argent pas mal vite… »Son copain cessa son mouvement de va-et-vient pour lui donner une claque amicale derrière la tête. »Arrête donc! Je le sais ce qui t’intéresse sur l’Internet… »Une rangée de dents très blanches, un beau rire qui sonne comme celui d’un enfant fraîchement débarqué dans le royaume de l’adolescence et qui ne se remet pas encore des nouvelles possibilités de son corps. »Parle-moi z’en pas, y paraît qu’y viennent de censurer un des meilleurs réseaux pornos mondiaux… Gang de fascistes…- Pis tu veux quand même t’équiper!- Y’a d’autre chose que la porno dans la vie, mon p’tit gars…- C’est pas c’que tu disais hier…- Hier, j’voulais te faire parler…- Pis aujourd’hui?- Aujourd’hui aussi… Pis demain aussi… »Je m’apprêtais à les laisser deviser sur la potentialité du monde virtuel et les vertus des réseaux pornos sur Internet lorsque j’aperçus, à gauche de la boutique, une vieille porte en bois que je n’avais jamais vue.Qu’on me comprenne bien: je connaissais parfaitement, pour les avoir parcourues en vitesse en patins à roulettes ou à la remorque de ma mère, qui était une magasineuse redoutable, chacune des vitrines et des entrées des boutiques de l’avenue du Mont-Royal; je savais où s’étaient trouvées la pâtisserie Verdy ou la pizzeria La Poupette, les pentes en terrazzo qui menaient du trottoir aux entrées, et j’étais convaincu qu’il n’y avait jamais eu de porte en bois entre cet ancien bijoutier et le local vacant voisin où, à la fin des années 40 et au début des années 50, je m’étais procuré les poupées à découper qui faisaient le malheur de mon père.C’était une porte comme on en trouve dans les ruelles, entre deux garages de crépi grisâtre ou au bout d’un passage étroit qui mène à un escalier à vis. Mal entretenue, elle pelait de partout et pendait un peu vers la droite, comme si une de ses pentures s’était brisée sous les assauts répétés du gel et de la pluie. Laissant les deux ados à leur rêve éveillé, je m’approchai lentement de la porte et la tirai doucement vers moi.Un craquement sinistre comme je les avais tant aimés au cinéma, un couloir étroit entre deux murs de briques foncées, des flaques d’eau stagnante, un ruban de ciel bleu… J’avais l’impression de me retrouver dans une nouvelle de Jean Ray.Mais au bout, l’éden.Une cour carrée ceinturée d’une clôture de bois et dominée par un érable aux branches gigantesques d’où pendent pas moins de trois balançoires. Des cris d’enfants qui ont tout l’été devant eux et qui n’ont même pas à y penser pour être heureux. Ils jouent à « branche-branche » au beau milieu de la ruelle, je les aperçois par les interstices de la vieille palissade. Un vol d’engoulevents, très haut dans le ciel. Et un bonheur innocent qui flotte sur tout ça, un bonheur d’une telle intensité et si palpable que mon coeur rate quelques battements.Un miroir tendu devant un moment de mon enfance; l’image d’un après-midi heureux prisonnier d’un noeud dans le temps. Je suis obligé de me plier en deux tellement j’aimerais y être pour de vrai.Une femme sort sur la galerie, derrière moi, et crie: »Jeaaaaan-Paul! Jeaaaaan-Paul, viens souper! »Elle m’aperçoit, sourit tristement. (Elle n’est pas étonnée de trouver un étranger au beau milieu de sa cour? Mais peut-être me connaît-elle.) »Y viendra pas.- Pourquoi vous dites ça?- J’le connais… L’été, y’aime mieux jouer que de manger… Mais vous devriez le voir l’hiver, par exemple… Des fois, j’ai peur qu’y mâche son assiette sans s’en apercevoir! Non, y’aurait juste un moyen de le faire rentrer, pis j’ose pas…- Pourquoi pas?- Chus tannée de le voir de dos. Ou de profil.- J’comprends pas c’que vous voulez dire…- J’aurais juste à y crier que l’émission du grand-père Cailloux commence dans cinq minutes pis y sauterait par-dessus la clôture en hurlant. Pis j’le regarderais manger de dos. Pis si j’essayais d’y dire quequ’chose, y me ferait taire! Quelle invention de fous, hein? Y disaient: « Achetez une télévision, ça va rapprocher vot’famille! » Ah, pour nous rapprocher, ça nous rapproche… On est ensemble, c’est vrai, mais on est toutes assis dans le même sens dans une pièce noire en train de regarder la même maudite boîte! En silence! À quoi ça sert de se rapprocher si on peut pas se parler? Des fois, j’nous regarde pis ça me fait peur! On est toutes là, dans le noir, comme aux vues, pas moyen de se parler, même pendant les annonces de cigarettes Player’s… On rit aux mêmes places, on se mouche aux mêmes places, mais chus pus sûre qu’on se connaît entre nous autres! Une famille plongée dans le noir à la soirée longue, y me semble que c’est pas normal! Pis depuis qu’y’a deux postes, un en anglais pis l’autre en français, y faudrait deux télévisions! Une pour Les Belles Histoires des pays d’en haut, pis l’autre pour I Love Lucy parce que ça joue en même temps! C’est pas des farces! On va-tu finir par en avoir chacun une, ‘coudonc? J’rêverais de me lever deboute, monsieur, de fermer la télévision, de me mettre devant pis de leur conter ma journée! Mais à quoi ça servirait, y’aiment mieux maman Plouffe! »Est-elle sur le point de pleurer? Je m’approche un peu. »Vous devez me trouver folle, hein?- Ben non…- J’ai des drôles d’idées des fois, je le sais… mais chus tannée de voir mes enfants grandir de profil pis mon mari boire sa bière dans le noir! »Un cri strident, un jeune corps qui grimpe la clôture en ahanant, une frimousse presque rousse et couverte de sueur, un front barré par la colère: »Moman, c’est l’heure du grand-père Cailloux pis tu me l’as pas dit!- Ça fait cinq minutes que j’te crie après!- J’t’ai pas entendue…- Mais tu m’aurais entendue si j’t’avais dit que c’était l’heure du grand-père Cailloux, par exemple…- Commence pas avec ça…- Pis j’sais pas si tu courrais aussi vite si j’te disais que ton grand-père Jodoin s’en vient!- T’es donc drôle!- À c’t’heure que tu rentres, j’suppose que j’vas être obligée de baisser tous les stores parce qu’y fait trop clair dans’maison? »Une main qui s’agite dans une chevelure bouclée, deux petits bras qui enserrent une taille épaissie par de trop nombreuses maternités, puis Jean-Paul disparaît dans la maison en hurlant. »Frisson des Collines avait perdu la voix la semaine passée, j’sais pas si y l’a retrouvée! »Madame Jodoin me fait un petit sourire. »Ça va être la seule fois où j’vas l’avoir vu de face aujourd’hui! »Avant d’entrer dans la maison, elle se tourne une dernière fois dans ma direction. »C’est sûr que j’exagère… mais j’ai raison en mautadit pareil! »Le silence est tombé dans la ruelle. Tous les enfants sont-ils partis vérifier si Frisson des Collines a retrouvé la voix?Je prends une grande goulée d’air propre et tourne le dos à la cour des Jodoin au moment précis où la voix de grand-père Cailloux jaillit par la fenêtre ouverte: »Bonjour les enfants! Vous avez passé une belle semaine? »J’ai l’impression d’entendre des centaines de milliers de cris d’enfants: »Ouiiiiii! »***J’avais retrouvé le couloir, les flaques d’eau, la porte vermoulue, l’avenue du Mont-Royal bombardée par la faillite.Les deux ados étaient toujours à l’endroit où je les avais laissés un peu plus tôt. Le plus clean-cut des deux avait recommencé son mouvement de va-et-vient devant la vitrine. Des traces de doigts gras étoilaient la vitre. L’autre, le wiz kid, s’était accroupi pour examiner un clavier particulièrement compliqué. »A dit qu’est tannée de me voir de dos! Ben moi, hier, j’y ai dit que j’étais tanné d’entendre sa voix dans mon dos! » Je m’éloignai en hochant la tête.

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Haïti revisitée

En arrivant, la cadette a pensé qu’il fallait être des suppôts de Satan pour laisser les chiens mourir de faim ainsi. Dany, lui, a trouvé que malgré sa pauvreté Haïti ressemblait à l’au-delà, tel qu’il l’imagine. De son séjour, il a tiré Pays sans chapeau (Lanctôt éditeur), qu’il dédie à sa mère: «Elle n’a jamais voulu quitter Haïti, même pas une minute. Quand elle parle du Québec, elle dit « là-bas », comme une mère qui parle de sa bru.»D’un auteur anonymeLa sortie de Primary Colors (Random House) a fait tout un tabac à Washington. Un romancier anonyme y raconte l’ascension fulgurante d’un gouverneur démocrate sans scrupules. Le gratin politique, qui a tout de suite reconnu le président Bill Clinton, se demande qui parmi les proches du président a empoché les droits d’auteur (sur 100 millions d’exemplaires). En français, en septembre, aux Presses de la Cité.Le roman d’une ex-sénatrice«À 77 ans, il faut être un peu folle pour oser se plonger dans un roman», dit Solange Chaput Rolland, qui avoue que la vie de retraitée l’ennuie. Dans Les Élus et les déçus (Libre Expression), ses personnages siègent à la Chambre des communes, à Ottawa, où l’ex-sénatrice a vécu six ans. «Vous savez, on peut être élu et quand même déçu», dit-elle, en jurant qu’elle n’a pas commis d’indiscrétions.«Si vous reconnaissez quelqu’un, c’est le fruit de votre imagination.»La lauréateCarole Fréchette rentre de Roumanie, où sa pièce Les Quatre Morts de Marie (Prix du gouverneur général 1995) a été jouée. «Les femmes se sont reconnues dans mon héroïne, dit-elle. Moi qui pensais décrire les Nord-Américaines!» Elle a été saisie par ces artistes marqués par le communisme et qui apprennent à vivre avec ce lourd héritage. À son retour à Montréal, son premier roman, Carmen en fugue mineure (La Courte Échelle), sortait des presses: «J’ai une fille de 16 ans et j’ai eu envie d’écrire pour les adolescents. Elle y a reconnu son monde.»La partition, de Durham à DionLorsqu’il a pris sa retraite, après 35 années passées aux affaires publiques à Radio-Canada, Claude G. Charron a entrepris une maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal. «Je m’intéressais aux partitionnistes, même si personne ne croyait que cela deviendrait un sujet brûlant», dit-il. Ses travaux l’ont conduit de Lord Durham, qui fut l’un des premiers à songer à séparer Montréal et les Cantons de l’Est du Québec, jusqu’à Stéphane Dion, qui a réveillé les vieux démons après le référendum de 1995. La Partition du Québec, chez VLB.Pas de panique!En écrivant La Deuxième Vie de Louis Thibert (Québec/Amérique), François Jobin ne pouvait s’empêcher de penser aux innombrables livres publiés dans le monde. «Je me suis demandé ce qui me prenait d’en ajouter un», dit-il. Une fois cet instant de panique passé, il a repris le style: «Je vis en état de grâce. Mon travail de réalisateur au Canal Famille ne me demande qu’une semaine par mois, de sorte qu’en juin, j’aurai terminé un nouveau manuscrit.»TélégrammesYitzhak Rabin avait promis à sa petite-fille Noa qu’il ne lui arriverait rien. «C’est la seule promesse qu’il n’a pas tenue», écrit-elle dans Au nom du chagrin et de l’espoir (Robert Laffont), qui raconte la vie de son grand-père. Elle a 18 ans et jure qu’elle ne ressent pas de haine pour l’assassin. «Seulement une peine immense.» Lorsque les Allemands ont perquisitionné l’appartement parisien de Léon Blum, en 1940, ils ont emporté ses papiers personnels, qui sont sous scellés, à Moscou, depuis la guerre. Son biographe, Ilan Greilsammer, a réussi à les consulter. Blum paraît chez Flammarion.

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La peur bleue d’Yves Beauchemin

Le 25 mars 1992, Yves Beauchemin est réveillé par un bruit continu qui vient de l’intérieur de son oreille. Un drôle de son qui ne lui laisse pas de répit. Après moult radiographies, le diagnostic tombe: une tumeur attaque le nerf auditif.«Une tumeur bénigne qui a la forme d’une virgule, précise-t-il. Une vraie maladie d’écrivain!»Beauchemin a alors 50 ans. Lui qui se croit indestructible n’a pas prévu ce coup bas du destin. Il savoure encore le succès qu’il a remporté avec Juliette Pomerleau (700 000 exemplaires). Toute une surprise, d’ailleurs! Car il a joué d’audace en choisissant comme héroïne une femme obèse de 57 ans. «J’avais tellement peur de manquer mon coup! dit-il. Depuis Le Matou, ma hantise, c’était d’être l’auteur d’un seul livre.»En fait, il peut bien l’avouer aujourd’hui, il était complètement paniqué. «J’ai travaillé 12 heures par jour pendant les six mois qui ont précédé la sortie de Juliette Pomerleau, se rappelle-t-il. D’après mon médecin, si j’avais été alcoolique ou fumeur, j’aurais fait un infarctus.»Ce sont les contrecoups de ce surmenage qu’il subira par la suite. Bouleversé à l’idée de perdre l’ouïe, il a reporté de mois en mois la délicate opération qui l’attendait. «Je suis mélomane», dit-il pour se justifier. «Je voulais profiter de mon oreille le plus longtemps possible.»L’été dernier, il se décide à passer au bistouri. Onze heures sous anesthésie, une chirurgie compliquée (il faut percer un trou dans le crâne pour contourner l’oreille et aller rejoindre la tumeur) et une convalescence pénible: problèmes d’équilibre, irritabilité, insomnie…«Je dormais deux heures par nuit, se souvient-il. C’est Chateaubriand qui m’a sauvé. J’ai lu les 2400 pages des Mémoires d’outretombe. Comme quoi les écrivains servent à quelque chose.»Yves Beauchemin émerge aujourd’hui de ce long tunnel avec une ouïe réduite de 50%. Et, après un peu de retard, son quatrième roman paraît enfin. Ce n’est pas un hasard si Le Second Violon (Québec/Amérique), écrit pendant ces années douloureuses, «les pires de [sa] vie», raconte la crise existentielle d’un écrivain-journaliste d’âge mûr.Un roman dur qui, à la veille d’être soumis au jugement des lecteurs, lui donne des sueurs froides. Car, cette fois, il y a fort à parier que Beauchemin choquera. «Mon image de bon garçon va y goûter», dit-il. Et pour cause! Tourmenté par le démon du midi, son héros a pour maîtresse une jeune paumée de 18 ans. «Je montre la vie telle qu’elle est, se défend-il. La sexualité est parfois triviale.»Yves Beauchemin sourit derrière sa moustache touffue. Il n’a pas vieilli, bien que sa tête bouclée, trop souvent comparée à celle du petit saint Jean-Baptiste (il est né un 26 juin), soit désormais parsemée de fils gris. Peut-être redoute-t-il, comme son héros, de perdre ses cheveux ou de voir apparaître l’affreux bedon qui trahirait son âge?«Nicolas est celui de tous mes personnages qui me ressemble le plus», avoue-t-il.Jamais, dans ses romans précédents, Beauchemin ne s’était autant trahi. C’est lui tout craché, ce Longueuillois hypocondriaque, hanté par la mort et passionné de musique classique (il raffole de Mahler). Pour lui aussi, l’humour est une seconde nature. En revanche, le romancier a puisé dans son imagination «de plus en plus baroque» le portrait décapant qu’il trace de l’écrivain raté, envieux du succès littéraire de son ami mort du cancer, et qu’il va jusqu’à comparer à Salieri, jaloux de Mozart: «L’un avait le génie, l’autre, du temps.»Dans Le Second Violon, Beauchemin renoue aussi avec la politique, un thème qu’il n’a pas abordé depuis 1974. L’Enfirouapé, son premier roman, avait pour théâtre Montréal sous la Loi des mesures de guerre. Il lui a valu le prix France-Québec. Depuis, il défend les causes qui lui sont chères – la langue, l’environnement, le patrimoine – sur la place publique plutôt que dans ses oeuvres. «Quand je veux exprimer mes opinions, je m’installe à l’ordinateur et j’écris une lettre aux journaux, dit-il. Je ne mélange pas les genres. C’est manquer de respect à la littérature que de mettre un roman au service d’une idéologie.» Comme la politique le passionne, il juge normal que cela se sente dans ses livres. Mais dans son dernier, le ministre de l’Environnement retors qui se retrouve au coeur d’un joli scandale est, s’empresse-t-il de préciser, tout à fait fictif, comme l’est aussi le journaliste médiocre qui tente de le débusquer.L’activiste qui sommeille en lui n’a pas toujours tourné sa langue sept fois… Il n’en a nul regret, mais confesse qu’il devient prudent: «Je suis toujours aussi émotif mais, à mon âge, j’en ai vu, des choses…» Il a dû ravaler quelques-unes de ses illusions. Ainsi, il a quitté Greenpeace au lendemain de la parution dans le Time d’une annonce qui tenait le Québec responsable du génocide des Amérindiens. «Aucune cause ne justifie le mensonge», dit-il.La langue demeure toujours son cheval de bataille: «Je ne supporte ni la vulgarité ni le culte de l’anglicisme qui inondent la télévision.» Mais il proteste moins souvent dans les journaux et admet volontiers avoir hâte de s’occuper d’autre chose: «Je n’ai pas jeté l’éponge, proteste-t-il. On m’entendra encore. Mais je ne joue plus les Robin des Bois. Il ne faut pas s’imaginer que, si la terre tourne, c’est grâce à nous. Avant, je passais deux jours par semaine à défendre mes causes. Ça m’a coûté cher. Il s’écoulait huit ans entre chacun de mes romans. Je suis devenu raisonnable. Le bénévolat, c’est bien, mais cela ne doit pas devenir autodestructeur.»L’engouement du public pour Le Matou, au début des années 80, a fait d’Yves Beauchemin l’écrivain québécois le plus lu au monde: 1 300 000 exemplaires, des traductions en 17 langues et une adaptation cinématographique. Le Monde l’a comparé à Balzac, la Gazette et le Globe and Mail, à Dickens, tandis que Le Nouvel Observateur vantait son «imagination déboutonnée». Il n’a pas la grosse tête pour autant.«Ce succès m’a pris au dépourvu, dit-il. Il m’a surtout apporté la liberté, ce qui est sans prix. J’écris où je veux et quand je veux.»Pour le reste, rien n’a vraiment changé dans sa vie: «J’ai la même femme, les mêmes amis, et je n’ai pas déménagé.» Tous les matins, il quitte sa maison du début du siècle, qu’il a retapée avec sa femme, Viviane, pour aller à pied s’enfermer dans le bureau loué dans un édifice du Vieux-Longueuil qu’il a sauvé des griffes d’un spéculateur insensible à l’héritage architectural. Il se prépare un café et travaille de neuf à cinq. Le soir, il écoute de la musique, une passion qu’il a communiquée à ses personnages. Son quotidien, en somme, est celui d’un fonctionnaire bien sage. «J’ai besoin de sérénité pour écrire. Pas question de me coucher à 4 h du matin. Quand j’ai la tête pleine d’ouate, c’est une journée jetée à l’eau.»Une fois par mois, il prend la route de Joliette, où il a passé sa jeunesse (il a quitté l’Abitibi à 12 ans), pour rendre visite à ses parents. «À 80 ans, ma mère fait toujours partie de mon comité de lecture», dit-il, avant d’ajouter que, cette fois, il n’est pas tout à fait rassuré: que vat-elle penser de ce Nicolas qui pratique la coucherie comme d’autres la vertu?Il est quand même émouvant, son héros bourlingueur qui nous entraîne dans un suspense haletant, plein de rebondissements. Il n’arrête pas de manger. Il court aussi, de Longueuil à Montréal, en métro ou en taxi. Toujours à cent à l’heure. L’ennemi de Beauchemin, c’est l’ennui: le lecteur ne lui pardonnerait pas de le faire bâiller. «L’école américaine à laquelle j’appartiens est réaliste, sensorielle, faite de détails concrets.» Dans un mois, Le Second Violon paraîtra en France. «Ce sera exactement le même roman, dit-il. Il n’y aura pas une version pour les indigènes et une autre pour la métropole. Je n’écris pas en joual, mais en français moderne.» Yves Beauchemin enfile son manteau. Il doit rentrer à Longueuil pour apporter des corrections de dernière minute à son manuscrit. «Et puis, mon fils Alexis est malade», dit-il, un tantinet mère poule. Dans sa vie, comme dans celle de Nicolas Rivard, les enfants occupent une large place. Les adolescents aussi, même s’ils n’ont pas l’air bien «baveux». «Les confrontations parentsenfants, ce sera peut-être le sujet de mon prochain roman», dit-il. À suivre, donc…

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Adieu l’hiver

C’est sans doute ce que s’est dit Chrystine Brouillet lorsque son propriétaire montréalais lui a annoncé qu’elle devait déménager puisqu’il avait vendu la maison. Car, au même moment, elle apprenait que l’appartement qu’elle avait occupé à Paris, alors qu’elle bûchait sur Marie Laflamme, venait de se libérer. Elle échappera donc, un peu malgré elle, aux rigueurs de l’hiver, le temps d’inventer de nouvelles aventures policières à son héroïne, Maud Graham (La Collectionneuse, La Courte Échelle).

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Marie-Claire Blais, une âme de prophète

Si Dieu lui prête vie, Marie-Claire Blais fêtera l’an 2000 à Key West. La mer sera bleue et le soleil ardent. Il y aura des tas de gens sur l’île en liesse et l’atmosphère sera explosive. Comme elle le raconte dans son dernier roman, les fêtes dureront trois jours et trois nuits.Assise à sa fenêtre, qui donne sur le jardin, elle déroulera le calendrier pour revivre les événements des mois précédents, tout imprégnée des êtres qui sont partis. Et puis, un enfant naîtra… « Le déclin et la résurrection, dit-elle. Oui,le. y a les catastrophes, mais c’est puissant, la vie. Et c’est nous qui allons décider comment sera la suite. »La fin du siècle, Marie-Claire Blais y pense depuis longtemps. Elle en a fait la toile de fond d’un roman bilan publié cet automne, sorte de cri étouffé qui marquera profondément son oeuvre. Soifs (Boréal) est une fresque de l’Amérique violente, tantôt sordide, tantôt attendrissante, peuplée d’êtres fragiles, angoissés, qui regorgent d’espoir un moment, désespèrent la minute d’après. « Tout est out ié pour que chacun se reconnaisse », dit-elle.C’est dans l’unique pièce qu’elle occupe à l’arrière d’une pension d’artistes, dans les Keys, que je l’ai jointe pour lui annoncer que L’actualité l’avait choisie comme une des personnalités de l’année. Là-bas, tous les jours se ressemblent. Elle se lève tard et travaille de longues heures à la machine à écrire, parfois jusqu’à la nuit. « Ça m’est toujours pénible d’écrire, ça me demande une telle concentration. » Au milieu du jour, elle se promène à bicycleclette ou marche sur la plage, avant de s’arrêter au Sloppy Joe’s pour griffonner encore quelques lignes. Elle lit aussi, surtout les livres de ses proches, les écrivains de la petite communauté de Key West, à qui elle consacre son temps libre.La légende a fait de Marie-Claire Blais une femme introvertie, sauvage même, cachée derrière une épaisse crinière, et qui fuit les gens comme la peste. Elle est aussi le contraire. Les nuits blanches passées entre amis et les cafés où on laisse couler le temps, elleps, re. Elle voit tout, entend tout, enregistre tout, les faits divers de la vie quotidienne comme les drames de la planète: Sarajevo, le Ku Klux Klan, les réfugiés cubains de la mer… La souffrance l’émeut, hante sa feuille blanche: « Je suis sensible à tout ce qui se passe, je n’invente rien », dit-elle, en confessant qu’il lui arrive d’hurler sa révolte. « Dans la vie, je m’emporte souvent, mais c’est dans les livres que je le fais le mieux. Pour que la violence ait un sens, il faut qu’elle s’exprime. »Elle dit cela d’une voix douce, désarmante. Quiconque ne connaît pas ses romans et l’insoutenable détresse qui s’en échappe la croirait incapable de colère. Pourtant, il faut relire ses romans en cette fin de siècle tumultueuse, tout relire pour renouer avec 40 ans d’histoire sociale, dont la plus discrète et la plus visionnaire des écrivains québécois a souvent anticipé les temps forts.Marie-Claire Blais se bat pour un monde meilleur. Bien avant de signer son premier roman, La Belle Bête, alors qu’elle fabriquait des biscuits à l’usine, elle avait la volonté d’échapper à une existence de misère. La poésie, sur elle, agissait comme une drogue. « Anne Hébert et Gabrielle Roy étaient de beaux exemples, mais elles semblaient inaccessibles. À l’époque, il n’y avait pas d’écrivains de mon âge, encore moins de femmes écrivains. » Pourtant, elle n’allait pas tarder à rejoindre les grands. Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui fut accueillie comme un chef-d’oeuvre, est une peinture féroce du Québec d’avant la Révo la on tranquille, dominé par le clergé. « Un mauvais temps pour naître! » disait la grand-mère du roman. Les années 70 lui apporteront une lueur d’espoir. « Les droits de la personne étaient à l’honneur, dit-elle. On avait l’impression d’assister à la fin de l’intolérance. » Elle créa alors des personnages de femmes aimant d’autres femmes (Les Nuits de l’underground), ce qui ne s’était jamais vu dans la littérature québécoise. Mais la liberté, qui avait semblé vouloir s’installer, n’était qu’utopie et l’intolérance a resurgi: « Ce sont toujours ceux qui s’arrangent avec leur conscience et qui ne veulent pas qu’on les dérange qui imposent les règles aux autres. »En 36 ans, Marie-Claire Blais a signé 20 romans, comme autant de dénonciations entêtées du mal. Des livres soignés, limpides, qui lui mériteront honneurs et prix mais qui, trop souvent, passeront inaperçus. Il lui arrive de parler d’elle en employant le « nous » moins intime, comme dans cet aveu difficile: « Nous n’avons pas beaucoup de lecteurs. Mais de savoir que nous partageons avec d’autres, cela devient moins lourd à porter. »Cet hiver, elle travaille à la suite de Soifs, qu’elle terminera en Estrie, là où elle se réfugie avec ses chats, le printemps venu. « Bien sûr qu’on va sentir qu’il y a de l’espoir », dit-elle d’une voix assurée. « Il ne nous manque que le coeur. » Pessimiste, Marie-Claire Blais? « Non, par nature, j’aspire à la sérénité, à l’équilibre. J’ai confiance, nous ne sommes pas assez fous pour nous détruire à l’infini. » Née à Limoilou en 1939. À 20 ans, publie son premier roman, La Belle Bête, dont le thème, la haine, donne le ton de l’oeuvre à venir. Boursière de la Fondation Guggenheim, écrit, aux États-Unis, Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui lui vaut le prix Médicis en 1965. A signé une vingtaine de romans traduits en plusieurs langues, cinq pièces et des recueils de poésie. Le Prix du gouverneur général lui est attribué deux fois, pour Les Manuscrits de Pauline Archange et Le Sourd dans la ville, et le prix Anathase-David, pour l’ensemble de son oeuvre. Élue en 1993 à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique et, en 1994, à l’Académie des lettres du Québec.

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Michel Tremblay, le monde l’aime mieux

L’immense Robert Lepage ne manque jamais de dire qu’il doit sa venue au théâtre à Michel Tremblay. Et combien d’autres, dont Serge Denoncourt, directeur artistique du Trident, à Québec: « Michel Tremblay n’est pas qu’un nom dans le dictionnaire. C’est un artiste d’ici qui aura ouvert des portes aux artistes d’ici et à qui nous sommes tous redevables d’un petit quelque chose que j’appellerais la liberté de l’artiste. »Joué partout dans le monde, traduit en 22 langues (en yiddish, en créole haïtien, en néerlandais, en japonais, en letton, en hindi…), le plus grand auteur dramatique québécois ne se contente pas de son sort. Il se mêle aussi d’être adaptateur, traducteur, scénariste, parolier, librettiste, romancier, voire grande gueule.À 53 ans, Michel Tremblay garde la main. Bon an, mal an, il nous donne soit une pièce – une vingtaine depuis Les Belles-Soeurs en 1968 -, soit un roman, parfois les deux. Bilan de 1995: un roman, La Nuit des princes charmants, considéré comme un vin de table par la critique, mais toujours en tête des livres qui se vendent le plus. Une pièce dans la grande tradition Tremblay (je le sais, je l’ai lue; c’est le privilège d’être son ami), Messe solennelle pour une pleine lune d’été, qui sera créée par la Compagnie Jean-Duceppe en février prochain. Aussi, la reprise d’une oeuvre clé de son répertoire, Albertine, en cinq temps, jouée à guichets fermés, et une version rafraîchie de la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend.Il y a eu aussi en 1995 la production télé de Marcel poursuivi par les chiens et quatre de ses romans servis en format de poche par Actes Sud. Il a également remporté le Prix des libraires du Québec, le Prix des lectrices d’Elle Québec et le prix Molson du Conseil des arts du Canada.Ça devrait suffire pour justifier sa présence parmi les grands de l’année de L’actualité. « Il était temps! » me dit-il en riant. Lui qui ne raffole pas trop des hommages a un petit élan de fierté.On le voit trop, il fait n’importe quoi, disent ceux que Tremblay énerve. Il convoque des conférences de presse chez lui, joue au rédacteur en chef pour un magazine féminin, pose pour Échos-Vedettes… « Je suis un communicateur, j’aime ça parler, avoir du fun. » C’est vrai, on voudrait parfois l’attacher pour qu’il soit sérieux. On le trouvera toujours en effet du côté des rires, des potins, des farces cochonnes… Pour se cacher? « J’ai une certaine pudeur devant mes amis », dit-il. Une pudeur qui fuit devant son ordinateur! Je lui dis souvent: « Comment peux-tu être si grave dans tes pièces et si niaiseux dans la vie? »Des étudiants ont beau faire de son oeuvre le sujet de thèses de doctorat, les intellectuels lui consacrer des ouvrages, Le Nouvel Observateur lui tresser une couronne de fleurs (« Lisez Michel Tremblay. C’est une merveille… »), l’auteur traîne un complexe, auquel il fait trop souvent prendre l’air. »J’étais destiné comme mon père à devenir linotypiste, je suis devenu un écrivain, et parmi les plus aimés. »Dans leur édition de l’automne 1995, les trois membres de la rédaction de la revue littéraire Combats lui remettent d’ailleurs sur le nez sa manie d’étaler son complexe: en rappelant constamment ses origines modestes, Tremblay contribue à entretenir « le clivage qui oppose le petit monde ordinaire et le grand monde savant », lui reprochent-ils.Dans le restaurant de la rue Saint-Denis où il prend son petit-déjeuner presque chaque matin, Tremblay se lance: « Ce n’est ni de la paranoïa ni de l’hystérie, je sais à quel point il y en a qui ne me considèrent pas comme un écrivain. Les libraires me le répètent: « Si vous saviez ce qu’on entend sur votre compte de la part d’écrivains venus acheter des livres, vous tomberiez par terre. » Pas de quoi diminuer mon complexe… Mais tu as raison, il faut que j’arrête d’en parler. » »Je pense sincèrement qu’il y a des choses infiniment meilleures que celles que j’écris, mais qui marchent moins bien, parce que, moi, le monde me consomme. Je ne vais tout de même pas arrêter d’écrire parce que le monde m’aime! »Depuis le 11 décembre, il a retrouvé ses shorts et sa belle maison de Key West. « Si j’avais le droit de résider plus de six mois par an aux États-Unis, je m’y installerais. J’ai l’impression de revivre l’insouciance de mon adolescence. » Il écrit deux ou trois heures chaque matin, se baigne, fait du vélo, dévore livres et magazines, se pâme sur les couchers de soleil, bronze, flirte même un peu. Rien à voir avec l’image de l’écrivain torturé. Mais l’angoisse lui saute dessus dès qu’il rentre à Montréal. « Des années avec quatre réalisations, comme celle que je viens de vivre, je sais que c’est trop pour mes nerfs. »À son agenda 1996: un roman qu’il compte entreprendre en février ou en mars et la création de Messe solennelle dans une mise en scène de Brassard. Il verra aussi ses Belles-Soeurs en irlandais à Dublin, et en italien dans une tournée en Italie. Puis, en septembre, chez Duceppe, ce sera la relecture de René Richard Cyr de la bouleversante À toi, pour toujours, ta Marie-Lou.Une petite année? « Je sens que je vais encore agacer du monde. » Naît à Montréal en 1942, rue Fabre, sur le plateau Mont-Royal. 1964: sa pièce Le Train remporte le concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. 1966: publie un recueil de nouvelles fantastiques, Contes pour buveurs attardés. 1968: création, dans le scandale, des Belles-Soeurs; le joual monte sur scène; la pièce fera le tour du monde et, en 1987, la revue Lire la mentionnera comme une des 49 pièces à posséder chez soi. 1978: nommé par la Ville de Montréal le « Montréalais le plus remarquable des deux dernières décennies pour son exceptionnelle contribution à la dramaturgie nationale et internationale ». Six fois boursier du Conseil des arts du Canada, chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de France. Une trentaine de prix, dont le prix Athanase-David 1988 pour l’ensemble de son oeuvre. Plus de 20 pièces, trois comédies musicales, neuf romans, sept scénarios de films, 14 traductions ou adaptations, un livret d’opéra, une quinzaine de chansons…

Culture

Neil Bissoondath, le marchand de vérités

Neil Bissoondath a fêté ses 30 ans le jour de la sortie de son premier recueil de nouvelles. Dix ans et quatre livres plus tard, la quarantaine rayonnante, son talent a dépassé les frontières du Canada, ce pays qu’il a choisi de faire sien en 1973, quand il a quitté ses Antilles natales. Que L’actualité l’ait retenu parmi ses personnalités de l’année l’étonne et le ravit à la fois: « Un écrivain ne s’attend pas à ce genre de reconnaissance. Cela fait du bien et prouve que l’on sert à quelque chose. »Il est bien le seul à douter de son utilité. « Par sa force intellectuelle, il nous aide à mieux penser notre monde », dit de lui Jacques Godbout, le président des éditions du Boréal.À l’automne 1994, il jette un pavé dans la mare du multiculturalisme canadien en publiant, en anglais, le très politically incorrect Marché aux illusions. Faute de proposer une image forte de la culture du pays, la politique multiculturelle nuirait à l’intégration des immigrants. La réaction est vive au Canada anglais et Neil Bissoondath se retrouve catapulté d’un coup sous les projecteurs de l’actualité.Sollicité de toutes parts, il devient, un peu à son corps défendant, le spécialiste incontournable de toutes les questions touchant à l’immigration, au multiculturalisme, au racisme, à l’intégration, etc. Pendant la campagne référendaire, le téléphone sonne quatre ou cinq fois par jour dans son appartement de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.Ce livre, il ne le destinait pourtant pas aux politiciens et autres idéologues. Il ne l’a pas non plus écrit en se disant qu’il passerait à la télévision, « cet autre marché aux illusions ». Il l’a écrit en pensant à sa fille de quatre ans et demi. À la société qu’il avait envie de lui laisser. Il l’a écrit en espérant qu’Élyssa ne serait jamais, aux yeux de ses compatriotes, une « franco-québéco-amérindo-indo-trinidadoantillo-canadienne », comme il le dit avec humour dans son essai. Car ce qui l’intéresse profondément dans l’oeuvre d’écrivain qu’il bâtit au fil des ans, ce sont les individus. Pour l’émission Markings, qu’il anime à Vision TV et à TV Ontario, il choisit ses invités en fonction de leur capacité à « expliquer en langage simple leur vision du monde ».Aujourd’hui, Neil Bissoondath ne peut quasiment plus sortir de chez lui sans être reconnu. « Devrais-je me raser, me déguiser? » Ne lui en déplaise, ce ne serait sans doute pas suffisant: avec sa tête de prince hindou, il ne se laisse pas facilement oublier. En le privant de l’anonymat si nécessaire au romancier – ce discret observateur du monde -, son essai l’a paradoxalement rappelé à sa véritable vocation. « J’aurais pu voyager pendant un an grâce au multiculturalisme mais j’ai dû mettre les freins, car je ne veux pas que ce livre définisse ma carrière. »Ses plus beaux voyages, c’est dans l’écriture romanesque que ce fils littéraire et neveu biologique du grand écrivain V.S. Naipaul les fait. Et il se languit aujourd’hui de reprendre le bateau qui le mènera vers les autres rivages de sa réalité. Les personnages de son prochain roman sont là, ils l’attendent et trépignent de l’impatience d’exister. Mot après mot, ils construiront une histoire que l’écrivain ne connaît pas encore.Ni blanc ni noir, Neil Bissoondath est un homme rose qui trouve ses plus belles images en passant l’aspirateur ou les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Sa vie, il la partage entre sa fille, sa femme, Anne, cette avocate qui lui a fait choisir le Québec, les livres qui débordent de sa bibliothèque, son ordinateur et ses amis. Le sourire facile et l’optimisme au bout des lèvres, ce romancier de la misère, du déracinement et de l’exil ne ressemble pas à ses personnages.On l’a souvent rangé aux côtés des Paul Auster, Milan Kundera, Michael Ondaatje, Salman Rushdie et les autres dans ce nouveau courant littéraire appelé World Fiction. Mais lui trouve son appartenance et son identité dans sa seule liberté d’écrire et de dire tout haut ce en quoi il croit profondément. Il n’a jamais eu peur de publier son livre. « La liberté d’expression ne veut rien dire si on n’a pas le droit d’offenser. »Pourtant, Neil Bissoondath n’a rien d’un surhomme et il a son lot d’angoisses et de doutes. Il avait 39 ans quand son livre est sorti et l’idée de la mort, avec sa grande faux, lui est soudainement apparue. « Mon oncle Shiva Naipaul est mort à 40 ans. Ma mère, à 50 ans. J’étais incapable de mettre ensemble les mots « mère » et « morte » et j’étais tout aussi incapable d’allier les mots « moi » et « 40 ». » Il est sorti de sa crise existentielle par une pirouette de romancier: « La vraie réalité est celle des émotions. Or, je ne me sens pas du tout comme un homme de 40 ans. »Maintenant qu’il a terminé le scénario adapté de son dernier roman, L’Innocence de l’âge, pour le réseau CBC, que la poussière d’étoile commence à retomber, l’écrivain va pouvoir enfin rejoindre l’univers qui est le sien: l’imaginaire.En quittant son appartement, je me suis souvenue d’une des phrases du Marché aux illusions: « Rien n’est plus triste, peut-être, qu’un homme à la peau sombre sous la neige. » Neil Bissoondath, sous la neige ou sous le soleil, ressemble à ce qu’il est: un Canadien heureux.Né en 1955 à l’île de Trinité, dans les Petites Antilles, émigre au Canada en 1973 et s’installe à Toronto. Étudie la littérature française à l’Université York et obtient son bac en 1977. Enseigne le français et l’anglais pendant plusieurs années puis devient directeur adjoint du Language Workshop de Toronto. En 1984, décide de se consacrer à temps plein à l’écriture. En 1990, s’installe à Montréal avec sa femme. Auteur de scénarios pour la télé et de nombreux articles. Bibliographie: Digging up the Mountains (Macmillan, en cours de traduction chez Boréal), Retour à Casaquemada (Phébus), À l’aube de lendemains précaires (Boréal), L’Innocence de l’âge (Phébus), Le Marché aux illusions (Boréal-Liber).

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Culture

Un vieux fantasme de Tremblay

L’humour populaire, qu’on savait rentable, subventionne désormais le théâtre. En effet, la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend est financée en grande partie par un jeune humoriste de 26 ans qui fait courir les foules… au Théâtre des Variétés!Patrick Huard avait la couche aux fesses, en août 1970, quand Lola Lee et sa joyeuse troupe de travestis ont exécuté leurs premières «steppettes» sur la scène du Jardin des étoiles. Il n’a jamais vu la comédie musicale – ni aucune autre pièce de Michel Tremblay d’ailleurs – et ne l’a pas lue non plus. «Je me réserve la surprise», dit-il.Au risque de la lui gâcher, rappelons que cette comédie a une histoire aussi brève à résumer que celle qu’elle raconte. Une jeune campagnarde gagne un concours de chant amateur et saute dans le premier autobus pour la grande ville, où, croit-elle, une glorieuse carrière l’attend. Elle compte sur sa soeur aînée, la célèbre Lola Lee, pour lui ouvrir toutes les portes. Mais la grande soeur a payé très cher son ascension au sommet et n’a que faire d’une rivale de plus. Pour la convaincre de retourner right back à Saint-Martin, elle entraîne la jeune ingénue dans une tournée des pires «trous» de la ville.La présentation de la version originale en 1970 n’a pas provoqué d’hystérie collective. Le collègue René Homier-Roy exprimait dans La Presse son «regret de n’être pas emballé» par cette oeuvre inclassable, à mi-chemin entre le freak show et la revue musicale. Soulignons, à la décharge des auteurs, que cette production avait été montée à la hâte pour répondre à une commande de la Ville de Montréal.Malgré la minceur du livret – le spectacle initial durait à peine une heure -, cette première ébauche contenait assez d’éléments prometteurs pour qu’on remette ça en mars 1972, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Cette version améliorée, plus substantielle que la première (les auteurs avaient ajouté une dizaine de chansons), a été mieux reçue. Elle a gardé l’affiche pendant trois semaines avant de faire l’objet d’une courte tournée. Sauf erreur, Demain matin… n’a pas été rejouée depuis.Bref, ce n’est pas tant le 25e anniversaire d’une oeuvre majeure dans la dramaturgie québécoise qu’on célèbre ces jours-ci que la réalisation d’un vieux fantasme de Michel Tremblay: faire de la comédie musicale à grand déploiement, comme à Broadway. «Avec 101 costumes et sept décors différents, ça va être un show comparable à Kiss of the Spider Woman», promet François Flamand, ami de longue date de Tremblay et instigateur du projet. Flamand, 38 ans, est aussi l’agent de Patrick Huard depuis cinq ans et son associé dans Sortie 22, la compagnie qui a investi 2,2 millions dans Demain matin…Michel Tremblay a écrit les textes de trois nouvelles chansons et resserré un peu certains dialogues. François Dompierre a modernisé tous les arrangements musicaux, en plus d’écrire la musique de ces trois chansons. Le texte, dans sa nouvelle mouture (publiée chez Leméac), est plus «politiquement correct», l’auteur ayant coupé surtout dans les échanges vitrioliques entre travestis. Il a un peu «déjoualisé la parlure», enlevant quelques jurons et troquant les «icitte» contre des «ici», les «ta yeule, toé!» contre des «veux-tu te taire, toi!». Il a aussi inventé un nouveau personnage pour Nathalie Simard, dont on fait grand état dans ce spectacle. Une bien modeste participation toutefois – neuf répliques -, mais un rôle de prostituée qui confirme que la jeune chanteuse a définitivement changé de village!

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Les Têtes à Godbout

Jacques Godbout serait bicéphale, comme le héros de son célèbre roman, Les Têtes à Papineau, que je n’en serais pas étonnée. L’essai – et la vidéocassette qui l’accompagne – que lui consacre le professeur Donald Smith, sorte d’autopsie douce de son oeuvre, permet en effet de repérer les influences qui ont fait de lui un homme portant deux chapeaux.«Plus je voyais ses films, plus je constatais que chaque roman a son pendant cinématographique», dit Donald Smith. Car le collaborateur de L’actualité pratique deux métiers dans un même corps. «Qu’il ait à la main une caméra ou un stylo, le message passe à travers une représentation imagée: un hot dog, un aquarium, un bulldozer, un couteau, un bicéphale…»Le romancier, comme le cinéaste, laisse sa propre vie et son temps s’immiscer dans son oeuvre, dont l’identité québécoise est le coeur. «Je voulais écrire une histoire d’amour», dit-il à Smith, en parlant du Couteau sur la table (1965), «mais pendant que j’écrivais, la violence est apparue sous la forme des interventions du FLQ. Le livre se nourrit de l’actualité, comme tous mes livres.»Salut Galarneau! (1967), ou l’histoire du roi des hot dogs, est le plus connu de ses livres. «C’est le roman du refus», écrit Smith. Refus du seul folklore comme identification culturelle, refus de la France comme norme et modèle, refus de l’emprise économique et culturelle américaine. Godbout n’a jamais sousestimé l’attrait du rêve américain. Il avait aussi compris (en créant des pubs pour gagner sa vie) que le Québécois de la «civilisation Pepsi» s’américanise sans s’en rendre compte.Mais il faudra attendre Les Têtes à Papineau (1981), qui à l’origine devaient s’intituler Une crotte sur le coeur, pour décortiquer la schizophrénie québécoise. En toile de fond, le référendum de 1980, avec René Lévesque et Pierre Trudeau, que les Québécois portent en eux. Les deux têtes, l’une nationaliste, l’autre fédéraliste, cohabitent difficilement. Il n’y a qu’une solution: la chirurgie. Le bicéphalisme, dit Smith, est vu comme une erreur de départ qui risquait d’asphyxier les deux parties dès le début de la Confédération; il est transmis d’une génération à l’autre: Cartier-Macdonald, Trudeau-Lévesque, Mulroney-Bourassa et maintenant Chrétien-Parizeau.Après l’échec de l’accord du lac Meech, Godbout règle ses comptes dans le film Le Mouton noir: «Si les Canadiens ne veulent pas de nous, tant pis, nous serons les moutons noirs de la Confédération. Nous ne sommes pas violents mais entêtés […], nous nous sommes forgé une culture que nous acceptons de partager mais que nous refusons de renier.»Godbout brandit alors sa menace: «Si Jean Chrétien devient premier ministre, j’émigre.» Paroles en l’air? Il est resté «parce que les Québécois ont voté contre Chrétien». Et comme pour s’excuser, il ajoute: «Si le reste du pays accepte un bouffon, on n’est pas obligé de s’y soumettre. Mais il n’est pas facile d’émigrer. Je préfère transformer les choses jusqu’à ce qu’il ne soit plus nécessaire de partir.»Jacques Godbout, romancier et cinéaste, par Donald Smith, Québec/Amérique, 250 pages.

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Il y a 390 ans, Port-Royal

Pourquoi diable Samuel de Champlain a-t-il choisi Port-Royal pour y installer le premier établissement de la France en Amérique? Il aurait pu planter sa tente – ou sa croix – sur les côtes sablonneuses de Cape Cod, d’où il revenait. Ou remonter le Saint-Laurent jusqu’à Québec, qui renfermait toutes les fourrures dont un explorateur pouvait rêver et qu’il allait fonder trois ans plus tard.Peut-être eut-il l’impression d’entrer au paradis terrestre en apercevant la côte acadienne? Comme son compagnon Marc Lescarbot, avocat parisien venu s’établir en Nouvelle-France avec sa femme et ses filles, qui s’étonna qu’un lieu pareil, «le plus beau que Dieu ait formé sur la terre, avec ses montagnes sur lesquelles bat le soleil tout le jour, demeurait désert alors que tant de gens languissaient au monde…»Toujours est-il que Champlain décida, en 1605, d’y construire une «abitation». La terre lui sembla riche et la pêche, miraculeuse. Contrairement aux explorateurs de son temps, il n’avait pas traversé l’océan pour faire fortune mais pour fonder une colonie. Il faut dire que la France avait bien ri des déboires du Malouin Jacques Cartier qui, en rentrant chez lui, avait brandi des pépites d’or et des diamants qui en fait n’étaient que de la pyrite et de la silice. D’où l’expression «faux comme un diamant du Canada».Un bon vivant que ce Champlain, qui a affronté les mers déchaînées, traversé des hivers rigoureux et fut souvent menacé du scorbut, sans jamais perdre le moral. Son remède: le vin et la bonne chère, «plus profitables que toutes les médecines».L’explorateur saintongeais a 35 ans lorsqu’il arrive à Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal en Nouvelle-Écosse). Né à Brouage, un port voisin de La Rochelle, ce fils de marin sillonne les mers à titre de cartographe avant d’accompagner Pierre de Monts, chargé par le roi de France d’explorer la côte américaine. À l’approche de l’hiver, ils installent leur campement sur l’île Sainte-Croix, face au continent, mais le site est balayé par de violentes rafales qui obligent les hommes à s’enfermer dans leurs cabanes. L’île est pauvre en eau potable et ils en sont réduits à boire de la neige fondue. Certains souffrent d’un curieux mal, le scorbut. Leurs jambes enflées deviennent noires comme du charbon, la chair de leurs gencives pourrit, leur haleine est fétide et leurs dents se déchaussent. Les Indiens leur préparent une décoction de feuilles d’«annedda», mais ils se méfient de cette «diablerie» et 35 des 85 nouveaux colons succombent.Le printemps de 1605 venu, de Monts et Champlain déménagent leur campement sur la rive méridionale de la baie Française (baie de Fundy). Ils vont nommer le lieu Port-Royal. Les charpentes des maisons de l’île Sainte-Croix, importées de France, sont démontées et transportées sur deux barques jusqu’à la nouvelle «abitation», qui comprendra le logis du sieur de Monts, un magasin, des logements pour les ouvriers, un four, une forge et une cave profonde de six pieds. Les tailleurs de pierre, serruriers, couturiers arrivent en renfort. On leur demande trois heures de travail par jour. Le reste du temps, ils le passent au bord de la mer à pêcher des moules, des homards et des crabes, qui abondent sous les pierres.On fait bombance à Port-Royal. Pour soutenir le moral de sa petite communauté, Champlain a créé l’Ordre de Bon Temps. Chaque soir, un convive différent, serviette sur le bras, fait office de maître d’hôtel. Il lui revient d’aller à la chasse ou à la pêche et de rapporter à table quelque chose de rare. On y mange aussi bien qu’à Paris et à moins de frais, écrit Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France.Au menu: des canards et des oies sauvages. Le tout est arrosé de vin, «souverain préservatif contre le scorbut et qui corrige le vice qui pourrait être en l’air», note-t-il encore, en précisant que seuls «ceux qui sont chagrins et paresseux en sont atteints». Les chefs indiens sont invités et leurs couverts mis en permanence.Champlain s’attache aux «sauvages», qu’il traite avec équité. Il se désole de les voir manger jusqu’à se rendre malades, quitte à mourir de faim en hiver puisqu’ils ne font jamais de provisions. «Je leur fis donner des fèves, mais ils n’eurent pas la patience [d’attendre] qu’elles fussent cuites pour les manger…» Un jour, ses nouveaux amis dévorent «une charogne à demi cuite, qu’il avait jetée aux renards deux mois plus tôt et qui puait si fort qu’on ne pouvait rester tout près». Il trouve aussi les sauvagesses bien potelées et en parle en connaissance de cause puisqu’il les a vues à la fête «quitter leurs robes de peaux et se mettre toutes nues, montrant leur nature…»Aucun prêtre n’étant là pour évangéliser les Indiens, du moins au début, c’est Lescarbot qui, le dimanche, est chargé d’enseigner au petit peuple, «pour ne pas vivre en bêtes».Le premier jardin de la Nouvelle-France prend bientôt forme. On sème orge, avoine, fèves, pois… L’apothicaire Louis Hébert, qui est resté à l’histoire comme le premier Européen à récolter du blé en Amérique du Nord, débarque à son tour. On fait aussi pousser des légumes dans des potagers qu’il faut clôturer pour les soustraire à la gourmandise des pourceaux. Champlain arpente lui-même la terre. Il se construit un cabinet avec de beaux arbres pour y prendre la fraîcheur et creuse des fossés pour garder ses truites de mer. «J’y fis un petit réservoir pour y mettre du poisson d’eau salée.»Mais Champlain a la bougeotte. Comme ses descendants bien plus tard, il décide d’aller passer l’hiver en Floride. Il n’ira pas plus loin que Nantucket, où il tombe dans une embuscade indienne. Il rebrousse alors chemin, pressé de rentrer à Port-Royal. Eût-il continué jusqu’au fleuve Hudson, il aurait sans doute pris possession de la pointe de terre qu’est aujourd’hui New York, au nom des Français et avant les Hollandais.En novembre 1606, pour fêter l’arrivée de De Poutrincourt, nommé lieutenant-gouverneur de l’Acadie, Marc Lescarbot, poète à ses heures, monte la première pièce jouée en Nouvelle-France. Le Théâtre de Neptune se tient en plein air. Alors que le bateau s’approche de la côte, au son des trompettes, le dieu de la mer s’avance sur un char flottant traîné par six tritons et lui souhaite la bienvenue: «Puisque tu as eu le courage de venir de si loin rechercher ce rivage pour établir ici un royaume français… par mon spectre, je jure de favoriser ce projet.» Comme l’écrit un contemporain: «Quand les Français s’établissent quelque part, la première chose qu’ils font, ils montent un théâtre, les Anglais, un comptoir, les Espagnols, un couvent»…Tout est donc en place pour que Port-Royal devienne prospère. Les colons ont la bonne idée d’ériger des digues pour contenir les marées et de cultiver les terres alluviales. Côté commerce, les côtes acadiennes sont accessibles aux bateaux européens toute l’année, ce qui constitue un avantage sur la vallée du Saint-Laurent, dont les eaux sont envahies par les glaces en hiver. Hélas! la présence dans les parages des Anglais et des Hollandais menace les fondations encore fragiles de la colonie et ses fondateurs décident de l’abandonner. En 1607, sous le regard indifférent des Français, Champlain monte à bord du Don de Dieu et navigue jusqu’à Québec qu’il s’en va fonder. Le navigateur demeure convaincu que le Saint-Laurent ouvre le chemin vers la Chine, qu’il ne désespère pas de découvrir.Pour un temps, l’Acadie continue de prospérer et, des années après, alors que Québec n’est qu’une bourgade vivotante, Port-Royal fournit plus de blé que tout le reste de la colonie et possède des salines réputées pour la salaison de la morue. Mais dans ce pays de Cocagne, le bonheur tranquille tire à sa fin. Attaquée par les Virginiens, Port-Royal est détruite, puis reconstruite. Anglais et Français revendiquent par les armes les droits de leurs découvreurs sur ses bancs de poissons. Le traité de Saint-Germain-en-Laye rend la colonie aux Français, en 1632. Sous Cromwell, elle redevient anglaise, puis repasse aux Français sous Louis XIV… et ainsi jusqu’à la tragédie finale qui débute au printemps de 1710, lorsque le général Nicholson, à la tête de 3400 hommes, bombarde la place, défendue par 258 soldats. Port-Royal capitule et devient anglaise pour de bon par le traité d’Utrecht.Mais les Acadiens sont tenaces. Ils refusent de prêter le serment d’allégeance à la couronne d’Angleterre, et n’y consentiront 13 ans plus tard qu’à condition de ne pas avoir à se battre contre les Français et de pouvoir pratiquer la religion de leurs ancêtres. Jamais les Anglais n’obtiendront plus des Acadiens. D’où leur surnom: «French Neutrals». Redoutant de les voir se soulever et s’allier aux colonies françaises voisines, le futur gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Charles Lawrence, décide de les déporter. «Si nous réussissons à les expulser, écrit-il le 9 août 1755, cet exploit sera le plus grand qu’aient accompli les Anglais en Amérique.» Les Acadiens sont expédiés en Angleterre, puis refoulés en France; d’autres se retrouvent en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane. «J’ai hâte de voir ces infortunés embarqués et notre tâche terminée», écrira l’officier britannique James Murray à son ami, le lieutenant-colonel Winslow. «Alors je m’accorderai le plaisir de vous faire une visite et nous boirons à leur bon voyage.»

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Le rouge et le noir

Dans Rouge secret, roman policier qui inaugure la nouvelle collection « Boréal polar », l’enquêteur Fontaine se penche sur le triste sort d’Irène Pouliot, une jeune femme aux prises avec un conjoint jaloux et manipulateur. Si Maud Graham apparaît comme une femme vive et enjouée, Frédéric Fontaine, pour sa part, est un homme triste, qui porte en lui les blessures d’une enfance difficile. L’action de Rouge secret se déroule dans le Québec en pleine effervescence des années 1960 et 1970. Chrystine Brouillet a l’habitude d’effectuer de longues recherches avant d’écrire. Elle n’y a pas échappé cette fois non plus. « Sur le plan historique, il fallait être extrêmement rigoureux. Les lecteurs sont vigilants et beaucoup d’entre eux ont vécu cette époque. Disons que c’est un problème qui ne se posait pas lorsque j’ai écrit la Trilogie de Marie LaFlamme, une héroïne du 17e siècle! » dit la romancière.

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Nadia, Mordecai et l’autre

Dans un livre qui a fait un peu de bruit et qui mériterait d’en faire plus, Nadia Khouri cherche à déterminer pourquoi les articles du New Yorker et le livre de Mordecai Richler sur le Québec ont provoqué une telle tempête. Elle aurait pu répondre que Richler a choqué parce qu’il voulait choquer, et qu’utiliser le mot «truies» à propos des mères canadiennes-françaises d’une certaine époque n’était pas fait pour lui attirer des applaudissements.Elle ne le fait pas.La question qui l’intéresse est, à vrai dire, beaucoup plus complexe, et Nadia Khouri va la traiter dans ce livre, Qui a peur de Mordecai Richler?, avec un luxe d’analyses et, disons-le, une férocité assez remarquables. Il lui arrive, emportée par sa propre verve de polémiste, de tourner les coins rond. Elle simplifie indûment, par exemple, la réplique d’un Jean Larose. Elle traite avec une rapidité imprudente des circonstances qui ont entouré la soutenance de la thèse célèbre d’Esther Delisle. Et j’en passe… Plus grave, elle fait dans les premières pages du livre un mauvais procès à Michel Bélanger pour avoir dit dans une entrevue que, si Richler n’est pas un «étranger» parmi nous, il n’est pas non plus «des nôtres». Il me paraît que Bélanger, dans ce texte, se réfère au «nous» de la culture première, de la mémoire collective, qui a sa légitimité propre et qu’on ne saurait condamner sans tomber dans l’abstraction pure. On a un peu trop tendance, ces temps-ci, dans certains milieux, à supprimer sans ambages un tel «nous», surtout celui des Québécois nés natifs francophones. Si un membre de la communauté juive ou de la communauté grecque me disait que je ne suis pas des leurs, ma foi, je n’aurais pas à en être offusqué.C’est le passage de ce «nous» communautaire au «nous» politique, idéologiquement exclusif, qui fait problème. Plus que sur la défense et illustration des idées de Mordecai Richler, c’est là-dessus que porte essentiellement l’ouvrage de Nadia Khouri, c’est-à-dire sur un nationalisme qui prétend échapper à sa nature idéologique et s’imposer comme un «impératif d’unanimisme ethnique». Il y a assez longtemps qu’on n’avait lu une mise en cause aussi radicale et aussi robuste des prétentions traditionnelles (et actuelles) du nationalisme québécois. Celui-ci, insiste Nadia Khouri, est une idéologie particulière, qui ne doit pas être confondue avec la condition québécoise elle-même, comme le voulait Lionel Groulx, attaqué et disséqué ici avec une rigueur que ne possédait pas le texte de Richler. Cette confusion, selon l’auteur, résulte d’«une conception déterministe simple des rapports entre langue, collectivité réelle ou imaginée, idéologie et action politique». On peut n’être pas nationaliste, ou même être antinationaliste, en anglais ou en français, tout en étant authentiquement, parfaitement québécois!Voici donc un livre utile, dans la mesure où il remet en question un certain nombre de pseudo-évidences du discours sociopolitique actuel. On pourrait lui faire 10 ou 50 reproches (mon exemplaire est émaillé de points d’interrogation et d’exclamation, de protestations diverses, etc.): Nadia Khouri ratisse large et se donne toutes les libertés du pamphlet. Mais il est, sans nul doute, intellectuellement stimulant.Le «nous» communautaire dont je parlais plus haut, la chaleur d’une mémoire collective, on les retrouvera dans le livre de Fernand Dumont, Raisons communes. On sait que ses positions politiques sont assez différentes de celles de Nadia Khouri. Son option souverainiste est sans ambiguïté; il procède même, dans cet ouvrage, à une «justification du nationalisme». Mais cela ne fait pas de lui, à l’évidence, un de ces nationalistes chenus et grenus qu’abomine l’avocate de Mordecai Richler, bien qu’il aime un peu trop (à mon gré) le légendaire chanoine. Il refuse de parler d’une «nation» québécoise: «Il y a ici, dit-il, des anglophones et des autochtones, et la nation francophone ne se limite pas au territoire québécois.» Une telle affirmation ne conduit pas à des conclusions simples, et l’on ne tentera pas de résumer ici les fines distinctions, nourries par une vaste culture théorique, que Fernand Dumont est amené à proposer pour asseoir nos «raisons communes».L’auteur fait, dans ce livre, le tour des questions qui se posent présentement à la société francophone du Québec: essoufflement de la Révolution tranquille, questions constitutionnelles, culture, langue, enseignement, problèmes sociaux, etc. Fernand Dumont est armé, comme peu d’intellectuels québécois le sont présentement, pour remplir un programme aussi ambitieux. Mais l’ampleur même des questions soulevées risque de donner à certains chapitres, surtout vers la fin, l’allure d’un rapport (exceptionnellement élégant et intelligent, bien sûr) de commission d’enquête. On aimerait que Fernand Dumont exagère parfois, qu’il fasse un ou deux pas de côté, peut-être même une toute petite faute de français. On pourra n’être pas d’accord avec toutes ses idées; mais il faudra, avec lui, discuter à une certaine hauteur.Qui a peur de Mordecai Richler?, par Nadia Khouri, éd. Balzac, 159 pages, 19,95$. Raisons communes, par Fernand Dumont, Boréal, 255 pages, 24,95$.