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L’autre tête de Papineau

Si Mgr Paul-Émile Léger n’avait pas eu parmi ses ancêtres un Patriote de 1837, Micheline Lachance, qui a signé la biographie du cardinal, n’aurait jamais rencontré Julie Bruneau-Papineau ni vendu 60 000 exemplaires du Roman de Julie Papineau (Québec/ Amérique), un succès de librairie extraordinaire à la modeste bourse du livre québécois. Trois ans plus tard paraît L’Exil, le deuxième volume de cette biographie romancée, qui est plus une biographie qu’un simple roman. »Tout est vrai, dit Micheline Lachance: le contenu des dialogues, les péripéties de l’exil aux États-Unis et en France, les difficultés matérielles de Julie à son retour, sans son mari, la folie de son fils Lactance, même le temps qu’il fait et la couleur du ciel! Seule la forme tient du roman. »Les dialogues, elle les a construits en utilisant les lettres laissées par les personnages eux-mêmes. La vie quotidienne, elle l’a rendue grâce aux huit volumes du journal intime d’un des fils Papineau, Amédée, ou encore grâce à celui de Jacques Viger, voisin des Papineau. Il aura fallu neuf années de recherche à la journaliste de L’actualité et ex-rédactrice en chef de Châtelaine afin de réunir la documentation nécessaire pour composer, par l’intermédiaire du personnage de la femme de Louis-Joseph Papineau, une riche fresque historique. Aujourd’hui, elle dit qu’elle serait prête à défendre ses deux livres devant n’importe quel aréopage d’historiens.Ceux-ci, en particulier Fernand Ouellet, ont tracé un portrait peu flatteur de Julie Papineau. « On en a fait un personnage mélancolique et janséniste, dit Micheline Lachance. Une femme geignarde, obsédée par la maladie et les difficultés financières. » Or, la correspondance de Julie – une centaine de lettres – a révélé une femme forte et résolue, enflammée politiquement, qui n’hésite pas à écrire qu’il faut « utiliser la violence pour libérer la nation ».Plusieurs des critiques du premier livre ont tenté de faire de Julie Papineau une féministe avant le temps. « C’est réducteur, s’insurge l’auteur. Et puis, dans son milieu, elle n’était pas exceptionnelle. Quand on creuse l’histoire, on découvre des dizaines de femmes comme elle. Je pense, par exemple, à la femme de LaFontaine, qui se rendait dans les prisons pour écrire les lettres des prisonniers. »En fait, Julie Papineau est un personnage complexe qui illustre bien les contradictions de l’époque, partagée entre le conservatisme social et la modernité naissante. « Plus j’écrivais, plus son personnage grandissait et moins celui de Papineau devenait attrayant », raconte l’auteur. Cela est particulièrement évident dans L’Exil. Le chef des Patriotes y apparaît comme un homme égoïste, têtu, imbu de lui-même, alors que Julie sort grandie de l’adversité et de la solitude qu’un Papineau insensible lui impose. N’est-ce pas téméraire de faire revivre les morts, de prétendre décrire leurs sentiments et leurs pensées les plus intimes? Malgré une angoisse permanente, celle de se tromper et de « prêter aux personnages de fausses intentions », la journaliste d’expérience qu’est Micheline Lachance reste convaincue qu’elle n’a pas romancé le tragique destin de Julie Papineau. Elle a tout simplement remis en place les pièces d’un immense puzzle que le temps avait éparpillées dans 100 boîtes différentes.

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Rencontre avec Delphine

Est-ce que je te dérange? fait partie de ces romans brefs que depuis quelques années Anne Hébert lance comme des signaux un peu énigmatiques à des lecteurs tour à tour interdits et ravis. Il a pour personnage principal et presque unique une jeune fille, encore toute prise dans l’enfance, qui s’appelle Delphine; soeur de la Clara d’Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais, et de la fille dangereuse qui, dans L’Enfant chargé de songes, surgit dans la vie de Julien.Elle apparaît d’abord au narrateur, Édouard Morel – personnage falot et se voulant tel, par peur de la vérité qui gît dans sa lointaine enfance -, près de la fontaine de l’église Saint-Sulpice, à Paris, et comment ne nous souviendrions-nous pas des fontaines du Tombeau des rois: « N’allons pas en ces bois profonds / À cause des grandes fontaines / Qui dorment au fond. » Delphine est là, près de la fontaine, « légèrement offusquée d’être au monde », dit admirablement la romancière, totalement solitaire, et ne le deviendra pas moins lorsque Morel et son ami Stéphane, fascinés par elle, la prendront en charge. Elle est venue de très loin, d’un autre pays, pour tâcher de retrouver un homme marié qui (semble-t-il) lui a fait un enfant.Delphine est un des personnages les plus étranges, les plus troublants qui soient entrés dans l’univers d’Anne Hébert. Bizarre, un peu folle, fabulatrice, s’imposant chez Édouard, qui n’en peut mais, avec un sans-gêne total, elle est surtout intraitable. Elle n’accepte pas de composer avec un monde qui résiste obstinément aux rêves, aux désirs fous de l’enfance. Elle fait paraître médiocres, irrécupérablement médiocres tous ceux qui l’entourent, les deux amis qui la recueillent, et son misérable amant. Elle mourra, à la fin, et l’on oserait presque dire qu’elle était faite pour mourir. « Est-ce que je te dérange? » demande le titre du roman. Oui, certes, et non pas seulement Édouard Morel; le lecteur ne sort pas tout à fait indemne de cette rencontre. Nous savions, depuis le début du récit, que Delphine était venue à Paris d’un pays lointain. Nous apprenons, dans les dernières pages, que ce pays est le Canada. N’est-ce pas Paris, surtout, que cette Canadienne voulait conquérir, dont elle voulait se faire aimer? (Seuil, 138 pages, 17,95$)

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Anne Hébert existe, je l’ai rencontrée

Anne Hébert s’avance, distante, longue et fine dans son manteau gris cintré. Son pied inquiet touche à peine le sol. Elle tend la main, un sourire juvénile sur son visage rose auréolé de cheveux blancs.D’emblée, elle demande qu’on lui réserve un taxi. « Qu’il m’attende en bas, dans 15 minutes. » Pressée d’en finir. Là, tout de suite. »L’écriture a besoin de silence, de recueillement. » Elle l’a toujours dit, l’a toujours cru. C’est connu. Anne Hébert fuit comme la peste les mondanités, les consécrations pompeuses et… les médias. « Je n’accepte que de courtes interviews à l’occasion de la sortie d’un livre », m’avait-elle signifié en novembre dernier.Est-ce que je te dérange? vient de paraître aux éditions du Seuil. Ce roman met en scène une Québécoise de 23 ans, Delphine, qui s’exile en France pour aller retrouver son amant. Elle erre, désespérée, dans les gares, les places, les rues de Paris, une ville qu’Anne Hébert a habitée pendant plus de 40 ans. « Je ne parle pas de choses que je ne connais pas bien. » C’est un roman qui parle d’amour blessé, impossible, absolu. Le noyau dur de son oeuvre depuis toujours. »Les amours absolues ne durent pas longtemps. L’absolu n’est pas dans le temps. Il peut être dans l’instant, mais pas dans le temps. Il y a cette nostalgie de l’amour absolu dans mes livres. C’est-à-dire que le premier amour, c’est l’amour avec la mère, probablement. C’est ça pour presque tous mes personnages: une nostalgie très très ancienne, très très profonde. »Il m’aura fallu franchir un véritable barrage pour rencontrer Anne Hébert. Au Québec, où elle est revenue au printemps, l’an dernier, ses agents littéraires et son entourage la protègent jalousement, parfois même malicieusement, à croire que la gloire des grands donne du pouvoir aux petits. Chacun prétexte la discrétion légendaire de la grande romancière, insistant sur son grand âge et sa grande notoriété.Son ami fidèle et discret – comme elle les aime – Michel Gosselin, fondateur du Centre Anne-Hébert, qui ouvrira ses portes le 15 mai à l’Université de Sherbrooke, insiste: »Anne Hébert est très angoissée à la parution d’un de ses livres. Elle n’est sûre de rien, jamais. Il ne faut pas la bousculer. »Mais qu’on ne s’y trompe pas. La Bretonne Françoise Blaise, qui est depuis une douzaine d’années responsable des auteurs québécois publiés au Seuil, dit d’Anne Hébert qu’elle est « un mélange de force et de vulnérabilité, sa vulnérabilité étant aussi forte que la force qu’elle peut déployer. Il y a deux climats, toujours, chez Anne. Il y a sa douceur, la plupart du temps feinte, et puis il y a cette violence, qui ne cesse de poindre. Il y a une épaisse couche de glace en dessous. »Le poète Jean Royer, éditeur des actes du Colloque international Anne Hébert, qui a eu lieu en 1996 à la Sorbonne, disait il y a quelques années: « Anne Hébert m’est toujours apparue comme une grande fille sage qui a l’air de mener une vie tranquille et lointaine, comme pour se protéger de la violence qui habite ses personnages. »Quatre-vingt-un ans. Est-ce possible? Cette femme est un monument. Un monument vivant, qui refuse la consécration, la flatterie, la fausseté. Dans la vie comme dans l’écrit. « Quand on commence sur une voie fausse, on va vers l’absurde, absolument. »Comment sait-on qu’on est sur la bonne voie? « On ne le sait pas. On ne le sait jamais. Il faut y tendre de toutes ses forces, il faut cultiver sa conscience aussi, je crois. Il faut s’exercer dans toutes les démarches de sa vie à être authentique, c’est très très important. »Pour Anne Hébert, ce qui importe, c’est « vivre d’abord ». Les livres ne passeront jamais avant. « L’écriture n’est pas séparée de la vie. Il faut qu’elle s’alimente dans la vie. Ce n’est pas possible autrement. Il faut avoir des racines dans le monde pour pouvoir écrire. L’écriture n’est pas un pur esprit. Tous les arts, je crois, s’alimentent à la vie. »De la vie d’Anne Hébert, on sait peu de choses. L’écrivaine a découragé toute entreprise biographique. Ses quelque 40 années d’exil en France n’ont pas aidé. On sait tout de même que la poète, dramaturge et romancière était très liée à son cousin Saint-Denys Garneau, trouvé mort, à 31 ans, le soir du 24 octobre 1943 près de la rivière Jacques-Cartier à Sainte-Catherine-de-Fossambault (aujourd’hui Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier), où elle est née. « Sa poésie a profondément influencé la mienne », a-t-elle déjà dit. C’est d’ailleurs un recueil de poèmes qu’elle fait d’abord paraître, à Montréal, en 1942: Les Songes en équilibre, prix David. Elle a 25 ans. Elle est si belle, si frêle, si mystérieuse déjà.On sait aussi qu’elle a grandi dans une famille bourgeoise de Québec, entre un père critique et écrivain, Maurice Hébert, une mère qui entretenait le rêve de la France mythique et un frère, Pierre, comédien et metteur en scène. Un autre frère aussi, malade, et une soeur morte dans l’enfance, mais dont elle ne parle jamais.Même à ses amis, Anne Hébert ne parle pas de sa vie intime. Son éditrice, Françoise Blaise, qui, avant le retour de l’écrivaine au Québec, la voyait toutes les semaines, affirme: « Un grand mystère entoure Anne Hébert. Je ne sais rien d’elle. Je ne sais rien de sa vie. Ce qui la caractérise, c’est ce mystère. »Depuis Les Songes en équilibre, il y a 56 ans, une quinzaine de livres seulement. « Anne est perfectionniste », dit son éditrice. Une quinzaine de livres seulement, mais une douzaine de prix littéraires, dont quatre fois le Prix du gouverneur général. Son Kamouraska, aujourd’hui traduit dans une quinzaine de langues, qui a reçu le Prix des libraires, en 1971, avant d’être porté à l’écran par Claude Jutra. Ses Fous de Bassan, prix Femina 1982, ensuite adapté au cinéma par Yves Simoneau.Son oeuvre est étudiée, disséquée, célébrée dans le monde. « Je ne suis pas une théoricienne », a-t-elle toujours rétorqué. Elle a quand même accepté de faire don au futur Centre Anne-Hébert des exemplaires des thèses qui lui sont consacrées, de certaines lettres triées sur le volet et de plusieurs de ses manuscrits… Mais, à sa demande, ces derniers ne seront accessibles aux chercheurs que trois ans après sa mort. »La grande dame de la littérature québécoise », se plaît-on à dire. Même si sept éditeurs québécois ont refusé récemment ses Chambres de bois, dont un journaliste leur avait envoyé un pseudo-manuscrit sous un pseudonyme! Les sept, dont Boréal, distributeur officiel du Seuil et coéditeur d’Anne Hébert au Québec, n’ont pas reconnu l’oeuvre, sa première à paraître au Seuil, en 1958, prix France-Canada et prix Ludger-Duvernay, portée aux nues par la critique. Mais, de ce canular orchestré par un journaliste de La Presse, la grande dame ne se formalise pas. Si ce n’est cette réflexion lancée du bout des lèvres: « Je trouve que les éditeurs ne savent pas lire. Ce n’est pas que je trouve que tout le monde devrait aimer ce que j’écris, mais j’ai une écriture très typée; s’ils ne l’ont pas reconnue, c’est qu’ils ne lisent pas beaucoup. »Quoi qu’on en pense aujourd’hui, Anne Hébert n’en est pas à une rebuffade près. « Le Torrent a été refusé partout. Je l’ai publié à mes frais, parce que j’avais gagné le prix David avec mon livre précédent. » De ce Torrent, écrit en 1945 et paru en 1950, on dira: « Cette fable terrible est l’expression la plus juste qui nous ait été donnée du drame spirituel du Canada français. »Et il y a aussi Le Tombeau des rois. « Il a été refusé partout, dit-elle. C’est Roger Lemelin qui l’a publié, à ses frais. » C’était en 1953. Dès lors, on dira de la poésie d’Anne Hébert qu’elle marque « une étape dans la libération progressive de l’être canadien-français ». Anne Hébert allait choisir peu après de s’établir en France… »Écrire en ce temps-là, c’était être vouée à la damnation », déclarait-elle encore il y a quelques années. « Et, pour les gens moins portés sur l’Inquisition, c’était faire preuve d’un goût immodéré pour l’oisiveté. De toute façon, on ne vous publiait pas. Surtout si vous écriviez de la poésie. »Vivant en France, elle a pourtant toujours mis le Québec au centre de son oeuvre. Elle disait il y a 10 ans: « Le Québec est devenu mon arrière-pays, celui que j’ai aujourd’hui dans mon imaginaire, et j’ai besoin de le garder à distance pour en parler. »Certains, dont Jacques Ferron et Jean Éthier-Blais, lui ont reproché d’être en quelque sorte inféodée à la France et d’écrire, pour les Français d’abord, sur le Québec des grands espaces et des villages de campagne. Sa réaction: « J’ai l’impression qu’on me traite de renégate, de traître à la patrie. »Aujourd’hui, sereine et dégagée, elle refuse d’attribuer à l’esprit obtus des éditeurs d’antan son exil volontaire. « Je ne suis pas partie pour chercher un éditeur, mais j’en ai trouvé un, et je suis toujours au Seuil, depuis 1958. »Si la fin d’Est-ce que je te dérange? a été écrite et récrite à Montréal, l’essentiel du travail s’est fait en France. « Ce roman a été inventé, pensé, mûri, porté, pendant longtemps, à Paris. » Et, même si « la première idée d’un roman est faite de toutes sortes de rencontres qui un bon jour s’amalgament », c’est la vision, un soir à Paris, d’une sans-abri, il y a quatre ou cinq ans, qui a en grande partie donné naissance à Delphine. »Je rentrais avec des amis d’un concert, assez tard. Il pleuvait à torrents, et elle était assise à ma porte, la tête sur les genoux. Elle devait avoir 16 ans, pas plus. Quand elle m’a vue, elle a eu un regard de terreur, de personne traquée. Et moi, j’ai été paralysée aussi. Je ne savais vraiment pas quoi faire pour l’aider. J’ai pensé lui offrir de l’argent, mais je me suis dit que j’allais peut-être l’abaisser parce qu’elle n’avait pas l’air d’une mendiante. Et je ne pouvais pas la faire entrer chez moi non plus. Je l’ai laissée là et je suis rentrée lâchement. Et cette image ne m’est pas sortie de la tête. »Elle n’a pas voulu pour autant faire de son roman un livre de revendications pour les sans-abri. L’idée d’une littérature au service de quelque cause que ce soit ne lui effleure même pas l’esprit. « Je ne sais pas ce qu’on veut dire par écrivain engagé. Si on entend quelqu’un qui fait de la politique, qui est engagé dans un mouvement politique, non, je ne le suis certainement pas. Mais je suis engagée dans le fait d’écrire, dans ma vie. »Ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement sensible aux conditions de vie des « S.D.F. », comme on dit en France. « Je sais que c’est un phénomène de société qui ne touche pas seulement les jeunes et qu’on en trouve autant à Paris qu’à Montréal. Des gens perdus, j’en ai rencontré beaucoup. Et ça m’a profondément troublée. Probablement parce que moi, qui ai habité deux pays profondément, je suis sensible à ça: être entre deux chaises. »La Delphine d’Est-ce que je te dérange? dit: « Je n’ai pas de pays. Mon pays c’est n’importe quelle ville où il y a des trottoirs pour marcher. » Et plus loin: « Je n’ai pas de pays. Pas de pays du tout. »Mais Anne Hébert précise: « Je n’aurais jamais pu dire ça. Absolument pas! Le Québec est fortement, profondément mon pays. Et, comme j’ai vécu longtemps en France, j’ai fait des racines là aussi. Après 40 ans, vous savez, c’est bien ancré. » L’an dernier, lorsqu’elle a quitté la France, Anne Hébert se disait « inquiète et émue » à l’idée de rentrer au Québec. Après un an, elle avoue se sentir quand même « un peu dépaysée »: « Ce n’est pas le Québec que j’ai connu… » Et finalement: « Je suis toujours inquiète et émue. C’est probablement mon état naturel. »Correction : Les éditions du Seuil ont pour distributeur Diffusion Dimedia et non Boréal. Les éditions du Boréal ne sont ni le «distributeur officiel du Seuil» ni le coéditeur avec le Seuil de l’oeuvre d’Anne Hébert au Québec. L’oeuvre romanesque de celle-ci est publiée au Seuil, mais son plus récent recueil de poésie, Poèmes pour la main gauche, est paru à Boréal en 1997.

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Marcello del Plato Monte Royale

Dans son dernier roman, Un objet de beauté, Michel Tremblay crée de toutes pièces un peintre de la Renaissance, à qui il donne la parole, et dont il décrit longuement les oeuvres, qui auraient été plagiées par Léonard de Vinci et quelques autres barbouilleurs de son époque.Il s’appelle Marcello del Plato Monte Royale, dit le Marcello (1459-1548).Vous voilà bouche bée. Je le suis, moi aussi. Et vous serez encore plus ahuri quand vous lirez le roman (car vous le lirez). Quand vous découvrirez que les personnages de la grande fresque peinte par Marcello dans la chapelle Sixtine viennent tout droit de la ménagerie de Michel Tremblay: la «grosse femme», Albertine et son Marcel, etc.Le texte est à la fois d’une rouerie et d’une naïveté proprement invraisemblables. Le romancier fait dire, par exemple, à Piero della Francesca: «Comment tu fais, Marcello, ta perspective est toujours parfaite, alors que mes personnages à moi…» Il fait cohabiter les vocabulaires les moins compatibles, «une venelle pentue derrière le Vatican» et des personnages «paniqués». Il souffle à tous vents une érudition de papier mâché, accumule les clichés, les phrases ridicules.«Eppur’, si muove!» disait Galilée. Et pourtant, ça marche! On est emporté par ce torrent de mots, par une conviction, un plaisir d’écrire si hénaurmes, si évidents, que pas un instant, malgré toutes sortes de réticences, on ne songe à interrompre sa lecture. Michel Tremblay livré sans retenue à la folie de l’écriture, c’est assez extraordinaire.Si je dis qu’Un objet de beauté est le roman le plus puissant qu’ait jamais écrit Michel Tremblay – à des annéeslumière des bluettes sentimentales qui l’ont précédé ces dernières années -, on voudra bien exclure de cette opinion toute idée de perfection. Il s’agit là, au contraire, d’un roman extrêmement imparfait, mêlant de façon incongrue, comme je l’ai dit, les registres de langage les plus divers, la vulgarité et la préciosité, confondant l’invraisemblable et le fantastique, permettant au narrateur d’intervenir à tout propos dans le récit pour nous faire part de ses sentiments et, enfin, désobéissant aux lois les plus communément reçues de la composition romanesque. Michel Tremblay s’avance, ici, splendidement armé de tous ses défauts, les exhibant avec une totale impudeur. Mais, en littérature, les défauts ont cette propriété singulière de se transformer en qualités, lorsqu’ils sont mis au service d’une puissance de langage.Les premières pages, superbes, nous plongent dans le petit enfer d’Albertine et de son fils Marcel, le demeuré, réduits à survivre dans un sous-sol minable, rue Sherbrooke, près de Saint-Denis; Albertine, plus elle-même que jamais, enveloppée de sa rancoeur comme d’un somptueux manteau, toujours au bord de la tragédie, Marcel, âgé de 22 ans maintenant, âme d’enfant dans un corps d’homme, qui s’invente des récits imaginaires – films, romans – pour échapper à la violence qu’il sent monter en lui. C’est lui, bien sûr, qui a créé Marcello del Plato Monte Royale: invraisemblable, mais vrai. Il a également imaginé, entre autres fictions consolantes, un roman à la Gabrielle Roy dans lequel il décrit, avec une intensité à peine soutenable, un feu de brousse en Saskatchewan.Mais je ne vais pas signaler tous les passages du roman qui seraient dignes de l’anthologie. Ils sont nombreux. Nombreuses, aussi, les pages où l’intérêt risque de flancher, tant Michel Tremblay prend des risques. Autour d’Albertine et de Marcel, qui occupent le centre de l’action, tournent des personnages d’importance diverse: la «grosse femme», qui a une mort digne d’elle, Thérèse, qui n’en fait qu’à sa (mauvaise) tête… Tous se retrouveront, à la fin, sauf la «grosse femme», dans l’ancien logement de la rue Fabre, pour une fin qui ressemblera, inévitablement, à une démolition.Il m’est venu une pensée un peu étonnante en sortant du roman. Je me suis souvenu du livre autobiographique de Fernand Dumont, dans lequel il parle du travail qu’il n’a cessé de faire, sa vie durant, pour rapprocher la culture populaire, celle de son enfance, de la culture savante, qu’il pratiquait avec ferveur. Il y a de cela, me semble-t-il, chez Michel Tremblay, dans Les Belles-Soeurs comme dans Un objet de beauté, le heurt de deux cultures difficilement accordées. C’est à se demander si ce conflit n’est pas une des causes fondamentales de la difficulté que nous avons, Québécois, à nous exprimer complètement. Mais les choses, chez Tremblay, se passent de façon moins ordonnée que chez Fernand Dumont; il est, lui, écrivain, brasseur de mots, non philosophe. Et son monde, à lui, est d’une tristesse infinie. Privilège d’artiste.Si, par ailleurs, vous sentez le besoin de méditer un peu sur l’écriture, la lecture, le livre, vous serez peut-être bien avisé de le faire en compagnie de Suzanne Jacob, dont le bel essai intitulé La Bulle d’encre remportait il y a quelques mois le Prix de la revue Études françaises, à l’Université de Montréal. C’est tout à fait un livre de Suzanne Jacob: d’une pensée exigeante, voire têtue, délicieusement compliquée à l’occasion, usant de tous les moyens, fiction aussi bien que réflexion, pour faire passer des convictions profondément senties. Elle plaide passionnément pour l’autre, pour l’autrement – contre ce qu’elle appelle le «vécu», le «terminé» -, pour ce qui permet d’échapper à la «fiction dominante». C’est dire qu’il y a de la polémique dans l’air, de la protestation. Mais l’ouvrage est porté, avant tout, par la passion de créer, d’inventer. En guise de conclusion, Suzanne Jacob nous communique son admiration pour deux grands livres: le Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu (oui, c’est un grand livre) et La Mort de Virgile de Hermann Broch.Un objet de beauté, par Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, 340 pages, 29,95$.La Bulle d’encre, par Suzanne Jacob, PUM/Boréal, 130 pages, 19,95$.UN OBJET DE BEAUTÉAujourd’hui, tout le monde a déménagé. Tout le monde. La famille au grand complet. Et plus rien ne ressemble plus à rien. Il a vu sa grand-mère Victoire mourir, il a même cru voir son âme s’envoler au ciel, sa mère est de plus en plus songeuse, renfermée et vindicative en même temps, sa soeur passe ses journées dans un bain trop chaud malgré les recommandations du médecin qui prétend qu’elle se fait bouillir comme un homard et que ça l’affaiblit dangereusement, ses cousins ne lui parlent presque plus parce qu’ils ont peur de lui – c’est du moins ce qu’il ressent en leur présence, parce que jamais ils ne la sollicitent -, son oncle Édouard, le frère cadet de sa mère, continue à se prétendre duchesse dans un monde où chacun peut devenir ce qu’il veut, et son oncle Gabriel boit parce que… Parce que sa tante Nana va mourir. Michel Tremblay

Un melting-pot nommé Lhasa Culture

Un melting-pot nommé Lhasa

Le public québécois a fait d’elle la découverte de l’année! «C’est ici que j’ai connu ce qui s’approche le plus du sentiment d’avoir un pays.»

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Arlette en enfer

Arlette Cousture est dans un état de panique. Et elle en rit. «J’ai écrit un livre hermétique, pour me faire plaisir, dit-elle. Une réflexion sur la mort, qui n’a rien à voir avec mes autres romans. Et je n’arrive pas à le lâcher.» Depuis un an déjà, J’aurais voulu vous dire William marine sur sa table. Elle le met de côté tantôt pour travailler à un scénario de film, tantôt pour terminer ses recherches en vue d’un nouveau tome des Filles de Caleb. «Puis je redescends aux enfers avec mon William, j’ajoute une précision, je nuance une phrase.» Le roman sera publié par Libre Expression avant la fin de… 1998. Juré!La guerre des «ex» n’aura pas lieuDepuis la parution de l’autobiographie de Lise Payette, qui dépeint son ex-mari comme volage et violent, le journaliste André Payette a les éditeurs aux trousses. «Ils veulent que je réponde à ses demi-vérités et à ses mensonges, dit-il. Mais je ne porte jamais de jugement sur les ordures.» Depuis six ans, il rédige lui-même ses souvenirs, de nature strictement professionnelle. Ex-cadre de Radio-Canada, ex-animateur, candidat conservateur défait puis conseiller du premier ministre Joe Clark, il a interviewé plusieurs chefs d’État. «Je suis le dernier reporter à avoir rencontré Ben Gourion, avant sa mort. Hélas! Radio-Canada a perdu le film.»Un psychiatre touche-à-toutQuand un cadre du secteur privé a atterri chez lui pour lui annoncer qu’il avait perdu son emploi, le psychiatre Yves Lamontagne a écrit un guide destiné à ceux qui sont à la croisée des carrières. Lorsque la Fondation québécoise des maladies mentales, qu’il dirige, a eu besoin de fonds, il a demandé à ses amis d’enregistrer un album de chansons avec lui. Le dernier livre de ce touche-à-tout, Être parent dans un monde de fous (Guy Saint-Jean éditeur), a aussi sa petite histoire: «Je ne suis pas un docteur Spock, mais un vieux jeune père de deux enfants forcés de vivre dans un monde de compétition», dit-il. C’est sa femme, le juge Céline Lacerte-Lamontagne, qui lui a soufflé le titre.Des livres à l’eauDans le port de Montréal, en 1840, au moment de s’embarquer pour la Nouvelle-Angleterre, le relieur Charles-Odilon Beauchemin voit sa cargaison de missels et d’almanachs tomber à l’eau. Obligé de tout faire sécher dans un hangar de la rue Craig, il y reste, fondant du même coup la librairie Beauchemin, qui allait devenir le plus gros éditeur de livres au Québec. «De père en fils, les Beauchemin ont publié des ouvrages d’une idéologie réactionnaire», dit François Landry, qui signe Beauchemin et l’édition au Québec (Fides). «On leur doit néanmoins d’avoir fait connaître les livres d’ici.»L’écrivain compulsifEn forme ou non, le poète et romancier André Brochu s’est imposé, pendant sept ans, une heure d’écriture par jour. «Il le fallait pour réaliser mes ambitions», dit-il en précisant qu’à ce rythme, il a eu besoin de deux ans pour écrire son dernier roman, Le Maître rêveur (XYZ). Mais cette discipline de fer est chose du passé. «J’ai pris ma retraite de l’Université de Montréal, où j’enseignais la littérature. Maintenant, je vais écrire de façon moins compulsive et laisser mûrir mes idées.»Actrice d’un jour Dominique Demers n’a pas résisté à l’envie d’aller fureter sur le plateau de tournage du téléfilm basé sur son roman Marie Tempête. «J’ai demandé un petit rôle, dit-elle. On m’a confié celui de l’infirmière qui, dans la scène finale, remet le bébé de Marie-Lune à sa mère adoptive.» Oui, elle a «braillé» en voyant vivre les personnages nés de sa plume. Ensuite, elle a repris sa tournée dans les écoles avec son dernier roman jeunesse, La Mystérieuse Bibliothécaire (Québec/Amérique). «À l’heure de l’Internet, mon héroïne consacre sa vie à donner aux enfants le goût des livres. Comme moi.»

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La renaissance de Barcelo

Il y avait longtemps que j’avais quitté François Barcelo. À son deuxième ou troisième roman, si je me souviens bien, où la correction même de l’écriture aggravait les méfaits d’une imagination assez artificielle, essentiellement verbeuse, livrée à tous les caprices et à toutes les facéties imaginables. Je tombe, aujourd’hui, sur Vie sans suite, qui est son 15e ouvrage d’imagination (il a également écrit un livre sur la course à pied), et je le trouve si bon que je me pose toutes sortes de questions. Est-ce bien le même écrivain qui a écrit cette Vie sans suite et, il y a près de 20 ans, Agénor, Agénor, Agénor et Agénor? Aurais-je négligé, parmi tous ces livres que François Barcelo, têtu, produisait presque annuellement, des romans de qualité?Foin de ces questions, qui sont non seulement inutiles mais dangereuses, dans la mesure où elles ont le pouvoir d’interrompre la carrière de la plupart des critiques littéraires. Le roman est là. Je l’ai lu d’une traite, comme un bon suspense, mais en sachant que c’était plus, autre chose qu’un suspense d’aérogare. Je voulais savoir ce qui arriverait à la fin, et j’ai été gâté, parce que la conclusion est digne de l’action fort bien agencée qui précède. J’ai ri, parce que François Barcelo joue d’un humour un peu loufoque qui fait mouche assez souvent. J’ai été ému, plus d’une fois, par le pathétique discret – mais d’autant plus fort – qui sous-tend le récit. Je me suis intéressé à ce narrateur-écrivain, frère putatif de l’auteur, qui déclare placidement: « Je suis un auteur de best-sellers qui ne se vendent pas »; qui raconte très drôlement sa prestation déplorable à une émission littéraire du dimanche après-midi; et qui a décidé de cesser d’écrire après avoir enterré son ordinateur en panne sur une plage paradisiaque du Mexique.(Avez-vous remarqué? Les meilleurs romans sont souvent habités par un personnage d’écrivain qui a décidé de cesser d’écrire. Comme s’il fallait avoir envisagé cette éventualité pour écrire vraiment…)Ce n’est pas seulement son ordinateur que le narrateur a enfoui dans le sable de la plage, c’est aussi son ami Javier, qu’il a un peu tué à coups de pelle – la maîtresse de Javier cognait plus fort – à la suite de leur beuverie quotidienne. Il réussirait probablement à s’enfuir sans trop de problèmes, vu l’incurie de la police mexicaine, si n’apparaissait tout à coup, sur la tombe de Javier, une fillette qui lui ressemble étrangement. L’écrivain n’arrive pas à s’en débarrasser; il traverse la frontière avec elle, gagne Houston, où Javier aurait vécu quelque temps, et c’est là que les emmerdes – permettez-moi d’emprunter le vocabulaire du roman policier – commencent pour de bon: Javier n’était pas le pauvre type que l’on croyait, il y a un journaliste véreux, la mafia est dans le coup… Les événements se succèdent à un rythme d’enfer, rendus crédibles par une narration agile, qui ne trébuche jamais sur les détails.Je parlais de pathétique. Voilà. François Barcelo a pourvu son personnage d’une tare assez repoussante, la pédophilie. Non pas une pédophilie galopante, obsessive – il engage facilement le dialogue, pour ainsi dire, avec des femmes adultes -, violente à l’occasion, mais une tentation sournoise et qui lui fait horreur à lui-même, à laquelle il n’a succombé qu’une seule fois dans sa vie. Et voilà que cette fillette… Je n’en dis pas plus long. J’ajouterai seulement que, ce thème scabreux, François Barcelo le traite avec une très grande délicatesse, donnant par là à son roman une dimension presque tragique: il y va, vraiment, de tout l’être. Vie sans suite a tout ce qu’il faut, y compris une profondeur qui refuse de s’afficher, pour devenir cette chose qui a toujours éludé le personnage-écrivain: un best-seller qui se vend bien.Jacques Folch-Ribas, lui, n’a jamais été privé de la reconnaissance de ses pairs. Il la mérite. Il a l’originalité d’être l’écrivain le plus espagnol et le plus français de la littérature québécoise, et cela se voit encore nettement dans son dernier roman, Un homme de plaisir. Son personnage est espagnol au carré, par la naissance et parce qu’il porte en lui cette passion du vide qui est celle des grands écrivains de sa race, des charnels aux plus mystiques, et que Folch-Ribas avait exprimée admirablement dans son plus beau livre, Le Silence. Écrivain français, le romancier l’est ici comme dans tous ses autres livres, évidemment dévoré par la passion de la langue, aimant disposer soigneusement ses mots sur la page, ciseler ses phrases, allant à la limite de la préciosité – qu’il franchit, parfois, ici.Le personnage de ce roman, le titre le dit, est un don Juan. Il est photographe. Il parcourt le monde, envoyant parfois de ses nouvelles à un ami, qui est le narrateur. Beau, et plus que beau, il séduit facilement les femmes, ne reste jamais longtemps auprès de l’une d’elles. À vrai dire, il semble au lecteur qu’il n’ait pas surtout la passion des femmes, mais celle des phrases qui parlent d’elles. Il passe d’ailleurs plus de temps à lire qu’à séduire. C’est un idéal esthétique qu’il poursuit, dans les livres comme chez les femmes, dans la photographie comme dans le voyage. Ne serait-il pas lui-même, comme personnage, l’idéal esthétique que Jacques Folch-Ribas poursuit de livre en livre? Ne cherchez pas dans Un homme de plaisir une défense et une illustration des plaisirs de la chair, un éloge du donjuanisme vulgaire: c’est encore le vide qui vous attend là, un vide qui n’est pas une absence mais comme l’appel d’une autre vie, d’une vie plus nettement dessinée, qui s’élèverait sur les ruines de la première.Vie sans suite, par François Barcelo, Libre Expression, 214 pages, 22,95$.Un homme de plaisir, par Jacques Folch-Ribas, Robert Laffont, 127 pages, 24,95$.VIE SANS SUITEEn fait, si mes livres ne sont pas des best-sellers, c’est pour une raison bien plus simple: ils finissent mal. Et les gens qui ont lu un livre qui finit mal hésitent à le recommander à leurs amis. Les lecteurs et peut-être encore plus les lectrices ont la fâcheuse tendance de croire qu’on lit pour être heureux. Pas question de recommander à quelqu’un qu’on aime la lecture d’un livre qui le déprimera encore plus que les dernières statistiques du chômage. François Barcelo

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Culture

La passion à l’état pur

Ce qu’il y a de sympathique chez Robert Lalonde, c’est qu’il y croit. Vous l’avez peut-être vu, à la télévision, avec la tête un peu étrange qu’il a, une vraie tête de comédien – il est, on le sait, un homme de théâtre éminent -, développer les idées de son dernier livre, Le Monde sur le flanc de la truite. On l’écoutait, conquis par une sincérité, une force de conviction qui supprimaient d’avance les réserves. Cet homme-là, de toute évidence, est habité par la passion de l’écriture, de la nature. On l’avait senti en lisant ses romans; ici, dans ce livre de méditation et de rêverie, la passion se propose à l’état pur, non entravée par la nécessité d’inventer.Un homme, seul, dans une maison de campagne, à Sainte Cécile-de-Milton. On soupçonne qu’il a des obligations ailleurs, en ville, et que certaines personnes jouent un rôle important dans sa vie, mais tout ce qui est extérieur à cette maison, au paysage qui l’environne, est aboli, ou plus justement mis entre parenthèses. Il ne veut que voir, observer. Et lire. Car cet homme, qui, à la première page du livre, déclare qu’il écrit « pour cesser de savoir et pour commencer d’apercevoir et de sentir », est entouré de livres auxquels il ne cesse de revenir, qu’il cite abondamment. Entre la nature et la bibliothèque, aucune distance.Au centre, ou plutôt au sommet, le dieu Giono, professeur d’écriture et de nature. Suivent deux demi-dieux, américains ceux-là, et peu connus des simples amateurs de littérature, Annie Dillard et Barry Lopez, qu’on pourrait définir comme des prophètes de l’attention. Beaucoup d’autres ensuite, Colette, Gabrielle Roy, Margaret Laurence, Flaubert, Emily Dickinson… Et Flannery O’Connor, la petite Américaine du Sud, peu souvent citée, mais dont le nom revient régulièrement sous la plume de l’auteur, comme une sorte de talisman. Affirmons sans tarder, pour adapter une vieille formule américaine, qu’un homme attiré par Flannery O’Connor ne peut pas être entièrement mauvais.Les événements, dans un tel livre, sont un orage, la rencontre (assez terrifiante) d’un busard Saint-Martin, des travaux divers, l’inquiétude d’un chien, le changement de couleur d’une feuille à l’automne, l’arrivée de la neige. Ils sont fournis, formés par l’attention, dont l’auteur ne cesse de marteler la nécessité. « Ce n’est, écrit Lalonde, qu’à force de bien regarder, qu’à force de voir, qu’on s’apaise, qu’on appartient à nouveau au monde, qu’on comprend, qu’on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l’univers enchamaillé. » La chose observée n’est pas ce qui importe d’abord, mais l’observation elle-même, le mouvement qui confirme l’observateur dans sa propre réalité. Voir, faire attention, c’est être.Robert Lalonde affirme, au début du livre, la nécessité du sentir par opposition au savoir, le recours à l’éventail sensoriel le plus complet, mais c’est bien le voir qui domine, et qui est le sens le plus spirituel, en étroite parenté avec l’écriture. Le lecteur risque de s’y tromper parfois, tant Lalonde est enthousiaste, et souvent victime de crises aiguës de romantisme qui l’amènent à surcharger, à répéter, à inventer des néologismes inutiles (donc nuisibles). L’écrivain n’imite pas toujours assez « les phrases souples, simples, vivantes et savantes » de son cher Audubon. C’est quand il s’astreint à l’observation la plus minutieuse, la plus précise, qu’il atteint la véritable écriture, une écriture de perpétuelle naissance. « Naître, naître encore, naître toujours, puisque nous ne sommes et ne serons jamais tout à fait nés! » Une telle phrase, et quelques autres aussi justes, a un accent de vérité qui fait le prix du livre de Robert Lalonde.On ne pense pas à l’écriture en lisant le roman de Maryse Rouy, Guilhèm ou Les Enfances d’un chevalier. Elle est plus que discrète, c’est une eau qui coule, parfaitement transparente, vouée sans réserve à son objet, qui est de raconter. Elle prend même le risque de paraître un peu convenue. Puis voici tout à coup une petite phrase un peu mystérieuse, évoquant tout un monde de sentiments contradictoires, comme celle-ci, d’Azalaïs écoutant chanter son mari Arnaut: « Elle restait figée, l’écoutant célébrer une dame qui s’appelait Azalaïs et qui n’existait pas. » Dans la cacophonie des proses d’aujourd’hui, qui trop souvent forcent leur talent, une telle discrétion a un charme particulier.On se souvient d’Azalaïs. Elle était la belle et intelligente héroïne du roman précédent, Azalaïs ou La Vie courtoise, à la fin duquel, veuve de Bernart, elle échappait aux avances brutales de Hugues de Beaumont. Guilhèm est le fruit de son premier mariage, et il n’est pas particulièrement content d’avoir pour beau-père, ou parâtre, le troubadour Arnaut. Il fait les quatre cents coups avec les enfants du village, s’enfuit, est capturé, emprisonné, s’évade, fait enfin tout ce qu’il faut pour punir une mère qui, pense-t-il, l’a trahi et a trahi son véritable père. Il a du caractère, ce petit, voire du mauvais. Il finira par devenir un chevalier convenable, après s’être rendu coupable d’un assez grand nombre de frasques.Comme Azalaïs, Guilhèm n’est pas avant tout un roman d’aventures médiévales, mais il en comporte assez pour que le lecteur halète un peu en suivant le terrible garçon. Son très grand mérite est de nous plonger, par les moyens littéraires en apparence les plus simples, dans un Moyen Âge qui n’est évidemment pas de carton-pâte. Maryse Rouy connaît bien les lieux où se déroule l’action du roman: elle y a passé son enfance. On dirait, aussi bien, qu’elle a fréquenté personnellement la société dont elle nous entretient.Le Monde sur le flanc de la truite, par Robert Lalonde, Boréal, 194 pages, 19,95$.Guilhèm ou Les Enfances d’un chevalier, par Maryse Rouy, Québec/Amérique, 283 pages, 21,95$.LE MONDE SUR LE FLANC DE LA TRUITE »Juste comme les ombres attrapent les marches de la galerie, nous nous levons, le chien et moi, et nous mettons follement à courir, vers le champ encore éclairé. L’herbe craque sous nos pas, nous avançons en nous ébattant comme des souris dans une poche de riz. Essoufflés, nous nous arrêtons au sommet d’une butte, d’où nous apercevons les monticules-maisons des marmottes, une bonne trentaine de bosses chevelues, dont chacune ressemble au dessin vite fait, pour se débarrasser, du pilote au Petit Prince, le fameux mouton dans sa boîte. Je ne me vois pas, je ne me regarde plus: je vois le monde, je suis sauvé. » Robert Lalonde

Culture

Naïveté et autres suicides…

Le jeune chansonnier avait du talent et du front. Et la naïveté de croire que c’était suffisant pour que les Québécois des années 60 l’acceptent comme il est vraiment. C’est-à-dire homosexuel.L’obscurantisme l’a brisé. Il ne s’en est jamais remis.Le dernier Michel Tremblay (Quarante-quatre minutes, quarante-quatre secondes) pourrait ressembler à du grattage de vieux bobos, à une énième complainte des années 60 qu’on n’en peut plus d’entendre ressassée. Pourtant on embarque.Parce que Tremblay raconte bien. Que la structure romanesque est intéressante. Et, surtout, que l’émotion sonne vrai. Le cri du coeur du nain Carmen, un personnage pourtant secondaire, tire les larmes. Et on finit par compatir avec le héros, injustement puni pour avoir mal jaugé son époque, même si, tout de même, il n’a pas passé sa vie à compter des boutons rue Chabanel. On pense une certaine chanteuse dont la carrière fut torpillée pour la même raison et à la même époque, mais qui n’a pas eu, elle, en guise de prix de consolation, un poste permanent de réalisateur à la radio d’État. (Leméac/Actes Sud, 358 pages, 29,95 $)

Culture

Du côté de chez Yann

Selon le quotidien communiste français L’Humanité, «le plus grand écrivain vivant» de sa génération vit à Montréal sur l’avenue de l’Esplanade. Il s’appelle Yann Martel, il parle français avec des traces d’accent parisien et il écrit en anglais.Le journal qui chanta les louanges de Georges Marchais et de Staline n’a jamais été reconnu pour son sens de la nuance, mais sa célébration du talent de Martel n’a rien en commun avec cette fâcheuse tendance qu’ont longtemps eue les communistes français: être les seuls à avoir le pas. Car à Berlin, on écrit qu’il est un «extraordinaire raconteur», à Londres, le très sérieux Guardian parle de «petit chefd’oeuvre» et au Québec, La Presse souligne un «début fulgurant». Tout cela pour quatre nouvelles publiées à Toronto en 1993 sous le titre de The Facts Behind the Helsinki Roccamatios, son premier livre, qui, traduit en français en 1994, devint Paul en Finlande (Boréal au Québec, Rivages en France).Self, son premier roman, paru chez Knoff à Toronto en mai dernier, a été accueilli par une critique aussi élogieuse. Le livre a été lancé il y a peu de temps à Londres. Des éditions allemande et suédoise suivront sous peu.La nouvelle ne fait pas recette. C’est un genre négligé, tant par les auteurs que par les lecteurs. Les critiques ne font pas exception. On ne lance pas une carrière avec ces courtes histoires souvent considérées comme des romans sousdéveloppés. Encore moins une carrière internationale. On ne devient pas non plus un écrivain qui vit de sa plume avec quatre nouvelles. Yann Martel y est arrivé, phénomène probablement unique dans la littérature canadienne. Il n’y a là ni hasard ni marketing génial. Seuls le talent et l’originalité de l’auteur expliquent cette carrière en forme de fusée.Yann Martel avait choisi le café Santropol, rue Saint-Urbain, pour notre premier rendez-vous. J’avais souhaité rencontrer cet homme qu’on dit sans racines dans un endroit qu’il aime, où il se sent à l’aise. Né à Salamanque, en Espagne, en 1963, il fut bébé à Victoria (en Colombie-Britannique), enfant au Costa Rica, adolescent en Ontario et à Paris, jeune homme un peu partout. Depuis quelque temps, il vit à Montréal, qui est pour lui un port d’attache plus qu’un endroit qu’on habite et qu’on façonne de sa présence et de son action.Le café Santropol lui convient parfaitement. Décor baroque et cosmopolite, nourriture planétaire. Il y règne une atmosphère studieuse et chaleureuse de café universitaire anglais. Selon la tradition anglosaxonne universitaire, toute différente de la française, les collèges – substituts de la famille – sont des maisons qu’on habite, professeurs comme étudiants; les cafés et les restaurants sont les salons qu’on ne peut se payer. C’est dans ce cocon intellectuel et social que Yann Martel a fait la plus grande partie de ses études secondaires et universitaires. Et dans ce café où les tranches de pain complet ont l’épaisseur d’un club sandwich, il se sent de toute évidence à l’aise.Il est arrivé en vélo, une de ses rares possessions. Pas un vélo avec deux dérailleurs japonais. Non, un vélo passé de mode avec le guidon recourbé vers le bas, ce qu’on appelait un vélo de course avant que la bicyclette prenne le virage technologique.S’il est légèrement en retard, c’est qu’il vient d’une manifestation contre l’ouverture d’un McDonald’s au pied du mont Royal. Une manifestation de principe, puisque le géant du boeuf haché a déjà ouvert ses portes, et que les enfants du quartier l’ont déjà pris d’assaut. Mais c’est aussi dans la tradition universitaire anglosaxonne: la défense des baleines, le nucléaire, la guerre du Viêt-nam et, aujourd’hui, les grands arbres de l’île de Vancouver. Il en parle avec détachement, une sorte de tristesse souriante, comme les derniers sages parlent de la barbarie imminente. Il en parle doucement, sans emportement, dans un français remarquable. Et pourtant, il écrit en anglais. Il ne sera donc jamais, pour les théologiens de la nation, un auteur québécois. Il s’en fout. Tout ce qu’il veut, c’est écrire.S’il a tant voyagé, c’est que son père, le poète Émile Martel, est diplomate. Aujourd’hui, ses parents sont en poste à Paris. Il s’apprête à aller les rejoindre après le lancement de son roman à Londres, puis il s’envolera pour l’Inde pour un séjour de neuf mois.Yann Martel est devenu un écrivain anglophone au Costa Rica. Ce ne fut pas un choix: il n’y avait pas d’école francophone de qualité à San José, seulement une école internationale anglaise. Dans Self, le héros dit: «Voilà donc qu’un simple caprice géographique me fit étudier en anglais, jouer en espagnol et raconter ma journée en français à mes parents… L’anglais devint pour moi l’outil par lequel je m’exprimais précisément.» Il poursuivit ses études en anglais, même à Paris. Un caprice.Tout cela s’est produit sans drame ni grande interrogation identitaire. Exactement comme les choses arrivent à ses héros. Elles surviennent, elles sont acceptées sans résistance, sans combat. Le mouvement, le changement, ne sont pas des accidents, des aberrations. Ils sont l’essentiel de la vie, qui n’est plus une forme de continuité mais une série de sauts, de mutations, de métamorphoses. Et s’il est l’écrivain d’une génération, c’est bien dans ce sens: l’écrivain d’une génération qui est née en zappant autant la télé que sa propre vie.L’anglais n’est pas seulement un outil avec lequel il se sent plus à l’aise qu’avec le français, c’est la langue qui lui vient spontanément quand il ignore la nationalité de son interlocuteur. Il a aussi appris à l’aimer, comme on aime la langue dans laquelle on peut tout dire. Il n’écrit pas en anglais parce que le marché est plus grand; il ne connaît tout simplement pas d’autres langues d’écriture.Canadien ou Québécois? (La famille Martel est une des plus vieilles familles du Québec, et la grand-mère de Yann, à qui il rend souvent visite, habite le village de Saint-Jean-Port-Joli.) Les deux.Il a ce regard qu’ont souvent les myopes et qu’on confond trop facilement avec la froideur ou la timidité, surtout quand les questions peuvent paraître piégées. «Pour moi, la langue n’est pas une question identitaire.» Il écrit et réagit en anglais, s’amuse souvent en français ou en espagnol. Il a visité l’Iran, la Grèce, la Turquie, la Syrie, le Pérou, l’Équateur, le Portugal, la Tchécoslovaquie, l’Allemagne… Après avoir songé à terminer ses études de philosophie en Nouvelle-Zélande ou en Israël, il a choisi l’Université Concordia, à Montréal. Puis, après quelques années à Paris comme gardien de nuit à l’ambassade du Canada, il eut l’impression d’être en exil. «J’ai eu envie de rentrer chez moi.» Et «chez lui», c’était le Canada, un pays où il n’avait vécu qu’une dizaine d’années.Il débarqua à Montréal. Là encore, il ne faut pas y voir de sens précis. «Le billet d’avion était moins cher que celui pour Toronto ou Regina.» Mais ce n’était pas vraiment pour s’installer, créer des liens, s’investir dans un projet. Aujourd’hui, c’est un lieu agréable où il se sent à l’aise. Il aime le multiculturalisme de son quartier, l’amabilité des Montréalais, qu’il souligne en l’opposant (comme tous les Québécois) à la froideur des Parisiens. Mais outre son opposition à l’ouverture du McDonald’s, il n’est pas véritablement un citoyen montréalais, québécois ou canadien. Le Canada est pour lui une sorte de «construction» de l’esprit. Il en admire des valeurs théoriques et des souvenirs qui ont peu de rapports avec la nature et l’état actuel du pays.S’il se sent chez lui au Québec, c’est aussi un peu théorique. Le Québec «concret», pour Yann Martel, ce sont quelques quartiers de Montréal, Saint-Jean-Port-Joli et, pour la culture, de vagues réminiscences du groupe Harmonium.Quand il parle du dernier référendum, c’est encore avec détachement. «Le problème de l’identité devient fondamental pour ceux qui ne peuvent pas partir, qui n’ont pas d’autres lieux où exister vraiment.» Si le Québec devenait indépendant, il garderait Montréal comme pied-àterre, mais voudrait conserver la nationalité canadienne.Yann Martel peut toujours partir. Ses domiciles sont plus affaire de colocs, de coût, d’occasion, que de coups de coeur. Il est revenu «chez lui», mais la porte reste toujours grande ouverte.Il ne possède rien, du moins selon les normes de la société dans laquelle nous vivons. Il n’a jamais eu de voiture. Dans la petite chambre qu’il loue de sa cousine, pas de tableaux ni de souvenirs de voyage; un bureau et quelques livres, mais si peu, car il s’en «débarrasse» au fur et à mesure. Actuellement, il lit une biographie de Jean XXIII, qu’il trouve bien sympathique. Un très vieil ordinateur Tandy (mais il écrit à la main), un matelas de yoga et un autre de camping, sur lequel il dort, quelques vêtements: voilà toutes ses possessions.On imagine facilement un ascète, solitaire et désincarné, d’autant qu’il consacre une heure par jour au yoga et qu’il fera un stage de deux mois dans une école de yoga pendant son séjour en Inde. Non, l’absence de possessions est tout simplement un souci de liberté, qui est la capacité de tout vivre. Dans Self, roman à la fois faussement et largement autobiographique, le héros alors adolescent prend plaisir à se rouler voluptueusement dans l’herbe, que l’auteur qualifie de «féminine». Il conclut: «Je ne me sentais ni homme, ni femme. Seul, le désir m’habitait. J’étais humide de vie.»Quand il était jeune, Yann Martel voulait devenir politicien. En fait, premier ministre. Il hantait la Chambre des communes, à Ottawa, et se souvient encore avec émotion d’avoir ramassé le stylo qu’un John Diefenbaker vieillissant avait laissé tomber. Puis il devint écrivain, pendant des études en philosophie à l’Université Trent de Peterborough. Il ne peut imaginer aujourd’hui faire d’autres métiers que ceux liés à la création artistique. Il est de ces athées qui ont la tristesse de ne pas avoir la foi. «Pour les athées, dit-il, il n’y a que l’art qui soit l’équivalent de la religion pour les croyants. La certitude que ce que l’on crée continue.»Et ce que crée Yann Martel est fascinant et «humide de vie», tout en étant construit, organisé, structuré comme les plans d’un architecte. Dans Paul en Finlande, l’insoutenable agonie d’un ami sidéen devient le contrepoint tragique de la civilisation occidentale qui se meurt. Dans une autre nouvelle, un concerto pour «violon dissonant» traduit magnifiquement l’abîme de la guerre du Viêtnam et la fuite en avant de l’Amérique qui oblitère la mémoire.Si le grand écrivain est celui qui parvient à transcender par son regard les choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires, alors Yann Martel est un grand écrivain. Résolument moderne et, aussi curieux que cela puisse paraître, résolument canadien.Pourtant, il n’y a pas de thèmes canadiens dans son oeuvre, sinon des lieux, des références historiques, un «caprice géographique» dirait le héros de Self. Il ne parcourt pas le monde en s’interrogeant sur son identité nationale. Mais il y a là un pays, une université, des paysages, des attitudes. Et c’est suffisant.Les lieux nouveaux ne sont pas prétextes à des comparaisons. La référence n’est jamais le pays d’où l’on vient, comme c’est souvent le cas autant chez les écrivains anglophones que francophones. Le héros de Self grandit dans le monde et il l’accepte comme il est. Dans les écoles internationales, il apprend que les barrières disparaissent facilement quand les gens sont jetés dans la vie ensemble, puis séparés par le hasard des métiers et des voyages. Même les barrières immémoriales comme celles du sexe, premier fondement de l’identité. Il les franchira aussi facilement qu’on change de chemise. Il faut vivre, c’est là l’essentiel, et aussi le plaisir et la douleur.Dans un an, Yann Martel reviendra à Montréal. Peut-être. Son roman n’aura probablement pas encore été publié en français. Mais il sera, avec Michel Tremblay et Mordecai Richler, l’écrivain montréalais le plus connu du monde. «So what», répondrait-il.

Culture

Le biologiste du roman

Romancier et biologiste, une curieuse alchimie…L’été de ses 20 ans, Louis Hamelin, étudiant en biologie au campus Macdonald de l’Université McGill, jonglait avec l’idée de devenir écrivain. Dans un carnet, il notait tout: ses histoires de coeur, ses réflexions en découvrant Camus et… ses dissections d’insectes.Son père, vérificateur aux Caisses populaires Desjardins, jugeait extravagante l’idée de gagner sa vie grâce à la littérature. Soucieux d’assurer la sécurité financière de son deuxième fils (il en a quatre autres), il pensait bien avoir trouvé la solution: Louis serait biologiste et écrirait des livres… sur la biologie.Le paternel ne se trompait qu’à moitié. Car si «Ti’oui», comme on l’appelait, est plutôt devenu romancier, la biologie reste sans conteste son terreau privilégié. Ainsi, dans Le Soleil des gouffres (Boréal), roman achevé l’été dernier dans un coin perdu du Mexique, les hommes tombent comme des mouches. Et les mouches, qui font bon ménage avec les tortues et les oisillons, sont observées au microscope jusque dans leur intimité. (Le lecteur assiste même, impuissant, au supplice de la baignoire que s’impose l’une d’elles.)«La littérature permet d’embrasser le monde alors que la biologie oblige à se spécialiser», dit-il pour justifier la décision qui a changé sa vie. Aujourd’hui, à 37 ans, il a cinq romans à son actif et porte avec une douce insouciance le titre ronflant d’«écrivain le plus prometteur de sa génération», dont la critique l’a affublé, «aussi immense que Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu».«L’écriture, ça demande des efforts, dit-il. J’écris comme un cordonnier travaille le cuir.»Avec sa tête de décrocheur surdiplômé, on a du mal à l’imaginer s’acharnant sur un manuscrit. Mince comme un fil dans son tshirt moulant, les cheveux bouclés tombant sur les épaules, l’air désinvolte, Louis Hamelin ne fait pas son âge. On lui donnerait 10 ans de moins. Aussi à l’aise seul en forêt qu’à jouer du coude dans la cohue, il n’est pas marié, n’a pas d’enfants et tient pour essentielle sa liberté de décamper quand bon lui semble ou d’écrire la nuit si ça lui chante. Les responsabilités, il les fuit comme une menace. «Je suis un excellent « mononcle »», dit-il, comme pour s’excuser.L’accueil enthousiaste réservé à son premier roman, La Rage, qui lui a valu à 30 ans le Prix du gouverneur général en 1989, a eu l’effet d’un électrochoc. «J’avais corrigé les épreuves dans un état d’abattement total, dit-il. Le livre me sautait aux yeux comme une énorme absurdité. Je ne voyais pas, dans ce magma, où j’avais voulu en venir.»Louis Hamelin n’aime pas parler de son deuxième roman, Ces spectres agités, qui lui a laissé un goût amer dans la bouche. Pas tant à cause de la critique, qui, après l’avoir encensé l’année précédente, lui reprocha son délire verbal. Mais parce que l’histoire qui l’a inspiré – sa liaison amoureuse avec une jeune fille alcoolique – a mal tourné. «Elle est morte étranglée dans une ruelle le jour où j’ai remis les disquettes à mon éditeur, dit-il. Un meurtre jamais résolu. J’avais choisi le vampire comme métaphore.» S’agissait-il d’un pressentiment? Il hésite: «C’est tentant d’attribuer un pouvoir maléfique au livre. La fiction dit toujours un peu la vérité.»Cette fin tragique l’a troublé au point de le pousser à changer d’air. «J’ai déniché un emploi de commis dans une pourvoirie entre la haute Mauricie et l’Abitibi, dit-il. J’y suis allé avec l’idée d’écrire un livre.» C’était avant «l’été indien» de 1990. Dans ce Far West québécois, il a passé deux mois à observer les heurts entre autochtones et Blancs et à mesurer la fragilité des liens d’amitié qui se nouent parfois entre eux. Il en a rapporté des images fortes, où le désespoir est palpable: «J’ai vu des jeunes sniffer du naphta», se souvient-il.Dans ce troisième roman, Cowboy, l’écrivain se défend bien d’avoir succombé au mythe du bon sauvage. L’épithète d’écolo qu’on lui accole souvent l’agace tout autant. Il ne cherche pas à profiter d’une mode: «La nature est très présente dans mes livres parce qu’elle l’est dans ma vie.»Né à Grand-Mère deux mois après la mort du premier ministre Maurice Duplessis, en 1959, il a grandi à Maria, en Gaspésie, «entre la forêt et la mer». Il en a gardé des souvenirs indélébiles: une maison chaleureuse, une chaloupe, son vélo «mustang», les bois où il jouait avec ses frères et la plage à perte de vue. «Ma mère n’a pas chômé, dit-il. Nous sommes tous nés à un ou deux ans d’intervalle. Pas une fille. Au cinquième, le médecin n’a pas osé lui annoncer que c’était encore un garçon.»Louis Hamelin sort à peine de l’adolescence lorsque sa famille quitte la baie des Chaleurs pour s’installer à Laval, où il mène la vie de banlieue typique, tâte de la drogue et évite les confrontations avec ses parents. Bientôt il quitte l’école, décroche une «jobine» qu’il abandonne peu après et, ses prestations de chômage en poche, file à Vancouver. «Je cherchais ma voie», dit-il.Pur produit de sa génération, Hamelin crée dans ses romans des personnages qui collent à cette fin de millénaire: de jeunes squatters à l’avenir bouché qui fraternisent avec les expropriés de Mirabel, des starlettes pulpeuses à la Mitsou qui font un tabac au Festival de Saint-Tite, des disciples qu’on dirait sortis tout droit de l’Ordre du Temple solaire (OTS) et qui suivent docilement leur gourou. Les pieds bien ancrés dans la réalité («je tiens cela de ma mère»), il puise dans l’actualité la toile de fond de ses histoires. «Mes amis ont toujours pensé que je finirais journaliste.»Moitié reporter, moitié écrivain, le héros de son nouveau roman, Le Soleil des gouffres, est sa copie conforme. Ce «thriller mystico-politique qui n’emprunte ni à Tom Clancy ni à Stephen King» reprend un thème qui lui est cher: le pouvoir, aussi bien spirituel que politique, exercé par des dominateurs à la fois séduisants et sanguinaires sur des êtres vulnérables.«Ce livre, je l’ai laissé sur la glace pendant des années. Tout ce dont j’étais sûr, c’est qu’il y aurait affrontement entre le bien et le mal.»Une bande d’étudiants en biologie entreprennent la traversée du désert du Colorado, aux États-Unis, où ils rencontrent un illuminé qui va changer le cours de leur vie. «Moi qui suis un terrien, un gars de gros bon sens, dit-il, j’ai essayé de comprendre la fascination qu’exercent les gourous.»Louis Hamelin a tout lu sur le drame de l’OTS: «Pour un romancier, la foi est un matériau de rêve. Lorsque Luc Jouret disait: « On s’en va sur Sirius », il faisait preuve d’imagination. On trouve incroyable que les adeptes de l’ordre aient voulu changer de planète, mais on oublie que la religion catholique est aussi riche en métaphores. Pris à la lettre, le ciel est aussi absurde que les mythes véhiculés par les sectes.»Il est question de sacrifices humains et de rites précolombiens dans ce drame qui trouve son dénouement à Teotihuacán, la cité des dieux disparus, au Mexique. «J’ai toujours su que j’aboutirais dans ce pays de contradictions, où le culte de la mort est bien vivant. Où les enfants mangent des crânes en chocolat et des ossements en sucre.»Dans cette histoire aux relents apocalyptiques, la biologie joue un rôle de premier plan. C’est d’ailleurs là son originalité. Et c’est fort séduisant pour le lecteur, à condition qu’il ne se laisse pas intimider par la tigresse de Sibérie, qui s’arrache des lambeaux de chair pour en nourrir ses petits, ou par l’araignée qui se laisse grignoter les pattes par ses rejetons. Il y apprend même comment le baiser a été inventé par les grands singes.Mais pour démêler les cladocères, qui ressemblent à des foetus humains, des gammarus aux antennes circonflexes qui baignent dans l’alcool sur les tablettes du laboratoire, il faut appeler à l’aide son Petit Robert ou son Petit Larousse. Et l’on se surprend à pester contre l’auteur, qui met notre patience à rude épreuve en nous obligeant à tout ce travail.Mais Louis Hamelin le sait, qui, après un passage scientifique ardu, nous fait un clin d’oeil. C’est ainsi qu’au lieu de pêcher un copépode, un amphipode ou quelque autre crustacé, l’héroïne attrape un vieux condom gluant. La grosse limace pendouille lamentablement entre ses doigts… Louis Hamelin a publié La Rage (Québec/Amérique, 1989), qui lui a valu le Prix du gouverneur général, Ces spectres agités (XYZ, 1991), Cowboy (XYZ, 1992) et Betsi Larousse ou L’Ineffable Eccéité de la loutre (XYZ, 1994). L’Instant même a publié un recueil de ses chroniques estivales parues dans Le Devoir à l’été 1994, sous le titre Les Étranges et Édifiantes Aventures d’un oniromane.

Culture

Le retour de l’enfant prodige

De livre en livre, Dany Laferrière régresse. Il était, dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, moderne à mort, cultivant le scandale, la distance ironique. Le voici, dans son septième livre, revenu auprès de sa chère maman à Port-au-Prince, enfant prodigue repenti, fils dévoué, fils nourrisson, pratiquant le retour au pays natal de la façon la plus décidée, allant même jusqu’à rentrer dans des mythes locaux ou nationaux qui contredisent de la plus expresse façon la modernité, disons montréalaise.On n’ira pas voir un psychanalyste pour se faire expliquer ça. On lira un roman quasi autobiographique parfois un peu agaçant par sa naïveté voulue, le plus souvent attachant, étrange, déroutant: un des meilleurs que Dany Laferrière ait écrits. La régression, en littérature, n’est pas toujours une mauvaise idée.Arrive donc, dans son Haïti natal, le célèbre auteur de Comment faire l’amour et cætera, la vedette de la télévision québécoise, le garçon qui a réussi au-delà de toutes les espérances. Le pays auquel il revient est celui des pauvres – un chien mort en témoigne, là, tout près de lui, devant la maison de sa mère -, assez différent de celui, flamboyant d’imagination, que nous donnait il y a quelque temps Émile Ollivier dans Les Urnes scellées. Pourquoi ce retour? Cela va un peu plus loin que le jeu habituel des retrouvailles: il s’agit de retrouver un corps, son propre corps, et à qui le demander si ce n’est à sa mère? De celleci, pauvre, généreuse, à l’aise dans son existence malgré les difficultés de la survie dans la misère où elle est forcée de vivre, Dany Laferrière brosse un portrait chaleureux, à la limite de l’adoration. Haïti, avant toute chose, avant tout discours, c’est elle.Puis il va retrouver ses amis d’adolescence, le parvenu de Pétionville, le chanteur devenu l’idole de la jeunesse mais resté près des pauvres, et les trois échangent des souvenirs, des réflexions sur le pays. Mais, depuis le début du récit, une autre histoire, fantastique celle-là, s’est conjuguée avec celle des retrouvailles, une histoire nourrie par les anciennes croyances haïtiennes. Il s’agit des morts. Des morts qui ne sont pas vraiment morts. Des vivants qui sont déjà morts. Ne me demandez pas d’entrer dans les détails, je m’y perdrais, je n’ai pas l’habitude de ces choses, je suis un Montréalais blanc rationnel. Je ne raconterai pas, non plus, le voyage que fait le narrateur, à la fin, de l’autre côté de la vie. Dany Laferrière ne nous dit pas si ces échanges entre la vie et la mort sont des malédictions ou des faveurs. Il nous arrive de penser qu’Haïti ellemême est le «pays sans chapeau», le pays des morts, à cause de son insondable misère. Mais il y a autre chose, de plus secret. Lisez le roman de Laferrière; vous comprendrez peut-être.Est-ce pour retrouver moi aussi des valeurs anciennes, celles des années 50 et 60, que j’ai parcouru les 500 pages du journal du frère Untel (alias Jean-Paul Desbiens)? En lisant Les Années novembre, je rencontre un homme de mon temps, disons un homme de la Révolution tranquille, et qui a su concilier mieux que beaucoup d’autres la fidélité et la liberté.Ce n’est pas dire que le livre est intéressant d’un bout à l’autre. Sur quelques sujets, l’auteur en dit trop, et pas assez. Il nous parle à plusieurs reprises, par exemple, des séances de travail qu’il a régulièrement avec quelques amis, mais sur les sujets qu’on y étudie, et sur ces amis eux-mêmes, il ne nous dit à peu près rien, et c’est un peu embêtant. Il y a des choses, dans un journal, que leur seule mention rend évidentes. Il y en a d’autres qui exigent un peu de développement pour faire sens.Ce qui me retient, me touche le plus souvent dans le livre du frère Untel, c’est la vie quotidienne, la vie ordinaire, les longues marches qu’il fait pour garder la forme, les voyages en autobus pour aller prononcer des conférences devant 300 ou trois personnes. Et, surtout, la vie de frère. Comment peut-on être frère dans le Québec d’aujourd’hui? Les rangs, dans la communauté du frère Untel, sont clairsemés, la moyenne d’âge dangereusement élevée. Dans ce milieu rabougri, où se font jour parfois des hostilités féroces, nourries par la vie commune elle-même, et d’autant mieux perceptibles que les acteurs sont rares, Jean-Paul Desbiens continue de vivre, d’espérer, de croire. Oubliez la question religieuse si vous voulez: voici quelqu’un qui ne lâche pas facilement.Pays sans chapeau, Dany Laferrière, Lanctôt Éditeur, 224 pages, 19,95$.Les Années novembre, Jean-Paul Desbiens, Logiques, 542 pages, 26,95$.Pays sans chapeauJe plonge, la tête la première, dans cette mer de sons familiers. Un air connu qu’on fredonne aisément, même si ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu la chanson. Bousculade de mots, de rythmes dans ma tête. Je nage sans effort. La parole liquide. Je ne cherche pas à comprendre. Mon esprit se repose enfin. On dirait que les mots ont été mâchés avant qu’on me les serve. Aucun os. Les gestes, les sons, les rythmes, tout ça fait partie de ma chair. Le silence aussi. Je suis chez moi, c’est-à-dire dans ma langue.Dany LaferrièreChronique de la banalitéFaut-il vraiment tout noter et, surtout, le publier?«À quoi penses-tu?- À rien.»Mensonge. Mensonge absolu, le premier que reconnaît un enfant. Car la conscience n’arrête jamais. On pense toujours, même en rêve. Mais faut-il tout noter pour autant, la moindre pensée, la moindre réflexion, heure après heure, jour après jour? Ou, si l’on note, faut-il tout conserver et tout publier? Ceux qui ont toujours admiré la culture et la curiosité de Claude Roy, ses étonnements étonnants, sa prose poétique, ses aficionados, auront sans doute remarqué Les Rencontres des jours. Ils risquent de n’y trouver qu’un morne ennui. Les neuf dixièmes d’une vie sont d’une banalité à faire peur, et même les grands esprits ont des passages à vide. Pour la chasse aux papillons, il y a le filet de Nabokov. Ou il y a le pare-brise de la voiture. (Les Rencontres des jours 1992-1993, Gallimard, 336 pages, 39,54$)