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Du côté de chez Yann

Selon le quotidien communiste français L’Humanité, «le plus grand écrivain vivant» de sa génération vit à Montréal sur l’avenue de l’Esplanade. Il s’appelle Yann Martel, il parle français avec des traces d’accent parisien et il écrit en anglais.Le journal qui chanta les louanges de Georges Marchais et de Staline n’a jamais été reconnu pour son sens de la nuance, mais sa célébration du talent de Martel n’a rien en commun avec cette fâcheuse tendance qu’ont longtemps eue les communistes français: être les seuls à avoir le pas. Car à Berlin, on écrit qu’il est un «extraordinaire raconteur», à Londres, le très sérieux Guardian parle de «petit chefd’oeuvre» et au Québec, La Presse souligne un «début fulgurant». Tout cela pour quatre nouvelles publiées à Toronto en 1993 sous le titre de The Facts Behind the Helsinki Roccamatios, son premier livre, qui, traduit en français en 1994, devint Paul en Finlande (Boréal au Québec, Rivages en France).Self, son premier roman, paru chez Knoff à Toronto en mai dernier, a été accueilli par une critique aussi élogieuse. Le livre a été lancé il y a peu de temps à Londres. Des éditions allemande et suédoise suivront sous peu.La nouvelle ne fait pas recette. C’est un genre négligé, tant par les auteurs que par les lecteurs. Les critiques ne font pas exception. On ne lance pas une carrière avec ces courtes histoires souvent considérées comme des romans sousdéveloppés. Encore moins une carrière internationale. On ne devient pas non plus un écrivain qui vit de sa plume avec quatre nouvelles. Yann Martel y est arrivé, phénomène probablement unique dans la littérature canadienne. Il n’y a là ni hasard ni marketing génial. Seuls le talent et l’originalité de l’auteur expliquent cette carrière en forme de fusée.Yann Martel avait choisi le café Santropol, rue Saint-Urbain, pour notre premier rendez-vous. J’avais souhaité rencontrer cet homme qu’on dit sans racines dans un endroit qu’il aime, où il se sent à l’aise. Né à Salamanque, en Espagne, en 1963, il fut bébé à Victoria (en Colombie-Britannique), enfant au Costa Rica, adolescent en Ontario et à Paris, jeune homme un peu partout. Depuis quelque temps, il vit à Montréal, qui est pour lui un port d’attache plus qu’un endroit qu’on habite et qu’on façonne de sa présence et de son action.Le café Santropol lui convient parfaitement. Décor baroque et cosmopolite, nourriture planétaire. Il y règne une atmosphère studieuse et chaleureuse de café universitaire anglais. Selon la tradition anglosaxonne universitaire, toute différente de la française, les collèges – substituts de la famille – sont des maisons qu’on habite, professeurs comme étudiants; les cafés et les restaurants sont les salons qu’on ne peut se payer. C’est dans ce cocon intellectuel et social que Yann Martel a fait la plus grande partie de ses études secondaires et universitaires. Et dans ce café où les tranches de pain complet ont l’épaisseur d’un club sandwich, il se sent de toute évidence à l’aise.Il est arrivé en vélo, une de ses rares possessions. Pas un vélo avec deux dérailleurs japonais. Non, un vélo passé de mode avec le guidon recourbé vers le bas, ce qu’on appelait un vélo de course avant que la bicyclette prenne le virage technologique.S’il est légèrement en retard, c’est qu’il vient d’une manifestation contre l’ouverture d’un McDonald’s au pied du mont Royal. Une manifestation de principe, puisque le géant du boeuf haché a déjà ouvert ses portes, et que les enfants du quartier l’ont déjà pris d’assaut. Mais c’est aussi dans la tradition universitaire anglosaxonne: la défense des baleines, le nucléaire, la guerre du Viêt-nam et, aujourd’hui, les grands arbres de l’île de Vancouver. Il en parle avec détachement, une sorte de tristesse souriante, comme les derniers sages parlent de la barbarie imminente. Il en parle doucement, sans emportement, dans un français remarquable. Et pourtant, il écrit en anglais. Il ne sera donc jamais, pour les théologiens de la nation, un auteur québécois. Il s’en fout. Tout ce qu’il veut, c’est écrire.S’il a tant voyagé, c’est que son père, le poète Émile Martel, est diplomate. Aujourd’hui, ses parents sont en poste à Paris. Il s’apprête à aller les rejoindre après le lancement de son roman à Londres, puis il s’envolera pour l’Inde pour un séjour de neuf mois.Yann Martel est devenu un écrivain anglophone au Costa Rica. Ce ne fut pas un choix: il n’y avait pas d’école francophone de qualité à San José, seulement une école internationale anglaise. Dans Self, le héros dit: «Voilà donc qu’un simple caprice géographique me fit étudier en anglais, jouer en espagnol et raconter ma journée en français à mes parents… L’anglais devint pour moi l’outil par lequel je m’exprimais précisément.» Il poursuivit ses études en anglais, même à Paris. Un caprice.Tout cela s’est produit sans drame ni grande interrogation identitaire. Exactement comme les choses arrivent à ses héros. Elles surviennent, elles sont acceptées sans résistance, sans combat. Le mouvement, le changement, ne sont pas des accidents, des aberrations. Ils sont l’essentiel de la vie, qui n’est plus une forme de continuité mais une série de sauts, de mutations, de métamorphoses. Et s’il est l’écrivain d’une génération, c’est bien dans ce sens: l’écrivain d’une génération qui est née en zappant autant la télé que sa propre vie.L’anglais n’est pas seulement un outil avec lequel il se sent plus à l’aise qu’avec le français, c’est la langue qui lui vient spontanément quand il ignore la nationalité de son interlocuteur. Il a aussi appris à l’aimer, comme on aime la langue dans laquelle on peut tout dire. Il n’écrit pas en anglais parce que le marché est plus grand; il ne connaît tout simplement pas d’autres langues d’écriture.Canadien ou Québécois? (La famille Martel est une des plus vieilles familles du Québec, et la grand-mère de Yann, à qui il rend souvent visite, habite le village de Saint-Jean-Port-Joli.) Les deux.Il a ce regard qu’ont souvent les myopes et qu’on confond trop facilement avec la froideur ou la timidité, surtout quand les questions peuvent paraître piégées. «Pour moi, la langue n’est pas une question identitaire.» Il écrit et réagit en anglais, s’amuse souvent en français ou en espagnol. Il a visité l’Iran, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Pérou, l’Équateur, le Portugal, la Tchécoslovaquie, l’Allemagne… Après avoir songé à terminer ses études de philosophie en Nouvelle-Zélande ou en Israël, il a choisi l’Université Concordia, à Montréal. Puis, après quelques années à Paris comme gardien de nuit à l’ambassade du Canada, il eut l’impression d’être en exil. «J’ai eu envie de rentrer chez moi.» Et «chez lui», c’était le Canada, un pays où il n’avait vécu qu’une dizaine d’années.Il débarqua à Montréal. Là encore, il ne faut pas y voir de sens précis. «Le billet d’avion était moins cher que celui pour Toronto ou Regina.» Mais ce n’était pas vraiment pour s’installer, créer des liens, s’investir dans un projet. Aujourd’hui, c’est un lieu agréable où il se sent à l’aise. Il aime le multiculturalisme de son quartier, l’amabilité des Montréalais, qu’il souligne en l’opposant (comme tous les Québécois) à la froideur des Parisiens. Mais outre son opposition à l’ouverture du McDonald’s, il n’est pas véritablement un citoyen montréalais, québécois ou canadien. Le Canada est pour lui une sorte de «construction» de l’esprit. Il en admire des valeurs théoriques et des souvenirs qui ont peu de rapports avec la nature et l’état actuel du pays.S’il se sent chez lui au Québec, c’est aussi un peu théorique. Le Québec «concret», pour Yann Martel, ce sont quelques quartiers de Montréal, Saint-Jean-Port-Joli et, pour la culture, de vagues réminiscences du groupe Harmonium.Quand il parle du dernier référendum, c’est encore avec détachement. «Le problème de l’identité devient fondamental pour ceux qui ne peuvent pas partir, qui n’ont pas d’autres lieux où exister vraiment.» Si le Québec devenait indépendant, il garderait Montréal comme pied-àterre, mais voudrait conserver la nationalité canadienne.Yann Martel peut toujours partir. Ses domiciles sont plus affaire de colocs, de coût, d’occasion, que de coups de coeur. Il est revenu «chez lui», mais la porte reste toujours grande ouverte.Il ne possède rien, du moins selon les normes de la société dans laquelle nous vivons. Il n’a jamais eu de voiture. Dans la petite chambre qu’il loue de sa cousine, pas de tableaux ni de souvenirs de voyage; un bureau et quelques livres, mais si peu, car il s’en «débarrasse» au fur et à mesure. Actuellement, il lit une biographie de Jean XXIII, qu’il trouve bien sympathique. Un très vieil ordinateur Tandy (mais il écrit à la main), un matelas de yoga et un autre de camping, sur lequel il dort, quelques vêtements: voilà toutes ses possessions.On imagine facilement un ascète, solitaire et désincarné, d’autant qu’il consacre une heure par jour au yoga et qu’il fera un stage de deux mois dans une école de yoga pendant son séjour en Inde. Non, l’absence de possessions est tout simplement un souci de liberté, qui est la capacité de tout vivre. Dans Self, roman à la fois faussement et largement autobiographique, le héros alors adolescent prend plaisir à se rouler voluptueusement dans l’herbe, que l’auteur qualifie de «féminine». Il conclut: «Je ne me sentais ni homme, ni femme. Seul, le désir m’habitait. J’étais humide de vie.»Quand il était jeune, Yann Martel voulait devenir politicien. En fait, premier ministre. Il hantait la Chambre des communes, à Ottawa, et se souvient encore avec émotion d’avoir ramassé le stylo qu’un John Diefenbaker vieillissant avait laissé tomber. Puis il devint écrivain, pendant des études en philosophie à l’Université Trent de Peterborough. Il ne peut imaginer aujourd’hui faire d’autres métiers que ceux liés à la création artistique. Il est de ces athées qui ont la tristesse de ne pas avoir la foi. «Pour les athées, dit-il, il n’y a que l’art qui soit l’équivalent de la religion pour les croyants. La certitude que ce que l’on crée continue.»Et ce que crée Yann Martel est fascinant et «humide de vie», tout en étant construit, organisé, structuré comme les plans d’un architecte. Dans Paul en Finlande, l’insoutenable agonie d’un ami sidéen devient le contrepoint tragique de la civilisation occidentale qui se meurt. Dans une autre nouvelle, un concerto pour «violon dissonant» traduit magnifiquement l’abîme de la guerre du Viêtnam et la fuite en avant de l’Amérique qui oblitère la mémoire.Si le grand écrivain est celui qui parvient à transcender par son regard les choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires, alors Yann Martel est un grand écrivain. Résolument moderne et, aussi curieux que cela puisse paraître, résolument canadien.Pourtant, il n’y a pas de thèmes canadiens dans son oeuvre, sinon des lieux, des références historiques, un «caprice géographique» dirait le héros de Self. Il ne parcourt pas le monde en s’interrogeant sur son identité nationale. Mais il y a là un pays, une université, des paysages, des attitudes. Et c’est suffisant.Les lieux nouveaux ne sont pas prétextes à des comparaisons. La référence n’est jamais le pays d’où l’on vient, comme c’est souvent le cas autant chez les écrivains anglophones que francophones. Le héros de Self grandit dans le monde et il l’accepte comme il est. Dans les écoles internationales, il apprend que les barrières disparaissent facilement quand les gens sont jetés dans la vie ensemble, puis séparés par le hasard des métiers et des voyages. Même les barrières immémoriales comme celles du sexe, premier fondement de l’identité. Il les franchira aussi facilement qu’on change de chemise. Il faut vivre, c’est là l’essentiel, et aussi le plaisir et la douleur.Dans un an, Yann Martel reviendra à Montréal. Peut-être. Son roman n’aura probablement pas encore été publié en français. Mais il sera, avec Michel Tremblay et Mordecai Richler, l’écrivain montréalais le plus connu du monde. «So what», répondrait-il.

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Le biologiste du roman

Romancier et biologiste, une curieuse alchimie…L’été de ses 20 ans, Louis Hamelin, étudiant en biologie au campus Macdonald de l’Université McGill, jonglait avec l’idée de devenir écrivain. Dans un carnet, il notait tout: ses histoires de coeur, ses réflexions en découvrant Camus et… ses dissections d’insectes.Son père, vérificateur aux Caisses populaires Desjardins, jugeait extravagante l’idée de gagner sa vie grâce à la littérature. Soucieux d’assurer la sécurité financière de son deuxième fils (il en a quatre autres), il pensait bien avoir trouvé la solution: Louis serait biologiste et écrirait des livres… sur la biologie.Le paternel ne se trompait qu’à moitié. Car si «Ti’oui», comme on l’appelait, est plutôt devenu romancier, la biologie reste sans conteste son terreau privilégié. Ainsi, dans Le Soleil des gouffres (Boréal), roman achevé l’été dernier dans un coin perdu du Mexique, les hommes tombent comme des mouches. Et les mouches, qui font bon ménage avec les tortues et les oisillons, sont observées au microscope jusque dans leur intimité. (Le lecteur assiste même, impuissant, au supplice de la baignoire que s’impose l’une d’elles.)«La littérature permet d’embrasser le monde alors que la biologie oblige à se spécialiser», dit-il pour justifier la décision qui a changé sa vie. Aujourd’hui, à 37 ans, il a cinq romans à son actif et porte avec une douce insouciance le titre ronflant d’«écrivain le plus prometteur de sa génération», dont la critique l’a affublé, «aussi immense que Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu».«L’écriture, ça demande des efforts, dit-il. J’écris comme un cordonnier travaille le cuir.»Avec sa tête de décrocheur surdiplômé, on a du mal à l’imaginer s’acharnant sur un manuscrit. Mince comme un fil dans son tshirt moulant, les cheveux bouclés tombant sur les épaules, l’air désinvolte, Louis Hamelin ne fait pas son âge. On lui donnerait 10 ans de moins. Aussi à l’aise seul en forêt qu’à jouer du coude dans la cohue, il n’est pas marié, n’a pas d’enfants et tient pour essentielle sa liberté de décamper quand bon lui semble ou d’écrire la nuit si ça lui chante. Les responsabilités, il les fuit comme une menace. «Je suis un excellent « mononcle »», dit-il, comme pour s’excuser.L’accueil enthousiaste réservé à son premier roman, La Rage, qui lui a valu à 30 ans le Prix du gouverneur général en 1989, a eu l’effet d’un électrochoc. «J’avais corrigé les épreuves dans un état d’abattement total, dit-il. Le livre me sautait aux yeux comme une énorme absurdité. Je ne voyais pas, dans ce magma, où j’avais voulu en venir.»Louis Hamelin n’aime pas parler de son deuxième roman, Ces spectres agités, qui lui a laissé un goût amer dans la bouche. Pas tant à cause de la critique, qui, après l’avoir encensé l’année précédente, lui reprocha son délire verbal. Mais parce que l’histoire qui l’a inspiré – sa liaison amoureuse avec une jeune fille alcoolique – a mal tourné. «Elle est morte étranglée dans une ruelle le jour où j’ai remis les disquettes à mon éditeur, dit-il. Un meurtre jamais résolu. J’avais choisi le vampire comme métaphore.» S’agissait-il d’un pressentiment? Il hésite: «C’est tentant d’attribuer un pouvoir maléfique au livre. La fiction dit toujours un peu la vérité.»Cette fin tragique l’a troublé au point de le pousser à changer d’air. «J’ai déniché un emploi de commis dans une pourvoirie entre la haute Mauricie et l’Abitibi, dit-il. J’y suis allé avec l’idée d’écrire un livre.» C’était avant «l’été indien» de 1990. Dans ce Far West québécois, il a passé deux mois à observer les heurts entre autochtones et Blancs et à mesurer la fragilité des liens d’amitié qui se nouent parfois entre eux. Il en a rapporté des images fortes, où le désespoir est palpable: «J’ai vu des jeunes sniffer du naphta», se souvient-il.Dans ce troisième roman, Cowboy, l’écrivain se défend bien d’avoir succombé au mythe du bon sauvage. L’épithète d’écolo qu’on lui accole souvent l’agace tout autant. Il ne cherche pas à profiter d’une mode: «La nature est très présente dans mes livres parce qu’elle l’est dans ma vie.»Né à Grand-Mère deux mois après la mort du premier ministre Maurice Duplessis, en 1959, il a grandi à Maria, en Gaspésie, «entre la forêt et la mer». Il en a gardé des souvenirs indélébiles: une maison chaleureuse, une chaloupe, son vélo «mustang», les bois où il jouait avec ses frères et la plage à perte de vue. «Ma mère n’a pas chômé, dit-il. Nous sommes tous nés à un ou deux ans d’intervalle. Pas une fille. Au cinquième, le médecin n’a pas osé lui annoncer que c’était encore un garçon.»Louis Hamelin sort à peine de l’adolescence lorsque sa famille quitte la baie des Chaleurs pour s’installer à Laval, où il mène la vie de banlieue typique, tâte de la drogue et évite les confrontations avec ses parents. Bientôt il quitte l’école, décroche une «jobine» qu’il abandonne peu après et, ses prestations de chômage en poche, file à Vancouver. «Je cherchais ma voie», dit-il.Pur produit de sa génération, Hamelin crée dans ses romans des personnages qui collent à cette fin de millénaire: de jeunes squatters à l’avenir bouché qui fraternisent avec les expropriés de Mirabel, des starlettes pulpeuses à la Mitsou qui font un tabac au Festival de Saint-Tite, des disciples qu’on dirait sortis tout droit de l’Ordre du Temple solaire (OTS) et qui suivent docilement leur gourou. Les pieds bien ancrés dans la réalité («je tiens cela de ma mère»), il puise dans l’actualité la toile de fond de ses histoires. «Mes amis ont toujours pensé que je finirais journaliste.»Moitié reporter, moitié écrivain, le héros de son nouveau roman, Le Soleil des gouffres, est sa copie conforme. Ce «thriller mystico-politique qui n’emprunte ni à Tom Clancy ni à Stephen King» reprend un thème qui lui est cher: le pouvoir, aussi bien spirituel que politique, exercé par des dominateurs à la fois séduisants et sanguinaires sur des êtres vulnérables.«Ce livre, je l’ai laissé sur la glace pendant des années. Tout ce dont j’étais sûr, c’est qu’il y aurait affrontement entre le bien et le mal.»Une bande d’étudiants en biologie entreprennent la traversée du désert du Colorado, aux États-Unis, où ils rencontrent un illuminé qui va changer le cours de leur vie. «Moi qui suis un terrien, un gars de gros bon sens, dit-il, j’ai essayé de comprendre la fascination qu’exercent les gourous.»Louis Hamelin a tout lu sur le drame de l’OTS: «Pour un romancier, la foi est un matériau de rêve. Lorsque Luc Jouret disait: « On s’en va sur Sirius », il faisait preuve d’imagination. On trouve incroyable que les adeptes de l’ordre aient voulu changer de planète, mais on oublie que la religion catholique est aussi riche en métaphores. Pris à la lettre, le ciel est aussi absurde que les mythes véhiculés par les sectes.»Il est question de sacrifices humains et de rites précolombiens dans ce drame qui trouve son dénouement à Teotihuacán, la cité des dieux disparus, au Mexique. «J’ai toujours su que j’aboutirais dans ce pays de contradictions, où le culte de la mort est bien vivant. Où les enfants mangent des crânes en chocolat et des ossements en sucre.»Dans cette histoire aux relents apocalyptiques, la biologie joue un rôle de premier plan. C’est d’ailleurs là son originalité. Et c’est fort séduisant pour le lecteur, à condition qu’il ne se laisse pas intimider par la tigresse de Sibérie, qui s’arrache des lambeaux de chair pour en nourrir ses petits, ou par l’araignée qui se laisse grignoter les pattes par ses rejetons. Il y apprend même comment le baiser a été inventé par les grands singes.Mais pour démêler les cladocères, qui ressemblent à des foetus humains, des gammarus aux antennes circonflexes qui baignent dans l’alcool sur les tablettes du laboratoire, il faut appeler à l’aide son Petit Robert ou son Petit Larousse. Et l’on se surprend à pester contre l’auteur, qui met notre patience à rude épreuve en nous obligeant à tout ce travail.Mais Louis Hamelin le sait, qui, après un passage scientifique ardu, nous fait un clin d’oeil. C’est ainsi qu’au lieu de pêcher un copépode, un amphipode ou quelque autre crustacé, l’héroïne attrape un vieux condom gluant. La grosse limace pendouille lamentablement entre ses doigts… Louis Hamelin a publié La Rage (Québec/Amérique, 1989), qui lui a valu le Prix du gouverneur général, Ces spectres agités (XYZ, 1991), Cowboy (XYZ, 1992) et Betsi Larousse ou L’Ineffable Eccéité de la loutre (XYZ, 1994). L’Instant même a publié un recueil de ses chroniques estivales parues dans Le Devoir à l’été 1994, sous le titre Les Étranges et Édifiantes Aventures d’un oniromane.

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Le retour de l’enfant prodige

De livre en livre, Dany Laferrière régresse. Il était, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, moderne à mort, cultivant le scandale, la distance ironique. Le voici, dans son septième livre, revenu auprès de sa chère maman à Port-au-Prince, enfant prodigue repenti, fils dévoué, fils nourrisson, pratiquant le retour au pays natal de la façon la plus décidée, allant même jusqu’à rentrer dans des mythes locaux ou nationaux qui contredisent de la plus expresse façon la modernité, disons montréalaise.On n’ira pas voir un psychanalyste pour se faire expliquer ça. On lira un roman quasi autobiographique parfois un peu agaçant par sa naïveté voulue, le plus souvent attachant, étrange, déroutant: un des meilleurs que Dany Laferrière ait écrits. La régression, en littérature, n’est pas toujours une mauvaise idée.Arrive donc, dans son Haïti natal, le célèbre auteur de Comment faire l’amour et cætera, la vedette de la télévision québécoise, le garçon qui a réussi au-delà de toutes les espérances. Le pays auquel il revient est celui des pauvres – un chien mort en témoigne, là, tout près de lui, devant la maison de sa mère -, assez différent de celui, flamboyant d’imagination, que nous donnait il y a quelque temps Émile Ollivier dans Les Urnes scellées. Pourquoi ce retour? Cela va un peu plus loin que le jeu habituel des retrouvailles: il s’agit de retrouver un corps, son propre corps, et à qui le demander si ce n’est à sa mère? De celleci, pauvre, généreuse, à l’aise dans son existence malgré les difficultés de la survie dans la misère où elle est forcée de vivre, Dany Laferrière brosse un portrait chaleureux, à la limite de l’adoration. Haïti, avant toute chose, avant tout discours, c’est elle.Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le «pays sans chapeau», le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.Est-ce pour retrouver moi aussi des valeurs anciennes, celles des années 50 et 60, que j’ai parcouru les 500 pages du journal du frère Untel (alias Jean-Paul Desbiens)? En lisant Les Années novembre, je rencontre un homme de mon temps, disons un homme de la Révolution tranquille, et qui a su concilier mieux que beaucoup d’autres la fidélité et la liberté.Ce n’est pas dire que le livre est intéressant d’un bout à l’autre. Sur quelques sujets, l’auteur en dit trop, et pas assez. Il nous parle à plusieurs reprises, par exemple, des séances de travail qu’il a régulièrement avec quelques amis, mais sur les sujets qu’on y étudie, et sur ces amis eux-mêmes, il ne nous dit à peu près rien, et c’est un peu embêtant. Il y a des choses, dans un journal, que leur seule mention rend évidentes. Il y en a d’autres qui exigent un peu de développement pour faire sens.Ce qui me retient, me touche le plus souvent dans le livre du frère Untel, c’est la vie quotidienne, la vie ordinaire, les longues marches qu’il fait pour garder la forme, les voyages en autobus pour aller prononcer des conférences devant 300 ou trois personnes. Et, surtout, la vie de frère. Comment peut-on être frère dans le Québec d’aujourd’hui? Les rangs, dans la communauté du frère Untel, sont clairsemés, la moyenne d’âge dangereusement élevée. Dans ce milieu rabougri, où se font jour parfois des hostilités féroces, nourries par la vie commune elle-même, et d’autant mieux perceptibles que les acteurs sont rares, Jean-Paul Desbiens continue de vivre, d’espérer, de croire. Oubliez la question religieuse si vous voulez: voici quelqu’un qui ne lâche pas facilement.Pays sans chapeau, Dany Laferrière, Lanctôt Éditeur, 224 pages, 19,95$.Les Années novembre, Jean-Paul Desbiens, Logiques, 542 pages, 26,95$.Pays sans chapeauJe plonge, la tête la première, dans cette mer de sons familiers. Un air connu qu’on fredonne aisément, même si ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu la chanson. Bousculade de mots, de rythmes dans ma tête. Je nage sans effort. La parole liquide. Je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit se repose enfin. On dirait que les mots ont été mâchés avant qu’on me les serve. Aucun os. Les gestes, les sons, les rythmes, tout ça fait partie de ma chair. Le silence aussi. Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue.Dany LaferrièreChronique de la banalitéFaut-il vraiment tout noter et, surtout, le publier?«À quoi penses-tu?- À rien.»Mensonge. Mensonge absolu, le premier que reconnaît un enfant. Car la conscience n’arrête jamais. On pense toujours, même en rêve. Mais faut-il tout noter pour autant, la moindre pensée, la moindre réflexion, heure après heure, jour après jour? Ou, si l’on note, faut-il tout conserver et tout publier? Ceux qui ont toujours admiré la culture et la curiosité de Claude Roy, ses étonnements étonnants, sa prose poétique, ses aficionados, auront sans doute remarqué Les Rencontres des jours. Ils risquent de n’y trouver qu’un morne ennui. Les neuf dixièmes d’une vie sont d’une banalité à faire peur, et même les grands esprits ont des passages à vide. Pour la chasse aux papillons, il y a le filet de Nabokov. Ou il y a le pare-brise de la voiture. (Les Rencontres des jours 1992-1993, Gallimard, 336 pages, 39,54$)

Culture

La bibliothèque imaginaire

Quel est le livre qui résume le mieux le Québec? Une question piège…Un livre. Un seul et unique livre qui serait le miroir d’un pays, qui permettrait de le comprendre, d’en saisir l’âme: ne serait-ce pas le guide de voyage idéal? Même dans un fauteuil…En mai dernier, une trentaine de Québécois ont reçu du rédacteur en chef de L’actualité une lettre bien curieuse. Des écrivains, des éditeurs, des dramaturges, des professeurs de littérature, des critiques, des animateurs de télé, tous des dévoreurs de livres qui, en théorie, lisent tout, comme la traductrice Sheila Fischman, qui a transposé en anglais plus de 50 romans québécois de langue française, ou comme notre critique Gilles Marcotte, auteur d’une anthologie de la littérature d’ici en quatre tomes.Cette lettre leur lançait un défi facile. En apparence.«Quel est l’ouvrage de la littérature québécoise ou canadienne que vous recommanderiez à un étranger qui veut comprendre ce qu’est le Québec?»Question piège. Il n’existe évidemment pas de réponse. Cela dit, trouvons-la!La plupart ont accepté de jouer le jeu. La plupart ont tenu jusqu’au bout. Les règles? Un seul titre, sans restriction de genre: roman, poésie, essai, histoire, théâtre… Et la possibilité de faire deux autres suggestions, quand même, pour se consoler de l’obligation de taire des auteurs qu’on aime! On trouvera ci-dessous le choix de chacun puis, en encadré, les 20 oeuvres qui composent cette «bibliothèque imaginaire» – pour adapter le titre de Malraux -, ce «pays idéal», ainsi qu’une vingtaine d’autres titres que notre «jury» a tenu à emporter sur son île…Certains ont décliné l’invitation: trop difficile, trop injuste. D’autres ont demandé du temps pour réfléchir et n’ont plus donné signe de vie. Que d’hésitations! Et de remords parfois. La nuit portant conseil, Marco Micone a, un matin, défait son choix de la veille. Suzanne Lévesque aussi, qui aurait bien voulu savoir si quelqu’un avait voté pour le chanoine Lionel Groulx!«Autant me demander quel livre j’emporterais sur une île déserte», dit le dramaturge René-Daniel Dubois. Et j’entends encore la voix de Françoise Faucher, qui a mis son talent de comédienne à me lire des vers de Gatien Lapointe: «Les folles saisons de ce pays…» Et «J’ai dans mon coeur une grande souffrance…»Aucun titre ne s’impose d’emblée. N’y aurait-il donc pas une oeuvre incontournable? «C’est bon signe, juge François Ricard, qui enseigne la littérature à l’Université McGill. Cela dénote une grande richesse.»Les romans sont les grands gagnants et la poésie a des adeptes. Pour rendre l’âme profonde d’un pays et d’un peuple, on préfère la poésie et le roman à l’histoire, à la sociologie et à la politique. «Ça me rassure, dit Pierre Foglia. J’ai ce réflexe quand je voyage. Je cherche une oeuvre de fiction, car je sais que c’est par là que je vais entrer dans le pays.»Nadia Assimopoulos, présidente du Conseil de la langue françaiseJ’ai offert Les Filles de Caleb d’Arlette Cousture à plusieurs amis étrangers. Ce roman donne une bonne idée de l’évolution de la société québécoise, et des femmes en particulier. On perçoit leur ténacité, leur détermination à faire leur chemin, bien avant l’apparition du féminisme. Et on y assiste au passage de la société rurale à la société industrielle, avec tout ce que ça comporte de changements de valeurs.J’ai aussi retenu Le Matou d’Yves Beauchemin parce que j’aime sa façon d’exprimer les sentiments, et Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay, qui est un monument littéraire.Lise Bissonnette, directrice du DevoirVoici mon choix et je n’en ai qu’un: Le Ciel de Québec, de Jacques Ferron, parce que tout y est, la petite et la grande histoire du Québec, celle qui est advenue et celle qui vient, notre drame et notre carnaval.Neil Bissoondath, écrivainJe me souviens des premières pages de La Guerre, yes sir, de Roch Carrier, que j’ai lu en arrivant au Québec, en 1974: Joseph se coupe la main avec une hache pour ne pas devoir aller à la guerre. J’aurais voulu avoir écrit cette scène, qui révèle toute la passion et le sens éthique et moral que j’ai trouvés ici. De plus, Roch Carrier est un auteur fédéraliste qui n’a pas permis à ses idées politiques d’influencer son roman. C’est là tout un défi pour un romancier!Danièle Bombardier, animatrice de Plaisir de lireJ’ai choisi Les Aurores montréales de Monique Proulx. Il y a dans ces nouvelles toute la diversité de ce qui nous ressemble et nous rassemble. Ce qui nous éloigne aussi. C’est très urbain, fabuleusement écrit, et je m’y reconnais.Il y a aussi Où vont les sizerins flammés en été, de Robert Lalonde, des nouvelles qui nous renvoient à l’âme, au paysage, au silence et à la folie du Québec. Enfin, Promenades et tombeaux de Jean O’Neil, parce que la nature d’ici est ce qui nous distingue et nous représente le mieux.Claire Bonenfant, ex-présidente du Conseil du statut de la femmePour moi, toute l’oeuvre de Jacques Godbout réfléchit la dualité des Québécois, à la fois français et américains. Mais plus particulièrement Les Têtes à Papineau, car l’auteur y exprime le déchirement canadian et québécois.Mon second choix est Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, un roman qui date mais dont les personnages portent en eux les germes de la transformation de la société québécoise.Roch Carrier, président du Conseil des arts du CanadaLe seul livre qui me vient à l’esprit est ancien, vieillot, touffu. C’est Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé. Je l’ai choisi à cause de ce que l’on découvre sous la surface. Il annonce tout ce qui arrive et explique tout ce qui s’est passé. Il comporte aussi des digressions qui en disent long. Ainsi, une magnifique comparaison entre l’attitude de l’Écosse et celle de l’Irlande vis-à-vis de l’Angleterre et de la colonisation.Ying Chen, romancièreJe choisis l’oeuvre de Saint-Denys Garneau, un poète que j’aime beaucoup. Sa poésie, d’une profondeur rare et d’une grande beauté, est universelle. Un Européen ou un Chinois peut entrer dans son univers. Si je veux comprendre un pays, je ne cherche pas le folklore – la neige ou le froid -, mais la sensibilité. Celle de Saint-Denys Garneau est à la fois québécoise et humaine.René-Daniel Dubois, dramaturgeÀ cet étranger, je dirais: «Lis La Dalle-des-Morts de Félix-Antoine Savard et ensuite lis les quotidiens pendant un mois, tu verras où on s’en va!» Nous vivons le contraire de ce que Mgr Savard a décrit dans sa pièce: la grand-mère métisse de l’histoire raconte comment elle voit le monde. Pour elle, le Canada français, c’est l’espace, les terres immenses. Tout le contraire de s’enfermer entre quatre murs.Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon mérite une mention. Quand j’étais petit, Séraphin symbolisait ce qu’on ne devait pas être. Aujourd’hui, on en ferait un héros. Enfin, Le Petit Aigle à la tête blanche parce que Robert Lalonde dit bien ce que nous sommes devenus.Françoise Faucher, comédienneSi l’on ne doit choisir qu’une oeuvre, c’est du côté des poètes qu’il faut porter son regard. Moi, comme immigrante, il y a 45 ans, ce qui m’est entré dans le coeur, c’est l’Ode au Saint-Laurent de Gatien Lapointe. En lisant ces poèmes, on a la sensation charnelle de l’immensité de ce pays. Le froid, la couleur des saisons et la difficulté de l’homme à nommer les choses et à trouver sa place.L’Homme rapaillé s’impose aussi. Gaston Miron, c’est le poète engagé qui dit «batèche» et frappe du poing sur la table. Enfin, l’oeuvre poétique de Fernand Dumont et, en particulier, sa Genèse de la société québécoise.Sheila Fischman, traductriceL’Écrivain de province, de Jacques Godbout, pour l’écriture et pour son intelligence, très pointue et très ciblée. Ce sont des extraits de 10 ans de son journal, qui présentent le portrait de ce que pourrait être le Québécois idéal ou idéalisé: s’exprimant bien, ironique, informé et engagé. Pas de réponses faciles, pas de questions prétentieuses non plus, et une réflexion sur beaucoup de sujets auxquels toute société, dont la nôtre, doit s’attaquer.J’aime aussi L’Âge de la parole, de Roland Giguère. C’est un recueil d’un des plus grands poètes québécois, qui représente beaucoup de ceux qui croyaient étouffer pendant ce qu’on appelle aujourd’hui la «grande noirceur». Puis La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay, portrait profondément émouvant d’une famille de la classe moyenne de Montréal à l’époque de cette grande noirceur.Pierre Foglia, chroniqueurCela m’est venu spontanément: L’Hiver de force de Réjean Ducharme. C’est tellement évident que je n’ai pas de commentaire.Mais comme le Québec, c’est à la fois Montréal et le reste de la province, j’ai aussi choisi Montréal blues… écrit par un auteur français, Alain Gerber. Et La Pêche blanche de Lyse Tremblay, à cause des personnages: deux frères, l’un à San Diego et l’autre à Chicoutimi, se parlent. Ce n’est pas un grand livre – c’est même plate -, mais ça dit bien ce qu’est le Québec.Lysiane Gagnon, journalisteJe choisis Maria Chapdelaine de Louis Hémon parce que, même si l’intrigue date, on y retrouve parfaitement transposés dans une langue admirable certains grands mythes porteurs de l’identité collective.Mais Montréal en est absent. Donc, j’ajoute Les Aurores montréales de Monique Proulx et L’Apprentissage de Duddy Kravitz de Mordecai Richler.Jean-Claude Germain, dramaturge et conteurAssurément Le Saint-Élias de Jacques Ferron. C’est l’histoire de deux lettrés isolés, microyants et miathées, d’un curieux curé et d’un curieux médecin, dans un curieux pays qui accouche parfois d’un trois-mâts…Jacques Godbout, écrivain et cinéasteJ’ai choisi deux de mes romans: Les Têtes à Papineau et Salut Galarneau! Comme schizophrénie locale, c’est pas mal. C’est un portrait du dernier référendum. Fifty-fifty. Cela correspond à la division politique et émotive des Québécois. Et pour comprendre le Québec, je préfère des livres ayant de l’émotion aux essais.Dany Laferrière, écrivainTout Ferron, L’Amélanchier en tête. Jacques Ferron est un homme têtu, borné, méticuleux, passionné, obsessionnel, maniaque, généreux, à la fois modeste et vaniteux, à l’humour acide. À l’image de son oeuvre, qui est une copie conforme de son pays. Un homme, une oeuvre et un pays.S’il faut un second titre, je choisis Promenades et tombeaux de Jean O’Neil, qui me semble une des métaphores du pays.Suzanne Lévesque, animatrice de Sous la couvertureDu côté du théâtre, ce sera Albertine en cinq temps de Michel Tremblay. C’est un chefd’oeuvre. Toute l’âme des femmes du Québec est là, leur soif d’absolu et les contraintes qu’elles n’acceptent pas, elles qui s’insurgent et subissent.Il y a aussi L’Héritage de Victor-Lévy Beaulieu, qui dit bien ce que nous sommes. Tout y est: le clergé, la poésie, la terre. Et quelle vitalité! Mes choix seraient incomplets sans Gabrielle Roy et son magnifique tableau La Détresse et l’enchantement.Gilles Marcotte, critique littéraireCe sera Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy, pour comprendre la difficulté, l’humble naissance du Québec moderne, bien avant les éclats de la Révolution tranquille.Je retiens aussi Convergences de Jean Le Moyne, pour la grandeur, et Maryse de Francine Noël, qui traduit notre actualité la plus brûlante. (Dans ses Entretiens [voir p. 127], Marcotte écrit d’ailleurs: «Dans mon panthéon littéraire québécois, Gabrielle Roy occupe une des toutes premières places, et je viens de constater, en relisant Bonheur d’occasion, qu’il n’a pas pris une ride.»)Marco Micone, écrivainMon premier choix: L’Homme rapaillé de Gaston Miron. Poète de l’inaccompli, Miron exprime ce qu’il y a d’essentiel chez le Québécois: il s’est donné une identité en écrivant qu’il n’en avait pas.Mon deuxième, Les Aurores montréales de Monique Proulx, à cause de la réalité multiculturelle qui y est décrite brillamment. Enfin, Les Têtes à Papineau, de Jacques Godbout, qui traduit le caractère binaire, contradictoire du Québécois.François Ricard, essayisteLa poésie est l’un des aspects les plus riches et les plus universels de la littérature. Je me suis donc tourné vers Mémoire de Jacques Brault, qui reflète notre façon d’être nousmêmes dans le monde, tout en étant universels. C’est un recueil plein de douleur contenue, avec un rapport très riche, immédiat, avec les réalités qui sont les nôtres, les rues de Montréal, le climat, les saisons… Enfin, la mémoire est ce qui nous distingue en Amérique.J’aurais peut-être choisi L’Homme rapaillé, de Gaston Miron, mais la poésie de Brault gagnerait à être connue davantage et je m’en tiens à mon premier choix.Jean-Louis Roux, comédienJe conseillerais à un étranger qui veut comprendre le Québec de lire Beautiful Losers (Les Perdants magnifiques) de Leonard Cohen. La composition de notre société québécoise – avec ses francophones, anglophones, autochtones, allophones – y est décrite en des termes visionnaires et sous ses aspects les plus importants: historique, social, géographique, culturel.Je mentionnerais aussi Va savoir de Réjean Ducharme et L’Enfant chargé de songes d’Anne Hébert.LES 20 ESSENTIELSLes Anciens Canadiens, Philippe Aubert de GaspéMémoire, Jacques BraultLa Guerre, yes sir, Roch CarrierLes Perdants magnifiques, Leonard CohenLes Filles de Caleb, Arlette CoustureL’Hiver de force, Réjean DucharmeL’Amélanchier, Jacques FerronLe Ciel de Québec, Jacques FerronLe Saint Élias, Jacques FerronL’oeuvre de Saint-Denys GarneauL’Écrivain de province, Jacques GodboutLes Têtes à Papineau, Jacques GodboutSalut Galarneau!, Jacques GodboutMaria Chapdelaine, Louis HémonOde au Saint-Laurent, Gatien LapointeL’Homme rapaillé, Gaston MironLes Aurores montréales, Monique ProulxBonheur d’occasion, Gabrielle RoyLa Dalle-des-Morts, Félix-Antoine SavardAlbertine en cinq temps, Michel TremblayLES REPENTIRSLe Matou, Yves BeaucheminL’Héritage, Victor-Lévy BeaulieuVa savoir, Réjean DucharmeGenèse de la société québécoise, Fernand DumontMontréal blues, Alain GerberL’Âge de la parole, Roland GiguèreUn homme et son péché, Claude-Henri GrignonL’Enfant chargé de songes, Anne HébertLe Petit Aigle à la tête blanche, Robert LalondeOù vont les sizerins flammés en été, Robert LalondeConvergences, Jean Le MoyneMaryse, Francine NoëlPromenades et tombeaux, Jean O’NeilL’Apprentissage de Duddy Kravitz, Mordecai RichlerLa Détresse et l’enchantement, Gabrielle RoyLa Pêche blanche, Lyse TremblayLa grosse femme d’à côté est enceinte, Michel Tremblay Les Belles Soeurs, Michel Tremblay

Culture

L’éden, l’été : une nouvelle inédite de Michel Tremblay

On m’avait prévenu: le quartier s’était détérioré, la rue commerçante ressemblait désormais au coeur d’une ville fantôme, une grande partie des boutiques, fermées, barricadées, exhalaient le parfum mêlé des laissés-pourcompte, des sans-logis, des accros, de leurs fournisseurs en enfers de toutes sortes et des chats qui se soulageaient partout en ouvrant de grands yeux ronds. Bref, le portrait de ce que nous étions devenus, le prix à payer pour avoir voulu accéder trop rapidement au statut de nouveaux riches. Une ville nord-américaine comme les autres.Au moins un commerce sur cinq avait fait faillite; on aurait dit qu’un tremblement de terre avait secoué cette seule rue, comme pour faire un exemple, fessant au hasard les restaurants, les boutiques de « dry goods » ou de vêtements, les dépôts de journaux, éventrant les vitrines au petit bonheur la chance, s’amusant à renverser de minuscules et pitoyables fortunes par pure méchanceté. L’avenue du Mont-Royal, en très peu de temps, était devenue l’avenue de la Récession.Mains dans les poches pour me donner une contenance, faussement désinvolte pour masquer mon désarroi devant la ruine de cette rue qui avait bercé mon enfance, je marchais lentement sous l’impitoyable soleil de juillet.Des images me revenaient (« Tiens, ici y’avait le marchand de disques où, à quinze ans, j’avais essayé de voler le Tristan und Isolde avec Birgit Nilsson »), des souvenirs imprécis se bousculaient, trois ou quatre à la fois, formant une pâte étouffante de sons et d’odeurs qui me serrait le coeur. La nostalgie est ma spécialité et je m’y vautre volontiers, sans complexe, sans remords, avec un plaisir qui frise de très près la complaisance, et je préférais m’y réfugier plutôt que de trop me concentrer sur le désolant constat d’échec dans lequel j’étais plongé.Au milieu de ce cataclysme dévastateur, cependant, un nouveau genre de commerce avait fleuri, rutilant, arrogant même dans sa volonté de faire moderne, et un peu ridicule le long de cette artère qui survivait à peine aux mirages du capitalisme: la désormais incontournable boutique d’ordinateurs. Les riverains des rues avoisinantes avaient-ils renoncé aux restaurants, aux vêtements et à la presse écrite pour se consacrer au CD-ROM et à Internet?Deux adolescents avaient justement le nez collé à l’une de ces vitrines et rêvaient à voix haute dans un jargon qui m’était totalement étranger. Je m’approchai, fis celui qui s’y connaît, que rien n’étonne, un brin blasé même par ce que lui offraient les étagères croulant sous un amoncellement d’attrayantes machines infernales.Le plus clean-cut des deux avait plaqué ses mains contre la vitre et se balançait d’avant en arrière comme s’il avait fait des push-ups debout. »Tu vas t’endetter pour le reste de tes jours… »L’autre, crépu, une belle peau d’ébène qui luisait au soleil et sûrement le plus débrouillard des deux parce que le ton de sa réponse contenait une certaine dose de condescendance, avait le regard rivé sur un système complet qui devait effectivement valoir une petite fortune: »Y paraît que, si tu sais te débrouiller avec l’Internet, tu peux rentrer dans ton argent pas mal vite… »Son copain cessa son mouvement de va-et-vient pour lui donner une claque amicale derrière la tête. »Arrête donc! Je le sais ce qui t’intéresse sur l’Internet… »Une rangée de dents très blanches, un beau rire qui sonne comme celui d’un enfant fraîchement débarqué dans le royaume de l’adolescence et qui ne se remet pas encore des nouvelles possibilités de son corps. »Parle-moi z’en pas, y paraît qu’y viennent de censurer un des meilleurs réseaux pornos mondiaux… Gang de fascistes…- Pis tu veux quand même t’équiper!- Y’a d’autre chose que la porno dans la vie, mon p’tit gars…- C’est pas c’que tu disais hier…- Hier, j’voulais te faire parler…- Pis aujourd’hui?- Aujourd’hui aussi… Pis demain aussi… »Je m’apprêtais à les laisser deviser sur la potentialité du monde virtuel et les vertus des réseaux pornos sur Internet lorsque j’aperçus, à gauche de la boutique, une vieille porte en bois que je n’avais jamais vue.Qu’on me comprenne bien: je connaissais parfaitement, pour les avoir parcourues en vitesse en patins à roulettes ou à la remorque de ma mère, qui était une magasineuse redoutable, chacune des vitrines et des entrées des boutiques de l’avenue du Mont-Royal; je savais où s’étaient trouvées la pâtisserie Verdy ou la pizzeria La Poupette, les pentes en terrazzo qui menaient du trottoir aux entrées, et j’étais convaincu qu’il n’y avait jamais eu de porte en bois entre cet ancien bijoutier et le local vacant voisin où, à la fin des années 40 et au début des années 50, je m’étais procuré les poupées à découper qui faisaient le malheur de mon père.C’était une porte comme on en trouve dans les ruelles, entre deux garages de crépi grisâtre ou au bout d’un passage étroit qui mène à un escalier à vis. Mal entretenue, elle pelait de partout et pendait un peu vers la droite, comme si une de ses pentures s’était brisée sous les assauts répétés du gel et de la pluie. Laissant les deux ados à leur rêve éveillé, je m’approchai lentement de la porte et la tirai doucement vers moi.Un craquement sinistre comme je les avais tant aimés au cinéma, un couloir étroit entre deux murs de briques foncées, des flaques d’eau stagnante, un ruban de ciel bleu… J’avais l’impression de me retrouver dans une nouvelle de Jean Ray.Mais au bout, l’éden.Une cour carrée ceinturée d’une clôture de bois et dominée par un érable aux branches gigantesques d’où pendent pas moins de trois balançoires. Des cris d’enfants qui ont tout l’été devant eux et qui n’ont même pas à y penser pour être heureux. Ils jouent à « branche-branche » au beau milieu de la ruelle, je les aperçois par les interstices de la vieille palissade. Un vol d’engoulevents, très haut dans le ciel. Et un bonheur innocent qui flotte sur tout ça, un bonheur d’une telle intensité et si palpable que mon coeur rate quelques battements.Un miroir tendu devant un moment de mon enfance; l’image d’un après-midi heureux prisonnier d’un noeud dans le temps. Je suis obligé de me plier en deux tellement j’aimerais y être pour de vrai.Une femme sort sur la galerie, derrière moi, et crie: »Jeaaaaan-Paul! Jeaaaaan-Paul, viens souper! »Elle m’aperçoit, sourit tristement. (Elle n’est pas étonnée de trouver un étranger au beau milieu de sa cour? Mais peut-être me connaît-elle.) »Y viendra pas.- Pourquoi vous dites ça?- J’le connais… L’été, y’aime mieux jouer que de manger… Mais vous devriez le voir l’hiver, par exemple… Des fois, j’ai peur qu’y mâche son assiette sans s’en apercevoir! Non, y’aurait juste un moyen de le faire rentrer, pis j’ose pas…- Pourquoi pas?- Chus tannée de le voir de dos. Ou de profil.- J’comprends pas c’que vous voulez dire…- J’aurais juste à y crier que l’émission du grand-père Cailloux commence dans cinq minutes pis y sauterait par-dessus la clôture en hurlant. Pis j’le regarderais manger de dos. Pis si j’essayais d’y dire quequ’chose, y me ferait taire! Quelle invention de fous, hein? Y disaient: « Achetez une télévision, ça va rapprocher vot’famille! » Ah, pour nous rapprocher, ça nous rapproche… On est ensemble, c’est vrai, mais on est toutes assis dans le même sens dans une pièce noire en train de regarder la même maudite boîte! En silence! À quoi ça sert de se rapprocher si on peut pas se parler? Des fois, j’nous regarde pis ça me fait peur! On est toutes là, dans le noir, comme aux vues, pas moyen de se parler, même pendant les annonces de cigarettes Player’s… On rit aux mêmes places, on se mouche aux mêmes places, mais chus pus sûre qu’on se connaît entre nous autres! Une famille plongée dans le noir à la soirée longue, y me semble que c’est pas normal! Pis depuis qu’y’a deux postes, un en anglais pis l’autre en français, y faudrait deux télévisions! Une pour Les Belles Histoires des pays d’en haut, pis l’autre pour I Love Lucy parce que ça joue en même temps! C’est pas des farces! On va-tu finir par en avoir chacun une, ‘coudonc? J’rêverais de me lever deboute, monsieur, de fermer la télévision, de me mettre devant pis de leur conter ma journée! Mais à quoi ça servirait, y’aiment mieux maman Plouffe! »Est-elle sur le point de pleurer? Je m’approche un peu. »Vous devez me trouver folle, hein?- Ben non…- J’ai des drôles d’idées des fois, je le sais… mais chus tannée de voir mes enfants grandir de profil pis mon mari boire sa bière dans le noir! »Un cri strident, un jeune corps qui grimpe la clôture en ahanant, une frimousse presque rousse et couverte de sueur, un front barré par la colère: »Moman, c’est l’heure du grand-père Cailloux pis tu me l’as pas dit!- Ça fait cinq minutes que j’te crie après!- J’t’ai pas entendue…- Mais tu m’aurais entendue si j’t’avais dit que c’était l’heure du grand-père Cailloux, par exemple…- Commence pas avec ça…- Pis j’sais pas si tu courrais aussi vite si j’te disais que ton grand-père Jodoin s’en vient!- T’es donc drôle!- À c’t’heure que tu rentres, j’suppose que j’vas être obligée de baisser tous les stores parce qu’y fait trop clair dans’maison? »Une main qui s’agite dans une chevelure bouclée, deux petits bras qui enserrent une taille épaissie par de trop nombreuses maternités, puis Jean-Paul disparaît dans la maison en hurlant. »Frisson des Collines avait perdu la voix la semaine passée, j’sais pas si y l’a retrouvée! »Madame Jodoin me fait un petit sourire. »Ça va être la seule fois où j’vas l’avoir vu de face aujourd’hui! »Avant d’entrer dans la maison, elle se tourne une dernière fois dans ma direction. »C’est sûr que j’exagère… mais j’ai raison en mautadit pareil! »Le silence est tombé dans la ruelle. Tous les enfants sont-ils partis vérifier si Frisson des Collines a retrouvé la voix?Je prends une grande goulée d’air propre et tourne le dos à la cour des Jodoin au moment précis où la voix de grand-père Cailloux jaillit par la fenêtre ouverte: »Bonjour les enfants! Vous avez passé une belle semaine? »J’ai l’impression d’entendre des centaines de milliers de cris d’enfants: »Ouiiiiii! »***J’avais retrouvé le couloir, les flaques d’eau, la porte vermoulue, l’avenue du Mont-Royal bombardée par la faillite.Les deux ados étaient toujours à l’endroit où je les avais laissés un peu plus tôt. Le plus clean-cut des deux avait recommencé son mouvement de va-et-vient devant la vitrine. Des traces de doigts gras étoilaient la vitre. L’autre, le wiz kid, s’était accroupi pour examiner un clavier particulièrement compliqué. »A dit qu’est tannée de me voir de dos! Ben moi, hier, j’y ai dit que j’étais tanné d’entendre sa voix dans mon dos! » Je m’éloignai en hochant la tête.

Culture

Haïti revisitée

En arrivant, la cadette a pensé qu’il fallait être des suppôts de Satan pour laisser les chiens mourir de faim ainsi. Dany, lui, a trouvé que malgré sa pauvreté Haïti ressemblait à l’au-delà, tel qu’il l’imagine. De son séjour, il a tiré Pays sans chapeau (Lanctôt éditeur), qu’il dédie à sa mère: «Elle n’a jamais voulu quitter Haïti, même pas une minute. Quand elle parle du Québec, elle dit « là-bas », comme une mère qui parle de sa bru.»D’un auteur anonymeLa sortie de Primary Colors (Random House) a fait tout un tabac à Washington. Un romancier anonyme y raconte l’ascension fulgurante d’un gouverneur démocrate sans scrupules. Le gratin politique, qui a tout de suite reconnu le président Bill Clinton, se demande qui parmi les proches du président a empoché les droits d’auteur (sur 100 millions d’exemplaires). En français, en septembre, aux Presses de la Cité.Le roman d’une ex-sénatrice«À 77 ans, il faut être un peu folle pour oser se plonger dans un roman», dit Solange Chaput Rolland, qui avoue que la vie de retraitée l’ennuie. Dans Les Élus et les déçus (Libre Expression), ses personnages siègent à la Chambre des communes, à Ottawa, où l’ex-sénatrice a vécu six ans. «Vous savez, on peut être élu et quand même déçu», dit-elle, en jurant qu’elle n’a pas commis d’indiscrétions.«Si vous reconnaissez quelqu’un, c’est le fruit de votre imagination.»La lauréateCarole Fréchette rentre de Roumanie, où sa pièce Les Quatre Morts de Marie (Prix du gouverneur général 1995) a été jouée. «Les femmes se sont reconnues dans mon héroïne, dit-elle. Moi qui pensais décrire les Nord-Américaines!» Elle a été saisie par ces artistes marqués par le communisme et qui apprennent à vivre avec ce lourd héritage. À son retour à Montréal, son premier roman, Carmen en fugue mineure (La Courte Échelle), sortait des presses: «J’ai une fille de 16 ans et j’ai eu envie d’écrire pour les adolescents. Elle y a reconnu son monde.»La partition, de Durham à DionLorsqu’il a pris sa retraite, après 35 années passées aux affaires publiques à Radio-Canada, Claude G. Charron a entrepris une maîtrise en science politique à l’Université du Québec à Montréal. «Je m’intéressais aux partitionnistes, même si personne ne croyait que cela deviendrait un sujet brûlant», dit-il. Ses travaux l’ont conduit de Lord Durham, qui fut l’un des premiers à songer à séparer Montréal et les Cantons de l’Est du Québec, jusqu’à Stéphane Dion, qui a réveillé les vieux démons après le référendum de 1995. La Partition du Québec, chez VLB.Pas de panique!En écrivant La Deuxième Vie de Louis Thibert (Québec/Amérique), François Jobin ne pouvait s’empêcher de penser aux innombrables livres publiés dans le monde. «Je me suis demandé ce qui me prenait d’en ajouter un», dit-il. Une fois cet instant de panique passé, il a repris le style: «Je vis en état de grâce. Mon travail de réalisateur au Canal Famille ne me demande qu’une semaine par mois, de sorte qu’en juin, j’aurai terminé un nouveau manuscrit.»TélégrammesYitzhak Rabin avait promis à sa petite-fille Noa qu’il ne lui arriverait rien. «C’est la seule promesse qu’il n’a pas tenue», écrit-elle dans Au nom du chagrin et de l’espoir (Robert Laffont), qui raconte la vie de son grand-père. Elle a 18 ans et jure qu’elle ne ressent pas de haine pour l’assassin. «Seulement une peine immense.» Lorsque les Allemands ont perquisitionné l’appartement parisien de Léon Blum, en 1940, ils ont emporté ses papiers personnels, qui sont sous scellés, à Moscou, depuis la guerre. Son biographe, Ilan Greilsammer, a réussi à les consulter. Blum paraît chez Flammarion.

Culture

La peur bleue d’Yves Beauchemin

Le 25 mars 1992, Yves Beauchemin est réveillé par un bruit continu qui vient de l’intérieur de son oreille. Un drôle de son qui ne lui laisse pas de répit. Après moult radiographies, le diagnostic tombe: une tumeur attaque le nerf auditif.«Une tumeur bénigne qui a la forme d’une virgule, précise-t-il. Une vraie maladie d’écrivain!»Beauchemin a alors 50 ans. Lui qui se croit indestructible n’a pas prévu ce coup bas du destin. Il savoure encore le succès qu’il a remporté avec Juliette Pomerleau (700 000 exemplaires). Toute une surprise, d’ailleurs! Car il a joué d’audace en choisissant comme héroïne une femme obèse de 57 ans. «J’avais tellement peur de manquer mon coup! dit-il. Depuis Le Matou, ma hantise, c’était d’être l’auteur d’un seul livre.»En fait, il peut bien l’avouer aujourd’hui, il était complètement paniqué. «J’ai travaillé 12 heures par jour pendant les six mois qui ont précédé la sortie de Juliette Pomerleau, se rappelle-t-il. D’après mon médecin, si j’avais été alcoolique ou fumeur, j’aurais fait un infarctus.»Ce sont les contrecoups de ce surmenage qu’il subira par la suite. Bouleversé à l’idée de perdre l’ouïe, il a reporté de mois en mois la délicate opération qui l’attendait. «Je suis mélomane», dit-il pour se justifier. «Je voulais profiter de mon oreille le plus longtemps possible.»L’été dernier, il se décide à passer au bistouri. Onze heures sous anesthésie, une chirurgie compliquée (il faut percer un trou dans le crâne pour contourner l’oreille et aller rejoindre la tumeur) et une convalescence pénible: problèmes d’équilibre, irritabilité, insomnie…«Je dormais deux heures par nuit, se souvient-il. C’est Chateaubriand qui m’a sauvé. J’ai lu les 2400 pages des Mémoires d’outretombe. Comme quoi les écrivains servent à quelque chose.»Yves Beauchemin émerge aujourd’hui de ce long tunnel avec une ouïe réduite de 50%. Et, après un peu de retard, son quatrième roman paraît enfin. Ce n’est pas un hasard si Le Second Violon (Québec/Amérique), écrit pendant ces années douloureuses, «les pires de [sa] vie», raconte la crise existentielle d’un écrivain-journaliste d’âge mûr.Un roman dur qui, à la veille d’être soumis au jugement des lecteurs, lui donne des sueurs froides. Car, cette fois, il y a fort à parier que Beauchemin choquera. «Mon image de bon garçon va y goûter», dit-il. Et pour cause! Tourmenté par le démon du midi, son héros a pour maîtresse une jeune paumée de 18 ans. «Je montre la vie telle qu’elle est, se défend-il. La sexualité est parfois triviale.»Yves Beauchemin sourit derrière sa moustache touffue. Il n’a pas vieilli, bien que sa tête bouclée, trop souvent comparée à celle du petit saint Jean-Baptiste (il est né un 26 juin), soit désormais parsemée de fils gris. Peut-être redoute-t-il, comme son héros, de perdre ses cheveux ou de voir apparaître l’affreux bedon qui trahirait son âge?«Nicolas est celui de tous mes personnages qui me ressemble le plus», avoue-t-il.Jamais, dans ses romans précédents, Beauchemin ne s’était autant trahi. C’est lui tout craché, ce Longueuillois hypocondriaque, hanté par la mort et passionné de musique classique (il raffole de Mahler). Pour lui aussi, l’humour est une seconde nature. En revanche, le romancier a puisé dans son imagination «de plus en plus baroque» le portrait décapant qu’il trace de l’écrivain raté, envieux du succès littéraire de son ami mort du cancer, et qu’il va jusqu’à comparer à Salieri, jaloux de Mozart: «L’un avait le génie, l’autre, du temps.»Dans Le Second Violon, Beauchemin renoue aussi avec la politique, un thème qu’il n’a pas abordé depuis 1974. L’Enfirouapé, son premier roman, avait pour théâtre Montréal sous la Loi des mesures de guerre. Il lui a valu le prix France-Québec. Depuis, il défend les causes qui lui sont chères – la langue, l’environnement, le patrimoine – sur la place publique plutôt que dans ses oeuvres. «Quand je veux exprimer mes opinions, je m’installe à l’ordinateur et j’écris une lettre aux journaux, dit-il. Je ne mélange pas les genres. C’est manquer de respect à la littérature que de mettre un roman au service d’une idéologie.» Comme la politique le passionne, il juge normal que cela se sente dans ses livres. Mais dans son dernier, le ministre de l’Environnement retors qui se retrouve au coeur d’un joli scandale est, s’empresse-t-il de préciser, tout à fait fictif, comme l’est aussi le journaliste médiocre qui tente de le débusquer.L’activiste qui sommeille en lui n’a pas toujours tourné sa langue sept fois… Il n’en a nul regret, mais confesse qu’il devient prudent: «Je suis toujours aussi émotif mais, à mon âge, j’en ai vu, des choses…» Il a dû ravaler quelques-unes de ses illusions. Ainsi, il a quitté Greenpeace au lendemain de la parution dans le Time d’une annonce qui tenait le Québec responsable du génocide des Amérindiens. «Aucune cause ne justifie le mensonge», dit-il.La langue demeure toujours son cheval de bataille: «Je ne supporte ni la vulgarité ni le culte de l’anglicisme qui inondent la télévision.» Mais il proteste moins souvent dans les journaux et admet volontiers avoir hâte de s’occuper d’autre chose: «Je n’ai pas jeté l’éponge, proteste-t-il. On m’entendra encore. Mais je ne joue plus les Robin des Bois. Il ne faut pas s’imaginer que, si la terre tourne, c’est grâce à nous. Avant, je passais deux jours par semaine à défendre mes causes. Ça m’a coûté cher. Il s’écoulait huit ans entre chacun de mes romans. Je suis devenu raisonnable. Le bénévolat, c’est bien, mais cela ne doit pas devenir autodestructeur.»L’engouement du public pour Le Matou, au début des années 80, a fait d’Yves Beauchemin l’écrivain québécois le plus lu au monde: 1 300 000 exemplaires, des traductions en 17 langues et une adaptation cinématographique. Le Monde l’a comparé à Balzac, la Gazette et le Globe and Mail, à Dickens, tandis que Le Nouvel Observateur vantait son «imagination déboutonnée». Il n’a pas la grosse tête pour autant.«Ce succès m’a pris au dépourvu, dit-il. Il m’a surtout apporté la liberté, ce qui est sans prix. J’écris où je veux et quand je veux.»Pour le reste, rien n’a vraiment changé dans sa vie: «J’ai la même femme, les mêmes amis, et je n’ai pas déménagé.» Tous les matins, il quitte sa maison du début du siècle, qu’il a retapée avec sa femme, Viviane, pour aller à pied s’enfermer dans le bureau loué dans un édifice du Vieux-Longueuil qu’il a sauvé des griffes d’un spéculateur insensible à l’héritage architectural. Il se prépare un café et travaille de neuf à cinq. Le soir, il écoute de la musique, une passion qu’il a communiquée à ses personnages. Son quotidien, en somme, est celui d’un fonctionnaire bien sage. «J’ai besoin de sérénité pour écrire. Pas question de me coucher à 4 h du matin. Quand j’ai la tête pleine d’ouate, c’est une journée jetée à l’eau.»Une fois par mois, il prend la route de Joliette, où il a passé sa jeunesse (il a quitté l’Abitibi à 12 ans), pour rendre visite à ses parents. «À 80 ans, ma mère fait toujours partie de mon comité de lecture», dit-il, avant d’ajouter que, cette fois, il n’est pas tout à fait rassuré: que vat-elle penser de ce Nicolas qui pratique la coucherie comme d’autres la vertu?Il est quand même émouvant, son héros bourlingueur qui nous entraîne dans un suspense haletant, plein de rebondissements. Il n’arrête pas de manger. Il court aussi, de Longueuil à Montréal, en métro ou en taxi. Toujours à cent à l’heure. L’ennemi de Beauchemin, c’est l’ennui: le lecteur ne lui pardonnerait pas de le faire bâiller. «L’école américaine à laquelle j’appartiens est réaliste, sensorielle, faite de détails concrets.» Dans un mois, Le Second Violon paraîtra en France. «Ce sera exactement le même roman, dit-il. Il n’y aura pas une version pour les indigènes et une autre pour la métropole. Je n’écris pas en joual, mais en français moderne.» Yves Beauchemin enfile son manteau. Il doit rentrer à Longueuil pour apporter des corrections de dernière minute à son manuscrit. «Et puis, mon fils Alexis est malade», dit-il, un tantinet mère poule. Dans sa vie, comme dans celle de Nicolas Rivard, les enfants occupent une large place. Les adolescents aussi, même s’ils n’ont pas l’air bien «baveux». «Les confrontations parentsenfants, ce sera peut-être le sujet de mon prochain roman», dit-il. À suivre, donc…

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Culture

Adieu l’hiver

C’est sans doute ce que s’est dit Chrystine Brouillet lorsque son propriétaire montréalais lui a annoncé qu’elle devait déménager puisqu’il avait vendu la maison. Car, au même moment, elle apprenait que l’appartement qu’elle avait occupé à Paris, alors qu’elle bûchait sur Marie Laflamme, venait de se libérer. Elle échappera donc, un peu malgré elle, aux rigueurs de l’hiver, le temps d’inventer de nouvelles aventures policières à son héroïne, Maud Graham (La Collectionneuse, La Courte Échelle).

Culture

Marie-Claire Blais, une âme de prophète

Si Dieu lui prête vie, Marie-Claire Blais fêtera l’an 2000 à Key West. La mer sera bleue et le soleil ardent. Il y aura des tas de gens sur l’île en liesse et l’atmosphère sera explosive. Comme elle le raconte dans son dernier roman, les fêtes dureront trois jours et trois nuits.Assise à sa fenêtre, qui donne sur le jardin, elle déroulera le calendrier pour revivre les événements des mois précédents, tout imprégnée des êtres qui sont partis. Et puis, un enfant naîtra… « Le déclin et la résurrection, dit-elle. Oui,le. y a les catastrophes, mais c’est puissant, la vie. Et c’est nous qui allons décider comment sera la suite. »La fin du siècle, Marie-Claire Blais y pense depuis longtemps. Elle en a fait la toile de fond d’un roman bilan publié cet automne, sorte de cri étouffé qui marquera profondément son oeuvre. Soifs (Boréal) est une fresque de l’Amérique violente, tantôt sordide, tantôt attendrissante, peuplée d’êtres fragiles, angoissés, qui regorgent d’espoir un moment, désespèrent la minute d’après. « Tout est out ié pour que chacun se reconnaisse », dit-elle.C’est dans l’unique pièce qu’elle occupe à l’arrière d’une pension d’artistes, dans les Keys, que je l’ai jointe pour lui annoncer que L’actualité l’avait choisie comme une des personnalités de l’année. Là-bas, tous les jours se ressemblent. Elle se lève tard et travaille de longues heures à la machine à écrire, parfois jusqu’à la nuit. « Ça m’est toujours pénible d’écrire, ça me demande une telle concentration. » Au milieu du jour, elle se promène à bicycleclette ou marche sur la plage, avant de s’arrêter au Sloppy Joe’s pour griffonner encore quelques lignes. Elle lit aussi, surtout les livres de ses proches, les écrivains de la petite communauté de Key West, à qui elle consacre son temps libre.La légende a fait de Marie-Claire Blais une femme introvertie, sauvage même, cachée derrière une épaisse crinière, et qui fuit les gens comme la peste. Elle est aussi le contraire. Les nuits blanches passées entre amis et les cafés où on laisse couler le temps, elleps, re. Elle voit tout, entend tout, enregistre tout, les faits divers de la vie quotidienne comme les drames de la planète: Sarajevo, le Ku Klux Klan, les réfugiés cubains de la mer… La souffrance l’émeut, hante sa feuille blanche: « Je suis sensible à tout ce qui se passe, je n’invente rien », dit-elle, en confessant qu’il lui arrive d’hurler sa révolte. « Dans la vie, je m’emporte souvent, mais c’est dans les livres que je le fais le mieux. Pour que la violence ait un sens, il faut qu’elle s’exprime. »Elle dit cela d’une voix douce, désarmante. Quiconque ne connaît pas ses romans et l’insoutenable détresse qui s’en échappe la croirait incapable de colère. Pourtant, il faut relire ses romans en cette fin de siècle tumultueuse, tout relire pour renouer avec 40 ans d’histoire sociale, dont la plus discrète et la plus visionnaire des écrivains québécois a souvent anticipé les temps forts.Marie-Claire Blais se bat pour un monde meilleur. Bien avant de signer son premier roman, La Belle Bête, alors qu’elle fabriquait des biscuits à l’usine, elle avait la volonté d’échapper à une existence de misère. La poésie, sur elle, agissait comme une drogue. « Anne Hébert et Gabrielle Roy étaient de beaux exemples, mais elles semblaient inaccessibles. À l’époque, il n’y avait pas d’écrivains de mon âge, encore moins de femmes écrivains. » Pourtant, elle n’allait pas tarder à rejoindre les grands. Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui fut accueillie comme un chef-d’oeuvre, est une peinture féroce du Québec d’avant la Révo la on tranquille, dominé par le clergé. « Un mauvais temps pour naître! » disait la grand-mère du roman. Les années 70 lui apporteront une lueur d’espoir. « Les droits de la personne étaient à l’honneur, dit-elle. On avait l’impression d’assister à la fin de l’intolérance. » Elle créa alors des personnages de femmes aimant d’autres femmes (Les Nuits de l’underground), ce qui ne s’était jamais vu dans la littérature québécoise. Mais la liberté, qui avait semblé vouloir s’installer, n’était qu’utopie et l’intolérance a resurgi: « Ce sont toujours ceux qui s’arrangent avec leur conscience et qui ne veulent pas qu’on les dérange qui imposent les règles aux autres. »En 36 ans, Marie-Claire Blais a signé 20 romans, comme autant de dénonciations entêtées du mal. Des livres soignés, limpides, qui lui mériteront honneurs et prix mais qui, trop souvent, passeront inaperçus. Il lui arrive de parler d’elle en employant le « nous » moins intime, comme dans cet aveu difficile: « Nous n’avons pas beaucoup de lecteurs. Mais de savoir que nous partageons avec d’autres, cela devient moins lourd à porter. »Cet hiver, elle travaille à la suite de Soifs, qu’elle terminera en Estrie, là où elle se réfugie avec ses chats, le printemps venu. « Bien sûr qu’on va sentir qu’il y a de l’espoir », dit-elle d’une voix assurée. « Il ne nous manque que le coeur. » Pessimiste, Marie-Claire Blais? « Non, par nature, j’aspire à la sérénité, à l’équilibre. J’ai confiance, nous ne sommes pas assez fous pour nous détruire à l’infini. » Née à Limoilou en 1939. À 20 ans, publie son premier roman, La Belle Bête, dont le thème, la haine, donne le ton de l’oeuvre à venir. Boursière de la Fondation Guggenheim, écrit, aux États-Unis, Une saison dans la vie d’Emmanuel, qui lui vaut le prix Médicis en 1965. A signé une vingtaine de romans traduits en plusieurs langues, cinq pièces et des recueils de poésie. Le Prix du gouverneur général lui est attribué deux fois, pour Les Manuscrits de Pauline Archange et Le Sourd dans la ville, et le prix Anathase-David, pour l’ensemble de son oeuvre. Élue en 1993 à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique et, en 1994, à l’Académie des lettres du Québec.

Culture

Michel Tremblay, le monde l’aime mieux

L’immense Robert Lepage ne manque jamais de dire qu’il doit sa venue au théâtre à Michel Tremblay. Et combien d’autres, dont Serge Denoncourt, directeur artistique du Trident, à Québec: « Michel Tremblay n’est pas qu’un nom dans le dictionnaire. C’est un artiste d’ici qui aura ouvert des portes aux artistes d’ici et à qui nous sommes tous redevables d’un petit quelque chose que j’appellerais la liberté de l’artiste. »Joué partout dans le monde, traduit en 22 langues (en yiddish, en créole haïtien, en néerlandais, en japonais, en letton, en hindi…), le plus grand auteur dramatique québécois ne se contente pas de son sort. Il se mêle aussi d’être adaptateur, traducteur, scénariste, parolier, librettiste, romancier, voire grande gueule.À 53 ans, Michel Tremblay garde la main. Bon an, mal an, il nous donne soit une pièce – une vingtaine depuis Les Belles-Soeurs en 1968 -, soit un roman, parfois les deux. Bilan de 1995: un roman, La Nuit des princes charmants, considéré comme un vin de table par la critique, mais toujours en tête des livres qui se vendent le plus. Une pièce dans la grande tradition Tremblay (je le sais, je l’ai lue; c’est le privilège d’être son ami), Messe solennelle pour une pleine lune d’été, qui sera créée par la Compagnie Jean-Duceppe en février prochain. Aussi, la reprise d’une oeuvre clé de son répertoire, Albertine, en cinq temps, jouée à guichets fermés, et une version rafraîchie de la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend.Il y a eu aussi en 1995 la production télé de Marcel poursuivi par les chiens et quatre de ses romans servis en format de poche par Actes Sud. Il a également remporté le Prix des libraires du Québec, le Prix des lectrices d’Elle Québec et le prix Molson du Conseil des arts du Canada.Ça devrait suffire pour justifier sa présence parmi les grands de l’année de L’actualité. « Il était temps! » me dit-il en riant. Lui qui ne raffole pas trop des hommages a un petit élan de fierté.On le voit trop, il fait n’importe quoi, disent ceux que Tremblay énerve. Il convoque des conférences de presse chez lui, joue au rédacteur en chef pour un magazine féminin, pose pour Échos-Vedettes… « Je suis un communicateur, j’aime ça parler, avoir du fun. » C’est vrai, on voudrait parfois l’attacher pour qu’il soit sérieux. On le trouvera toujours en effet du côté des rires, des potins, des farces cochonnes… Pour se cacher? « J’ai une certaine pudeur devant mes amis », dit-il. Une pudeur qui fuit devant son ordinateur! Je lui dis souvent: « Comment peux-tu être si grave dans tes pièces et si niaiseux dans la vie? »Des étudiants ont beau faire de son oeuvre le sujet de thèses de doctorat, les intellectuels lui consacrer des ouvrages, Le Nouvel Observateur lui tresser une couronne de fleurs (« Lisez Michel Tremblay. C’est une merveille… »), l’auteur traîne un complexe, auquel il fait trop souvent prendre l’air. »J’étais destiné comme mon père à devenir linotypiste, je suis devenu un écrivain, et parmi les plus aimés. »Dans leur édition de l’automne 1995, les trois membres de la rédaction de la revue littéraire Combats lui remettent d’ailleurs sur le nez sa manie d’étaler son complexe: en rappelant constamment ses origines modestes, Tremblay contribue à entretenir « le clivage qui oppose le petit monde ordinaire et le grand monde savant », lui reprochent-ils.Dans le restaurant de la rue Saint-Denis où il prend son petit-déjeuner presque chaque matin, Tremblay se lance: « Ce n’est ni de la paranoïa ni de l’hystérie, je sais à quel point il y en a qui ne me considèrent pas comme un écrivain. Les libraires me le répètent: « Si vous saviez ce qu’on entend sur votre compte de la part d’écrivains venus acheter des livres, vous tomberiez par terre. » Pas de quoi diminuer mon complexe… Mais tu as raison, il faut que j’arrête d’en parler. » »Je pense sincèrement qu’il y a des choses infiniment meilleures que celles que j’écris, mais qui marchent moins bien, parce que, moi, le monde me consomme. Je ne vais tout de même pas arrêter d’écrire parce que le monde m’aime! »Depuis le 11 décembre, il a retrouvé ses shorts et sa belle maison de Key West. « Si j’avais le droit de résider plus de six mois par an aux États-Unis, je m’y installerais. J’ai l’impression de revivre l’insouciance de mon adolescence. » Il écrit deux ou trois heures chaque matin, se baigne, fait du vélo, dévore livres et magazines, se pâme sur les couchers de soleil, bronze, flirte même un peu. Rien à voir avec l’image de l’écrivain torturé. Mais l’angoisse lui saute dessus dès qu’il rentre à Montréal. « Des années avec quatre réalisations, comme celle que je viens de vivre, je sais que c’est trop pour mes nerfs. »À son agenda 1996: un roman qu’il compte entreprendre en février ou en mars et la création de Messe solennelle dans une mise en scène de Brassard. Il verra aussi ses Belles-Soeurs en irlandais à Dublin, et en italien dans une tournée en Italie. Puis, en septembre, chez Duceppe, ce sera la relecture de René Richard Cyr de la bouleversante À toi, pour toujours, ta Marie-Lou.Une petite année? « Je sens que je vais encore agacer du monde. » Naît à Montréal en 1942, rue Fabre, sur le plateau Mont-Royal. 1964: sa pièce Le Train remporte le concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. 1966: publie un recueil de nouvelles fantastiques, Contes pour buveurs attardés. 1968: création, dans le scandale, des Belles-Soeurs; le joual monte sur scène; la pièce fera le tour du monde et, en 1987, la revue Lire la mentionnera comme une des 49 pièces à posséder chez soi. 1978: nommé par la Ville de Montréal le « Montréalais le plus remarquable des deux dernières décennies pour son exceptionnelle contribution à la dramaturgie nationale et internationale ». Six fois boursier du Conseil des arts du Canada, chevalier de l’Ordre des arts et des lettres de France. Une trentaine de prix, dont le prix Athanase-David 1988 pour l’ensemble de son oeuvre. Plus de 20 pièces, trois comédies musicales, neuf romans, sept scénarios de films, 14 traductions ou adaptations, un livret d’opéra, une quinzaine de chansons…

Culture

Neil Bissoondath, le marchand de vérités

Neil Bissoondath a fêté ses 30 ans le jour de la sortie de son premier recueil de nouvelles. Dix ans et quatre livres plus tard, la quarantaine rayonnante, son talent a dépassé les frontières du Canada, ce pays qu’il a choisi de faire sien en 1973, quand il a quitté ses Antilles natales. Que L’actualité l’ait retenu parmi ses personnalités de l’année l’étonne et le ravit à la fois: « Un écrivain ne s’attend pas à ce genre de reconnaissance. Cela fait du bien et prouve que l’on sert à quelque chose. »Il est bien le seul à douter de son utilité. « Par sa force intellectuelle, il nous aide à mieux penser notre monde », dit de lui Jacques Godbout, le président des éditions du Boréal.À l’automne 1994, il jette un pavé dans la mare du multiculturalisme canadien en publiant, en anglais, le très politically incorrect Marché aux illusions. Faute de proposer une image forte de la culture du pays, la politique multiculturelle nuirait à l’intégration des immigrants. La réaction est vive au Canada anglais et Neil Bissoondath se retrouve catapulté d’un coup sous les projecteurs de l’actualité.Sollicité de toutes parts, il devient, un peu à son corps défendant, le spécialiste incontournable de toutes les questions touchant à l’immigration, au multiculturalisme, au racisme, à l’intégration, etc. Pendant la campagne référendaire, le téléphone sonne quatre ou cinq fois par jour dans son appartement de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal.Ce livre, il ne le destinait pourtant pas aux politiciens et autres idéologues. Il ne l’a pas non plus écrit en se disant qu’il passerait à la télévision, « cet autre marché aux illusions ». Il l’a écrit en pensant à sa fille de quatre ans et demi. À la société qu’il avait envie de lui laisser. Il l’a écrit en espérant qu’Élyssa ne serait jamais, aux yeux de ses compatriotes, une « franco-québéco-amérindo-indo-trinidadoantillo-canadienne », comme il le dit avec humour dans son essai. Car ce qui l’intéresse profondément dans l’oeuvre d’écrivain qu’il bâtit au fil des ans, ce sont les individus. Pour l’émission Markings, qu’il anime à Vision TV et à TV Ontario, il choisit ses invités en fonction de leur capacité à « expliquer en langage simple leur vision du monde ».Aujourd’hui, Neil Bissoondath ne peut quasiment plus sortir de chez lui sans être reconnu. « Devrais-je me raser, me déguiser? » Ne lui en déplaise, ce ne serait sans doute pas suffisant: avec sa tête de prince hindou, il ne se laisse pas facilement oublier. En le privant de l’anonymat si nécessaire au romancier – ce discret observateur du monde -, son essai l’a paradoxalement rappelé à sa véritable vocation. « J’aurais pu voyager pendant un an grâce au multiculturalisme mais j’ai dû mettre les freins, car je ne veux pas que ce livre définisse ma carrière. »Ses plus beaux voyages, c’est dans l’écriture romanesque que ce fils littéraire et neveu biologique du grand écrivain V.S. Naipaul les fait. Et il se languit aujourd’hui de reprendre le bateau qui le mènera vers les autres rivages de sa réalité. Les personnages de son prochain roman sont là, ils l’attendent et trépignent de l’impatience d’exister. Mot après mot, ils construiront une histoire que l’écrivain ne connaît pas encore.Ni blanc ni noir, Neil Bissoondath est un homme rose qui trouve ses plus belles images en passant l’aspirateur ou les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Sa vie, il la partage entre sa fille, sa femme, Anne, cette avocate qui lui a fait choisir le Québec, les livres qui débordent de sa bibliothèque, son ordinateur et ses amis. Le sourire facile et l’optimisme au bout des lèvres, ce romancier de la misère, du déracinement et de l’exil ne ressemble pas à ses personnages.On l’a souvent rangé aux côtés des Paul Auster, Milan Kundera, Michael Ondaatje, Salman Rushdie et les autres dans ce nouveau courant littéraire appelé World Fiction. Mais lui trouve son appartenance et son identité dans sa seule liberté d’écrire et de dire tout haut ce en quoi il croit profondément. Il n’a jamais eu peur de publier son livre. « La liberté d’expression ne veut rien dire si on n’a pas le droit d’offenser. »Pourtant, Neil Bissoondath n’a rien d’un surhomme et il a son lot d’angoisses et de doutes. Il avait 39 ans quand son livre est sorti et l’idée de la mort, avec sa grande faux, lui est soudainement apparue. « Mon oncle Shiva Naipaul est mort à 40 ans. Ma mère, à 50 ans. J’étais incapable de mettre ensemble les mots « mère » et « morte » et j’étais tout aussi incapable d’allier les mots « moi » et « 40 ». » Il est sorti de sa crise existentielle par une pirouette de romancier: « La vraie réalité est celle des émotions. Or, je ne me sens pas du tout comme un homme de 40 ans. »Maintenant qu’il a terminé le scénario adapté de son dernier roman, L’Innocence de l’âge, pour le réseau CBC, que la poussière d’étoile commence à retomber, l’écrivain va pouvoir enfin rejoindre l’univers qui est le sien: l’imaginaire.En quittant son appartement, je me suis souvenue d’une des phrases du Marché aux illusions: « Rien n’est plus triste, peut-être, qu’un homme à la peau sombre sous la neige. » Neil Bissoondath, sous la neige ou sous le soleil, ressemble à ce qu’il est: un Canadien heureux.Né en 1955 à l’île de Trinité, dans les Petites Antilles, émigre au Canada en 1973 et s’installe à Toronto. Étudie la littérature française à l’Université York et obtient son bac en 1977. Enseigne le français et l’anglais pendant plusieurs années puis devient directeur adjoint du Language Workshop de Toronto. En 1984, décide de se consacrer à temps plein à l’écriture. En 1990, s’installe à Montréal avec sa femme. Auteur de scénarios pour la télé et de nombreux articles. Bibliographie: Digging up the Mountains (Macmillan, en cours de traduction chez Boréal), Retour à Casaquemada (Phébus), À l’aube de lendemains précaires (Boréal), L’Innocence de l’âge (Phébus), Le Marché aux illusions (Boréal-Liber).

Culture

Un vieux fantasme de Tremblay

L’humour populaire, qu’on savait rentable, subventionne désormais le théâtre. En effet, la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend est financée en grande partie par un jeune humoriste de 26 ans qui fait courir les foules… au Théâtre des Variétés!Patrick Huard avait la couche aux fesses, en août 1970, quand Lola Lee et sa joyeuse troupe de travestis ont exécuté leurs premières «steppettes» sur la scène du Jardin des étoiles. Il n’a jamais vu la comédie musicale – ni aucune autre pièce de Michel Tremblay d’ailleurs – et ne l’a pas lue non plus. «Je me réserve la surprise», dit-il.Au risque de la lui gâcher, rappelons que cette comédie a une histoire aussi brève à résumer que celle qu’elle raconte. Une jeune campagnarde gagne un concours de chant amateur et saute dans le premier autobus pour la grande ville, où, croit-elle, une glorieuse carrière l’attend. Elle compte sur sa soeur aînée, la célèbre Lola Lee, pour lui ouvrir toutes les portes. Mais la grande soeur a payé très cher son ascension au sommet et n’a que faire d’une rivale de plus. Pour la convaincre de retourner right back à Saint-Martin, elle entraîne la jeune ingénue dans une tournée des pires «trous» de la ville.La présentation de la version originale en 1970 n’a pas provoqué d’hystérie collective. Le collègue René Homier-Roy exprimait dans La Presse son «regret de n’être pas emballé» par cette oeuvre inclassable, à mi-chemin entre le freak show et la revue musicale. Soulignons, à la décharge des auteurs, que cette production avait été montée à la hâte pour répondre à une commande de la Ville de Montréal.Malgré la minceur du livret – le spectacle initial durait à peine une heure -, cette première ébauche contenait assez d’éléments prometteurs pour qu’on remette ça en mars 1972, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Cette version améliorée, plus substantielle que la première (les auteurs avaient ajouté une dizaine de chansons), a été mieux reçue. Elle a gardé l’affiche pendant trois semaines avant de faire l’objet d’une courte tournée. Sauf erreur, Demain matin… n’a pas été rejouée depuis.Bref, ce n’est pas tant le 25e anniversaire d’une oeuvre majeure dans la dramaturgie québécoise qu’on célèbre ces jours-ci que la réalisation d’un vieux fantasme de Michel Tremblay: faire de la comédie musicale à grand déploiement, comme à Broadway. «Avec 101 costumes et sept décors différents, ça va être un show comparable à Kiss of the Spider Woman», promet François Flamand, ami de longue date de Tremblay et instigateur du projet. Flamand, 38 ans, est aussi l’agent de Patrick Huard depuis cinq ans et son associé dans Sortie 22, la compagnie qui a investi 2,2 millions dans Demain matin…Michel Tremblay a écrit les textes de trois nouvelles chansons et resserré un peu certains dialogues. François Dompierre a modernisé tous les arrangements musicaux, en plus d’écrire la musique de ces trois chansons. Le texte, dans sa nouvelle mouture (publiée chez Leméac), est plus «politiquement correct», l’auteur ayant coupé surtout dans les échanges vitrioliques entre travestis. Il a un peu «déjoualisé la parlure», enlevant quelques jurons et troquant les «icitte» contre des «ici», les «ta yeule, toé!» contre des «veux-tu te taire, toi!». Il a aussi inventé un nouveau personnage pour Nathalie Simard, dont on fait grand état dans ce spectacle. Une bien modeste participation toutefois – neuf répliques -, mais un rôle de prostituée qui confirme que la jeune chanteuse a définitivement changé de village!