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Du côté de chez Proulx

Elle est sceptique comme d’autres sont paranoïaques : tout naturellement. Et un peu, dit-elle, grâce à Montaigne, qu’elle lit et relit plutôt que de fréquenter les auteurs du moment. Ce n’est donc pas à Monique Proulx, auteur-scénariste du Sexe des étoiles et romancière couverte d’éloges et de prix pour son dernier roman, Homme invisible à la fenêtre (Boréal), qu’on va faire croire que le succès change le monde ni que l’argent fait le bonheur.Quand on parle avec elle, on a l’impression de dialoguer avec quelqu’un de terriblement intelligent mais qui, par gentillesse, ferait des efforts pour que ça ne se remarque pas trop. Et son look l’aide, diaboliquement. Elle a le nez un peu long, une bouche large, elle semble presque trop mince, s’habille quasiment en « granola ». Mais ce nez est magnifiquement droit et surmonté d’yeux pâles évoquant ceux du lynx; ses vêtements sont d’une élégance très personnelle, et toute sa personne est surmontée d’une chevelure d’un blond lumineux, faussement ébouriffée, qui adoucit son allure et attire l’oeil. Bref, une carnassière perfidement déguisée en jolie femme.Yves Berger, romancier distingué, directeur littéraire chez Grasset et président du prix Québec-Paris, que Monique Proulx remportait récemment (après Anne Hébert, Réjean Ducharme, Michel Tremblay, entre autres) et qui lui a été remis le 25 mars à Paris, lui a fait à l’émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, ce commentaire-compliment : « Pour la première fois, le jury a voté à l’unanimité. Et votre roman vaut, à mon avis, 17 sur 20. » Interrogé plus avant sur la valeur d’une telle note, le romancier avouait humblement que son prochain livre à lui valait… 18 sur 20.« Ça veut dire que chez Grasset ils ne prennent que du 18 sur 20, minimum ! » commente Monique Proulx, hilare (en Europe son roman est coédité avec Seuil). La misogynie des Français ne l’étonne plus guère. Pas plus que leur méconnaissance de notre littérature – ou de notre âme, ce qui revient au même – ou encore leur absence de curiosité.« Il y a chez eux tant de jus que c’est normal qu’ils n’éprouvent pas le besoin d’aller voir ailleurs. Ce qui fait qu’ils acceptent mal les autres littératures, surtout francophones, qui ne peuvent évidemment pas se comparer à la leur. Le classicisme français, ici, on n’en a rien à foutre. Ça ne nous ressemble pas, ce n’est pas de cette manière que notre identité va s’exprimer. Lorsque j’ai reçu mon prix, je leur ai d’ailleurs dit : « S’il vous plaît, je vous en prie, faites-nous l’honneur de considérer désormais la littérature québécoise comme une littérature étrangère ! » »Car, pense-t-elle, les Français nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu’ils croient reconnaître – la cabane au Canada, les gentils Indiens… « Un jour, il va bien falloir écrire un vrai roman avec de vrais Indiens de maintenant, et là, on risque de leur faire peur ! Je ne pense pas qu’ils se rendent vraiment compte de la situation exceptionnelle dans laquelle les créateurs du Québec se trouvent, et qui constitue à la fois une impasse et la confluence de notre double appartenance, latine et américaine. »Monique Proulx est née dans la région de Québec, dans une rue appelée Capricieuse, où elle a passé son enfance. Famille ordinaire : papa, maman, trois enfants. Puis déménagement en banlieue. « Je haïssais tous les préparatifs qui menaient à l’école – me lever, m’habiller, prendre l’autobus d’écoliers. Je haïssais tous les autres enfants que j’y rencontrais, et qui étaient tous des tarés ou des bums. Mais dès que j’arrivais à l’école, j’aimais ça parce que j’avais l’impression d’apprendre quelque chose. Encore aujourd’hui, je n’ai le sentiment de vivre vraiment que lorsque j’apprends. Comme le dit monsieur de Montaigne, mon maître : « Tout est apprentissage. » »Une famille ordinaire, soit. Mais heureuse ? « Au Québec, je n’ai connu que deux sortes de pères : les lavettes (comme le mien) et les autoritaires fascisants. Je ne sais pas lequel est le plus nocif, mais le mien ne l’a pas été trop. Il n’était pas gentil, mais il n’était pas vraiment méchant. C’était un faible, assez trouillard, qui était férocement anti-tout; j’ai l’impression qu’il était même anti-vie. Il a d’abord été journaliste, il a publié, dans l’indifférence générale, deux romans, puis il est devenu fonctionnaire pour le reste de sa vie. C’était d’ailleurs le fonctionnaire type, caricatural même : petit chapeau, petit imper, petite serviette. Tous les jours le même petit autobus et le même horaire. Toujours à râler contre quelqu’un ou quelque chose. Il n’avait aucune prise sur les objets – c’était le genre à casser ses lacets de souliers et à trépigner sur place. En fait, c’était un enfant, et nous, ses enfants, il nous faisait rire plus qu’il nous faisait peur. On savait qu’il n’aurait jamais porté la main sur nous. Ses colères étaient des colères d’impuissance, bien plus tournées contre lui que contre nous. On riait, et lui répétait : « C’est drôle ! C’est ben drôle ! » Pauvre papa…« Avec le recul, je pense qu’il n’était pas intelligent. Ma mère lui était bien supérieure. C’est plate qu’ils se soient rencontrés et se soient ramassés ensemble. Ça l’a rendue malheureuse, aigrie; il est mort depuis un moment mais elle lui en veut pour ça aussi – l’objet de sa hargne a disparu. C’est un drame de génération, je suppose… Elle, c’est une femme forte, débrouillarde, qui savait conduire la voiture, ce que mon père n’a jamais pu apprendre. À 50 ans, une fois sa famille élevée, elle a pris des cours de sténo et de dactylo pour aider financièrement. Et elle qui n’avait jamais travaillé à l’extérieur est devenue, en un an, secrétaire de direction. C’est Mère Courage ! »Elle écrit aussi fort joliment, affirme sa fille. Qui la pousse un peu à faire des efforts de ce côté-là. Ce à quoi Mère Courage répond : « Écoute, Monique, la vie est suffisamment fatigante comme ça, alors écrire, en plus… » Mais ça ne l’empêche pas d’insister pour « faire du petit bois » quand elle va passer quelques jours à la campagne, chez la romancière.L’écrivain de la famille, pourtant, c’était tout de même ce père peu aimé. Avant Roger Lemelin et son énorme succès, Gustave Proulx avait publié, dans les années 50, deux romans urbains, dont Chambre à louer, un titre d’ailleurs repris plus tard par Marcel Dubé pour la télé. Avait-il du talent, « pauvre papa » ?Elle baisse un instant ses yeux lumineux. « Son premier roman n’était pas inintéressant. Il y avait quelque chose dans sa vision de la famille, dans sa définition des personnages… Oui, peut-être qu’il avait du talent. Mais il a tout de suite abdiqué. La seule chose à laquelle il a été attentif quand j’ai commencé à écrire : mon succès. Le succès que j’ai eu avec mon premier recueil de nouvelles, il le comparait à celui qu’il n’avait pas eu. »Un ange passe… « Un jour, je vais écrire quelque chose sur lui qui s’appellera Le Pensionnaire. Ce sera une nouvelle, sûrement pas un roman : il n’y aurait pas assez de matière… »Le succès, qui a tant manqué au père, n’émeut pas la fille, affirme-t-elle. Elle lui reconnaît tout de même quelque vertu.« Le succès nous sauve de l’amertume, cette horreur qui oxyde la vie. J’en connais, des écrivains, qui sentent bien que leur heure est passée, et qu’ils ne pourront plus la rattraper. Parfois même, ça les tue. Mais le succès peut aussi nous faire glisser hors de notre parcours, nous rendre trop sûr de nous. Nos lacunes, il ne faut surtout pas les oublier. Au fond, le mieux, ce serait de pouvoir se dire : « J’ai connu le succès. » Et ne plus perdre son temps à l’attendre. Parce que dans un petit pays comme le nôtre, ce sera toujours la nouveauté qui primera; c’est tellement plaisant de tomber en amour avec un inconnu… »Dans un petit pays comme le nôtre, succès n’est pas non plus synonyme d’argent – pas dans le monde littéraire, en tout cas. Pour vivre bien, Monique Proulx travaille aussi, depuis longtemps, comme scénariste. Avec, là aussi, pas mal de succès. Ce qui lui a permis de faire une bien curieuse découverte.« Des fois, je me demande si la réalisation n’est pas un métier d’hommes. L’idée que, les hommes et les femmes, on est semblables, qu’on fonctionne de la même manière, je n’y crois plus. La réalisation, c’est un métier qui demande du leadership, mais c’est aussi beaucoup un métier de bricoleur, et le bricolage n’attire pas les femmes, en général. Mais il y a aussi des femmes qui réalisent des films formidables. Peut-être que je suis complètement dans les patates… »Donc, entre les romans, elle écrit des films pour les autres. Pour le plaisir ou pour le fric ? « Les deux, évidemment. Et je suis très chanceuse de pouvoir gagner ma vie en faisant des choses que j’aime. Je ne pourrais pas être journaliste, ni écrire pour la télé, ça exige qu’on soit beaucoup trop rapide. Or, moi, c’est dans la lenteur que je suis bonne – que je suis meilleure, en tout cas. »Et l’argent ? Elle hausse les épaules. « Peut-être que je n’en ai pas l’air, comme ça, mais je suis très rationnelle. Comme je ne veux faire que ce qui me plaît, je ne dilapide pas l’argent que j’ai gagné en faisant des choses que j’aimais. Le luxe, pour moi, c’est de ne pas avoir de patron, de pouvoir passer l’été à la campagne, et d’écrire à mon rythme. »Écrire, toujours. De mieux en mieux.« Chaque fois que j’embarque dans un nouveau roman, je recommence à me bagarrer avec la langue. Ici, la langue parlée est très différente de la langue écrite, ce qui nous force à faire un travail de transposition très difficile auquel les Français ne sont pas obligés de s’astreindre. En ce moment, on se parle, et on se comprend, mais je parle beaucoup moins bien que je n’écris. Je ne me fais pourtant pas violence : pour moi, écrire, c’est cette recherche-là. Je me sens un peu comme une violoniste à qui on ne pourrait pas demander de jouer mal exprès.« Un jour, dans un salon du livre, une dame m’a félicitée pour mon travail. Et m’a reproché, gentiment, de ne pas publier des livres plus épais. Je n’ai pas su lui expliquer que faire court, c’était sans doute la chose la plus difficile… »Comme le peintre paraplégique dans Homme invisible à la fenêtre qui dessine obstinément les membres en santé des gens qui s’imposent à son regard, Monique Proulx ne peut s’empêcher de se taire, d’écouter les autres, et de transformer en un personnage séduisant ou repoussant une personne ordinaire. C’est tout l’art de cette exceptionnelle romancière. « Encore une leçon de monsieur de Montaigne, qui a écrit qu’on n’apprend rien à vouloir parler, et que ce qu’il y a d’intéressant dans les relations humaines, c’est au contraire de faire parler les autres de ce qu’ils connaissent le mieux. En se révélant, les gens apportent des réponses à des questions que nous n’avons même pas formulées. Être romancière, c’est aussi être belette ! »La belette en elle a d’ailleurs joué, il y a quelques années, un joli tour à un fin renard. Pierre Foglia, qui préparait une série de chroniques sur des « gens ordinaires », avait invité ses lecteurs et lectrices à lui écrire pour lui offrir l’hospitalité. « J’avais envie de le rencontrer, je trouvais son idée intéressante, alors je lui ai envoyé un mot – il ne me connaissait pas du tout. Sur cette rencontre, il a écrit un gentil petit papier, qui était sympathique à mon endroit, mais moi j’ai écrit une très bonne nouvelle à partir de ce qu’il faisait, lui, de ce qu’il était.« Un roman, une nouvelle, un scénario, ça peut démarrer comme ça, à partir d’une rencontre, d’un détail. J’ai l’impression parfois de mettre en banque chaque conversation, de la mettre sur la glace pour l’exploiter plus tard. »Ses lecteurs savent combien les marginaux l’intéressent. La petite fille du Sexe des étoiles est une « bol » assez solitaire (« elle me ressemble ») et son père transsexuel ne ressemble pas à tous les pères. Le peintre d’Homme invisible à la fenêtre est lui aussi assez spécial. Même dans son premier recueil de nouvelles, Sans coeur et sans reproche, il y avait un itinérant.« Dans le scénario que je suis en train d’écrire pour l’ONF, un des personnages est un ex-psychiatrisé. En face de chez moi, il y a une sorte d’asile; c’est rempli de gens qui parlent seuls dans la rue. Leur allure fait parfois peur, mais ils me fascinent. Comme ils ne connaissent plus les règles du jeu, ils agissent avec une sorte de pureté qui me semble remarquable. Et qui me permet de comparer, de voir où se situe le véritable équilibre. »Le sien, elle semble l’avoir trouvé entre un amoureux avec qui elle vit depuis dix ans (« la solitude, c’est sans doute bien, mais quand on souffre d’insomnie, c’est bien aussi de pouvoir se coller contre quelqu’un »), son travail qui parfois la déprime (« mais ce sont de tout petits downs ») et la cuisine, qu’elle fait avec enthousiasme. Elle sort peu (« un film aux deux semaines me suffit »), ne répond au téléphone que si elle en a envie (« j’ai un répondeur très très fiable »), n’imagine pas sa vie autrement. N’est surtout pas bouleversée par le succès.Et elle me quitte sur une autre citation : « Le véritable créateur dialogue avec son oeuvre; l’imposteur dialogue avec le public. » Non, ce n’est pas de Montaigne. Mais ce pourrait très bien être de Monique Proulx…

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Vive les Indiens !

« Si j’ai participé au film Je t’aime gros, gros, dit-elle, c’est simplement que je revendique le droit d’être bien dans sa peau, même si on est rond. » Cloîtrée à Québec, elle travaille de neuf à cinq, « comme les fonctionnaires », à son prochain polar et mijote un roman fantastique. Elle a vu 10 000 exemplaires de La Renarde (Denoël-Lacombe) s’envoler en 15 jours et attend maintenant le verdict des Français : « Ça devrait marcher puisqu’il y a des Indiens dans le roman », blague-t-elle. Partout on lui réclame la suite des aventures de Marie Laflamme. « Pour moi, c’est terminé. Plus jamais de trilogie historique. Six ans, c’est trop long. »

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Quinze histoires d’Élise Turcotte

J’ai beaucoup de considération pour Chrystine Brouillet. Elle écrit plus que convenablement, et de toute évidence elle sait fabriquer des récits, policiers ou historiques. Et puis, mon Dieu, elle travaille comme trois, amasse de la documentation à la pelle, ce qui n’est pas un mince mérite dans une littérature, la nôtre, généralement assez paresseuse. Son dernier roman, La Renarde, est une reconstruction si habile de la vie en Nouvelle-France que nous trouvons tout naturel d’y rencontrer monsieur Talon en personne – pas Achille, l’autre.Pourquoi, mais pourquoi donc éprouvé-je un tel ennui tout au long de ces 400 pages bourrées de tableaux, d’événements, d’aventures ?J’avais quitté l’héroïne de la trilogie historique de Chrystine Brouillet, Marie Laflamme, à la fin du premier tome, au moment où la demoiselle, fuyant des ennuis de toutes sortes, allait s’embarquer pour la Nouvelle-France. Je la retrouve, au troisième tome, parfaitement semblable à elle-même, c’est-à-dire belle à mourir (on n’arrête pas de me le dire), guérisseuse de première force, maman exemplaire et… tout à fait nulle. Elle a autant de vie personnelle, de caractère, de profondeur humaine qu’une feuille de papier.Tel est le piège du roman historique : laisser croire qu’il suffit d’amasser de la documentation, d’insérer dans la trame du passé quelques thèmes d’aujourd’hui, un grain de féminisme, quelques considérations aimables sur les Indiens, beaucoup de médecine alternative, pour faire une oeuvre vivante. Il y faut aussi des personnages un peu complexes; et de la pensée, des interrogations personnelles. Comment ne pas évoquer à ce propos le nom de Marguerite Yourcenar ? Tout le monde ne peut pas écrire les Mémoires d’Hadrien, mais c’est dans ce sens qu’il faut travailler, si l’on veut écrire quelque chose qui échappe à l’ennui du simple divertissement.L’histoire, la véritable histoire de l’humanité, ce n’est donc pas dans les machineries d’époque de Chrystine Brouillet que je la trouve mais, par exemple, dans la scène suivante : une jeune fille, cherchant une robe dans une boutique, se trouve tout à coup face à sa mère, qui l’a abandonnée depuis on ne sait combien d’années. C’est une femme très sûre d’elle-même, imposant ses goûts; et la jeune fille, la narratrice, est facilement désemparée devant elle. La rencontre se passe somme toute assez bien, sans drame apparent. Mais le récit donne à entendre qu’au fond, très loin des apparences, se joue l’éternelle tragédie de l’abandon.Cette histoire est la première des « 15 histoires de Marie » que raconte Élise Turcotte dans Caravane, et dès les premières lignes on reconnaît un ton, un style, une manière d’être dans l’écriture et dans le monde qui étaient, déjà, ceux du Bruit des choses vivantes.Ce premier roman, on s’en souvient, était axé sur les relations d’une jeune mère avec sa fille. Ici, dans un livre qui est une suite de nouvelles plutôt qu’un véritable roman, la narratrice est parfois mère également, mais les enfants n’occupent que l’arrière-plan, comme le murmure de la vie quotidienne. Pas de mari dans les parages. Des hommes apparaissent – mariés généralement, avec enfants – puis disparaissent, liaisons plus ou moins longues qui constituent la chronique de l’abandon. « Ce n’est pas ça, dit la narratrice. Ce n’est jamais ça. »Caravane n’est pas un livre triste mais un livre mélancolique, ce qui est tout à fait différent, et d’une mélancolie irisée par une écriture charmeuse, pleine d’invention, faisant naître l’émotion des pensées les plus ténues, des plus petits faits. On pardonne aisément à l’auteur quelques chutes, parfois, dans une grâce un peu affectée.CaravaneUn jour j’ai demandé à mon père ce que ça voulait dire, amoureux. Il m’a répondu : « deux personnes qui s’aiment ». Ce n’était pas suffisant pour une petite fille de sept ans, deux personnes qui s’aiment. Je voulais savoir de qui, de quoi on pouvait être amoureux et si on était forcé d’être amoureux. C’est alors qu’il m’a serrée dans ses bras et qu’il s’est mis à pleurer. Il pleurait sur sa vie passée avec elle, et il pleurait sur sa vie, sans elle. Élise Turcotte

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Ils dansent dans la tempête

Une jeune adulte engloutie dans le plus profond désespoir est récupérée par une communauté de moniales qui lui redonne le goût et les raisons de vivre. C’est la trame d’Ils dansent dans la tempête, le nouveau roman jeunesse de Dominique Demers.Le sujet est épineux, l’auteur le sait bien. « Je partirais bien en Chine un mois ou deux, le temps que la poussière retombe ! » dit-elle.Elle a pourtant l’habitude des sujets difficiles. Dans Un hiver de tourmente (1991), Marie-Lune, l’héroïne de 15 ans, perdait sa mère. Dans la suite, Les grands sapins ne meurent pas, publié l’année suivante, Marie-Lune, enceinte, décide de poursuivre sa grossesse et de donner son bébé en adoption. Le sujet était si chaud et le choix de Marie-Lune de ne pas se faire avorter si controversé que La Courte Échelle, la maison d’édition qui avait publié tous les ouvrages précédents de Dominique Demers, a refusé le manuscrit. Finalement publié chez Québec/Amérique, Les grands sapins ne meurent pas a remporté un grand succès et fait couler beaucoup d’encre.Ils dansent dans la tempête est le dernier volet de la trilogie. Marie-Lune, maintenant âgée de 18 ans, apprend le suicide de son ancien amoureux. Ce dernier drame cause le ressac de son passé, lourd d’émotions : le roman relate la longue descente aux enfers de Marie-Lune et la rencontre qui lui permettra de faire le point, de trouver au fond d’elle-même les raisons, les valeurs sur lesquelles fonder sa propre vie.« Dominique, je t’en supplie, ne me fais pas ça ! » s’est écriée, en lisant le synopsis, une productrice intéressée à faire une télésérie avec Marie-Lune. Cette réaction servie à la Dominique Demers auteur venait confirmer éloquemment l’intuition de la Dominique Demers chercheuse.Car, parallèlement à sa double carrière de journaliste (notamment à L’actualité) et d’auteur pour enfants et adolescents, Dominique Demers étudie et enseigne la littérature jeunesse à l’université depuis plusieurs années. La semaine où je l’ai rencontrée, elle lançait Du Petit Poucet au Dernier des raisins, une introduction à la littérature jeunesse destinée aux étudiants de la Télé-Université, et soutenait sa thèse de doctorat en littérature à l’Université de Sherbrooke !Sa thèse retrace l’histoire de la notion d’enfance dans notre société à partir de textes d’écrivains, de sociologues, d’anthropologues. « Depuis qu’elle existe, la littérature jeunesse a toujours reflété l’image qu’on se faisait de l’enfance, explique l’auteur. Il y a eu l’époque de l’enfant un peu sauvage qu’il fallait dresser, puis celle de l’enfant angélique, blond et bouclé. On en est maintenant à ce que j’appelle l’enfant survivant : l’enfant adulte qui, entouré d’adultes enfants, doit avancer, tout seul, dans un monde qui ressemble à un champ de mines. »La lecture de milliers de textes pour enfants l’a amenée à une deuxième constatation : la religion, après avoir été la base de toute la littérature jeunesse pendant des siècles, en est complètement disparue depuis une trentaine d’années.« Les adolescents d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, se demandent d’où ils viennent, où ils vont, à quoi sert la vie, dit-elle encore. Mais les adultes qui, souvent, traînent un passé religieux lourd et trouble refusent d’aborder ces questions. » Et il y a le mythe de l’enfant survivant qui, par son existence même, interdit toute allusion à la religion : les personnages adolescents, tout occupés à surmonter les difficultés de la vie quotidienne, ne peuvent se payer le luxe des grands questionnements intérieurs. « Le résultat, c’est que la religion et la foi sont devenues le plus grand tabou de cette fin de siècle, en littérature jeunesse du moins », conclut la chercheuse.Ce tabou, ce n’est pas pour des raisons théoriques ou rationnelles qu’elle a décidé de l’enfreindre. « Je cherchais la suite de Marie-Lune. Je savais qu’elle vivrait des choses difficiles parce qu’elle ne pouvait pas avoir « digéré » les deux drames des premiers romans, la mort de sa mère, sa grossesse et son choix de donner son bébé en adoption. Je voulais qu’elle aille au fond de sa crise et qu’elle passe au travers. Qu’elle découvre sa force. Mais je ne savais pas d’où lui viendrait cette force. »Elle a entendu l’histoire d’une jeune femme, membre d’une communauté cloîtrée, qui s’était enfuie au moment de prononcer ses voeux perpétuels. Pas parce qu’elle craignait cette vie austère – elle la désirait plus que tout au monde – mais parce qu’elle ne se sentait pas à la hauteur. « Jamais de ma vie je n’avais entendu parler de la foi de cette façon-là, dit-elle. Je ne suis pas croyante mais j’ai trouvé ça fascinant. »Fascinant au point d’aller passer quelques jours dans ce cloître, dans l’État de New York. « Une expérience inoubliable ! Je n’en suis pas sortie plus croyante mais l’honnêteté, l’intégrité, l’intensité, la certitude de ces femmes qui croient en quelque chose et vont au bout de leurs convictions m’ont beaucoup secouée. Et cette expérience m’a fait comprendre que c’est ce dont Marie-Lune avait besoin. Qu’elle serait transformée par la rencontre de ces femmes, heureuses parce qu’elles croient, absolument, à quelque chose. Une croyance qui dépasse la passion parce qu’elle repose sur des valeurs très ancrées qui donnent une grande force et permettent à une personne de devenir son propre point de repère. » L’auteur s’attend à ce que certains adultes donnent à son histoire une signification qu’elle n’y a jamais mise. Que le salut des jeunes, désabusés par la vie, réside dans la foi en Dieu, par exemple. « Le roman dit que tout est richesse. Certains croient en Dieu, et d’autres croient en autre chose. Je veux dire aux adolescents que les arbres sont forts parce que leurs racines plongent dans la terre. Qu’il faut s’enraciner dans la vie, qu’il faut croire en quelque chose, qu’il faut croire en soi. Le message, c’est qu’ils sont forts. »

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Un vrai bouillon de culture

En ce dimanche, je suis assise sur un banc près d’Edmund Wilson, le grand critique américain qui – de sa voix forte, adoucie de longs silences, car cette conversation se déroule en français, et bien qu’il parle parfaitement cette langue, Edmund, en s’arrêtant soudain sur un mot, une phrase, a des réticences pudiques -, avec l’étendue de sa vaste culture, me trace un portrait détaillé de Virginia Woolf, de sa vie, de son oeuvre. Et je n’ose pas regarder celui qui ressemble à Winston Churchill, qui a cette puissance intellectuelle et physionomique. Il s’exprime aussi, avec le même savoir passionné, sur l’oeuvre de Zelda Fitzgerald, le poète Edna Saint-Vincent Millay, Gertrude Stein, et il parle souverainement de ces écrivains de la nouvelle rébellion, que je viens de lire à la bibliothèque de Harvard, comme si chacune de ces femmes admirables était parmi ses amies intimes.Marie Claire BlaisVLB éditeur, 217 pages, 17,95 $.J’ai eu raison de ne pas lire semaine après semaine les chroniques américaines de Marie-Claire Blais, dans Le Devoir. J’attendais le livre. Le voici, et il me donne raison. L’ensemble vaut mieux que les parties. On peut être déçu par telle ou telle chronique mais elles s’éclairent et pour ainsi dire se corrigent les unes les autres, et un fort mouvement naît de leur convergence, qui fait de ce Parcours d’un écrivain un des livres les plus convaincants de Marie-Claire Blais.Cela commence à Cambridge (Massachusetts), où Marie-Claire Blais, toute jeune romancière nantie d’une bourse Guggenheim obtenue peut-être par l’intercession du critique Edmund Wilson, transporte ses maigres possessions dans une chambre tout à fait minable. Le quartier n’est pas sûr. La drogue court les rues, et les vols ne se comptent pas. Dans les campus universitaires, tout près, règne une sorte d’inquiétude fiévreuse. La guerre du Viêt-nam, c’est pour très bientôt. C’est l’époque des grandes luttes féministes, des combats pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs; avec, au bout, comme un coup de tonnerre, l’assassinat de Kennedy.Marie-Claire Blais vit tout cela, raconte tout cela non pas comme une simple chronique mais de l’intérieur, comme si chacun des événements la concernait personnellement, l’atteignait dans sa propre chair. Et l’on comprend, en parcourant le livre, ce qui rendait si étranges à la première lecture certains de ses romans, L’Insoumise, David Sterne : c’est qu’elle y transposait en milieu québécois, de façon un peu maladroite, une hantise de la guerre, de la violence qui venait en droite ligne de son expérience américaine. C’est là-bas, aussi, qu’elle a commencé d’écrire Une saison dans la vie d’Emmanuel, et il serait peut-être intéressant de s’en souvenir en relisant ce grand livre.Parcours d’un écrivain, ce n’est pas seulement Cambridge. C’est aussi, c’est souvent Wellfleet, à Cape Cod, où Marie-Claire Blais est reçue chez les Wilson, Edmund le grand intellectuel, le grand critique, enfermé presque toute la journée dans son bureau et convoquant le soir la jeune Québécoise pour lui donner des conseils, et sa femme, la très charmante Elena. C’est, encore, Key West, un Key West qui ressemble aussi peu que possible à celui du dernier roman de Michel Tremblay. C’est même, malgré le sous-titre du livre, « notes américaines », un peu de Paris et de la province française. En somme, le bouillon de culture dans lequel a vécu la romancière, son milieu de formation littéraire.Dans ce milieu, ou plutôt ces milieux, Marie-Claire Blais fréquente beaucoup de gens; certains fort connus comme Edmund Wilson et le romancier John Hersey notamment, d’autres qui le sont moins, mais qui reviennent constamment dans le récit, comme Bob, le jeune écrivain noir. Des personnages apparaissent tout à coup sur la page, sans présentation, souvent vêtus de leur seul prénom, et disparaissent aussi vite, écrivains, artistes, amis de toutes sortes. L’absence de détails leur confère une sorte d’évidence. Jamais, me semble-t-il, la puissance d’évocation de Marie-Claire Blais n’a été aussi forte que dans ce livre. Elle déroule avec une négligence un peu affectée ses longues phrases rêveuses, et c’est de ce brouillard qu’émergent – un peu comme chez le peintre Turner, dont elle parle quelque part – des images extrêmement saisissantes de personnes, de lieux, d’atmosphères.Cela dit, qui exprime assez clairement, je l’espère, la considération que j’ai pour ce livre, je ne puis éviter de faire quelques observations désagréables sur la façon dont il a été édité. On est très souvent arrêté, en lisant Parcours d’un écrivain, par des fautes de français, orthographe et syntaxe, des impropriétés de termes tout à fait désolantes. J’en étais embêté, au point de souhaiter relire un de ces jours le livre dans une bonne… traduction anglaise. Respecter un écrivain, ce n’est pas publier tel quel le manuscrit qu’il apporte; c’est l’aider à corriger les défauts dont il n’arrive pas lui-même à se départir.En post-scriptum, une autre image de la vie américaine, mais en beaucoup plus noir : Clockers, de Richard Price, que j’avais lu il y a quelques années en anglais et qui vient de paraître à Paris. Une brique : près de 600 pages, et de la violence, de la misère, de la corruption à faire frémir. Avec, au milieu de cette boue, quelques éclairs de bonne volonté qui font ressortir davantage encore le règne du Mal. Richard Price raconte cette histoire, une histoire de drogue dans une grande banlieue pauvre – noire, évidemment – de New York avec une force zolienne. Le roman américain est peut-être le seul, actuellement, capable de peindre le vécu social dans toute son ampleur. Clockers, par Richard Price, traduction de Roland de Candé, Grasset, 572 pages, 24,95 $.

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L’Alberta devenue personnage mythique

Une romancière et essayiste née en Alberta, portant un nom anglais, vivant en France depuis de nombreuses années, ayant publié à Paris une douzaine d’ouvrages en français, peut-elle remporter le Prix du gouverneur général pour un roman situé en Alberta, qu’elle a écrit elle-même (nulle trace d’une main traductrice étrangère) dans les deux langues officielles du Canada ?Oui, sans doute. C’est l’évidence même.Mais ça fait un peu mal à ceux qui entretiennent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le concept d’une littérature québécoise organiquement constituée, n’accueillant les corps étrangers qu’à certaines conditions bien déterminées. Il y a quelques années, on reprochait même à des écrivains québécois, nés natifs, de se faire éditer à Paris. Alors, qu’une Albertaine-Parisienne-anglophone-francophone vienne nous enlever un de nos prix les mieux dotés… La narratrice de Cantique des plaines dit bien, quelque part, qu’elle habite Montréal, mais cette concession à la couleur locale n’arrange pas les choses; elle les aggrave plutôt en soulignant l’absence de la romancière, dont on peut même penser, avec un frisson d’horreur, qu’elle ne fait pas partie de l’Union des écrivains québécois.Passons à des choses sérieuses : au roman, par exemple. Il est difficile de ne pas convenir qu’il l’emporte aisément, par la qualité proprement littéraire, sur tous les romans publiés au Québec ou dans la francophonie canadienne durant l’année précédente. Je dirai tout à l’heure en quoi il m’agace un peu. Mais avant toute chose, il faut affirmer que Cantique des plaines est un très beau morceau de prose romanesque, on oserait presque dire épique, où passe, à travers le personnage principal, un siècle de vie albertaine : les premiers fermiers, les Indiens, le pétrole, l’urbanisation progressive, et cetera. Il est permis de ne pas éprouver une forte passion pour l’Alberta. Mais la province du pétrole est investie, dans Cantique des plaines, par toutes les nostalgies, les questions insolubles, les rêves du pays natal, au sens quasi baudelairien du terme. L’Alberta de Nancy Huston est, plutôt qu’un lieu bien défini, une sorte de personnage mythique, avec qui elle a beaucoup de comptes à régler.Le récit s’organise en séquences temporelles disjointes autour de Paddon, grand-père de la narratrice, récemment décédé, qui a passé une partie de son existence à rêver d’écrire un essai philosophique sur le temps. Il va sans dire qu’il ne l’a pas écrit, et qu’il se considère comme un raté. Paddon, à vrai dire, n’est pas un personnage très sympathique, malgré l’affection que lui voue la narratrice; le sentiment d’échec n’autorise pas, me semble-t-il, à ce qu’on cogne aussi souvent sur sa femme et ses enfants. Il y a d’ailleurs très peu de personnages sympathiques, attirants dans le roman de Nancy Huston. Un seul peut-être : Miranda, la métisse, qui procure à Paddon ce que la romancière appelle le « bonheur absolu ». Mais Miranda est une construction idéologique plutôt qu’un véritable personnage, en ce qu’elle a pour fonction principale de démontrer la méchanceté des Blancs en général, et des missionnaires en particulier. Le roman est ainsi partagé entre l’évocation lyrique et un étrange ressentiment auquel Dieu lui-même, malgré son inexistence maintes fois affirmée, n’échappe pas.Dany Laferrière a, lui aussi, mais pour d’autres raisons, des comptes à régler avec le monde blanc, comme on le sait depuis belle lurette. Il le fait, dans son dernier livre, à visage découvert, sans s’encombrer de prétextes romanesques. Celui qui nous parle ici, est bien l’auteur de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, celui qui a émigré en Floride par haine de l’hiver mais ne cesse de revenir sur les lieux du crime, de soupeser son succès, d’en imaginer la signification et les effets. C’est, parfois, un peu lassant : le narcissisme, même agrémenté d’un joyeux scepticisme à l’égard de soi-même, ne mène jamais très loin. Mais plusieurs des questions qu’il agite, à propos de l’écriture nègre, ne sont pas vaines et il y a, dans ce livre, quelques scènes bien enlevées et surtout des portraits extrêmement vivants de quelques écrivains noirs américains, de James Baldwin (le préféré) à Toni Morrison, récemment nobelisée. Enfin, Dany Laferrière a l’écriture légère, comme on le dit de certaines jambes. Ça se lit sans douleur.Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ?, par Dany Laferrière, VLB, 201 pages, 16,95 $.Cantique des plaines, par Nancy Huston, Actes Sud/Léméac, 271 pages, 24,95$. »Et pourtant Paddon, toi tu l’aimais, cette contrée ! De façon incompréhensible pour moi venant de l’Est, tu aimais son énormité, ses étendues vides et plates, son ouverture absolue au ciel, le froid mordant et stimulant de ses hivers, sa neige dont la blancheur te faisait mal aux yeux, la franchise avec laquelle son vent attaquait tes pommettes et ton menton et tes doigts, son impitoyable soleil d’été qui faisait étinceler les rails du chemin de fer et trembler l’air au-dessus des champs de blé, ses orageux nuages violets qui s’entassaient à l’horizon en cherchant à se faire prendre pour des montagnes tandis que les vraies montagnes se tenaient là à cent vingt kilomètres à peine, imperturbables et inimitables. » Cantique des plaines

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Une aventure risquée et… réussie

Il n’y a que Jacques Poulin pour se tirer sans trop de dommages d’une aventure aussi risquée.Imaginez que vous êtes éditeur, et qu’un romancier ordinaire, un romancier quelconque vous propose le récit suivant. Son personnage partira de Québec et entreprendra un périple qui le conduira à Baie-Saint-Paul, puis à Saint-Joseph-de-la-Rive, puis à l’Ile-aux-Coudres comme de bien entendu, et ainsi de suite – j’en passe des bouts, Baie-Comeau, Sept-Iles – jusqu’à Havre-Saint-Pierre, avec descriptions obligées et coucher de soleil sur le fleuve.Mon Dieu, ce n’est pas un roman, dites-vous avec consternation, c’est un travelogue. (Bien que, éditeur québécois, vous en ayez vu de toutes les couleurs et sachiez vous accommoder d’un certain nombre de bizarreries.)Ce n’est pas fini. Retour à Québec par l’autre rive, tour de la Gaspésie, Percé, l’île Bonaventure, les oiseaux…Vous hésitez. L’auteur s’en aperçoit et jette dans la balance un peu de relations France-Québec, par exemple une histoire d’amour entre un gars d’ici et une Française en goguette avec une troupe de saltimbanques. Des saltimbanques, de l’amour, ça vous anime un paysage, non ?Il vous en faut encore ? Que diriez-vous de quelques considérations bien senties sur la littérature, la québécoise et la française, introduites avec le plus grand naturel puisque le héros est chauffeur d’un bibliobus ?A vrai dire, ce dernier ajout approfondit votre inquiétude au lieu de la dissiper, et vous vous apprêtez à refuser le manuscrit lorsque vous apercevez la signature : Jacques Poulin. Alors, vous prenez. Et, l’auteur parti, vous redevenez le simple lecteur que vous rêvez d’être toujours, vous vous laissez prendre par cette histoire qui n’en est pas tout à fait une, l’histoire d’un chauffeur de bibliobus qui a une peur atroce de vieillir et projette de s’en aller sur la pointe des pieds, sans bruit, après sa dernière tournée, sa « tournée d’automne ».Malgré quelque agacement suscité par le genre du travelogue – vous vous étiez déjà plaint de certaines longueurs dans Volkswagen Blues -, le charme Poulin opère. La Tournée d’automne est un roman où l’on dit très souvent merci, où l’on reçoit et l’on donne avec une très grande délicatesse parce que, on le voit bien, sans cela les êtres humains risqueraient de se détruire les uns les autres.Ce qui rend les personnages de Poulin si attachants, c’est que leur vie ne tient qu’à un fil. Celui-ci, appelé le Chauffeur, est peut-être le plus démuni de tous. Les livres mêmes, ses livres, dont il parle avec une tendresse fraternelle, ne lui suffisent plus. Le miracle de la survie viendra de Marie, la Française; aussi discrète, aussi profondément attentive que lui. Un beau couple. Presque crédible.Mais le vrai n’est pas toujours le vraisemblable, comme le montre le roman de Raymond Plante, Un singe m’a parlé de toi. On croit à ses personnages dans la mesure même où ils nous déconcertent, nous échappent : le narrateur, gros garçon encombré de sa propre personne, ancien professeur, réparateur d’ordinateurs, qui ne sait plus où donner de l’amour; une fille étrange et plus qu’étrange, quêteuse à Montréal, peintre à Paris, qui fascine littéralement le précédent; un troisième personnage, asthmatique, toujours près de rendre l’âme, qui détient sur la fille un mystérieux pouvoir. Je n’ai pas rencontré souvent, dans le roman québécois de ces derniers temps, des personnages qui suscitent à ce point la curiosité, l’intérêt. Ils sont portés par une écriture rapide, fertile en trouvailles – quelques dérapages, peu nombreux – et un suspense remarquablement soutenu.Il ne manque pas grand-chose à Un singe m’a parlé de toi pour être un bon, un très bon roman. C’est la fin, la résolution de l’énigme, qui déçoit. Le récit, jusque-là bien mené, surtout dans sa partie parisienne où le quartier du jardin du Luxembourg est superbement évoqué, s’abîme dans une action échevelée, un mélodrame vraiment un peu trop lourd. N’empêche : on n’oublie pas que l’auteur nous a fait passer de fort bons moments.La Tournée d’automne, par Jacques Poulin, Leméac, 208 pages, 18,95 $.Un singe m’a parlé de toi, par Raymond Plante, Boréal, 193 pages, 18,95 $.La Tournée d’automneIl haussa les épaules, essayant de réfléchir. Un panneau annonçait que Port-au-Persil était tout près.- Ce qui me conviendrait, dit-il, ce serait… que le temps s’arrête.Elle tendit la main vers lui, mais ils arrivaient déjà à la route menant au village. Tout de suite elle tourna à droite, immobilisa le camion un peu plus loin, à moitié sur l’accotement, et elle mit les clignotants à cause du brouillard.- J’espère que le brouillard va se lever, dit-elle, sinon on ne pourra pas aller voir les baleines. Mais je ne suis pas très sûre d’avoir envie de les voir: après tout, c’est peut-être mieux de les laisser tranquilles.- Vous croyez ?- Je crois que j’aimerais mieux rester avec vous. Jacques Poulin

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Trois jeunes romans, inégaux

Dans deux romans que je viens de lire, et qui se passent tous deux à Montréal, il y a la même scène, à quelques détails près. Deux filles ou deux gars sortent d’un bar, la nuit tombée, plutôt ramollis par la grande quantité de liquide qu’ils ont ingurgitée. Et alors, la bagarre. Dans le premier cas, c’est un chauffeur de taxi devenu fou. Dans le deuxième, quelques gros garçons qui se jugent insultés.Il y aurait sans doute des considérations importantes à faire à partir de ces deux scènes. Celle qui me retient, pour le moment, est assez mesquine : où donc ces jeunes gens, qui ne semblent pas travailler beaucoup, trouvent-ils l’argent pour payer toutes ces consommations ? Il y a ici, me semble-t-il, un hiatus entre le revenu et la dépense qui devrait retenir l’attention des économistes. Le problème du déficit national leur paraîtrait, en comparaison, un peu simple.Le premier de ces romans, vous en avez sans doute entendu parler 10 fois plutôt qu’une : L’Avaleur de sable, premier roman de Stéphane Bourguignon, a bénéficié d’un battage médiatique exceptionnel. Passé le titre qui n’est pas très bon, calembour sans signification particulière, on constate avec plaisir que l’auteur a du talent : l’attaque est rapide, efficace, l’écriture aimablement inventive. Telle fille, par exemple, « a un corps superbe, qu’elle fait bouger avec tant de sensibilité qu’on peut voir des petites notes de musique lui sortir des pores ». Gentil, ça : un peu fleur bleue mais ça fait plaisir. Et de toute manière, l’utilisation fréquente du mot « cul » (une fois toutes les deux pages, si j’ai bien compté) rappelle au lecteur qu’il est bien dans un roman contemporain, non dans une bluette à l’ancienne.Donc, ça va, ça va, un des deux garçons du début connaît le grand amour, suivi dans cette voie royale par le second. Il y a des partys, quelques personnages secondaires, des randonnées, des projets, des événements mineurs. Et puis, ma foi, on commence à s’ennuyer un peu : l’auteur a du talent, répétons-le, mais il abuse des calembours faciles, des petits effets; et surtout il ne semble pas tellement intéressé par ses personnages, il les laisse se débrouiller tout seuls. Le lecteur peut-il s’attacher longtemps à des personnages auxquels l’auteur ne semble pas trop croire lui-même ? Stéphane Bourguignon manque de conviction, voilà. Il écrit en dilettante, en effleurant à peine les touches de son traitement de texte.Hélène Monette, elle, n’a rien d’une dilettante, et il faut dire que son livre, bizarrement intitulé Le Goudron et les plumes, ne fait pas la vie facile au lecteur. A vrai dire, ce n’est pas une histoire qu’elle raconte, bien qu’ici et là se produisent des scènes très vécues, d’une intensité assez extraordinaire; elle nous plonge plutôt dans une sorte de monologue à deux voix, par cassettes interposées, sur tout ce qui préoccupe ou occupe une fille d’aujourd’hui, de l’amour au sens de l’existence et vice versa, avec beaucoup de sentiments vifs à la clé.On peut penser à Yolande Villemaire; le nom de Vava apparaît d’ailleurs quelque part, entre quelques dizaines de prénoms féminins se terminant tous par la même lettre. Mais Hélène Monette a une façon bien à elle de dériver dans le langage, d’inscrire à la queue leu leu des bouts de phrases parfois brillants, saisissants, parfois simplement énigmatiques, qui, le rythme aidant, un rythme haletant, bousculant volontiers les interdits du langage raisonnable, rendent un son parfaitement authentique. Son livre s’écoute comme une musique; la musique un peu folle des filles d’aujourd’hui, qui lorsqu’elles semblent parler de n’importe quoi ne cessent pas de dire que l’existence est incompréhensible, difficile et… passionnante.Mon troisième roman est le seul à s’être donné un beau titre, un titre suggestif, qui mériterait d’entrer dans le langage courant : La Love. La love, attention, ce n’est pas l’amour, qui est réservé à la famille, au mariage, à des choses sérieuses; la love, c’est ce qu’on voit au cinéma, et qui s’exprime par des gestes plus osés. Mais la distinction entre love et amour n’est pas toujours absolument nette, comme on le constate en suivant Claude Éthier dans ses pérégrinations sentimentales et géographiques, qui la ramènent toujours au grand dadais de son adolescence.Louise Desjardins écrit net, léger et l’histoire de sa jeune fille enamourée, comme on disait au Moyen Age, se laisse lire agréablement durant, environ, les 100 premières pages. Mais la love de Claude Éthier finit par ressembler à une obsession, une manie, qu’elle traîne avec une certaine lassitude de lieu en lieu. L’essentiel s’est passé à Noranda, dans la première partie du roman. Noranda qui est en train de devenir, on l’aura noté, un des hauts lieux du romanesque québécois.L’Avaleur de sable, par Stéphane Bourguignon, Québec/Amérique, 240 pages, 17,95 $.Le Goudron et les plumes, par Hélène Monette, XYZ, 128 pages, 24,95 $.La Love, par Louise Desjardins, Leméac, 167 pages, 16,50 $.Le Goudron et les plumesNous sommes entrées en fraude sur le marché de l’amour. Nous voulions expérimenter. Nous avons amplement exagéré. A vivre des relations aux pommes vertes, des amourettes au scotch, des passions édulcorées, des tendresses vitaminiques à saveur de fruits artificiels, nous nous sommes modernisées en masse et avons goûté aux choses comme si elles déterminaient les êtres.Nous voulions d’une petite fin du monde toute en nuances. Il s’agissait pour nous de déclarer forfait, de limiter l’apocalypse aux chants tordus des sectes, aux catastrophes environnementales, aux coeurs en morceaux. Les mains propres, nous voulions nous mettre à table avec des enfants normaux et des amoureux de la vie. Nous en avons trop voulu, Lysistrata. Il n’y aurait, de toute façon, jamais assez de place, de musique. Hélène Monette

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Haïti rongée par les démons

Il n’y a pas, dans notre hémisphère, de situation plus tragique que celle d’Haïti. Depuis 40 ans les nouvelles de Port-au-Prince nourrissent le désespoir : assassinats politiques, corruption, coups d’État, désertification, famine, analphabétisme, rien n’est épargné à cette république des Antilles, pas même la prolifération du triste sida que l’on évoque rarement, de peur d’accabler tout un peuple.Pendant longtemps Haïti n’a été, pour les Québécois, qu’une terre de mission où notre clergé exerçait son ministère à l’abri de l’hiver, un terrain de jeu où nos touristes allaient satisfaire leurs besoins de soleil ou de sexualité exotique, un territoire expérimental pour les techniciens de l’aide aux pays sous-développés, jusqu’à ce qu’en retour le Canada devienne, pour 50 000 exilés, l’un des principaux refuges de la diaspora.Pourtant depuis deux ans on ne parle d’Haïti, dans les médias, qu’à l’occasion du retour éventuel, impossible, désiré, souhaitable, imminent, du père Aristide, président élu par une majorité confortable (67 % des voix), mais néanmoins à son tour déchu. Reviendra ? Restera ? Sera-t-il, à son tour, assassiné comme de nombreux autres hommes politiques depuis l’indépendance ?Claude Moïse et Émile Ollivier nous demandent d’oublier les péripéties du héros charismatique pour tenter, dans ce contexte, de repenser Haïti. « Nous sommes des intellectuels passionnés de politique », disent-ils, et voilà qu’ils écrivent le livre le plus lucide et le plus courageux qu’il m’ait été donné de lire sur leur pays d’origine, avec le recul que leur permet plus de 25 ans de séjour au Québec.Désormais, avant de proposer des solutions simples à une situation complexe, il sera impératif de lire ce livre pour l’analyse historique qu’il contient, mais surtout pour la description des moeurs politiques que les auteurs souhaiteraient réformer. « Nous savons que la vérité ne va pas nécessairement dans le sens des émotions collectives. »Claude Moïse est historien, Émile Ollivier sociologue et romancier, tous deux sont professeurs et réussissent, dans cet essai politique dense et sévère, à parler comme des fils d’Haïti que l’exil n’a rendus ni ambitieux ni amers.Moïse et Ollivier ne sont pas tendres pour la classe politique haïtienne, ni même pour le père Aristide. Ils vont compter, désormais, de solides inimitiés chez leurs confrères intellectuels tout aussi passionnés qu’eux de politique, mais plus près de la foi que du souci démocratique.Repenser Haïti met en perspective une démarche politique qui a son origine dans le fait que le partage de l’héritage de 1804 n’a toujours pas été fait. Haïti est restée, depuis l’indépendance, quand les esclaves repoussèrent à la mer les colons français, livrée aux « démons » de la politique. Dès le lendemain de l’indépendance il y eut deux factions, celle des mulâtres qui auraient souhaité reprendre les grandes plantations et celle des anciens esclaves qui refusaient de revenir travailler sur ces terres. Cependant que les armées des uns et des autres s’affrontaient, que les généraux s’entre-tuaient, Haïti resta un comptoir qu’exploitèrent des marchands étrangers.La classe politique haïtienne n’a pas de tradition démocratique et n’est pas même préoccupée par le développement du pays. Accéder au pouvoir et au Palais national, c’est pouvoir enfin s’enrichir, toucher un pourcentage sur les transactions douanières et finir ses jours à l’étranger. A ce rituel s’est ajouté le commerce de la drogue, depuis une quinzaine d’années, qui nous rappelle qu’aucun pays, si pauvre soit-il, ne peut évoluer en dehors de la mouvance internationale.Ce n’est pas nouveau. On sait que Cuba est à deux pas d’Haïti, et que Castro exerça longtemps une fascination particulière sur la génération des années 60. Nationalistes, marxistes, chrétiens, les intellectuels haïtiens ont été tentés par des solutions miracles, la dernière en date se nommant Aristide. Or il n’y a pas de miracle à l’horizon, aucune prière ne remplacera le travail et la patience. Ce n’est pas l’impérialisme yankee, rappellent Moïse et Ollivier, qui a créé la pauvreté d’Haïti. « On n’a même pas été capable de conserver et de renouveler ce que l’occupation américaine (1916-1934) avait légué en fait de services publics et de savoir-faire. »Moïse et Ollivier se sont volontairement cantonnés dans la sphère politique. S’ils parlent des militaires, de l’Église, de justice et d’éducation, c’est en rapport avec l’appareil d’État. S’ils décrivent le comportement de la bourgeoisie, c’est pour lui reprocher son apolitisme. Ils n’ont pas décidé de repenser Haïti pour régler des comptes, faire le procès des macoutes, relancer les oppositions. Au contraire, ces intellectuels, passionnés de politique, voient celle-ci, dans sa forme démocratique, comme l’occasion de réunir les forces progressistes en vue de remettre Haïti sur la carte du monde plutôt que de la laisser sur celle des misères.Les lecteurs étrangers, pour la plupart, n’auront aucune difficulté à se sentir touchés par l’intelligence généreuse de ces analyses. Les lecteurs haïtiens risquent de se partager. Rappelons qu’aux élections qui ont suivi le départ du fils Duvalier « il n’y avait pas moins de 34 candidats à la présidence dont 20 représentants des partis politiques et 14 indépendants ». La classe politique haïtienne est éclatée. Aristide, qui aurait pu transformer une révolution populaire en entreprise d’unification et de construction nationales a préféré l’odeur âcre de la vengeance. La démocratie, rappellent Moïse et Ollivier, ne se nourrit pas d’intolérance. Évidemment il n’y a pas que la culture politique d’Haïti qu’il faut repenser. Ce sera, souhaitons-le, l’objet d’un prochain ouvrage.Repenser Haïti, par Claude Moïse et Émile Ollivier, éd. du Cidihca, 254 pages, 24,95 $.Repenser HaïtiPlus que jamais, dans ce pays que nous avons retrouvé après 25 ans d’absence, c’est le règne de la débrouillardise, des combines et des passe-droit. Du mépris aussi. De la sauvagerie assurément et du cynisme à profusion. Il en est résulté une conscience sociale défoncée dont on n’a pas encore mesuré l’ampleur, d’une classe sociale à l’autre, du haut en bas de l’échelle sociale. Vaincu, démoralisé, terrorisé, réduit au silence, l’individu ne pense plus, c’est trop douloureux; il n’a pas la force d’agir, c’est trop risqué; alors il se laisse aller et laisse aller les choses jusqu’à l’extrême dégradation. Claude Moïse et Émile Ollivier

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Galarneau est revenu !

Vous vous souvenez peut-être qu’à la fin de Salut Galarneau ! le héros éponyme du roman de Jacques Godbout, François Galarneau, nous quittait, nous ses lecteurs, pour aller dans la solitude écrire son propre roman, celui-là même dont nous terminions la lecture.Mais ce n’était pas dans une cabane, tout près de l’hôtel Canada, comme nous le croyions alors, qu’il l’écrirait. Nous apprenons aujourd’hui, dans le nouveau roman, que c’était dans une clinique psychiatrique. Comme le Hubert Aquin de Prochain épisode. Cela veut dire qu’entre la dépression et la littérature, il y a des rapports certains. Cela veut dire aussi que le personnage le plus sympathique, le plus populaire de l’oeuvre de Jacques Godbout a des profondeurs que l’on ne soupçonnait pas à l’époque.Rassurez-vous, il est maintenant sorti de la clinique, guéri, à peu près guéri, enfin aussi guéri que peut l’être un homme normal. Après avoir pratiqué divers métiers, tous petits comme il convient, il est gardien de sécurité au centre Garland.Il faut prendre garde aux métiers que pratiquent les personnages, tout particulièrement dans les romans de Jacques Godbout qui penchent toujours un peu vers la fable. François Galarneau devenant, comme il le dit lui-même avec un peu de solennité et quelque ironie, « un agent de sécurité et d’ordre dans la société contemporaine », qu’est-ce à dire ? Le monde qu’il habite, ce « temps des Galarneau » qu’il évoque en 200 pages et qui se situe après beaucoup de choses, notamment la Révolution tranquille et le terrorisme, est un monde fragile, déboussolé, toujours menacé de perdre le peu d’humanité qui lui reste. Ou, pour coller aux mots mêmes du narrateur, un monde qui perd la mémoire – comme maman Galarneau, que ses fils aimants ont déposée dans une institution idoine, à Boston. Gardien de sécurité, François Galarneau garde ce qui reste, le mieux qu’il peut, en sachant qu’il travaille à perte.Ainsi ressurgissent dans Le Temps des Galarneau les thèmes essentiels du premier roman de Godbout, L’Aquarium, attestant l’unité profonde de l’oeuvre : la mémoire, dont le narrateur de L’Aquarium ne savait pas, à la fin, s’il devait la garder ou la détruire; la solitude (qui de plus solitaire qu’un agent de sécurité ?); la sensation partout répandue d’un monde finissant; le dilemme de la fidélité et de la trahison, résolu de façon presque semblable par les deux personnages; enfin l’imbrication de l’histoire personnelle et de l’histoire générale.François Galarneau est un personnage de son temps, les yeux et les oreilles bien ouverts sur l’actualité. Il a maintenant une quarantaine d’années, et le Québec a considérablement changé depuis qu’il vendait glorieusement des hot dogs. Il se trouve pris notamment dans une rocambolesque histoire d’immigration plus ou moins légale, qui introduit dans son petit appartement toute une famille cambodgienne et un Hongrois peu recommandable. Fin du Québec pure laine, rêvé dans Salut Galarneau ! Qu’est-ce qui va lui succéder ? Ni François Galarneau ni Jacques Godbout n’ont le goût de jouer les prophètes. Ils n’ont pas, non plus, le goût du désespoir. Ils nous quittent l’un et l’autre, à la fin du roman, sur une pirouette.Je n’ai pas parlé des autres personnages du Temps des Galarneau et j’ai eu tort car ils ne sont pas négligeables, à commencer par les deux frères : Jacques l’écrivain, qui s’est exilé à Paris pour écrire son grand roman, et Arthur, l’ancien terroriste, qui multiplie les frasques spectaculaires dans quelques pays d’Europe. Oui, François Galarneau est un solitaire, un perdant, l’éternel couillon de la farce, et c’est pourquoi nous l’aimons; mais il a des frères, de vrais frères, et quand on est ainsi doté la tristesse n’est jamais définitive.Le Temps des Galarneau est un livre extrêmement vivant, l’oeuvre d’un écrivain en pleine possession de ses moyens (et qui n’en abuse pas), insolent et pudique, habile comme pas un à surfer sur des réalités qui (méfiez-vous) ne sont pas sans profondeur. A plusieurs reprises, dans le roman, il dit son amour du livre, de la littérature; celle-ci le lui rend bien.Le Temps des Galarneau, par Jacques Godbout, Seuil, 186 pages, 19,95 $.Le Temps des GalarneauD’autres avançaient des explications. Galarneau était pour eux une transformation d’un nom amérindien, quelque chose comme Gawano qui, en huron ou en iroquois, décrivait le lever du jour. Ou bien c’était la preuve que je demeurais un petit con enfermé dans l’anthropomorphisme distillé par Walt Disney. Bambi et Galarneau, même combat ! L’explication la plus intéressante m’est venue d’un Breton qui parlait du vent de galerne, celui qui nettoie tout net, chassant les nuages, et qui ramène le soleil. Jacques Godbout

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Des romans qui n’en sont pas

J’apporte une nouvelle désolante : deux jeunes écrivains québécois, parmi les plus brillants de leur génération, ont décidé que le roman, où ils avaient fait leurs premières armes, était une chose sans intérêt.Le premier s’appelle Sylvain Trudel. Il nous avait surpris à deux reprises, ces dernières années, en donnant des romans originaux, émouvants, d’une agileté d’esprit et d’écriture peu commune, Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian. Du deuxième, Pierre Gobeil, nous avions lu un récit parfaitement maîtrisé, impitoyable, La Mort de Marlon Brando.Ils viennent, chacun à sa façon, de tourner casaque.Le retournement de Sylvain Trudel est le plus spectaculaire. Plus de personnages, plus d’action. Il y a bien un garçon, dans Zara ou la mer Noire, qui semble tenir la plume et donne vaguement l’impression de raconter « sa vie et sa quête de la Révélation » (je cite la quatrième de couverture), mais le personnage est si abstrait, l’action si échevelée, chaotique, qu’on n’y croit pas une seconde. Les citations abondent, de saint Thomas d’Aquin, de Lao Tsé-teu, de Benséhir (?), de la Bible, du roi Tsaratanana (Madagascar), de Lukar Chambaux le prophète (publié chez Carole Kingsley à Chicoutimi), avec des notes en bas de page pour les ignorants. Et puis, comme il s’agit (apparemment) d’une quête mystique, on voyage beaucoup, on fait des sauts de puce d’un pays à l’autre, de l’Occident à l’Orient et vice versa, sans motif discernable.On se dit, parfois, que Sylvain Trudel pratique l’ironie, qu’il brosse une caricature de la quête mystique éclatée, hétéroclite, qui se donne cours aujourd’hui un peu partout; mais non, il est sérieux comme un pape. Alors quoi ? C’est quoi, ce machin ? Un critique a décrété, à la radio, je crois : « Un texte dont certains passages ressemblent en aussi beau aux Illuminations de Rimbaud. » Ben, voyons. C’est copié. Je veux dire que Sylvain Trudel utilise des mots, des bouts de phrases de Rimbaud comme des fétiches, comme pour s’approprier une ambition poétique ou spirituelle que son texte, hélas, ne soutient pas.Pierre Gobeil a, lui aussi, lu Rimbaud, si je ne me trompe, et ça ne lui a pas plus réussi qu’à Sylvain Trudel. Il y a, dans Dessins et cartes du territoire, un commencement d’histoire. Quelques enfants, habitant avec leurs parents sur une île, quelque part au Québec, assez au nord semble-t-il, évoquent le souvenir d’un frère aîné qui les a quittés pour aller jusqu’au bout de la route du nord, où règne le « vent chaud ». Un bout mythique, évidemment. Un premier événement, tout petit, se produit à la page 45. Pour le reste, c’est rumination et compagnie, manifestations d’amour à l’égard du frère adoré, qui prend les proportions d’un demi-dieu.Le projet, excessif, mal défini, ne tient pas la route. Pierre Gobeil, qui dans La Mort de Marlon Brando, écrivait si juste, si précis, s’abandonne ici à une prose répétitive, quasi liturgique, faussement naïve. Exemple : « Avant qu’on nous apprenne à marcher, on nous avait montré que nous devions chanter pour lui, que le jour et la mer et l’été étaient des choses inventées pour lui; pour nous rendre heureux, on nous avait dit que sa peau, c’était une substance qui goûte comme le sucre. » Rien que ça… Il serait peu aimable d’insister.Deux échecs, donc; et qui sont d’autant plus désolants, qui ont d’autant plus de sens qu’ils arrivent à des écrivains fort doués. Il semble que Sylvain Trudel et Pierre Gobeil aient perdu confiance dans le roman. C’est difficile, le roman, c’est fatigant : il faut inventer des personnages qui ne ressemblent pas trop à l’auteur, leur donner une certaine cohérence, susciter quelques événements plausibles, enfin ne pas rompre trop visiblement avec ce qu’on appelle le réel. Dans le roman, on ne peut pas faire n’importe quoi; il y a des obstacles, des limites. Or, de toute évidence, Trudel et Gobeil en ont assez, de ces limites. Le premier les a totalement supprimées, au profit (?) d’un discours para, infra ou supra mystique; le deuxième a voulu les forcer, les dépasser pour atteindre à une sorte de vérité poétique qui échapperait au récit d’événements.Ils rejoignent ainsi une tendance qu’on ne peut pas ne pas observer dans un certain nombre de romans québécois, où le désir n’est pas de bâtir quelque chose – un roman par exemple – mais d’exprimer sans frein les tréfonds de son être, ses rêveries, ses aspirations à l’infini, sans la protection d’une fiction minimale et dans une langue aussi personnelle (narcissique) que possible. Parfois, je me dis que c’est là, simplement, le signe d’un changement culturel, auquel on ne saurait échapper; parfois, je l’interprète plutôt comme une défection devant les duretés du réel, une défection qui n’est pas le fait de la littérature seule.Je m’en vais relire, chez Milan Kundera (L’Art du roman, Gallimard), les réflexions qu’il fait sur le crépuscule du roman.Sylvain Trudel, Zara ou la mer Noire, Quinze, 123 pages, 14,95 $.Pierre Gobeil, Dessins et cartes du territoire, l’Hexagone, 138 pages,16,95 $.Zara ou la mer NoireA l’aube de ma cinquième journée en ce lieu, je quittai Urfa par le premier autobus avec en poche un billet pour « Trabzon ». Le ciel bleu coulait vers le nord, au-dessus de la gare d’autobus, et je remerciai l’horizon de s’ouvrir à moi; le temps de la révélation était enfin arrivé.Belzébuth avait bien tenté – par ses écritures trompeuses, par ses multiples voix suppliantes et funèbres – de confondre mon âme. Il avait cherché à m’éloigner de ce pays, à me faire suivre sa nuit et ses (perfidies) ! Ma récompense était grande : je filais vers l’illumination. Un archange de Dieu m’attendait au bout de la route, dans les vagues de la mer Noire; je pressentais son baiser sur ma joue, son (étreinte ardente). Je comprenais la signification de mes souffrances et goûtais leurs fruits veloutés. Sylvain Trudel

Culture

Un de perdu, un de trouvé

Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer , ont l’air un peu légers.Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’Odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.Un de perdu, un de trouvé. Dany Laferrière est parti, Marco Micone est resté. Non sans difficultés, non sans une forte nostalgie de son village natal. « Aussi longtemps, écrit-il, que les mots de mon enfance évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré. » Marco Micone reste aussi un immigré parce que ce village natal n’est plus tout à fait le sien, parce qu’il se sait définitivement installé dans un autre monde.Son livre, Le Figuier enchanté, fera peut-être penser au roman du Torontois Nino Ricci, Les Yeux bleus et le serpent , qui a obtenu un vif succès il y a quelque temps. Il est moins bien construit, fait de morceaux un peu disparates, mais il offre souvent des images fortes, saisissantes. Celle-ci par exemple, de travailleurs immigrés : « J’ai les mains et les pieds dans le ciment 10 heures par jour et je suis entouré d’hommes qui n’ont pas vu leur famille depuis des années. Quand ils parlent d’eux-mêmes, on dirait qu’ils décrivent un chantier. »C’est à partir de Montréal que Marco Micone écrit son livre. Et il ne se contente pas de raconter; il réfléchit, il examine ce qui lui arrive, ce qui arrive à ses compatriotes venus comme lui au Canada refaire leur vie. Il a des phrases très dures sur sa communauté, son enfermement volontaire, son refus du fait français. Mais les francophones ne perdent rien pour attendre. L’auteur imagine en fin de livre un dialogue entre une Québécoise d’origine et une Italienne immigrée, où la première fait figure de sotte finie. Le mépris de l’autre est-il plus légitime quand il est pratiqué par l’arrivant à l’égard de l’installé ?Disons qu’il s’excuse plus facilement. Le livre de Marco Micone est le fait d’un homme déchiré, qui explore toutes les dimensions de ce déchirement avec une sincérité et une intelligence parfois bouleversantes.Le Goût des jeunes filles, par Dany Laferrière, VLB, 207 pages, 16,95 $.Le Figuier enchanté, par Marco Micone, Boréal, 118 pages, 15,75 $.Le goût des jeunes fillesJ’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles. Le Goût des jeunes filles, Dany Laferrière