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25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective. Gilles Marcotte : journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.

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Les enfants du divorce, 20 ans après

Surprise, incrédulité, consternation… Je suis passée par toute une gamme d’émotions en parcourant le livre controversé de Judith Wallerstein, célèbre thérapeute américaine qui a observé les ravages insoupçonnés du divorce chez les enfants. Ceux-ci s’en tirent mieux avec un père et une mère qui se querellent du matin au soir qu’avec des parents divorcés et heureux, affirme-t-elle dans The Unexpected Legacy of Divorce (L’héritage inattendu du divorce).Un mariage boiteux serait moins nocif qu’un divorce réussi? Il y a 20 ans, je signais un ouvrage, Les Enfants du divorce, qui prétendait le contraire. Plaidoyer en faveur de la belle-mère que j’étais devenue au milieu des années 70 – une de ces femmes qui, subitement et sans grossesse, étaient parachutées dans le rôle de mère en épousant le père -, mon livre tâchait de démontrer comment une séparation bien vécue, suivie de la vie dans une famille recomposée, pouvait s’avérer une expérience positive, voire enrichissante, pour les enfants.En repensant à mon enquête, il me revient en mémoire le cri du coeur d’une mère divorcée: « Avons-nous le droit de faire ça à nos enfants? »La liberté l’emportait alors sur le doute. Les femmes entraient massivement sur le marché du travail et, financièrement indépendantes, elles n’acceptaient plus de s’incruster dans une union intenable. L’échec du mariage n’était plus celui de toute une existence. Des milliers de personnes défiaient la tradition, décidées à rebâtir leur vie seules ou avec quelqu’un d’autre. Sans trop d’états d’âme. En dépit des blessures d’amour, des problèmes d’ordre matériel et des difficultés à gérer la vie d’enfants ballottés entre la maison de papa et l’appartement de maman.Depuis, près de un mariage sur deux se solde par un divorce. Et les unions de fait – voie dans laquelle préfèrent s’engager 80% des couples, lesquels donnent naissance à la moitié des bébés québécois – se terminent par une rupture trois fois plus souvent que les mariages, avant même que l’aîné ait soufflé ses six bougies.Au Québec, 27% des enfants de moins de 18 ans (soit 450 000 garçons et filles) grandissent dans une famille monoparentale ou recomposée. Selon Statistique Canada, à six ans, un enfant sur quatre né à la fin des années 80 a déjà vécu seul avec sa mère. À 10 ans, les deux tiers des enfants nés en 1983-1984 avaient subi la séparation de leurs parents. Deux ans après la rupture, 45% d’entre eux héritaient d’un beau-père ou d’une belle-mère. Au bout de 10 ans, ils étaient 85%. »Les enfants n’ont pas besoin que leurs parents s’adorent ni même qu’ils soient polis l’un envers l’autre, écrit Judith Wallerstein. Ils ont besoin qu’ils restent ensemble. »Me serais-je à ce point trompée? J’ai interrogé Mélanie, une enfant du divorce qui, à 24 ans, respire la joie de vivre. Comme si la séparation de ses parents ne l’avait pas marquée. « Même s’ils s’engueulaient tout le temps, m’a-t-elle avoué, j’aurais préféré qu’ils ne se séparent pas. »Un point pour Mme Wallerstein, zéro pour moi.Mélanie avait 13 ans lorsque sa mère lui a appris qu’elles allaient déménager… chez le meilleur ami de son père. « Ç’a été un choc terrible, dit-elle. Tout s’est écroulé. Je perdais ma maison, mes amis, mes repères. Mon père était dévasté et ma mère, amoureuse, flottait sur son nuage. Moi, je cohabitais avec l’écoeurant qui avait volé la femme de son grand chum. »La suite était prévisible: une adolescence ponctuée de révoltes et de « t’es pas mon père! » hurlés à pleine gorge. « J’ai pris de la drogue, je me suis dévergondée, mes notes ont chuté, se rappelle Mélanie. Ç’a duré un an. C’est la mère de ma meilleure amie qui m’a sauvée. Elle a compris mon désarroi et m’a procuré du réconfort. »Comme Mélanie, 70% des enfants finissent par s’adapter à la séparation de leurs parents. « Dans la majorité des cas, cela se passe bien pour eux », soutient Marie-Christine Saint-Jacques, professeur à l’École de service social de l’Université Laval, et aussi travailleuse sociale qui effectue depuis 15 ans des recherches sur les familles en transition. « Sur le coup, ils subissent un stress et sont perturbés. Mais après, ils se replacent. »Tout ne tourne pas à la tragédie, donc? « Ça dépend de la capacité de chacun de faire face aux événements stressants, précise-t-elle. Si l’enfant se confie et a le soutien des siens, il s’adapte plus rapidement. »Marie-Christine Saint-Jacques a étudié l’adaptation de 232 jeunes de 12 à 16 ans vivant dans une famille recomposée. Élèves au secondaire, ces garçons et ces filles habitent pour la plupart en ville ou en banlieue. Après la séparation de leurs parents, huit ans plus tôt, la majorité d’entre eux ont suivi leur mère. Sont-ils différents des enfants de foyers unis? À l’école, ça va. À peine 11,3% obtiennent des résultats scolaires inférieurs à la moyenne. Ces adolescents ont une bonne estime de soi. Environ 87% se disent satisfaits d’eux-mêmes et 93% sont heureux. Ils ne se sentent ni stressés ni anxieux.D’autres données de cette étude révèlent une réalité plus sombre: 13,7% ont l’impression qu’ils ne valent rien, 18,3% ont déjà fait une tentative de suicide, 16,7% ont eu des démêlés avec la police et 12,3% des problèmes de drogue. Un sur 10 a fait une fugue. Pourtant, conclut la travailleuse sociale, dans l’ensemble, ces enfants du divorce apprécient le climat familial dans lequel ils évoluent. Ils se sentent proches de leurs parents. Seuls 12% n’en sont pas satisfaits.Si on leur demande quel a été l’événement le plus stressant de leur vie, les trois quarts répondent: « La séparation de mes parents. »Ce qui ne les empêche pas de voir des avantages à la famille reconstituée, notamment lorsqu’ils ont fait l’expérience de la famille monoparentale: davantage d’amour, un réseau de soutien plus étendu, l’amélioration des conditions financières et le retour à la « vraie vie de famille ». Ils déplorent par contre le va-et-vient d’une maison à l’autre et, parfois, l’obligation de partager la vie d’un beau-parent avec qui ils ne s’entendent pas. Ils regrettent aussi d’avoir perdu une certaine intimité avec leur père ou leur mère, tout à coup moins disponible.On est donc loin du portrait alarmiste tracé par Judith Wallerstein. D’ailleurs, jusqu’à tout récemment, la thérapeute américaine était convaincue que le divorce était une avenue envisageable, à la condition que les parents se comportent de manière civilisée, qu’ils règlent adéquatement les questions financières et que leurs enfants restent en contact régulier avec le père et la mère. Elle a cependant changé son fusil d’épaule après avoir renoué avec 131 enfants qu’elle avait suivis au moment du divorce de leurs parents, 25 ans plus tôt. Elle a constaté que des séquelles graves et permanentes étaient apparues à la maturité: ses protégés étaient plus vulnérables aux drogues et à l’alcool que les enfants issus de foyers stables. Par ailleurs, ils occupaient des emplois moins bien rémunérés, étaient moins instruits que leurs parents et plus nombreux à avoir eu un enfant hors mariage. « Si les parents avaient soupçonné les torts qu’ils allaient causer à leurs enfants, jamais ils n’auraient brisé la famille », écrit-elle.Marie-Christine Saint-Jacques s’insurge contre ce procès fait à des milliers de parents. « J’en ai assez d’entendre dire que les gens se séparent sur un coup de tête, dit-elle. C’est une décision lourde de conséquences que personne ne prend à la légère. Et ce n’est pas vrai que le divorce est désastreux pour tous les enfants. » Elle va plus loin en soutenant que certains noircissent la situation pour mieux prêcher le retour aux valeurs familiales traditionnelles. « Ils confondent idéologie et réalité, et ne retiennent des recherches que les résultats qui confirment leur opinion. »D’autres critiques reprochent à Judith Wallerstein d’avoir élaboré sa thèse à partir d’un échantillonnage uniquement composé d’enfants à problèmes suivant une thérapie parce qu’ils vivaient mal la séparation de leurs parents. Qu’en est-il des autres?Pour en avoir le coeur net, j’ai moi aussi retracé « mes enfants du divorce », aujourd’hui âgés de 24 à 35 ans. Ils m’ont confié leurs souvenirs sous le couvert de l’anonymat – je n’ai gardé que leurs prénoms -, pour ne pas peiner leurs parents, m’ont-ils dit. Car ils n’ont pas oublié leurs nuits d’insomnie auprès d’une mère qui n’arrivait pas à surmonter sa déprime. Ni leur affection naissante pour un beau-père, sentiment dont ils se sentaient coupables comme d’une trahison.Tous m’ont confirmé qu’il n’y a pas d’âge idéal pour vivre le divorce de ses parents. Plus on est conscient, plus on en est affecté. À six ans, ça peut aller, mais à l’adolescence, les choses se gâtent. Ils parlent rarement du passé avec leurs amis ou leurs parents. Sophie, qui a habité avec son père, a attendu d’avoir 30 ans pour avouer à sa mère que son absence l’avait marquée. « Ça m’a dévastée, m’a confié cette dernière. Je m’étais effacée parce que je la sentais tiraillée entre sa belle-mère et moi. J’ai eu tort. »Des erreurs, les parents divorcés reconnaissent en avoir commis. Cependant, peu regrettent la séparation, qui était inévitable. Rester ensemble « pour les enfants », qui trop souvent se retrouvent au milieu du champ de bataille, n’est pas une solution. Les invectives volent, les portes claquent, l’atmosphère devient insupportable… « Ça les détruit! » dit Marie-Christine Saint-Jacques.Mais la séparation vécue dans un climat d’hostilité les brise tout autant. Or, la moitié des parents continuent à se faire la guerre des années après la rupture. Et souvent, l’enfant doit choisir son camp. On pourrait croire que, trois décennies de divorces aidant, on couperait le cordon avec plus de doigté. Car enfin, le mariage rompu n’est plus l’infamie d’antan et on ne montre plus du doigt les enfants du divorce, puisqu’ils sont en majorité. Il n’en est pourtant rien. Il y a dans chaque histoire une écorchée vive incapable de se ressaisir, un vindicatif qui s’entête, une désespérée… Les « tu diras à la putain de ton père de se mêler de ses affaires » fusent toujours, quand ce ne sont pas les allusions au suicide: « Si j’avais une corde pour me pendre! »Ce n’est pas tant le divorce que le fait de grandir dans la discorde qui explique les comportements instables des enfants. « La qualité du climat familial fait la différence, dit Marie-Christine Saint-Jacques. C’est évident que les jeunes qui sont coincés dans un milieu conflictuel vont mal. Pour eux, la famille recomposée peut être une planche de salut. » Même observation chez l’enfant qui vit dans une famille monoparentale exempte de soucis financiers et qui voit ses deux parents: il a autant de chances d’aller bien que celui qui vit auprès de sa mère et de son père.Fort bien, mais les chiffres ont tendance à dire le contraire. De 10% à 12% des enfants qui grandissent dans une famille stable éprouvent des problèmes de délinquance, de drogue et de prostitution, alors que ce taux passe à 20% ou 30% dans les familles reconstituées et monoparentales.On objectera que certaines familles stables, mais dont les jeunes sont laissés à eux-mêmes, s’attirent aussi des malheurs. Pour Suzanne Lamarre, psychiatre d’urgence et de crise au Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, une telle situation peut ravager l’enfant tout autant qu’une séparation. « J’ai vu tant de familles normales faire des dégâts terribles sans s’en rendre compte », dit-elle. À son avis, ce ne sont pas les querelles qui posent problème; c’est plutôt la façon dont on les règle. S’il y a un bourreau et une victime au sein du couple, c’est malsain. « Quand la mère est écrasée par son mari, sa fille qui la protège passera des années à en vouloir au père. »N’empêche que de nouvelles recherches nous apprennent que les enfants de parents séparés ont un comportement particulier. À cause des conflits, ils quittent la maison plus tôt que les autres. Ils ont des relations sexuelles précoces et les filles se marient très jeunes, souvent déjà enceintes. Leur union dure par ailleurs moins longtemps que celle des filles de familles durables.D’autres réalités sont aussi troublantes. Ainsi, 74% de la clientèle des centres jeunesse est composée d’enfants issus de familles reconstituées (20%) ou monoparentales (54%). Ici, la pauvreté est mise en cause. Après la séparation, une partie du revenu familial s’envole, ce qui peut être catastrophique quand la mère a la garde des enfants et qu’elle doit pourvoir seule à leurs besoins. Plus ils sont âgés, plus ils prennent conscience de ce qu’ils ont perdu: leur chambre, le vélo qu’ils espéraient, les vacances en camping… Simon avait trois ans lorsque son père est parti. Au début, celui-ci « oubliait » de payer sa pension une fois sur deux. Après, il s’est remis en ménage et n’a plus rien envoyé. « J’étais jaloux des nouveaux enfants de mon père, dit Simon. Ils avaient tout ce dont je rêvais. »Plus encore que les privations matérielles, l’absence laisse des traces permanentes. « À 25 ans, Simon cherche toujours son père, m’a avoué sa mère. Il a tout pour réussir, et pourtant, il est replié et n’a pas confiance en lui. Il est convaincu qu’il ne vaut rien, puisque son père l’a abandonné. » Après la séparation, la grande majorité des enfants restent avec leur mère, même lorsque le jugement accorde aux parents une garde partagée. Deux enfants sur cinq voient leur père sporadiquement ou pas du tout, soit parce que sa relation avec son ex-conjointe s’est détériorée, soit parce qu’il a fondé une nouvelle famille. En fait, 80% des hommes séparés ne vivent pas avec leurs enfants d’un mariage antérieur.Céline Le Bourdais, démographe et sociologue, s’est penchée sur le dossier de la garde des enfants. « La tension est plus palpable lorsque la séparation se règle en cour, dit-elle. Certains pères ne paieront pas la pension alimentaire si elle est fixée par la loi. Ils couperont plutôt les ponts avec leurs enfants. Mais quand les ex-conjoints s’entendent à l’amiable, les paiements ne traînent pas. » Dans le cas contraire, le chantage est destructeur: « Paie, sinon tu ne verras pas ton fils. »Pour se protéger ou pour garder intact le souvenir du parent absent, l’enfant du divorce tirera un trait sur le passé. C’est ce qu’on appelle la mémoire sélective. Ainsi, Julien avait tout oublié de l’alcoolisme de son père, de ses « voyages » prolongés et de ses promesses non tenues quand, à 12 ans, il a renoué avec un homme désintoxiqué, « le meilleur des pères », m’a-t-il confié.L’affaire se complique davantage lorsque la famille recomposée fait naufrage à son tour et cause de nouveaux deuils. Sophie a paniqué quand sa belle-mère a rompu à la énième incartade de son incorrigible de père. « À huit ans d’intervalle, j’ai revécu le départ de ma mère », dit-elle.Moi qui avais écrit qu’un divorce réussi n’hypothéquait pas la vie des enfants, j’ai déchanté en écoutant mes témoins de naguère raconter leurs amours chaotiques. Peur de l’engagement, difficulté à nouer des relations affectives durables, incapacité de retenir son amoureux…Pour ne pas marcher sur les traces de parents volages ou égoïstes et ne pas répéter leurs erreurs, les enfants du divorce évitent de s’impliquer émotivement, convaincus que l’amour n’est qu’un feu de paille. Ou bien ils se jettent à corps perdu dans des aventures avec des partenaires qui ne leur conviennent pas. « Mon premier chum était jaloux et possessif », dit Mélanie, qui en est à sa troisième expérience de vie à deux. « Je l’ai quitté quand il m’a giflée en apprenant que je m’étais fait percer le nombril. »Leurs ruptures sont empreintes de culpabilité. L’une a quitté un homme qui avait deux fois son âge, la copie conforme de son père, évanoui dans la nature. Une autre, qui a eu trois beaux-pères successifs, n’arrive pas à se faire aimer. « Mes liaisons tournent au désastre, dit-elle. Inconsciemment, je fais tout pour les bousiller. »Une étude de Statistique Canada démontre que les perturbations familiales se transmettent bel et bien de génération en génération. Les enfants de parents séparés ont deux fois plus de chances de divorcer que ceux de couples unis. « Il y a un lien entre l’instabilité familiale pendant l’enfance et la manière dont les jeunes commencent leur vie de couple et de parents », confirme Céline Le Bourdais, qui a étudié les répercussions de la rupture des parents sur les jeunes adultes. « Ce facteur déterminant contribue aussi aux difficultés financières qu’ils éprouvent, à l’image de leurs parents. »Le divorce serait-il héréditaire? « Non, dit la psychiatre Suzanne Lamarre. Les enfants répètent tout simplement les comportements qu’ils ont appris au contact de leurs parents, comme on apprend sa langue maternelle. Ils adoptent les mêmes rapports de soumission, ne respectent pas l’autonomie de l’autre ni sa vulnérabilité. Ils s’installent dans une lutte de pouvoir et vont de désillusion en désillusion. »Prenons le cas de Sophie, qui avait quatre ans quand sa mère a largué les voiles et 12 ans quand sa belle-mère est partie. Lorsque sa propre fille a eu quatre ans, elle les a imitées. Elle avait pourtant juré qu’elle n’imposerait jamais « ça » à son enfant. Tous les parents issus d’unions brisées vivent le même dilemme. Quand leur mariage sombre, ils font traîner les choses, allant jusqu’à continuer d’habiter la même maison, vivant comme des colocataires, pour éviter la rupture. Mais ils finissent par se séparer quand un des conjoints tombe de nouveau amoureux.Les premières générations d’enfants du divorce ont tout de même tiré des leçons de leurs expériences passées. Pour la garde partagée, ils rivalisent d’ingéniosité. Tantôt le père habite le logement du bas et la mère celui du haut. Tantôt les enfants passent une semaine chez maman, une autre chez papa. Ou bien deux. Souvent, c’est l’enfant qui choisit. On fête Noël ensemble; c’est moins compliqué et plus économique. Et on refile les conseils d’usage aux amis sur le point de rompre: préviens ton fils avant qu’il l’apprenne d’un étranger, assure-toi qu’il ne se sent pas responsable, ne bouscule pas l’horaire de ses activités…Avant de boucler la boucle, il me restait à voir comment mes enfants du divorce s’étaient débrouillés sur le plan professionnel. Plutôt bien, semble-t-il. L’une est médecin, l’autre directeur d’entreprise. Il y a un fonctionnaire, une vétérinaire, une productrice télé, un technicien… Une seule vit de l’aide sociale, cependant qu’une autre, qui rêvait d’être chanteuse, tire le diable par la queue, sans pour autant se décourager.Voilà au moins ça de gagné! Parmi les parents divorcés que j’ai aussi revus, on prend sa part du blâme. « Nous étions désinvoltes, m’a dit la mère de Sophie. Nous allions vers l’inconnu, plus ou moins conscients des conséquences de nos gestes. Aujourd’hui, on n’a plus cette excuse. Alors il faut cesser de banaliser le divorce. Ça devrait être l’exception. Comme l’avortement n’est pas un moyen de contraception, mais un choix tragique. » Peut-être faudrait-il aussi méditer une réflexion de la psychiatre Suzanne Lamarre: « Si seulement les couples apprenaient à se chicaner sans que ça finisse par une séparation! » Cela ferait le bonheur de Judith Wallerstein. Et de tous les enfants du divorce, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, qui rêvent secrètement de voir leurs parents se réconcilier.

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Marie-Claire Blais, plume de jour oiseau de nuit

Je la revois dans son t-shirt noir et blanc, petit foulard mauve au cou, accoudée au bar. C’était l’hiver dernier. J’étais allée retrouver Marie-Claire Blais à Key West, en Floride, pour savoir où elle en était dans l’écriture du deuxième volume de sa trilogie, amorcée avec Soifs (prix du Gouverneur général, 1996). Elle m’avait donné rendez-vous dans un resto ouvert sur l’océan.Après l’entrevue, nous nous étions installées dehors, au petit bar de l’endroit, d’où nous entendions les vagues. De temps en temps, elle tournait la tête pour voir un oiseau plonger dans l’eau puis reprendre son envol. Un flot de paroles coulait de sa bouche.Du milieu de l’après-midi jusqu’au soir, nous n’avons pas bougé. Nous sommes restées vissées à nos chaises de bambou, dos à la mer. Nous avons manqué le fameux coucher de soleil des Keys…Elle connaissait tout le monde autour, s’intéressait à chacun. Elle rayonnait, l’air juvénile. En me quittant, elle m’a remis une liste des endroits à ne pas manquer pour la night life. J’en suis restée éblouie. Rien à voir avec l’image médiatique de l’auteur. »Il y a deux Marie-Claire Blais, dit l’écrivaine Nicole Brossard. La Marie-Claire Blais détendue de Key West, qui rit, a le sens de l’humour, et la Marie-Claire Blais en représentation, réservée, timide. Chose certaine, elle protège son intimité et son univers intérieur. »Fin avril, Marie-Claire Blais rentre au Québec avec son nouveau roman, Dans la foudre et la lumière (Boréal). Au bout du fil, l’inquiétude perce dans sa voix: « Le plus difficile, c’est de laisser aller le livre, après six années de travail… » On croirait entendre une jeune écrivaine à ses débuts.Dans la foudre et la lumière est le 19e roman de Marie-Claire Blais, son 32e livre! Son oeuvre (romans, poésie et théâtre) est traduite dans une vingtaine de langues et lui a valu autant de prix, ici et à l’étranger, depuis le Médicis, à 26 ans, pour Une saison dans la vie d’Emmanuel. Un livre à propos duquel l’auteur Claude Mauriac écrivait, dans Le Figaro: « C’est l’explosion d’une telle accumulation de forces que nous en demeurons étourdis… Le génie est là. »À 60 ans et des poussières, la romancière n’a rien perdu de sa très grande humilité. Elle parle rarement au « je ». La plupart de ses phrases commencent plutôt par « nous ». « Nous ne sommes à l’abri d’aucune menace; nous vivons dans un monde précaire, malgré la volupté. »Son plus récent roman nousfait pénétrer en enfer: des enfants commettent des crimes à six ans, des adolescents tuent leurs amis pour une montre. Massacres dans les écoles, bandes rivales dans les rues, haine raciale, où s’arrêtera cette violence? Et comment juger ces enfants qui n’ont même pas conscience de la portée de leurs gestes? »Ce sont des voix de notre temps qu’on entend dans mon livre. Des voix qu’on entend tous les jours, à la radio, à la télévision. Tout cela est vite repoussé dans l’inconscient de la société. La plupart du temps, dans les médias, quand on entend parler des jeunes criminels, ça dure un moment, jusqu’à ce qu’ils soient enfermés en prison ou ailleurs. Ensuite, on ne sait plus rien d’eux. Mais ces êtres-là survivent malgré l’horreur qu’ils portent en eux… »Marie-Claire Blais s’est toujours préoccupée du sort des enfants, des femmes, des homosexuels, des minorités noires, des opprimés, marginaux et insoumis de toutes sortes. Depuis son premier roman, La Belle Bête, écrit à 17 ans et publié en 1959, on pourrait lire son oeuvre comme une longue plainte au nom des laissés-pour-compte de la société. »Marie-Claire est une indomptée, explique Nicole Brossard. Son oeuvre est traversée par une révolte permanente qui travaille en sourdine contre l’injustice et la douleur. Dans l’écriture, elle cherche à faire en sorte que les êtres blessés voient la lumière. Et dans la vie, elle a la même compassion envers ceux qui souffrent. »Sheila Fishman, qui fréquente Marie-Claire Blais depuis 25 ans et qui a traduit en anglais trois de ses romans, dont Soifs, dit la même chose: « Jamais Marie-Claire ne banalise la souffrance. C’est assez rare dans notre littérature contemporaine. » »Elle a toujours été une espèce d’éponge des souffrances des autres et des âmes perdues », convient l’écrivain Michel Tremblay. L’auteur des Chroniques du Plateau Mont-Royal précise que c’est elle qui l’a incité à se réfugier à Key West, où vivent des centaines d’artistes et d’écrivains venus d’ailleurs, où plane le fantôme de Hemingway et où Marie-Claire Blais a autrefois croisé Tennessee Williams. Mais, si Tremblay se coupe du monde quand il est là-bas, elle a une vie sociale très intense: « C’est un oiseau de nuit. » Nicole Brossard ajoute que la nuit lui sert à rencontrer des gens qui deviendront ses personnages.Curieuse des autres, Marie-Claire Blais est toutefois très secrète. « Même après 40 ans d’amitié, je ne la comprends pas », dit l’artiste et écrivaine d’origine américaine Mary Meigs, aujourd’hui âgée de 82 ans. Elle a connu Marie-Claire Blais en 1963, aux États-Unis.Mary Meigs a illustré plusieurs livres de la romancière publiés en éditions à tirage limité, dont Une saison dans la vie d’Emmanuel. Sa maison de Westmount est garnie de portraits, de toiles et de sculptures, signés de sa main, représentant son amie. « Je voulais capturer sa véritable image. Je voulais rendre son sourire merveilleux et très soudain. C’était tellement difficile, ça m’échappait tout le temps. Marie-Claire est restée un mystère pour moi. » Elle conclut: « C’est le propre des grands artistes d’être secrets, non? C’est dans cette part de mystère et dans son tourment intérieur que Marie-Claire puise son génie. »Michel Tremblay insiste quand même pour dire que le côté sauvage de l’écrivaine a disparu avec le temps. « Avant, elle se cachait derrière son toupet à la télé. Elle se cachait derrière ses vêtements aussi. C’était une jeune fille voûtée. Maintenant, elle se tient droit. Elle a changé. »D’après le critique littéraire Jacques Allard, quelque chose a aussi changé au fil des ans dans l’oeuvre de Marie-Claire Blais. « On sent une plus grande sérénité dans ses livres récents. Dans Soifs, il y a une lumière incroyable, malgré la noirceur. » Il note cependant qu’il y a toujours eu des éclaircies dans ses romans. Avec des avancées vers le surréalisme et le fantastique. Sans compter l’humour, qui traverse Une saison…, par exemple. Pour ce professeur de littérature de l’UQAM, « le problème est qu’on n’a retenu que les accusations de misérabilisme contre ses livres dans les années 60. En fait, Marie-Claire Blais n’a pas cessé de faire le procès de la vieille civilisation canadienne-française, le procès de ce qu’on était, et qu’on a toujours refusé de voir. »Aux yeux de Michel Tremblay, c’est justement ce qui fait la force de Marie-Claire Blais. « Son oeuvre, c’est un rappel, depuis 40 ans, qu’on peut décrire un pays sans faire de concession sur ses défauts. »Pour un jeune auteur comme Gaétan Soucy, Marie-Claire Blais reste un modèle: « Elle est l’écrivain de nos cauchemars. Elle a visité tellement de choses à l’intérieur de notre âme collective qu’on ne peut que revisiter ce qu’elle a visité. » Les critiques ont d’ailleurs comparé le plus récent roman tant acclamé de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes, à Une saison…Dans Parcours d’un écrivain (1993), où elle revient sur ses jeunes années, Marie-Claire Blais confie que plusieurs éditeurs ont refusé le manuscrit d’Une saison… avant qu’il soit publié par Jacques Hébert, aux Éditions du Jour. À propos des éditeurs québécois, elle écrit qu' »ils sont gênés peut-être par l’évocation d’une société opprimée et oppressante, ou retrouvent une noirceur dont le souvenir est encore une blessure ».C’est aux États-Unis que Marie-Claire Blais a rédigé Une saison… À 23 ans, cette jeune femme originaire d’un milieu modeste de Québec était partie vivre à Cambridge, pour écrire. Elle avait obtenu une bourse de la Fondation Guggenheim grâce au soutien du critique américain Edmund Wilson, qui l’avait prise sous son aile. Autodidacte – elle n’a suivi que quelques cours du soirà l’Université Laval -, elle avait déjà publié trois romans.Dans son « déménagement américain », en juin 1963, Marie-Claire Blais n’apporte que quelques objets indispensables: une table de jeu, pliante et austère, une radio en plastique rose et une machine à écrire portative. Elle habite un sous-sol, en plein quartier noir. Elle lit les grands écrivains noirs américains James Baldwin et Richard Wright, et « prend conscience de la plus honteuse répression de l’histoire ».Sur sa table de jeu, elle fait de nombreuses tentatives d’écriture. Elle entreprend une « étude romancée sur les rapports délicats entre l’homme et la femme ». Elle abandonne. Se consacre ensuite à un roman sur les différences sociales, qui deviendra, en 1968, Les Manuscrits de Pauline Archange. Elle quitte sa table et son sous-sol, envahie par un sentiment d’impuissance. « Il est difficile de croire, avec le besoin que j’ai de m’en distraire, dit-elle dans Parcours d’un écrivain, que je serai un jour captive de cet art, l’écriture, qui est celui de l’illumination dans le chaos. »Hiver 1963. Elle commence Une saison… Entreprise difficile, comme en témoigne son Parcours…: « On dirait que tout me résiste, que je ne peux rien accomplir de bien; l’argent de la bourse a été épuisé; écrire l’histoire de Jean Le Maigre me rend chancelante. » C’est à Welfleet, près de Cape Cod, qu’elle terminera le roman, qui lui vaudra une reconnaissance internationale. « Je vivais avec l’écrivaine Barbara Deming, explique Mary Meigs. Nous avions deux maisons, une rouge et une jaune. Marie-Claire a pu travailler dans la maison jaune et être seule. C’est là qu’elle a créé Une saison… Elle l’a écrit très, très vite. »Une saison dans la vie d’Emmanuel paraît en 1965. Une année qui fait date dans l’histoire de la littérature au Québec: Hubert Aquin publie Prochain Épisode, Gérard Bessette, L’Incubation, et Jacques Ferron, La Nuit. Jacques Allard parle du « fameux quatuor de 1965 ». « Le roman francophone fait alors sa première synthèse des formes expérimentées depuis Proust et Joyce en passant par le nouveau roman français », écrit-il dans Le Roman québécois. »Marie-Claire Blais est un précurseur; elle a contribué à constituer la véritable modernité au Québec », résume Nicole Brossard. Mais l’admiration qu’on lui voue a aussi des retombées du côté canadien-anglais. La romancière Margaret Atwood, récipiendaire du prestigieux Booker Prize 2000, à Londres, signait la préface de l’édition anglaise d’Un joualonais sa joualonie, de Marie-Claire Blais, en 1976. « Marie-Claire Blais est sans doute l’écrivain québécois le mieux connu à l’extérieur du Québec », affirmait-elle. Dans une entrevue à L’actualité, il y a quelques années, elle confiait: « C’est Marie-Claire Blais qui m’a montré qu’on pouvait être une femme, canadienne, et devenir écrivain. »L’épopée américaine de Marie-Claire Blais aura duré sept ans. Le temps de publier huit livres (romans, recueils de poésie, théâtre…), le temps aussi de goûter au flower power, d’expérimenter la révolution sexuelle et d’assister aux manifs contre la guerre du Viêt Nam. Marie-Claire Blais vit ensuite en France. Ce n’est qu’au milieu des années 70 qu’elle rentre au Québec. Mais très tôt, elle commence à se réfugier périodiquement à Key West pour écrire. »Je crois que, lorsque nous écrivons loin de chez nous, nous éprouvons beaucoup de liberté », m’a-t-elle dit à Key West. « Et puis, il y a le fait qu’à Cape Cod comme ici il y avait une communauté d’artistes. J’ai toujours été attirée par ce genre de vie. »Dans Parcours d’un écrivain, Marie-Claire Blais parle de son admiration pour Mary Meigs et Barbara Deming, dont elle découvre le mode de vie dans les années 60. « Je crois ne pouvoir rien imaginer de plus beau, de plus noble, que cette sorte de liberté où chacune s’absorbe avec passion et ferveur, avec toute la fougue de son individualisme, dans la fièvre de la création. » Elle ajoute: « La façon de penser, d’être, de Barbara et de Mary, en femmes indépendantes, prouvant qu’elles peuvent vivre sans homme, est plus que progressiste; pour ceux qui les entourent, c’est une provocation qui choque. »Dans Les Nuits de l’underground (1978), Marie-Claire Blais explore l’amour entre femmes. Nicole Brossard se souvient que la première fois qu’elle l’a rencontrée, c’était dans un bar lesbien, à Montréal, en 1975. « Elle était entourée de femmes, des femmes qui allaient devenir des personnages des Nuits de l’underground. »Marie-Claire Blais a toujours refusé d’être cataloguée. Nicole Brossard, qui n’a jamais caché son homosexualité, explique: « Pour elle, et c’est vrai dans son oeuvre, les femmes, comme les homosexuels, hommes ou femmes, font partie de l’humanité exploitée et blessée. » »Elle n’aime pas les étiquettes, rajoute Mary Meigs. Moi, j’ai été très publique dans mon affirmation lesbienne. Pas elle. Elle ne se voit pas comme une écrivaine lesbienne et elle ne l’est pas. Elle fait partie du groupe des écrivains et des écrivaines. C’est sa seule cause. »L’écriture, une cause, pour Marie-Claire Blais? »C’est ma vie. »Ce qui fait qu’elle persévère, malgré tout? »L’écriture est la plus grande urgence de ma vie. Écrire a toujours été impérieux, dès mon très jeune âge. Pour moi, l’écriture n’est pas une évasion. Je ne peux pas m’évader quand j’écris. » Six ans pour créer Soifs, six autres pour Dans la foudre et la lumière… « Ce sont des livres très durs à écrire, des livres sans repos. »Sans repos, oui. C’est vrai aussi pour le lecteur. Soifs et Dans la foudre…, construits comme un enchevêtrement de monologues intérieurs, ne sont pas faciles à lire. L’auteur en convient. « Un lecteur, ça se développe au fil des années. On ne peut pas lui demander de lire Soifs de la même façon qu’il lit un livre charmant. On peut lui demander de prendre son temps, ou de prendre peu de temps, de le lire dans un souffle et d’y revenir. »Pas faciles à lire, pas faciles à traduire non plus. Sheila Fishman, traductrice d’une centaine de romans québécois, en sait quelque chose. Soifs a représenté tout un défi: la première phrase se termine à la page neuf! « Mais surtout, il a fallu que je trouve une façon, en anglais, de parler de cette violence sourde, de cette noirceur, de cette lumière aussi… Il fallait que je trouve une langue équivalente à la sienne pour m’assurer que ce n’était ni sensationnaliste ni mièvre. »La cinéaste Paule Baillargeon voulait adapter Visions d’Anna. Téléfilm Canada a refusé son projet. « J’ai soumis un document de 35 pages à partir de ce roman exceptionnel paru en 1982, qui était visionnaire par rapport à notre époque. Les fonctionnaires de Téléfilm ne m’ont pas dit pourquoi ça ne passait pas. Mais Visions d’Anna décrit un monde dur. Les gens ont peur de ça. Il ne faut rien brasser. »Paule Baillargeon admet que Marie-Claire Blais n’a pas une écriture qui s’adresse à tout le monde. « C’est la qualité qui importe. Toute sa vie, Marguerite Duras a écrit pour un petit public, avant d’obtenir le Goncourt à 70 ans et de vendre des millions de livres. Peu importe le succès immédiat. Marie-Claire Blais est une auteur qui va rester. » »C’est une grande écrivaine, dit Jacques Allard. Après avoir fait le procès de la société québécoise, elle fait aujourd’hui celui de toute la société occidentale. On lui a rapidement donné tous les honneurs, on lui a rapidement adressé tous les reproches; qu’est-ce qu’on peut lui présenter maintenant? Pourquoi pas un prix Nobel? » Sheila Fishman renchérit: « Maintenant, c’est trop tard pour Anne Hébert. On pourrait au moins proposer la candidature de Marie-Claire Blais pour le Nobel. Ce serait un hommage à son écriture. Ce serait aussi un honneur pour tout le Québec et pour le Canada au complet! »

Culture

Les affreux, sales et méchants

L’oeuvre de François Barcelo est, on le sait, inégale. Quand on écrit, comme lui, un roman tous les ans ou à peu près, il ne peut pas ne pas se produire de temps à autre des passages à vide, plus ou moins bien camouflés par les habiletés narratives de l’auteur. Alors, patiemment, on attend le prochain.Or donc, le voici, le prochain. Et c’est, oui, une manière de chef-d’oeuvre. Cent pages d’une invention délirante, en compagnie d’une bande d’épais comme on en a rarement rencontré dans nos lettres, vivants comme c’est pas possible, observés avec un mélange de sympathie et d’ironie qui plonge le lecteur dans la plus agréable des perplexités. Le roman, il faut l’avouer, compte très exactement 274 pages. C’est dire que les 174 qui suivent ne sont pas tout à fait à la hauteur des 100 premières. Peu importe. L’énergie accumulée dans le premier tiers permet au lecteur de courir – c’est bien le verbe qui convient – jusqu’à la fin de Chiens sales sans trop rouspéter.Les « chiens sales » du titre sont évidemment des policiers, plus précisément ceux de la Sûreté du Québec, que François Barcelo traite avec la hargne de qui a déjà passé un mauvais quart d’heure en leur compagnie. (« Vous noterez, écrit-il honnêtement, que ce livre relève plus de la vengeance que du documentaire. ») Le principe qui gouverne leur action, selon l’auteur, est très simple: « Quand ils font une connerie, pour la cacher, ils en font une plus grosse qui devra être dissimulée par une énorme, et celle-là, par une monumentale… » Ils en feront décidément beaucoup trop, de conneries, et de trop grosses, dans la deuxième partie du roman, lorsqu’ils seront livrés à l’imagination excessivement mécanique du romancier. Mais le reproche le plus grave que le lecteur leur fera – et le reproche s’adresse également à l’auteur – est celui d’avoir éliminé un peu trop vite la bande d’épais qui animait, si l’on peut dire, les 100 premières pages.L’action se passe sur une toute petite île, dans le pays du Survenant de Germaine Guèvremont, plus précisément à Saint-Gésuald-de-Sorel. La narratrice y habite une maison qu’elle a héritée de son oncle, tué accidentellement par la voiture d’un riche voisin. C’est une brave fille, bénéficiaire de l’aide sociale, qui passe le plus clair de son temps à apprendre deux ou trois accords de guitare et ne se formalise pas trop quand sa maison est envahie, d’abord par Roméo, puis par une bande d’amis plus ou moins recommandables qui sont venus chasser dans le coin.Quelques heures plus tard, les voici de retour, la falle basse: ils ont tué, accidentellement bien sûr, un autre chasseur qui était dissimulé par le feuillage. Banal, direz-vous, ça se produit tous les jours. Mais au même moment, la télévision annonce que le ministre du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, également député de Sorel, a disparu, et elle laisse entendre qu’il aurait pu être enlevé. Les gars sautent sur l’aubaine, et envoient à la très riche femme du ministre des demandes de rançon qui dépasseront rapidement le million, d’ailleurs accompagnées d’un manifeste politique bidon. Les choses vont se compliquer à l’infini avec l’arrivée de l’armée, puis de la Sûreté du Québec, qui massacrera joyeusement la plupart des pseudo-ravisseurs. D’autres personnages se seront manifestés entre-temps, dont la mairesse d’un village voisin qui n’a pas, elle non plus, un respect démesuré pour la loi, et un groupe un peu ahuri de touristes français. Mais la palme appartient sans doute aux « affreux, sales et méchants » plus vrais que nature, dont les délibérations et les actions les plus folles finissent par acquérir, au fil du roman, une bizarre vraisemblance.Cette vraisemblance s’appauvrit progressivement dans la suite du récit, où les deux survivants de l’île, la fille et un beau garçon, sont livrés aux aléas d’une invention assez rocambolesque. Il aurait fallu du génie pour maintenir durant presque 300 pages la puissante folie du début. François Barcelo n’a pas de génie; il n’a que du talent. Mais il en a beaucoup. On ne quitte pas sans regret cette bande d’épais. Ils ont plus d’humanité que la plupart des personnages que j’ai rencontrés depuis quelques mois dans le roman québécois.Si l’on tient à se laver de cette crasse, rien de mieux indiqué que le journal intime d’une jeune fille de bonne famille, à la fin du 19e siècle. L’auteur, Joséphine Marchand, est la fille de Félix-Gabriel Marchand, qui fut premier ministre du Québec de 1897 à 1900 – un des meilleurs qu’ait eus le Québec, selon John Saul -, et l’épouse du sénateur Raoul Dandurand. Une jeune fille de la bonne société, donc, qui reçoit une éducation de premier ordre et fréquente ce qu’il y a de mieux à Québec et à Montréal. Elle lit Eugène Sue aussi bien qu’Octave Feuillet (qui la scandalise), Paul Bourget aussi bien que Lamartine. Elle sait écrire, dans le style un peu vieillot de son époque; elle fera du journalisme pour promouvoir la cause de l’éducation et celle des femmes. Catholique convaincue, elle n’en défendra pas moins avec vigueur les idées de son père contre un clergé intégriste qui s’inquiète de sa réforme de l’éducation.C’est toute une époque qui revit ici, dans ses dimensions politiques, sociales, religieuses. Le Journal intime de Joséphine Marchand constitue certainement une des pièces essentielles de notre archéologie. On lira avec un intérêt particulier le récit de la longue cour faite par Raoul Dandurand à une jeune fille d’abord peu charmée, profondément inquiète (comme beaucoup de ses contemporaines) devant les risques du mariage, enfin de leur nuit de noces dans un hôtel de New York. Tout est dit, avec une pudeur et une franchise étonnantes.Chiens sales, par François Barcelo, « Série noire », Gallimard, 274 p., 11,50$.Journal intime 1879-1900, par Joséphine Marchand, édition et notes d’Edmond Robillard, Éditions de La Pleine Lune, 275 p., 24,95$.CHIENS SALESIl se relève, va au réfrigérateur chercher le stimulant intellectuel préféré des mâles de ce coin de pays: trois bouteilles de bière qu’il distribue à ses camarades. Il en garde une pour lui. Je n’ai pas droit à la mienne. Sans doute n’ai-je pas une tête à boire de la bière à même pas huit heures du matin. Ils s’installent, deux dans les fauteuils de rotin, l’autre sur le canapé. Je vais au téléphone suspendu au mur de la cuisine, je décroche le combiné.- À ta place, je ferais pas ça, dit Armand. François Barcelo

Culture

Damné Michel, sacré Tremblay !

Depuis la création des Belles-Soeurs au Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, en 1968, le monde de Michel Tremblay a marqué et accompagné l’évolution de la société québécoise. Tantôt pour la refléter, tantôt pour la révéler. Sans avoir la volonté de faire du théâtre politique, Tremblay l’a pourtant fait malgré lui. Ses angoissés en mal d’identité, ceux qui souffrent de solitude, les familles qui traversent des crises, les femmes qui tentent de s’affranchir, les hommes incapables d’exprimer leur mal de vivre, les laissés-pour-compte qui tentent de se faire accepter, les désespérés qui se réfugient dans la religion… Voilà autant de personnages issus d’une collectivité qui se cherche et qui se trouve parfois.Michel Tremblay se défend bien de vouloir changer le monde. Mais il a indéniablement transformé la dramaturgie québécoise et occidentale.Dans un livre d’entretiens avec le journaliste et critique de théâtre Luc Boulanger, à paraître le 11 avril aux éditions Leméac, Michel Tremblay refait le tour de son oeuvre et du contexte social dans lequel il l’a créée. Nous publions ici quelques extraits de ces Pièces à conviction.Le lendemain de la première des Belles-Soeurs, le 29 août 1968, le critique de La Presse s’insurge contre « la grossièreté » de votre texte. Il affirme que « la direction du Rideau Vert a rendu un mauvais service à Michel Tremblay en produisant sa pièce »!- J’ai toujours dit que ce sont mes ennemis qui m’ont rendu populaire. Les gens qui me trouvent vulgaire ou qui refusent de lire mes ouvrages m’ont fait plus de publicité que mes admirateurs. Quand la « bombe » des Belles-Soeurs a éclaté, j’étais un auteur de 26 ans complètement inconnu. Et je n’avais pas l’ambition de devenir populaire non plus… Personne ne me connaissait, jusqu’au jour où je suis allé à la télévision pour défendre ma pièce. Je ne suis pas ambitieux, mais je suis très orgueilleux. Et j’ai une tête de cochon. Si on m’attaque, je me défends. Si on veut me faire taire, j’ouvre ma grande gueule pour répondre! La seule chose qui pourrait m’arrêter [d’écrire], c’est si on prouvait que je me répète…Et personne n’y est parvenu à ce jour?- Je sais pertinemment que quelqu’un pourrait me donner tort en me prouvant que je me suis déjà répété. Mais, pour survivre, un auteur doit croire qu’il innove toujours. À deux reprises, aux créations d’À toi, pour toujours, ta Marie-Lou et d’Albertine, en cinq temps, des journalistes ont déclaré que j’avais écrit mes chefs-d’oeuvre ultimes et que je pouvais m’arrêter là! Voilà la pire chose qu’on puisse dire à un auteur: « Vous êtes tellement bon que vous devriez cesser d’écrire. » Tiendrait-on ce genre de propos à un cuisinier ou à un coiffeur? Je sais qu’il me reste des choses à dire.Chaque fois que je réutilise un personnage, cela me demande une gymnastique mentale extraordinaire. Par exemple, si je réutilise Marcel, il doit toujours être moins fou que dans En pièces détachées. Et si j’écris une nouvelle pièce avec La Duchesse ou Albertine, je dois les « déconstruire » pour les diriger lentement vers leur destin. C’est un travail d’écriture passionnant et exigeant. J’ai commencé par écrire l’Apocalypse, et je dois peu à peu aller vers la Genèse. C’est l’envers de la Création.En 1973, vous disiez du joual: « C’est une arme politique et linguistique utilisée par les artistes, et que le peuple comprend d’autant plus qu’il l’utilise tous les jours. » Pensez-vous encore la même chose aujourd’hui?- La situation a évolué depuis 1973. L’aspect politique du joual a disparu complètement. Aujourd’hui, le joual tient plus d’une constatation sociale. Le langage est notre manière d’exister dans l’Univers. Si le joual n’existait plus, personne n’écrirait comme ça. Mais pour revenir à 1973, je pense que cette polémique autour de la langue était un prétexte. En réalité, il s’agissait d’une guerre entre deux groupes: les défenseurs de la culture élitiste contre les partisans de la culture populaire.En 1972, cette division atteint un sommet avec l’affaire Claire Kirkland-Casgrain, qui mobilise la communauté artistique. Alors ministre des Affaires culturelles du Québec, elle avait refusé d’accorder une subvention au Théâtre du Rideau Vert pour la tournée des Belles-Soeurs en France…- Mme Kirkland-Casgrain disait que Les Belles-Soeurs ne donnaient pas une bonne image du Québec. Elle faisait partie de cette élite qui croyait posséder la « culture ». Soudainement, une nouvelle génération la délogeait et remettait en question ses privilèges. Il faut se rappeler qu’en 1968 trois groupes de jeunes artistes ont dit la même chose en même temps, sans s’être concertés les uns les autres, car ils ne se connaissaient pas. En quelques mois, quatre spectacles marquants ont été créés au Québec: Le Cid maghané ainsi qu’Ines Pérée et Inat Tendu, de Réjean Ducharme; L’Ostidshow, de Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier et Mouffe; puis Les Belles-Soeurs. Ces artistes avaient plusieurs points en commun: ils étaient tous des décrocheurs ou des jeunes sans formation universitaire; en général, ils étaient plus proches de la classe ouvrière que de la bourgeoisie; et, artistiquement, ils partageaient le besoin d’exprimer quelque chose de nouveau, car ils trouvaient que l’esthétique du milieu bourgeois piétinait. Je pense que si, en 1968, l’élite avait produit un nouvel auteur de génie, un Claudel québécois, j’aurais peut-être pris mon trou. Mais elle n’a rien proposé de bon. Elle n’a pas mené le combat artistique.Vous alliez avoir votre revanche: en novembre 1973, Les Belles-Soeurs vont conquérir Paris! Jacques Cellard, critique du journal Le Monde, a écrit que « la pièce est en joual comme Andromaque est en alexandrins, parce qu’il faut une langue à une oeuvre et une forte langue à une oeuvre forte »…- On aurait pu se casser la gueule! Nous étions très inconscients en quittant Montréal. Quand les comédiennes sont arrivées à l’Espace Cardin, on avait vendu cinq billets au guichet… Le lendemain de la première médiatique, seulement 16 personnes étaient dans la salle. Par chance, cette première a été un moment de grâce. Quand les critiques sont enfin sorties, quatre jours plus tard, l’Espace Cardin a commencé à refuser des gens à la porte.Parmi la trentaine de productions des Belles-Soeurs que vous avez vues, laquelle avez-vous le plus aimée?- Celle qui m’a le plus étonné reste le spectacle d’une troupe féministe de Seattle, dans l’État de Washington, dans les années 70. C’est la production la plus comique que j’aie vue. C’était très slapstick. Les comédiennes étaient habillées en clowns. Elles portaient des nez rouges avec des perruques colorées qui pivotaient sur leurs têtes. La cuisine était ronde comme la piste d’un chapiteau de cirque. Mais au fil de la représentation, le ton devenait plus dramatique. Je suis sorti du théâtre en état de choc. Cette troupe avait parfaitement saisi la méchanceté qui se cache sous le comique des Belles-Soeurs.Vous avez déjà affirmé que « la seule parole neuve et originale du 20e siècle provient des femmes »…- Les grandes révolutions mondiales (russe, française ou mexicaine) étaient des révolutions d’hommes motivées par des considérations économiques. Ici, pour la première fois, le féminisme proposait une révolution qui était humaine avant d’être économique; les féministes ont parlé d’argent par la suite. Au début, ça venait des tripes, d’un besoin de dénoncer les injustices sociales, le sexisme. La lutte des femmes a sonné le réveil des autres minorités: les Noirs, les gais… Leurs luttes étaient parallèles. C’est pour ça que, dans mes premières pièces, les travestis côtoient souvent des femmes qui les acceptent comme ils sont.Depuis 1968, avez-vous retouché le texte des Belles-Soeurs?- Je connais tous les défauts et toutes les longueurs des Belles-Soeurs: les trop-pleins, les excès, les ajouts, les surajouts, etc. Je les avais déjà repérés à l’été 1968! Or, je ne veux rien modifier. Même si j’avais la certitude que la pièce serait meilleure, je ne changerais pas une virgule! Car toutes les émotions, les sensations et les désirs des 23 premières années de ma vie y sont inscrits. Cette pièce-là, c’est ma jeunesse. Et on ne repasse pas par sa jeunesse.Gratien Gélinas et Marcel Dubé étaient deux figures dominantes du théâtre populaire québécois avant votre succès. Ces auteurs ont-ils bien accueilli votre arrivée?- Avec M. Gélinas, j’avais la bonne relation d’un petit-fils avec son grand-père. Par contre, avec M. Dubé, ça ressemblait à un rapport compliqué entre un père et son fils. Gratien Gélinas aimait beaucoup ce que je faisais; Marcel Dubé a pu se sentir menacé. Avec raison. À l’époque, les Québécois voulaient un héros par domaine (le sport, la politique, la musique). Pas deux. Je dois reconnaître que, lorsque je suis devenu populaire, dans les années 70, le milieu théâtral a mis un peu de côté l’oeuvre de Marcel Dubé…Vous avez déjà affirmé que Marie-Lou est la pièce qui vous a fait le plus « suer »? Que vouliez-vous dire?- Dans la première version que je m’étais faite dans ma tête, l’action se passait dans un magasin de bonbons. J’étais sur le point de tout mettre à la poubelle… Or, il y a eu la crise d’Octobre et, surtout, les élections municipales à Montréal en novembre 1970. Je me rappelle que le maire, Jean Drapeau, avait capitalisé au maximum sur les événements d’Octobre. Tout au long de la campagne électorale, Drapeau a fait peur au monde. Il qualifiait le FRAP [l’ancêtre du RCM] de « branche du FLQ ». Il disait que si le FRAP gagnait, les membres du FLQ allaient terroriser la population de nouveau, que Montréal serait à feu et à sang, et le Québec en guerre civile! Malheureusement, beaucoup de Montréalais l’ont cru. Le maire Drapeau a été réélu avec une majorité écrasante, une des plus fortes de sa longue carrière…Révolté, je me suis rendu compte que la pièce que j’avais en tête n’était pas trop radicale. Au contraire, elle traduisait d’une façon l’inconscient collectif, la peur des Québécois face au changement. Je devais donc écrire cette pièce à tout prix. Malgré tout, je figeais éternellement devant la page blanche, jour après jour; je n’arrivais pas à débloquer. Je déprimais dans ma chambre. Puis, un soir, j’ai été au Lincoln Center [à New York] pour entendre un concert de l’Amadeus Quartett. Je me rappelle qu’il jouait, entre autres, un quatuor à cordes de Brahms. En écoutant ce quatuor, j’ai trouvé la structure de ma pièce: quatre personnages immobiles. Isolés sur la scène, ils deviendraient les instruments d’une partition musicale parlée. Un quatuor à cordes vocales. Onze jours plus tard, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou était terminée!Vous m’avez déjà confié que la quarantaine représente l’âge de la désillusion…- À ce cap, en général, on prend conscience qu’on n’a pas réalisé la moitié de nos rêves de 20 ans. Quand un jeune écrivain commence à écrire, il a parfois la prétention qu’il va changer le monde. Plus tard, il se rend compte qu’il ne changera rien du tout. Qu’au mieux, ses pièces et ses livres feront réfléchir quelques lecteurs… Après le succès des Belles-Soeurs, je m’imaginais pouvoir changer des choses. Plus maintenant. Ma plus grande leçon d’humilité remonte au référendum de 1980. Nous étions une centaine d’artistes partis de Montréal en autobus pour aller manifester sur la colline parlementaire, à Québec. Les uns après les autres, tous les artistes ont pris la parole pour exhorter la foule à dire oui à l’indépendance du Québec, en croyant que leur discours serait écouté par les « gens du pays ». La défaite du Oui a été une des grandes désillusions de ma viePour Michel Tremblay, l’écriture est-elle une fuite devant le réel?- Sans l’écriture, la marmite aurait probablement sauté depuis longtemps! Je serais peut-être aphasique comme Nelligan Je serais peut-être moine à Saint-Benoît-du-Lac Car, dans ma vie privée, je suis incapable de faire face à mes problèmes. J’ai terriblement de difficulté à exprimer mes émotions. Le seul moment où je suis vraiment actif devant mes angoisses, c’est lorsque j’écris. Je fais carrément vivre mes douleurs à mes personnages. Plus jeune, avant d’être un auteur, quand tout allait mal, je fuyais dans le sommeil. J’ai encore une propension à dormir pour oublier mes problèmes. C’est une chance de pouvoir dormir ainsi. C’est mieux que de s’autodétruire ou d’être violent. Si tout le monde « dormait » ses problèmes, il n’y aurait pas de guerre, pas de criminalité! Mais je ne pense pas être une exception: un écrivain apprend la vie par l’intermédiaire des personnages qu’il invente. J’ai toujours préféré lire des histoires assis dans mon salon que de vivre la vraie vie. Par exemple, j’aime mieux lire des romans sur la France ou le Brésil que de voyager en France ou au Brésil. Je n’ai guère l’âme d’un aventurier.Votre facilité de transposer provient du sens de l’exagération de votre mère. Il n’y a donc aucune place pour le réalisme dans votre littérature? – Je refuse de transcrire la vie telle quelle. Je ne veux pas être un reporter de la quotidienneté. Si j’écrivais des pièces réalistes, elles seraient sûrement mauvaises.

Falardeau la mitraille Culture

Falardeau la mitraille

Voici un portrait de Pierre Falardeau (1946-2009), paru dans L’actualité du 1er février 2001. Le cinéaste faisait alors la promotion de son film 15 Février 1839.

Culture

La saga Laberge

Gabrielle, Edward, Adélaïde, Florent, Germaine, Georgina, Reine, Nic et les autres… Tous les noms des personnages sont inscrits sur de petits papiers jaunes collés à sa minuscule table de travail. « Il me fallait une méthode pour m’y retrouver dans cette famille imaginaire », dit la romancière. Cloîtrée dans un chalet à Eastman, aux abords d’un lac aussi argenté que sa célèbre chevelure, Marie Laberge n’a surtout pas le temps de s’abandonner à la douceur de ce matin d’octobre ensoleillé. Entre deux cafés au lait, elle « surmonte » et corrige ses épreuves avec le zèle d’un bénédictin. Son roman Gabrielle, premier tome d’une trilogie intitulée Le Goût du bonheur, s’étend sur 617 pages. Il sera lancé le 29 novembre, la journée même où l’auteur célébrera ses 50 ans, quelques jours à peine après la première de sa pièce Oublier à la salle du Vieux-Colombier de la Comédie-Française, à Paris. Fait inusité dans la petite république du livre québécois: quelque 400 lecteurs et lectrices de Marie Laberge, choisis par tirage, pourront assister au lancement de Gabrielle et participer à la fête. »Ça fait au moins 10 ans qu’elle m’en parle, de cette saga. C’était son grand projet pour l’an 2000. Pour elle, c’est une sorte d’accomplissement », dit Pascal Assathiany, directeur général des Éditions du Boréal. Le deuxième tome, Adélaïde, sera offert au public en avril 2001, à temps pour le Salon du livre de Québec. Le troisième, Florent, paraîtra en novembre 2001.En quelque 2 000 pages, Marie Laberge y raconte en long et en large l’histoire d’une famille de la Haute-Ville de Québec. À travers le destin de Gabrielle, Edward et leurs enfants, elle brosse une fresque du Québec de l’avant-guerre. « Si certains pensent que beaucoup d’écrivains québécois manquent de souffle, ils constateront que Marie Laberge n’est pas du nombre », dit Jean Bernier, son conseiller littéraire.Avant de se lancer dans cette entreprise titanesque, Marie Laberge s’est imposé de longues recherches historiques. « Je ne suis pas là pour enseigner l’Histoire avec un grand « H ». J’espère simplement en faire sentir le passage. Je serai quand même heureuse si un lecteur ne s’attarde qu’à la trame et aux personnages. C’est déjà beaucoup. »La saga de Marie Laberge parle de ce qu’elle appelle joliment le « ventre du siècle », c’est-à-dire la période s’étalant de 1930 à 1970. On y évoque la crise économique, la bataille des femmes pour l’obtention du droit de vote, l’omniprésence de la religion et de son code moral, la domination économique des Canadiens anglais et les aspirations des Canadiens français. Le personnage principal, Gabrielle Bégin, refuse de se soumettre aux diktats de l’Église. Rebelle, elle aspire à « maîtriser son corps et son esprit ». Et à faire avancer le monde autrement que par la prière. « Notre société a beaucoup progressé au cours de cette période, dit la romancière. Les moeurs ont énormément évolué. Les femmes ont changé de statut social et politique. Une femme seule, même si elle portait des gants et un chapeau, qui attendait quelqu’un à la porte d’une université en 1930 n’était pas quelqu’un de bien. C’est toujours étonnant de voir d’où l’on vient et tout ce qu’on a fait en si peu de temps. On est toujours là à se mépriser, à se regarder comme des retardataires. Je ne crois pas qu’on devrait faire ça. »Revoir ainsi l’histoire du Canada français et celle de la communauté juive en particulier – un des personnages importants du roman est un Juif montréalais – a amené Marie Laberge à jeter un nouveau regard sur le Québec. « Il faut inclure les néo-Québécois. Le métissage est non seulement souhaitable, mais bon. Nous sommes en danger – et de là vient une partie de la saga – d’adhérer à la phrase lancée par Jacques Parizeau le soir du référendum. En accusant l’argent et le vote ethnique, il m’a fait mal. J’ai été humiliée comme souverainiste. » En 1995, Marie Laberge avait pris part, en compagnie de diverses personnalités dont Fernand Dumont, Gilles Vigneault et Jean-François Lisée, à l’élaboration d’un préambule de la « loi sur l’avenir du Québec ». Leur « Déclaration de souveraineté » avait été lue au Grand Théâtre de Québec au cours d’une cérémonie très solennelle.Recommencerait-elle l’exercice cinq ans plus tard? « Cinq minutes plus tard je n’aurais pas recommencé, si j’avais su ce que le premier ministre allait dire à l’annonce du résultat du référendum! » répond-elle, tout en réitérant pourtant ses convictions souverainistes.C’est pour mieux affronter la cinquantaine que la romancière s’est jetée à corps perdu dans l’écriture du Goût du bonheur. « Le fait de vieillir me « tannait » sérieusement. Je n’aime pas le chiffre 50. Je ne me sens pas comme une femme de 50 ans. J’ai un appétit de désir qui ne va pas avec cet âge. Il n’y a rien en moi qui ait envie de se calmer. Je refusais de m’attarder sur mon nombril. Vieillir me fait peur pour la diminution des capacités que cela suppose. Je me cherchais un projet pour m’oublier. Et je voulais le faire avant d’être trop vieille, de ne plus avoir la puissance intérieure. J’étais prête pour un travail massif et intensif. Je voulais aussi m’amuser. C’est comme tomber amoureuse en choisissant volontairement l’objet de l’amour! »Pourquoi une saga à l’heure où de nombreux écrivains s’efforcent de faire court? « Des sagas, quand j’étais petite fille, j’en lisais comme une affamée. Dans mon esprit, j’allais en écrire une, une fois dans ma vie. Je n’ai pas de scrupule à avouer que j’aime raconter des histoires. J’aime en lire aussi. Découvrir le destin d’un être humain, le voir traverser divers événements de sa vie, pour moi, c’est une grande partie du plaisir de la littérature. Il y a eu un mouvement, plus fort en France mais quand même présent ici, qui soutient que c’est un peu de la facilité. Or, raconter une bonne histoire n’est pas si facile. Les Américains vénèrent les histoires, et c’est peut-être de là que vient notre mépris. Nous avons un soupçon à l’égard des choses qui marchent. On se dit: « Si ça marche, ça ne doit pas être si bon », ce qui à mon avis est totalement faux. Si un livre est lu, c’est qu’il touche le public. »Dans l’univers plutôt modeste et discret des écrivains québécois, Marie Laberge détonne. Avec Michel Tremblay, Yves Beauchemin, Arlette Cousture et Chrystine Brouillet, elle a acquis au fil des ans le statut de star. Elle est l’une des rares à vivre de sa plume. Sans souffrir de boulimie médiatique, elle apparaît régulièrement à la télé et dans les magazines. Même les « non-liseurs », dit-elle, la reconnaissent, tout comme les enfants, qui revoient dans ses cheveux noirs et blancs la Cruella qu’interprète Glenn Close dans le film Les 101 Dalmatiens. Dans ce petit marché où des ventes de 3 000 exemplaires suffisent à sacrer un livre best-seller, elle écoule systématiquement au moins 25 000 exemplaires de chacun de ses romans. Dans certains cas, elle a fracassé la barre des 50 000. Ce qui, même en France, constituerait un grand succès. Chose étrange, ses romans ne sont toujours pas diffusés en Europe. Des proches disent d’ailleurs qu’elle en est extrêmement blessée. Elle s’en défend. Certaines grandes maisons d’édition parisiennes lui ont fermé la porte sous prétexte que ses livres étaient trop « commerciaux » et qu’elles publiaient « de l’art ». Un important éditeur français lui a offert d’acheter, pour la France, les droits de ses romans Juillet, Quelques adieux, Le Poids des ombres, Annabelle et La Cérémonie des anges. En revanche, la maison exigeait des droits exclusifs pour le Québec. Marie Laberge a refusé. « Si moi et quatre ou cinq autres écrivains québécois qui ont un certain tirage acceptions ce genre de contrat, il n’y aurait plus de maison d’édition au Québec dans le temps de le dire », affirme-t-elle. Être présente en France, elle veut bien. Mais adopter une attitude de « colonisée », elle s’y refuse, raillant au passage ceux qui « s’énervent trop avec Paris ».Toutefois, le théâtre de Marie Laberge est joué outre-Atlantique. Oublier est montée cet automne à la Comédie-Française. Dans les années 80, sa pièce L’Homme gris a fait une belle carrière en France, en Belgique et en Allemagne. Marie Laberge est un nom connu là-bas.Mais il reste que c’est au Québec qu’elle atteint des sommets de notoriété. Quand elle participe à une séance de dédicaces dans un Salon du livre, Marie Laberge cause des « embouteillages » tant elle est populaire. À Montréal, Québec ou Rimouski, le scénario est partout pareil. Des centaines de lecteurs et de lectrices font la file devant le stand des Éditions du Boréal. À tel point que d’autres auteurs de la maison en sont vexés. La romancière leur fait littéralement ombrage. Certains fidèles peuvent attendre deux ou trois heures avant d’obtenir une dédicace. « Elle est extrêmement généreuse, prend le temps de parler longuement à chacun de ses lecteurs. Elle savoure ces rencontres avec le public », dit Pascal Assathiany. »Je suis portée par ces moments, souligne-t-elle. Un jour, à Rimouski, un vieil homme est venu me dire que mon roman Juillet était le premier livre qu’il lisait. Je ne l’oublierai jamais. Ce contact avec le public, c’est dopant. Il m’arrive de me lever de ma chaise dans un Salon du livre et de me rendre compte que je n’ai pas mangé depuis huit heures. L’amour est dopant. C’est une ivresse. Ce sont eux, mes lecteurs, qui me permettent de passer à travers mes périodes de solitude. » À ceux qui la soupçonnent d’être constamment en représentation et d’en « mettre un peu trop », elle répond sans ambages: « Je suis une amoureuse extrêmement soucieuse de la vérité du rapport, que ce soit avec un homme ou avec le public. J’exige la lucidité. Je pense que je le verrais s’il y avait une détérioration de ma vérité. »Comme toutes les stars, Marie Laberge cultive le paradoxe. C’est une solitaire capable de s’enfermer pendant un an dans une résidence du Massachusetts pour y écrire frénétiquement des centaines de pages. C’est d’ailleurs ce qu’elle a fait l’année dernière. Dans ces moments, elle coupe toutes ses relations, amoureuses ou amicales. « Quand elle s’exile pour écrire, elle se referme totalement sur elle-même. Elle nous envoie des télécopies. Ça se limite généralement à ça. Elle m’appelle parfois en larmes, inconsolable, quand elle vient d’écrire un passage qui la bouleverse », dit la comédienne Denise Gagnon, son amie et « première lectrice » depuis plus de 20 ans. « La seule vraie droiture que j’ai dans la vie, ma seule fidélité, c’est l’écriture. Je ne laisse rien pénétrer dans cet univers », renchérit la romancière. La même Marie Laberge, lorsqu’elle revient à la vie « normale », se transforme en une personnalité mondaine qui refuse peu d’invitations. Dans une seule semaine, elle peut donner une conférence sur son oeuvre dans une bibliothèque municipale, discuter de parfums au micro de Marie-France Bazzo ou bavarder de littérature à l’émission de Christiane Charette. « Je n’ai jamais vu une femme avec autant d’énergie, dit Denise Gagnon. Quand elle me raconte une journée, je suis fatiguée rien qu’à l’entendre. Lorsqu’elle entre dans une pièce, on le sait. Elle a un gros défaut: elle est trop dure avec elle-même. Elle ne se ménage pas. Il faut parfois la saisir et la forcer à arrêter. »Angoissée, hypersensible, Marie Laberge doute de tout, constamment. « Dans la vie, être sensible 80% du temps, c’est un emmerdement majeur. Les derniers 20% me permettent d’écrire, et c’est une vraie bénédiction! » Elle déteste « s’en faire pour elle-même » et craint tout accès d’égocentrisme. C’est pourtant la même femme qui parle parfois d’elle à la troisième personne et qui est soucieuse de son image au point de vouloir choisir le photographe qui l’immortalisera pour L’actualité. « C’est aussi une séductrice indomptable, capable d’être frivole et de jouer la croqueuse d’hommes », dit une de ses amies. »Avec elle, il y a une qualité d’échange incroyable. J’ai rarement vu quelqu’un d’une telle franchise », dit l’auteur-compositeur-interprète Jim Corcoran, avec qui elle entretient une solide amitié. « Ses opinions ne sont pas camouflées par des coquetteries. C’est une femme qui a des principes. Elle est forte et vivace. Et elle a le don de la parole. C’est une ancienne comédienne, et ça lui reste. »Bien qu’elle s’accommode de la critique, Marie Laberge a été humiliée, au printemps 1999, lors du Salon du livre de Paris, où le Québec était l’invité d’honneur. Les représentants des médias français, Bernard Pivot le premier, n’en avaient que pour Gaétan Soucy, l’auteur de La petite fille qui aimait trop les allumettes, et pour quelques auteurs néo-québécois. On a ignoré Marie Laberge. Sans nier le talent de ses homologues, elle avoue s’être sentie exclue. Elle en a voulu aux organisateurs de l’événement, qui avaient choisi de ne pas la mettre en vedette, elle qui, pourtant, est une figure de proue de la littérature québécoise.Comme d’autres auteurs qui battent des records de vente, Marie Laberge souffre en clair de ne pas être pleinement reconnue par l’élite intellectuelle, qui l’accuse parfois de donner dans le roman Harlequin haut de gamme et le « psychologisme ». En revanche, des dizaines d’auteurs, encensés par le milieu, rêvent de vendre plus de 800 exemplaires de leurs romans ou recueils de poésie!C’est en partie en raison des mauvaises critiques, dont celles de Robert Lévesque du temps où il tenait chronique au Devoir, qu’elle a cessé d’écrire pour le théâtre en 1992. « Une année maudite, aussi marquée par la mort de mon père », se souvient-elle. Marie Laberge mettait fin à une carrière entreprise 20 ans plus tôt au Conservatoire d’art dramatique de Québec. »C’est difficile d’expliquer pourquoi une passion s’éteint. Mon élan s’était brisé. L’accueil critique au théâtre avait parfois été difficile. Ça cultivait un doute chez moi. J’ai du respect pour les gens qui font le métier de critique. C’est sain. Sauf à partir du moment où ça détruit l’élan initial. Quand le doute m’enlève toute confiance, tout plaisir, j’appelle ça être rongée. À la fin, il restait moins de fruit que de vers! Le doute a mangé mon coeur. Mais ce n’est pas la critique qui a brisé mon amour pour le théâtre. Le milieu du théâtre est comme n’importe quel maudit milieu: il y a de la jalousie, de la mesquinerie, de l’hypocrisie. J’ai quitté le théâtre parce que je n’avais plus de bonheur. J’ai eu 40 ans, j’avais écrit ma 20e pièce sans connaître un seul flop, et ça m’a fait: « Qui a envie que j’en écrive 20 autres d’ici mes 60 ans? » La seule chose qui va me faire écrire, c’est d’avoir le coeur large, qui cogne fort. Et toute ma vie, j’ai réussi à préserver ça. Depuis mon enfance. »C’est à son enfance, justement, que remonte la carrière littéraire de Marie Laberge. Élevée à L’Ancienne-Lorette, près de Québec, elle était la quatrième d’une famille de sept enfants dont le père enseignait le latin et le grec au Séminaire. Elle dit avoir connu l’ivresse de l’écriture dès l’enfance. « J’imaginais que tout le monde faisait ça, que tout le monde avait de l’imagination comme moi et inventait des histoires. À 13 ans, j’avais écrit un roman de 100 pages pour ma soeur aînée Francine. J’ai goûté alors la joie de tendre un livre. Ma soeur s’en délectait, mais elle trouvait la fin trop sombre. »Au beau milieu de ses études de journalisme à l’Université Laval, au début des années 70, elle a tout balancé pour s’inscrire au Conservatoire d’art dramatique de Québec, suivant du coup la recommandation d’un professeur. « Il voyait bien que mon coeur était ailleurs et qu’à l’université je consacrais tout mon temps au théâtre par l’intermédiaire de la Troupe des treize. » Tout en jouant et en faisant de la mise en scène, elle s’est mise sérieusement à l’écriture. Vingt pièces de théâtre, cinq romans et une saga plus tard, Marie Laberge persiste et n’a pas l’intention de cesser.Après le théâtre, le roman et la poésie – elle écrit des poèmes en secret -, songe-t-elle à l’écriture télévisuelle? À la lecture du Goût du bonheur, on se surprend à imaginer une télésérie qui ferait la joie de centaines de milliers de téléspectateurs. Marie Laberge refuse d’envisager ce scénario. « Mon héroïne Gabrielle a le visage que chacun de mes lecteurs lui donne. Il ne faut pas tuer l’imagination en faisant incarner le personnage par une comédienne. Une adaptation pour la télé, c’est nécessairement réducteur », dit-elle. Pour la première fois depuis 20 ans, la romancière n’a pas de projet en tête. Elle entend se reposer et aller à la rencontre de ses lecteurs, « l’ultime récompense ». Apprendre à vieillir, aussi. Déjà, elle s’invente une sorte de sérénité. Avant de retourner à la correction de ses épreuves, elle s’enflamme, avec toute la conviction dont est capable la comédienne en elle: « Cinquante ans, c’est pas la fin du monde. Si un jour j’ai 70 ans, je rirai de moi et je me dirai: « Fallait-il être bête pour faire autant de flaflas pour mes 50 ans! » »

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Culture

À chacun son île

Dany Laferrière, c’est quelqu’un qu’on aime bien. On l’a vu à la télévision, où il dit souvent des choses beaucoup plus intelligentes que la moyenne. Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, on le suit de livre en livre, et on est heureux qu’il soit enfin reconnu dans la capitale des consécrations françaises, où son roman paraît en même temps qu’à Montréal. Malgré la course au succès parisien et bien qu’il ait fui l’hiver montréalais pour s’installer à Miami, il reste un des nôtres, et on lui est reconnaissants d’une telle fidélité.Le Cri des oiseaux fous est son 10e roman, et le dernier d’une suite que Laferrière a décidé d’appeler Une autobiographie américaine, à la manière de Balzac inventant tardivement le titre de La Comédie humaine pour regrouper la plupart de ses romans. Voici donc Vieux Os – c’est le surnom que sa mère a donné au sosie du romancier – sur le point de quitter Port-au-Prince pour Montréal. Il faut faire vite, parce que les tontons macoutes viennent d’assassiner un de ses amis, Gasner, et pourraient bien lui faire subir le même sort. Sa dernière journée et sa dernière nuit haïtiennes, Vieux Os va les passer à errer dans la ville, à rencontrer des amis, des connaissances, à remâcher des souvenirs, des réflexions, à poursuivre une certaine Lisa pour lui déclarer un amour fou.À la dernière page, on le retrouve à Montréal. Il vient d’apprendre la mort de son père, à New York, ce père qui avait dû lui aussi fuir les tontons macoutes, et que durant tout le roman Vieux Os avait tenté vainement de faire renaître dans sa mémoire.On ne peut pas ne pas être touché par la description que fait encore une fois le romancier de l’immense misère haïtienne, des sévices imposés par une dictature à la fois cruelle et imbécile, celle de Baby Doc. Vieux Os ne se présente pas, dans cette histoire, comme un résistant à temps complet, une sorte de héros. Il rêve moins de faire la révolution que d’être libre enfin de rêver, écrire, tomber amoureux, et il lui arrivera même de marquer quelque impatience à l’égard de compagnons dont toute l’existence est confisquée par la lutte au dictateur. « Je suis un individu », déclare-t-il. Mais il sait bien qu’il ne le sera vraiment qu’après avoir quitté Haïti. Et cette perspective, normalement et paradoxalement, n’est pas sans l’angoisser.Cette chronique d’un départ annoncé est écrite sous l’empire d’une nécessité personnelle évidente, mais cela ne suffit pas à faire le roman espéré. On dirait que Dany Laferrière, hanté par les souvenirs qu’il évoque, ne se résigne pas à les transposer dans une véritable écriture. Les romans précédents étaient, à cet égard, plus libres, mieux réussis. Il y a du mou, ici: des ruminations qui se transforment en dissertations, des conversations remplies de reparties sentencieuses, qui sont peut-être également la rançon inévitable de la décision prise par le narrateur de concentrer le récit dans une seule journée.Le roman de Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle, est d’une autre encre. Une encre anglaise. « La difficulté avec les romans anglais, disait Claudel, est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. » C’est l’expérience que j’ai vécue chez Bissoondath. Quelques pages un peu agaçantes, au début, où le romancier pose ses personnages dans une sorte de brouillard, sans qu’on arrive bien à les distinguer les uns des autres. Puis, peu à peu, les choses et les êtres se mettent en place, et on comprend: 1) que Yasmin, présentatrice de nouvelles à la télévision (torontoise, vraisemblablement) et mariée à un architecte appelé Jim, se prépare à se rendre aux Antilles pour y disposer des cendres de sa mère; 2) que celle-ci, appelée Shakti, est bien la personne qui raconte sa vie à une copensionnaire de maison de retraite, bientôt tombée dans le coma.C’est donc un autre « cahier du retour au pays natal », pour emprunter l’expression d’Aimé Césaire, qu’écrit Neil Bissoondath dans ce roman. L’île où se rend Yasmin est peuplée en partie par des Noirs, en partie par des Indiens (entendre hindous). La révolution est passée par là, et l’insécurité règne. Yasmin retrouve dans l’île un oncle et une tante, avec qui elle entreprend de faire revivre un passé qu’elle connaît peu. Ainsi se révèlent d’abord la personnalité complexe du père, homme politique assassiné pour des raisons obscures, puis celle d’une mère qui n’a pas eu, avec ce mari, une existence facile. Le récit est riche, passionnant, et d’autant plus qu’il est double, constitué à la fois par les découvertes de Yasmin et l’autobiographie que récite Shakti à sa compagne, Mrs. Livingstone.L’oncle et la tante retrouvés aux Antilles sont de beaux personnages, mais le plus beau, le plus étonnant est sans doute celui de la mère. C’est une forte femme, maîtresse d’un lot d’idées tout à fait personnelles, à la fois compatissante et dure, qui a su faire de sa vie, en dépit de difficultés énormes, une aventure cohérente. Auprès d’elle, comme auprès de sa famille antillaise, Yasmin fait un peu pâle figure. C’est qu’elle est au centre, reflet de la conscience du romancier, et c’est là une position risquée pour un personnage.On l’aura compris, tout dans ce roman tourne autour de la question de l’identité, la personnelle et la collective. Neil Bissoondath l’explore avec une subtilité et une profondeur qui ont beaucoup à nous apprendre, à nous, les Québécois inquiets. Il est celui qui, à la question un peu exaspérée de Bernard Pivot, il y a quelques années: « Mais enfin, me direz-vous ce qu’est un Québécois? », donnait la juste réponse: « Un Québécois, c’est quelqu’un comme moi. »Le Cri des oiseaux fous, par Dany Laferrière, Lanctôt éditeur, 319 pages, 29,95$.Tous ces mondes en elle, par Neil Bissoondath, traduction de Katia Holmes, Boréal, 386 pages, 19,95$. Le Cri des oiseaux fousSur ce banc, je suis en train de penser à moi. À moi seul. Je me confesse de cet acte obscène, mais c’est ainsi. Je me préfère à eux, résistant au chant des sirènes. N’écoutant personne. Pas plus la voix du bien que celle du mal. Le bourreau veut que je pense à lui. La victime veut que je pense à elle. Refusant l’un comme l’autre.Dany Laferrière

Culture

Aimerez-vous le Ducharme nouveau ?

Il y a, par exemple, des phrases de ce genre: « Je peux rester tout le temps allongé sans bouger, parce que j’ai tout le temps et, comme c’est tout ce que j’ai avec un amour qui a les mêmes propriétés fluides exactement, toute faculté de baigner dedans, me laisser dissoudre et dissiper, remplir en m’en remplissant une perfection sans bords, l’immobile propreté de ce que nul n’a touché, n’a raisonné, de ce dont nul n’a usé, n’a rien fait, moi le premier. »On comprend, bien sûr, mais il faut que les neurones travaillent fort. Le plus clair, c’est que Réjean Ducharme fait tout pour nous compliquer la lecture, la vie. Il nous avait prévenus, dans les premières pages du Nez qui voque, paru en 1967: « Mes paroles mal tournées et outrageantes, écrivait-il, éloigneront de cette table, où des personnes imaginaires sont réunies pour entendre, les amateurs et les amatrices de fleurs de rhétorique. » Mais entre l’écriture, nette et vive comme une flèche, du Nez qui voque, et les circonlocutions volontairement laborieuses de Gros Mots, on a fait beaucoup de chemin. Même dans Dévadé et Va savoir, les romans précédents, également soumis à une certaine torture linguistique, Ducharme consentait à nous raconter une histoire à peu près comestible. Tout baigne, ici, dans une confusion évidemment préméditée: les personnages – notamment une « Petite Tare » à laquelle nous reviendrons – n’ont pas un état civil exactement déterminé, c’est le moins qu’on puisse dire, et le récit nous égare en nous transportant sans crier gare d’une situation à une autre, d’un lieu à un autre. Petite complication supplémentaire: le narrateur lit, dans un manuscrit trouvé par hasard, une histoire qui ressemble étrangement à la sienne, et même s’y mêle.Mais nous sommes bien chez Ducharme, le Ducharme de toujours, celui qui ne cesse pas de nous convaincre, depuis L’Avalée des avalés, qu’il est un écrivain majeur de ce temps, un des plus grands qui se soient manifestés au Québec. La déglingue du narrateur, les tourments que lui infligent l’amour et les choses de la chair se reconnaissent aussitôt. La Petite Tare, figure (assez perverse, merci) de l’amour absolu, prend la relève de toutes ces jeunes femmes évanescentes qui occupent l’espace ducharmien. Exa Torrent, la torturée, dont Johnny partage la vie (pour ainsi dire), avec qui il échange des coups physiques et psychiques, n’est pas sans parenté non plus avec quelques femmes des romans antérieurs, même si elle pousse les choses un peu plus loin. Et enfin, dans la bouche du narrateur, ce sont bien toujours les mêmes mots que l’on retrouve, ceux qui – parfois dans des phrases splendides qui semblent arrachées au narrateur – disent le besoin et le désespoir d’aimer, le mépris de soi, la fascination du néant, le vertige du vide. Le nom d’Emily Dickinson, la grande recluse d’Amherst (Massachusetts), qui écrivit au 19e siècle quelques-uns des plus beaux poèmes conçus en terre américaine, mais ne les publia jamais, apparaît à quelques reprises dans Gros Mots, comme pour nous avertir que la tendresse, la plus fragile tendresse, celle qui n’ose même pas se dire, n’est pas absente de ce récit qui est à certains égards, disons-le, horrifiant, le plus étrange, le plus dérangeant que Réjean Ducharme ait écrit.Il peut sembler incongru de placer, à côté du roman de Réjean Ducharme, le livre de nouvelles d’une jeune femme qui en est à sa première publication. Mais Stéphani (sans e) Meunier parle de Ducharme, à la page 110, et cette seule mention crée un petit lien de parenté entre les deux livres. « C’était, écrit-elle au sujet d’un couple, un nous comme en rêvent les personnages de Ducharme. Sauf que les personnages de Ducharme, ils ne réussissent pas à atteindre ce nous. »Les personnages de Stéphani Meunier n’y réussissent pas plus. Dans plusieurs des nouvelles d’Au bout du chemin, une jeune femme, qui écrit parfois, va passer des heures dans les bars, rencontre des hommes, vit quelques aventures qui se terminent assez tôt par des ruptures. Mais rien n’est moins violent, moins tragique que ces histoires, racontées dans des phrases très courtes, sans éclats d’émotion. La jeune femme, de nouvelle en nouvelle, se dirige vers une solitude qui sera finalement son lieu choisi, le lieu de l’écriture. Elle semblait aller à la dérive, de bar en bar, mais c’était vraiment un chemin qu’elle suivait, moins vers l’amour que vers l’austère obligation d’écrire. L’image du lac, impliquant limite et profondeur, qui a dans le livre une présence presque obsessive, traduit très justement cet appel.L’écriture de Stéphani Meunier a du ton. Composée de phrases banales en apparence, attachées à la description minutieuse du réel, des choses, selon une esthétique minimaliste, elle n’évite pas toujours les longueurs, les effets de simple accumulation, les répétitions qui font atterrir dans les bras de son héroïne des garçons de peu de réalité. Mais il suffit d’une phrase, de temps à autre, pour que le sentiment fort de la vie reprenne ses droits. « Je vieillis, et on dirait que je ne sais plus rien. Sauf que le vent est doux sur mon visage, le soleil chaud sur ma tête, et que j’aime le bruit des feuilles dans le vent. »Gros Mots, par Réjean Ducharme, Gallimard, 311 pages, 27,95$. Au bout du chemin, par Stéphani Meunier, Boréal, 150 pages, 17,95$.Gros MotsOui, vivre peu mais vivre mieux, une demi-heure, un quart d’heure par jour s’il le faut, mais d’amour, au prix d’être forcé de tuer tout le reste du temps, et de crever avec. Ce n’est pas pour tout le monde, bien sûr. Rien que pour les sensibilités exceptionnelles, investies d’une mission en tant que telles. Et que grételles. Comme dirait Walter. Réjean Ducharme

Culture

Petites musiques d’une nuit d’automne

Un petit roman de Nancy Huston, qui traînait depuis quelque temps sur ma table et que j’hésitais à ouvrir, parce que le précédent m’avait un peu déçu. Le tapuscrit du nouveau roman d’Yves Beauchemin qu’on vient de m’envoyer à toute vapeur, sans doute parce qu’il est destiné au statut de best-seller. Quelques pages, enfin, d’une romancière, Hélène Monette, qui fut particulièrement bien reçue à la Foire de Paris, il y a quelques mois, mais qui cette fois rassemble en volume des textes divers, proses, dialogues, poèmes. Peut-on imaginer plus varié, plus discordant? Tels sont les hasards – à quel point dirigés, je ne sais trop – de la lecture professionnelle.Je ne crois pas avoir jamais lu, chez Nancy Huston, de roman plus émouvant, plus vrai que ce récit assez bref intitulé Prodige. Elle y utilise un procédé semblable à celui du dernier roman d’Anne Hébert et qui consiste à donner la parole, tour à tour, à chacun de ses personnages, fût-il épisodique comme le voisin grincheux. Le mot du titre s’applique doublement à un des personnages du roman, Maya, qui a été arrachée à une mort prématurée par sa mère, et qui, à 10 ans, est reconnue comme un prodige du piano. La mère, aussi, est pianiste, mais seulement une bonne pianiste; et la grand-mère russe – personnage éclatant de vitalité, de charme, parlant à Dieu comme à un vieil ami -, qui vit avec elles, le fut autrefois. Il n’y en a que pour le piano dans cette maison, et il n’est pas étonnant que le père ait pris ses distances.Nous pressentons dès le début qu’un désastre va se produire, une vie se détruire, et que cette vie ne peut être que celle de Lara, la mère. La force du roman vient de ce que cette catastrophe paraît inévitable, et qu’elle échappe à toute explication rationnelle. N’est-ce pas la musique elle-même qui tue, ou peut-être l’impossibilité de satisfaire à ses exigences? Nancy Huston parle admirablement du piano, avec une passion nourrie de connaissances précises; et le livre tout entier est porté par la musique des mots, une musique à la fois exaltante et angoissante.Yves Beauchemin aime également la musique – on se souviendra du compositeur Bohuslav Martinek, personnage de Juliette Pomerleau -, mais si l’on cherchait une forme musicale pour décrire le mouvement de ses romans, ce serait forcément le galop, comme on en entend par exemple chez Johann Strauss et Jacques Offenbach. Or donc, Guillaume Tranchemontagne, riche propriétaire d’une « société de pause-café », ayant atteint l’âge respectable de 59 ans, est tout à coup saisi par la tentation de faire le bien. Sans une seconde d’hésitation, il fait monter dans sa voiture une jeune inconnue qui vient d’accoucher à l’hôpital Notre-Dame, l’installe dans sa grande maison avec le bébé, en tout bien tout honneur, et hop c’est parti, ça ne s’arrêtera que quelques centaines de pages plus loin.La tentation (dangereuse) de faire le bien est un grand sujet, qui pourrait susciter des réflexions un peu profondes si le romancier consentait à courir moins vite. Mais voilà, nous sommes chez Beauchemin, le Beauchemin qui fait courir les foules, et il ne s’agit pas de réfléchir mais d’aller, de multiplier les personnages, les actions. Parfois, il faut bien le dire même si le mot est trop facilement prévisible, c’est… un peu fort de café, la vraisemblance ne trouve pas toujours son compte dans ce mouvement perpétuel. Mais on sera tout de même content, je pense. Si les personnages sont assez convenus, l’action plutôt mécanique, en revanche le romancier excelle dans la description, celle des visages comme celle des lieux. Abandonnez l’idée que vous aviez de vous rendre un jour à Fermont. Yves Beauchemin vous le donne tout entier, pour pas cher, c’est vraiment comme si vous étiez là.Où serez-vous quand vous lirez le recueil d’Hélène Monette, Le Blanc des yeux? Chez vous, tout à fait chez vous, dans votre propre époque, dans le postmoderne: « Il y a apparence de joie dans le réfrigérateur / l’amour est postmoderne. » Ce sont là des vers, bien sûr, et l’on peut s’étonner qu’ils paraissent dans une collection habituellement vouée au récit. Mais ceux qui auront aimé Unless feront aisément la transition vers ce recueil où, d’une plume légère, comme au fil de la plume, sans trop s’inquiéter de la forme de ses textes, l’auteur fait entendre la petite chanson de l’air du temps.C’est une chanson triste, où s’égarent parfois quelques accents de révolte, mais, comme on le sait, la révolte n’est pas postmoderne. Le sentiment dominant du livre est la fatigue, une lassitude profonde: « Laissez-moi aller. Je suis d’un temps fatigué… » Tout le livre module cette fatigue, avec des bonheurs divers. Les poèmes aux lignes coupées m’ont d’abord paru inférieurs aux poèmes en prose, mais la préférence s’est inversée quand je suis arrivé au long poème de la fin, « Puisque je ne suis pas devant vous », qui fait entendre la note juste d’un désarroi très actuel. Cela se lit comme un roman – ou presque.Les Émois d’un marchand de café, par Yves Beauchemin, Québec Amérique, 495 pages, 24,95$.Prodige, par Nancy Huston, Actes Sud/ Leméac, 171 pages, 30$.Le Blanc des yeux, par Hélène Monette, Boréal, 145 pages, 19,95 $.PRODIGESi difficile à faire comprendre, ça: qu’il y a un tempo juste, et un seul, et qu’il s’agit de s’y couler. Tout le reste est faux…Nancy HustonLES ÉMOIS D’UN MARCHAND DE CAFÉÉtait-ce le début de la fameuse andropause, à laquelle il croyait jusqu’ici avoir échappé? Ou alors, comme pour tout homme approchant du terme de sa vie, le moment du bilan venait peut-être de s’imposer, les « grandes questions », qu’il avait toujours fuies dans l’agitation du travail et du plaisir, se dressaient enfin devant lui, inéluctables, attendant une réponse.Yves BeaucheminLE BLANC DES YEUXIl me semble que dorénavant les mots seront absents, tellement vidés de leur sens, désormais les mots ne rimeront à rien car, enfin, qui écoute quelque chose ou quelqu’un dans ce tintamarre continu? Hélène Monette

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Les trous de mémoire de Barney

Un roman aussi brillant, d’une telle virtuosité et d’une telle puissance d’invention, à la fois subtil et souvent très grossier, drôle et pathétique, prodigieux de vie et désespéré, offrant une aussi vaste galerie de personnages, mettant en jeu une culture littéraire si étendue, parlant de hockey avec tant de compétence et de passion, et faisant enfin de notre très chère métropole le centre du monde habité, vous n’en avez pas lu depuis, disons, Solomon Gursky Was Here.J’avais lu, à sa parution, Barney’s Version. Je viens de parcourir Le Monde de Barney, tout juste arrivé de Paris. Vous aurez noté, sans doute, la disparition d’un élément de sens important dans le titre français: le mot «version», qui avertit le lecteur, d’entrée de jeu, qu’il ne lira pas nécessairement la vérité, toute la vérité, sur Barney Panofsky, mais une autobiographie très orientée.Barney Panofsky est, ne peut être, qu’un personnage de Mordecai Richler. Il a des accointances certaines avec un Bernard Gursky, un Duddy Kravitz, qui sont d’ailleurs évoqués dans ce roman comme des personnes réelles, au même titre que Bill Clinton et Pierre Elliott Trudeau. Il est gueulard, haut en couleur, paillard, un peu (beaucoup?) escroc, parfois généreux mais comme malgré lui, impossible à vivre. Il a eu trois femmes, dont les noms désignent, chacun, une partie du livre: Clara, la folle Américaine connue à Paris, suicidée, et devenue depuis – sans aucune préméditation de sa part! – une idole du féminisme; Mrs. Panofsky II (1958-1960), l’authentique «Jewish American Princess»; enfin, Miriam (1960), le grand amour de sa vie, la mère de ses trois enfants, qu’il continue d’aimer même après qu’elle lui a préféré un universitaire torontois, pour d’assez bonnes raisons d’ailleurs. Clara et Miriam sont juives comme Mrs. Panofsky II, à l’instar de la presque totalité des personnages du roman. Il y a aussi un avocat westmountais, un détective irlandais et deux Canadiennes françaises très dévouées, mais ils ne comptent pas pour grand-chose dans cette histoire.Imaginez Barney Panofsky menant la vie de bohème, à Paris, avec des amis canadiens et américains aussi têtes brûlées que lui; retrouvez-le à Montréal, où il sacrifie ses ambitions artistiques à un certain nombre d’activités lucratives, avant de finir producteur de séries télévisées très médiocres; entourez-le de ses trois femmes et d’une vingtaine de personnages secondaires, dont ses propres enfants, disséminés aux quatre coins du monde; ragez avec lui contre la décrépitude croissante des Canadiens de Montréal, et vous aurez une idée presque complète de ce qu’est Le Monde de Barney.Mais il vous manquera l’essentiel. L’essentiel, c’est-à-dire la raison, ou plutôt les raisons pour lesquelles ce magnat de la médiocrité télévisuelle décide d’écrire l’histoire de sa vie. La première, c’est qu’il veut répondre aux mémoires que son ami ou ancien ami Terry, écrivain précieux, prisé par les universitaires, fera bientôt paraître, et où il parlera, en mal sans doute, de Barney Panofsky. Barney voue à Terry, connu dans sa jeunesse à Montréal puis retrouvé à Paris, une détestation inépuisable qui s’adresse d’ailleurs à l’ensemble de la littérature de bonne tenue, voire à l’université elle-même, et qui lui fournit quelques-unes de ses pages les plus joyeusement injurieuses. Mais Terry n’est qu’un prétexte. Si Barney veut explorer «ce ratage qu’est la véritable histoire de [s]a vie», c’est pour la maîtriser par le langage, la tenir sous le soleil de quelque vérité, en faire une histoire douée de sens, digne peut-être du pardon. Or, à mesure qu’il s’acharne à en réunir les éléments et dans la mesure même où il s’y acharne, elle lui échappe.Les mémoires de Barney Panofsky sont ceux de ses trous de mémoire. Ils ne sont, au début, que les petits ennuis d’un homme vieillissant, mais ils deviennent en cours de lecture de plus en plus troublants, angoissants, d’autant qu’ils sont soulignés par les notes en bas de page du fils éditeur, qui rétablit les noms, rectifie les faits. Barney est l’homme qui perd ses mots, parce qu’il a perdu ses deux raisons de vivre: Miriam, l’épouse de plus de 30 années, la femme aimée, toujours aimée malgré la désertion; et son très vieil ami Boogie, le seul écrivain de ses amis (raté, forcément) qu’il ait jamais admiré, et qu’on l’accuse d’avoir tué. Barney n’a pas tué son ami – je ne vous dirai pas comment il ne l’a pas tué, c’est une des trouvailles les plus époustouflantes du livre -, mais il est absolument incapable de le prouver, puisque le corps a disparu. Voilà son plus grand trou de mémoire; et il ne lui appartient pas, c’est la vie même qui l’a creusé. On comprendra que l’Alzheimer, dans laquelle Barney s’abîmera à la fin, n’est pas que la maladie d’un homme, mais la maladie de l’humanité.Le lecteur francophone du Québec aura quelques émois particuliers en lisant Le Monde de Barney. Mordecai Richler, fidèle à lui-même, ne manque aucune occasion de le brocarder, d’en faire un imbécile ou un raciste, et la plus belle occasion lui en est fournie par le référendum de 1995, qui a lieu dans la troisième partie du roman. Bon. Ce qui m’embête un peu plus, c’est l’anglicisation effrénée qu’impose le traducteur aux rues de Montréal: Sherbrooke Street, passe encore, cette rue est anglaise de naissance, mais Rachel Street, Notre-Dame Street, c’est pousser un peu loin le bouchon. Cette manie est d’autant plus gênante que, lorsqu’il parle de hockey, Bernard Cohen traduit à tour de bras, les Maple Leafs de Toronto devenant les Feuilles d’érables! On imagine ce que seront, traduites de cette façon, les descriptions de joutes de hockey… D’autres bourdes pourraient être signalées: «l’autoroute à six voies du Saint-Laurent» substituée à l’autoroute des Laurentides, et caetera. Il faut bien dire que, dans les grandes maisons d’édition françaises, on se soucie du Québec comme d’une guigne.Si la lecture de ce gros roman en langue anglaise vous effraie, vous traverserez tout de même Le Monde de Barney sans trop d’inconvénients. C’est un roman écrit à tombeau ouvert, à toute vitesse, à tous risques. Un grand roman, peut-être.Le Monde de Barney, par Mordecai Richler, Albin Michel, 557 pages, 34,95$.LE MONDE DE BARNEYJe suis affligé de principes tout de traviole, un système de valeurs acquis à Paris dans mon innocente jeunesse et que je n’ai pas abandonné depuis. Selon les critères de Boogie, celui qui osait écrire pour le Reader’s Digest, ou commettre un best-seller, ou obtenir un doctorat ès lettres, dépassait toutes les bornes de la décence. Par contre, pondre des bouquins pornographiques pour Girodias à une cadence infernale n’était qu’une peccadille. De même, un écrivain ne devait pas s’abaisser à travailler pour le cinéma, à moins qu’il ne s’agisse d’un navet à la Tarzan, ce qui devenait alors une blague hilarante. Ainsi, pour moi, ramasser le gros lot avec une série aussi stupide que McIver, de la police montée était strictement cachère alors que financer un docte programme consacré à Leacock me paraissait infra dignitatem, ainsi que John aurait été le premier à le formuler. Mordecai Richler