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Le Yin et le Yann

Il nous a fallu une bonne dizaine de courriels, de février à juillet, avant de parvenir enfin à nous attabler l’un devant l’autre. Son premier message provenait de Hongkong, le deuxième de Londres, le troisième de Prague, le quatrième de Berlin, et ainsi de suite. L’écrivain Yann Martel n’a pas d’agenda, il a un atlas. Veut-il être « partout à la fois », comme le Dieu des catéchismes d’antan?Notre première rencontre a finalement eu lieu à Montréal, au restaurant de son choix, le Commensal de la rue Saint-Denis. Végétarien, Yann Martel se sent chez lui dans ce royaume du pois chiche, de la luzerne et du tofu. Malgré une bonne affluence en ce doux après-midi d’été, personne n’a semblé le reconnaître, lui qui est pourtant un des auteurs les plus populaires de la planète depuis que Life of Pi lui a valu, en octobre 2002, le prix Booker, récompense littéraire à peine moins prestigieuse que le Nobel. Il faut dire que l’homme n’arbore ni la tenue ni la superbe des « stars » planétaires. Sandales de cuir, t-shirt anonyme, sac à dos usé, barbe de deux jours, il se fondrait naturellement parmi une horde de manifestants antimondialisation ou d’étudiants en philosophie de l’Université Concordia.On ne voit pas encore la moindre trace de gris dans ses cheveux bruns bouclés. Il attribue en partie ses allures juvéniles à la pratique quotidienne du yoga et à ses habitudes de vie: il ne boit pas, ne fume pas et ne mange pas de viande. Tant pis pour le mythe de l’écrivain qui courtise les Muses entre deux lampées de scotch. Lui se réclame davantage de saint François d’Assise que de Bukowski!Ce jour-là, il rentrait d’Ottawa. La veille, il avait dîné à Rideau Hall en compagnie de la gouverneure générale, Adrienne Clarkson, et de son mari, l’écrivain John Ralston Saul, que ses parents et lui fréquentent depuis plus de 20 ans. N’allez pas croire pour autant qu’il ne fraie qu’avec les grands de ce monde. Quand il est à Montréal, Yann Martel assiste religieusement à la messe du dimanche et fait du bénévolat auprès des malades du Service des soins palliatifs de l’hôpital Royal Victoria. »Quelle sorte de voiture conduisez-vous et laquelle me suggérez-vous? » m’a-t-il demandé, avec son accent légèrement parisien, avant même que l’entrevue s’engage. Il m’a expliqué qu’il cherchait une auto pour la première fois de sa vie, lui qui vient de célébrer ses 40 ans. Il s’en excuse presque, précisant qu’il doit traverser le pays sous peu: il s’installe pour un an à Saskatoon, à titre d’écrivain résident à la bibliothèque municipale. Il aurait l’argent voulu pour se faire construire une maison de rêve et s’y enfermer, peinard, devant son clavier. Il s’y refuse. Il ne s’enracinera, confie-t-il, que le jour où il aura des enfants. Sur cette question, d’ailleurs, il se fait tranchant, lui qui refuse généralement de parler de sa vie privée: « Si je n’ai pas d’enfants, ma vie sera ratée. » »Il a besoin de peu pour vivre et sa reconnaissance internationale n’y a rien changé, dit son père, le poète et ex-diplomate Émile Martel. J’ai eu toutes les misères du monde à le convaincre d’acheter une voiture neuve. » Sa mère, Nicole Perron-Martel, confirme. Et raconte une anecdote: à 16 ans, lorsqu’il était au pensionnat, Yann avait vu toutes ses affaires détruites par un compagnon de chambre psychopathe. « J’avais le choix entre réagir en Nord-Américain et défendre mes biens, ou alors m’en détacher, dit-il. J’ai choisi le détachement. » Cet incident lui a inspiré sa nouvelle la plus « autobiographique », « Le moulin à miroirs ».Mais que Yann Martel le veuille ou non, sa vie a basculé le jour où il a remporté le Booker. Réservé aux écrivains du Commonwealth et de l’Irlande, ce prix est accompagné d’une bourse de 50 000 livres (125 000 dollars) et permet à l’auteur primé d’accéder à un marché que même les « star-académiciens » lui envieraient: plus de 1,5 million d’exemplaires de Life of Pi ont été vendus à ce jour, dont 500 000 au Royaume-Uni, 400 000 aux États-Unis et 300 000 au Canada. De plus, le géant hollywoodien Fox Pictures a acheté les droits cinématographiques du roman. Celui-ci sera adapté par Dean Georgaris, scénariste qui inspire confiance à l’auteur: « Il est jeune, intelligent et semble avoir une bonne compréhension du livre. »La version française paraîtra à la fin de l’été, aux éditions XYZ, sous le titre L’histoire de Pi – une manne inespérée pour la petite maison. « Yann m’a été fidèle, dit l’éditeur, André Vanasse. D’autres avaient refusé, en 1998, de publier la traduction de Self, et nous avions accepté. C’est pourquoi il nous a confié Life of Pi. » Le roman a été traduit par les parents de l’auteur, tous deux traducteurs de métier. « Un travail colossal », disent-ils, d’autant plus que l’entreprise avait quelque chose d’émouvant. Pendant la dernière fin de semaine de juin, le fils s’est enfermé avec son père et sa mère dans leur appartement du Plateau-Mont-Royal; ils ont revu le manuscrit phrase par phrase, en lisant à voix haute certains passages.Life of Pi traite principalement de zoos et de religion. Yann Martel y relate l’histoire d’un jeune hindou-chrétien-musulman qui entreprend une traversée de l’Inde vers le Canada avec sa ménagerie et sa famille, propriétaire d’un zoo à Pondichéry. Leur navire fera naufrage. Pi, seul humain survivant, passera 227 jours dans une embarcation de sauvetage, avec pour uniques compagnons un zèbre, un orang-outan et un tigre du Bengale.Avant Life of Pi, Yann Martel avait publié un recueil de nouvelles, The Facts Behind the Helsinki Roccamatios and Other Stories (1994) – traduit sous le titre de Paul en Finlande (Boréal Compact) -, et un roman, Self (1998). C’était peu, mais assez pour qu’il vive modestement de sa plume. Assez, surtout, pour qu’on le remarque, et pas seulement parce qu’il était le neveu du critique littéraire Réginald Martel. « Je vais vous confier un secret: le plus grand écrivain vivant de la génération née dans les années 1960 s’appelle Yann Martel », avait clamé Michel Butel dans le journal communiste français L’Humanité après avoir lu Self. Même enthousiasme chez l’écrivain Alberto Manguel: « Quiconque serait porté à croire que l’art de la fiction est moribond lira Yann Martel avec étonnement, délices et gratitude. » John Ralston Saul, qui a lu les textes de jeunesse de l’auteur et l’a encouragé à poursuivre dans la voie de l’écriture, renchérit: « Il a un point de vue, un regard sur le monde, bien à lui. C’est un véritable écrivain, dans la lignée du Britannique Joseph Conrad. Il a cette rare capacité de mélanger les cultures et les religions, de se mettre dans la peau de l’autre, d’imaginer la vie de l’autre. »Le roman Life of Pi germait en Yann Martel depuis 1990. Sa genèse a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse. « J’ai lu la critique d’un roman brésilien dans un journal américain, il y a 13 ans. On y racontait qu’un personnage se retrouvait dans une chaloupe avec un animal sauvage. Je me suis dit: Voilà un beau prétexte pour un roman! C’est Aristote: unité de temps, de lieu et d’action. J’ai cherché le livre un jour ou deux, mais je ne l’ai pas trouvé. » Il s’agissait de Max et les félins, du Brésilien Moacyr Scliar, paru en 1981.Sept ans plus tard, Yann Martel séjourne en Inde. Il travaille à un roman qui se situe au Portugal en 1939. Rien à faire, ça ne décolle pas. « Je traversais une crise existentielle. J’avais 33 ans, les deux livres que j’avais publiés n’avaient connu que des ventes confidentielles malgré quelques bonnes critiques. Soudainement, ce souvenir m’est revenu. Tout le roman s’est présenté à moi en 30 minutes: quelqu’un dans une chaloupe avec des animaux sauvages, une deuxième histoire en parallèle, 100 chapitres, trois parties, un narrateur qui pratique trois religions. »La suite servira de leçon aux écrivains du dimanche qui croient pouvoir accoucher du roman du siècle en quelques week-ends et deux semaines de vacances. Pour Life of Pi, Yann Martel a consacré près de deux ans à faire des recherches. « Il a lu des traités de zoologie, interviewé des directeurs de zoo en Inde, raconte son père. C’est un chercheur minutieux et infatigable. »Parallèlement, il a lu la Bible, le Coran et la Bhagavad-Gita, recueil des paroles de Krishna. Il a fréquenté des églises, des mosquées et des temples hindous. « En lisant ces textes, j’ai vu à quel point ils sont beaux, profonds, émouvants. Qu’on y croie ou pas, il faut admettre qu’ils sont une extraordinaire tentative de comprendre la réalité. »En fait, Yann Martel est entré en littérature comme on entre en religion: en se donnant à fond. Après les recherches, il y a eu deux années d’écriture. En anglais. Car Yann Martel écrit dans cette langue. L’histoire est ressassée dans tous les journaux occidentaux depuis son prix Booker. Né à Salamanque (Espagne), en 1963, l’auteur a grandi entre autres à San José (Costa Rica), Paris, Anchorage, Montréal, Ottawa et Mexico. Il a entrepris ses études au Costa Rica – en anglais, puisqu’il n’y avait pas d’école française. Il les a poursuivies dans la langue de Shakespeare. « À la maison, nous avons toujours vécu en français », rappelle Émile Martel (voir « Du côté de chez Yann », 1er déc. 1996).Avec un pareil passé, pas étonnant que certains, comme André Vanasse, considèrent que Yann Martel « incarne l’ouverture sur le monde qui caractérise la littérature québécoise moderne ». Martel a aussi des préoccupations propres à une nouvelle génération d’écrivains et d’artistes. « J’ai un fils un peu plus jeune que Yann, dit l’éditeur. Il se pose les mêmes questions spirituelles que lui et partage sa conscience environnementale. »Yann Martel savait qu’il risquait gros en plongeant dans Life of Pi. « Ce n’est pas politiquement correct d’aimer les zoos et la religion. On dit que les zoos sont une prison pour animaux et la religion une prison pour humains. Je voulais écrire un roman sur deux sujets non seulement pas très populaires, mais que les gens méprisent. »L’auteur a hâte de voir la réception que l’on fera à son livre au Québec. Mais, qu’on le conspue ou qu’on le porte aux nues, il ne sera pas là pour l’entendre. Il sera à Saskatoon. « Je vois les gens sourire, ceux qui ne jurent que par Paris, Londres, New York. Mais sont-ils déjà allés à Saskatoon? C’est peut-être l’endroit idéal où vivre, qui sait? »Au fait, y a-t-il un Commensal à Saskatoon?CONTROVERSEUne courte controverse a éclaté au lendemain de l’attribution du prix Booker. Car, dans Max et les félins (paru aux Éditions des Intouchables), Moacyr Scliar met en scène un garçon juif fuyant l’Allemagne nazie, seul sur un radeau avec un jaguar. Yann Martel s’est défendu de l’avoir plagié et a rappelé qu’il n’avait pas lu le roman, mais seulement une recension. Ni l’éditeur ni l’auteur de Max et les félins n’ont jugé bon d’intenter une poursuite contre lui. Scliar a lu Life of Pi et a déclaré: « C’est de la littérature, et la littérature est au-dessus des petites questions. J’accepte les explications de Yann Martel. »CROIRE POUR COMPRENDREL’approche de Pi est davantage morale qu’intellectuelle. Tout comme celle de son créateur.Cette quête religieuse de Pi, le narrateur, c’est aussi la vôtre?- Tout livre est également une autobiographie intellectuelle. Si mon personnage s’intéresse à la religion, c’est que je m’y suis mis, moi aussi. Je ne sais pas où elle va me mener, mais j’ai choisi ce chemin parce que c’est une démarche complète, pas seulement intellectuelle.Pi dit: « Je mets au défi qui que ce soit de comprendre l’islam, son esprit, et de ne pas l’aimer. C’est une superbe religion de fraternité et de dévotion. » Est-ce votre avis?- La religion musulmane est très belle. Toute bonne idée peut cependant être kidnappée. La démocratie, la maternité, l’amour: tout peut être détourné.Votre roman donne lieu à diverses lectures métaphoriques. A-t-on raison de croire que vous avez choisi d’exploiter les thèmes du zoo et de la religion afin de réfléchir sur l’idée de la liberté? Y a-t-il un lien entre les zoos et la religion?- Absolument, il y a un lien. Les gens ont l’impression que les animaux dans la nature sont libres. Or, l’idée de liberté est un concept purement humain qu’on applique à tort au monde animal. L’animal a des moments de liberté, mais ce n’est pas un être libre. Il est conditionné par des peurs et des besoins, par la hiérarchie, les limites territoriales, les limites de ses sens. Il ne vit pas dans sa jungle à se dire: « Ah! que c’est beau, je suis en communion avec la nature. » Parler de liberté au sujet des animaux, c’est se tromper.On a l’impression que, comme le zoo pour l’animal, la religion est une prison pour l’homme…- Au contraire, j’ai le sentiment que la vraie religion libère. Mais, c’est une liberté contrôlée, une liberté qui a un sens. L’idée que la liberté totale serait d’être millionnaire et sans travail est un leurre. On atteint notre vraie humanité en prenant des engagements, dans une relation, avec les enfants, au travail. On devient alors pleinement humain… »La présence de Dieu est la plus exquise des récompenses », dit Pi. Cela correspond-il à votre vision?- Pour moi, une vision de la vie qui se fonde sur la transcendance est plus riche qu’une vision purement matérielle. Les deux peuvent coexister, mais l’une est plus riche que l’autre. Être trop raisonnable ne mène à rien; être trop suspicieux à l’égard des choses qui dépassent la réalité factuelle, c’est diminuer sa vie. Des vies comme celles de Martin Luther King et Gandhi, qui étaient animés par la religion mais engagés dans l’action, m’inspirent.Pi cherche à adopter une approche morale des choses, plutôt qu’intellectuelle. Le lecteur devrait-il l’imiter?- Je voulais écrire un roman sur la religion, d’un point de vue sympathique à la religion. Je me suis dit: « Je vais faire semblant d’avoir la foi et raconter ce que cela fait. » Au départ, mon approche était un peu celle de l’anthropologue, comme Jane Goodall qui observe ses chimpanzés. Alors, j’allais à la messe pour savoir ce que font les catholiques dans leurs célébrations ou j’allais prier avec des musulmans. Je voyais cela de l’extérieur. Mais je me suis peu à peu laissé prendre au jeu et je me suis rendu compte qu’on ne peut jamais vraiment comprendre de l’extérieur. On ne peut comprendre que de l’intérieur, tout en gardant son sens critique.Vous n’avez pas été élevé par des parents qui avaient la foi. Comment en êtes-vous arrivé à cette démarche?- Justement, j’ai eu la chance de ne pas avoir été élevé dans la religion. Mes parents, enfants de la Révolution tranquille, ont cessé d’aller à la messe à 16 ans. Beaucoup de Québécois mêlent institution et religion. Ils en veulent à l’Église comme institution et balancent tout par la fenêtre. Moi, j’ai grandi dans un milieu neutre et j’en suis content parce que je n’ai aucun préjugé. Les gens les plus antireligieux sont souvent ceux qui ont été élevés dans le catholicisme. Surtout au Québec, mais de façon générale en Occident, les gens ont tendance à en apprendre juste assez sur la religion pour pouvoir la mépriser. Ils sont totalement illettrés en ce qui concerne la Bible.Que répondez-vous à ceux pour qui la religion est une insulte à la raison?- La raison est un frein à l’abandon de soi parce qu’elle est bourrée de préjugés. On pense qu’elle est pure. C’est faux. On se sert de sa raison pour justifier ce que l’on ressent. Si on a un préjugé contre la religion, on utilise la raison pour le justifier. On doit garder un sens critique, mais il faut qu’il soit au service d’une foi: une foi religieuse ou une foi en quelqu’un. Tout se résume par la phrase de saint Anselme, archevêque de Canterbury: « Je crois pour pouvoir comprendre. »Avez-vous été surpris de l’accueil favorable et chaleureux qu’on a réservé à votre roman?- L’approche de Pi n’est pas superficielle, ce n’est pas une approche « cafétéria » ou « nouvel âge ». Il y a une rigueur dans sa démarche. Je pensais que le roman allait être critiqué parce que j’y défends des choses pas très populaires. Mais je constate que mes réflexions répondent à un besoin. On vit dans un vide religieux. On a évacué, occulté la mort. Je le vois aux Soins palliatifs de l’hôpital Royal Victoria, où je fais du bénévolat. C’est normal d’être désemparé par la mort. Je vois des gens qui n’y avaient jamais pensé avant de devoir y faire face. C’est grave. Parce que si on n’est pas conscient de la mort, on ne l’est pas de la valeur de la vie. C’est pourquoi il y a tant de gens qui perdent leur temps à regarder des émissions stupides à la télé. S’ils se rendaient compte que dans trois jours ils allaient être morts, je présume qu’ils iraient plutôt voir un coucher de soleil, baiser une dernière fois, bien manger, quelque chose comme ça…Partagez-vous les critiques à l’égard de l’Église catholique?- Je comprends que l’on puisse porter un regard sévère sur l’Église catholique. Elle est sexiste, antisémite, homophobe, patriarcale… Mais il y a autre chose, et c’est cet « autre chose » qui la garde en vie.Êtes-vous sensible à la « marche du monde », à l’actualité internationale?- Je regarde rarement les journaux télévisés. Je suis horrifié par la manipulation de l’information. Elle n’est pas mesquine, cette manipulation, elle est dans la nature même de la technologie. Notre compréhension affective des choses est limitée, un peu comme celle des animaux, à un rayon de 100 m par nos sens. Mais à cause de la technologie, de la télé, on entend des choses qui se passent à 10 000 km de nous et cela nous stresse, nous rend impuissants. Un exemple? La guerre en Irak n’a affecté directement à peu près personne au Québec. Pour saisir la réalité des gens et de leur pays, il faut aller à leur rencontre. Il faut visiter le monde pour connaître le monde. J’ai récemment passé deux mois en Iran avec ma copine et, depuis, je suis outré de la vision caricaturale qu’en donnent les médias.Quels sont vos projets littéraires? – J’ai deux romans en tête, mais je n’ai pas trouvé le temps d’écrire depuis octobre. Ma vie est un tourbillon, sans compter que j’ai passé quelques mois à l’Université libre de Berlin pour y donner un cours sur la littérature et les animaux. Mon prochain roman mettra en scène un chimpanzé et un âne. Ce sera une fable. Le suivant aura comme protagonistes trois chimpanzés. Je me sers des animaux pour des raisons techniques: ils m’aident à raconter des histoires.

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Montréal : je reviens toujours

La chanson me revient sur les lèvres, toujours, quand apparaissent les lumières de Montréal par le hublot. C’est immanquable. J’emmêle les couplets tout en cherchant des yeux le mât du Stade, histoire de me repérer, et, en même temps, de m’assurer que j’ai bien pris le bon avion. Car j’ai toujours eu cette crainte curieuse et ridicule, d’aussi loin que je me souvienne, de me retrouver ainsi, par une monumentale inadvertance, à Ouagadougou ou à Calgary. Je ne me suis jamais trompé d’avion, naturellement, mais je mets cela sur le compte de ma vigilance.Il y a tant d’années que je répète ce petit rituel d’arrivée que je ne pourrais plus imaginer une descente vers Dorval sans fredonner cette mélodie joliment nounoune mais insidieuse qui évoque si justement le retour.Revenir. Je ne vais jamais à Montréal, je ne fais qu’y revenir. Bien sûr, j’y habite, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Il y a plus que ça. Depuis mon premier quatre et demie dans Côte-des-Neiges, j’ai toujours su que Montréal serait la seule ville que j’habiterais vraiment, que tous mes chemins m’y ramèneraient. Fraîchement débarqué de ma campagne à la fin des années 1980, empruntant le boulevard Saint-Laurent à contresens aux petites heures (authentique: 200 dollars d’amende, quatre points d’inaptitude), je me suis découvert citadin. Pas pour les musées, le théâtre et les sorties; pas non plus pour le Voir gratuit et le Biodôme. Ce sont là des motifs intéressés et somme toute superficiels. Non, la ville a été franche d’emblée avec moi, et ce sont ses ruelles, ses sirènes (pas celles d’Ulysse, celles du poste 26), ses after-hours et sa faune qui ont séduit le péquenaud en moi. Ce sont la multiplicité de ses visages, la palette de ses charmes discrets et surtout sa candeur un peu villageoise, un peu bonasse, qui m’ont retenu. C’est Montréal elle-même qui a fait de moi un citadin.Pourtant, elle est un peu mal foutue, ma ville, mais elle a quelque chose, elle dégage, elle compense. Elle a cette « belle personnalité » des petites annonces personnelles. Sa beauté se fige assez mal sur une carte postale, ne se condense pas en un quartier, en quelques images bien choisies. Il y a bien le Vieux-Montréal, mais c’est un peu comme la jolie pièce de la maison où on ne va jamais. Comme une majorité de métropoles nord-américaines, donc, Montréal n’est pas très belle. Mais Dieu qu’elle bouge bien.Évidemment, j’ai des escapades à mon actif J’ai parfois mes envies de Québec, envie d’une mansarde nichée dans la vieille ville, de sa lucarne sur le fleuve. Mais au bout de trois jours, il me vient l’impression de marcher au coeur d’une bonbonnière; et quand je me mets à traverser aux intersections, à ne plus jeter mes mégots dans le caniveau et à me coucher tôt, je sais qu’il me faut reprendre la 20.J’ai eu un bref béguin pour Vancouver, mais je me suis bien vite senti étranger entre les joggeurs et leurs labradors végétariens.J’ai aussi eu mon coup de foudre pour Lisbonne, mais franchement, ce que j’irais bien y foutre, ce n’est pas clair.Et puis j’ai eu mes envies de Paris, comme bien d’autres. Mais on décevra toujours Paris, c’est une vieille dame désabusée, elle en a vu passer et vous la lasserez inévitablement. Et il n’y a rien de plus gris, humide, dégueulasse et pourtant indécis qu’un hiver parisien.À tout prendre, je préfère encore l’hiver d’ici. Mais, soyons francs, la chanson de Charlebois ne parle pas vraiment de la ville que je connais et de son hiver. Avec sa « lumière descendue droit du Labrador », son « lac étrange », son « long désert », elle aurait dû s’appeler « Je reviendrai à Rimouski ».Nonobstant, j’aime les saisons de Montréal. J’aime combien elles jouent avec nos humeurs, combien leur passage nous obsède, combien elles transfigurent l’énergie même de la ville.Elle est mignonne au réveil, Montréal, fin avril, avec son haleine de fond de poubelles et ses derniers bancs de neige sale. Déjà en mai, le Kanuk est au fond du placard et Montréal montre son nombril gentil. Puis le jazz revient, il chauffe la ville à blanc, les tissus collent à la peau (formule d’un ami: « Montréal, dans la mousson des robes légères »), on s’imagine à Rio, on dort sur les balcons, on peste contre cette fourmilière languide de touristes qu’est devenu le Quartier latin, mais dans le fond, on est fiers comme des paons. Et aux Français qu’un premier hiver à l’angle de Papineau et Saint-Joseph a traumatisés, on dit: « Tu vois, je te l’avais dit! » Qu’est-ce qu’on leur avait dit, encore, au coeur de janvier? Quelque chose de banal, sans doute: « Tu verras, l’été à Montréal, le parc, le jazz, les feux d’artifice sur le toit » Et ainsi de suite. Mais l’hiver nous a fait oublier qu’on lui doit tout; que juillet dans le parc Laurier ne serait rien sans janvier sur le boulevard Crémazie. Parlant de juillet, comment ne pas trouver sympathique une ville entière qui déménage le même jour Sans compter que ça nous fait une jolie excuse – poliment moqueuse, mais c’est une vue de l’esprit – pour oublier l’autre fête nationale. Mais merci pour la journée de congé, quand même, hein, c’est pratique pour promener son frigo.Et puis, dans l’urgence sexy d’une fin d’été montréalais, on prend la mesure de l’automne qui arrive. À 11 h du soir, quelqu’un enfile une petite laine, et on le fusille du regard. « Homme de peu de foi! » maugrée-t-on en son for intérieur, même si on se les gèle un peu soi-même – surtout si on se les gèle, en fait. Mais le constat est inévitable comme comme le rythme des saisons, tiens.Alors on ressort les pelures, et les promenades paresseuses se muent imperceptiblement en « marches de santé ». Le mot « vivifiant » reprend du service et on attend l’été indien, jusqu’à ce que quelqu’un nous dise que les deux jours légèrement moins vivifiants, la semaine passée, ben c’était ça; on se sent trahi. Et tous les jours on se dit qu’il faudrait aller dans les Laurentides, pour voir les foutues couleurs, et si on y va, c’est toujours trop tard, c’est triste, c’est gris, tout nu, et on revient voir les couleurs dans le parc La Fontaine.Puis la fatale première neige tombe, elle reste blanche et virginale 15 minutes, et on essaie de se convaincre que c’est beau en regardant par la fenêtre du Canadian Tire, où l’on voudrait vous faire avaler que les pneus d’hiver sont, oui, oui, « en spécial ».Le fameux « Boeing bleu de mer » de Charlebois, c’est à peu près à ce moment-là qu’on le prendrait. Mais on manquerait quelque chose. On manquerait cette solidarité d’assiégés qui s’installe entre Montréalais quand plonge le mercure. On se priverait de la chaleur du bar de quartier quand rugit le blizzard. Et l’on se priverait de ces quatre inconnus qui, spontanément, viennent pousser votre vieille traction arrière hors d’un banc de neige rue Saint-Hubert et vous fichent la canicule au coeur pour la semaine. Bon, j’essaie de me convaincre et ça paraît un peu, d’accord. Mais l’argument tient: Montréal vit de contrastes et de paradoxes. Et quand, fredonnant ma mélodie nounoune derrière mon hublot de Boeing, je repère enfin l’horreur olympique, je souris. On est le 3 mars et, au sol, il fait -51oC, car le facteur éolien sonne toujours deux fois. Et moi, je souris.

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Un Serbe nommé Homel

Quel étrange romancier que David Homel! Il ne cesse de bouger, de déménager. Je pense moins à l’homme, né à Chicago et vivant au Québec depuis une vingtaine d’années, qu’à ses romans, dont l’action peut se dérouler dans sa ville natale aussi bien qu’en Russie (Un singe à Moscou), dans le sud des États-Unis (Il pleut des rats) ou en Serbie (L’analyste).En vertu de quel privilège un Américain devenu montréalais ose-t-il écrire, empruntant la voix du personnage central de L’analyste: « Nous les Serbes », et convaincre son lecteur que l’action du roman se déroule vraiment dans ce pays torturé par tant de guerres absurdes? Car c’est bien ce qui se passe, et il nous arrive en cours de lecture de nous demander si le roman n’est pas traduit du serbe plutôt que de l’anglais, tellement les descriptions sont détaillées, convaincantes, les personnages crédibles, les atmosphères envoûtantes. Un tel dépaysement est évidemment le privilège du romancier, de celui qui a précisément pour mission de « se prendre pour un autre ». Mais David Homel pousse les choses plus loin que la plupart de ses confrères, en utilisant la première personne.Il reste qu’Aleksandar, le héros-narrateur de L’analyste, est avant tout un personnage de David Homel, frère de tous ceux qu’il a inventés dans ses romans précédents. Un personnage éminemment paradoxal, à la fois désabusé et entreprenant, naïf et cynique, obéissant et dissident, amoureux de Belgrade et écoeuré par sa décadence sous le règne de Milosevíc. Marié à une très belle femme qui s’appelle Zleta, père d’un fils, Goran, condamné à mort par une maladie impossible à traiter en Yougoslavie, Aleksandar pratique la psychologie. Il s’en tire à peu près, en ingurgitant des quantités considérables d’alcools plus ou moins frelatés.Mais voici que l’État tout-puissant le réquisitionne pour diriger un centre de détresse – dont il découvre que les téléphones sont sur écoute pour déceler les manquements à l’acharnement patriotique. Il y rencontre Tania, qui revient du front, où elle a vu des choses horribles, et dont il tombe éperdument amoureux. Autre mission d’État, cette fois dans un asile d’aliénés situé près des champs de bataille et à moitié détruit par les bombardements. Retour à Belgrade, où Aleksandar commet l’imprudence d’écrire et de publier un récit inspiré par les expériences de Tania. On s’émeut forcément en haut lieu. Catastrophe. Presque sans l’avoir voulu, notre psychologue est devenu un dissident, que de bonnes gens de Toronto réussiront à faire sortir de Serbie. Il aura d’ailleurs été précédé, dans la capitale ontarienne, par sa maîtresse, sa femme et son fils. Le Canada est vraiment une terre d’accueil.Ce résumé, faut-il le préciser avec insistance, ne fournit aucune idée de la richesse du roman, plein de personnages complexes, d’actions étonnantes, propulsé par une imagination et – oui – une pensée infatigables. Le ton fondamental de l’oeuvre est celui de l’ironie; non pas celle qui méprise, abaisse, mais celle qui montre chez tous les personnages ce mélange de bien et de mal qui appartient en propre à la condition humaine. Ainsi, on découvre à la fin de L’analyste que Tania n’était pas la pure victime que l’on croyait, qu’elle aussi avait participé au mal. Cette révélation, si atroce soit-elle, ne l’éloigne pas de nous. Lisez L’analyste, je vous en prie. C’est un très beau, peut-être un grand roman. Et il est excellemment traduit – non pas du serbe, mais de l’anglais! – par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.Robert Lalonde a voulu, lui aussi, pénétrer dans une existence étrangère, mais sans aller jusqu’à prendre le risque du récit à la première personne. Il en a pris un autre, non moins grand, qui consiste à s’immiscer dans les pensées et les sentiments d’une romancière bien connue, et même de lui en inventer à partir de quelques renseignements biographiques. Il s’agit de Marguerite Yourcenar, l’auteure de Mémoires d’Hadrien et de L’oeuvre au noir, première femme à entrer à l’Académie française.Pourquoi Marguerite Yourcenar? Parce que Robert Lalonde est de ses fervents lecteurs, mais aussi parce qu’elle a vécu une grande partie de sa vie assez près de nous, dans l’île des Monts-Déserts, aux États-Unis, et qu’elle est même venue donner quelques conférences à Montréal et à Ottawa, en 1957. C’est ce voyage qu’il entreprend de raconter dans Un jardin entouré de murailles – allusion à la demeure américaine de Marguerite Yourcenar. Cela commence par un voyage en train, se poursuit à Montréal, où les choses se déroulent plus ou moins bien, et se termine à Montebello, entre Montréal et Ottawa, où la romancière a dû descendre en raison d’ennuis de santé, avec sa compagne, Grace Frick.Le malaise qu’inspire la singulière entreprise de Robert Lalonde vient d’un contraste évident entre son style, volontiers emporté, sentimental, et celui de son personnage – c’est-à-dire Marguerite Yourcenar -, d’une fermeté toute classique. Au début, ma foi, on s’y fait, tant la passion (j’ose le mot) de Lalonde pour sa Marguerite est grande. Mais peu à peu les choses se gâtent et l’action elle-même devient échevelée, surtout durant le bref séjour à Montebello, où la grande dame des lettres et sa compagne semblent tenir des rôles dans une comédie de Labiche.L’analyste, par David Homel, Leméac/Actes Sud, 392 p., 29,95$.Un jardin entouré de murailles, par Robert Lalonde, Boréal, 194 p., 19,95$.L’analysteJe n’étais pas fier de moi. Je n’aspirais pas à la distinction de martyr. Je ne tenais pas le moins du monde à être un porte-étendard de la démocratie, et je n’avais nulle envie d’être opprimé par l’État. Je n’avais rien d’un Soljenitsyne, le dissident d’antan, d’un Brodsky ou d’un Sharansky, de ces Russes aux nobles idéaux. Notre système n’était guère propice à la noblesse. C’était un régime absurde carburant à l’humour noir. David Homel

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Dans la cour des grands

Sans tambour ni trompette, Sylvain Trudel a lancé sur le marché français Le souffle de l’harmattan (Les Allusifs), roman publié ici il y a 15 ans. « Je l’ai récrit, car j’avais du mal à en accepter la paternité, dit-il. Avec le temps, j’en étais venu à ne voir que les défauts. » Grand bien lui fit puisqu’en France la presse a encensé son livre, à commencer par le magazine Télérama (700 000 exemplaires), qui l’a choisi, ainsi que son tout récent ouvrage Du mercure sur la langue, parmi ses « grands crus de 2002 ». « Deux titres qui arrivent du Québec comme deux bombes chargées de tendresse », écrit ce magazine, qui n’a retenu que neuf auteurs, dont Philip Roth, Pascal Guignard et Jonathan Franzen. « Comme quoi, affirme Trudel, quand un roman québécois passe la barrière des éditeurs snobs et arrive jusqu’aux lecteurs, il a une vie en France. »L’amour éternelIncurable romantique, l’animatrice Sophie Durocher a demandé à des couples qui durent comment sont nées leurs amours. « C’est toujours la première question que je pose », dit-elle. Dans Salut les amoureux (Stanké), écrit en collaboration avec Claude Fortin, elle a confessé l’ex-ministre Jean Cournoyer, qui, à 62 ans, est tombé amoureux d’une femme qui avait été l’objet de sa flamme quand il avait 19 ans. Le comédien Albert Millaire lui a raconté qu’en voyant sa future femme il s’était dit: « Je veux mourir avec elle. » L’écrivain Gaétan Soucy a été séduit par une lectrice pour qui il a écrit La petite fille qui aimait trop les allumettes. Tandis que Sophie interrogeait Louise Portal, la ministre Pauline Marois et son mari, Claude Blanchet, ainsi que les autres, Cupidon l’a ensorcelée. Son livre, elle le dédie au nouvel homme de sa vie, le journaliste Richard Martineau.Les mirages d’InternetInternet est entré dans nos vies il y a 10 ans. Depuis, les experts en nouvelle économie ne se comptent plus. « Aucun n’a vu venir la bulle boursière et les faillites », dit le journaliste Pascal Lapointe, à l’issue de sa réflexion sur les retombées de cette invention. Si trop de gens sont déçus, c’est que les erreurs de jugement se sont multipliées. À son avis, les pires dérapages s’expliquent par l’enthousiasme démesuré des usagers qui ont cru à tout ce que les gourous improvisés et pas toujours désintéressés racontaient. « On l’a vu lorsqu’ils ont annoncé qu’Internet allait révolutionner l’économie: tout le monde a investi dans l’informatique. » Dans Utopie.net (MultiMondes), il blâme aussi les journalistes qui ont véhiculé des faussetés. « Et je dis aux usagers d’être sceptiques, comme on l’est devant un vendeur de voitures d’occasion. »Condamné à l’exilPrix Nobel de littérature, V.S. Naipaul renoue, dans La moitié d’une vie (Plon), avec un thème qui lui est cher: la quête de l’identité qui conduit à l’exil la personne qui en fait le centre de sa vie. Rejetant l’univers intégriste de son père, un brahmane qui a épousé une femme de basse extraction, Willie Chandron tente d’échapper à son héritage de sang-mêlé, qui l’enferme dans une prison intérieure. Il n’a qu’une envie, fuir l’Inde. À Londres, il essaiera de se forger une nouvelle identité. Il sera écrivain, tout en découvrant les plaisirs de la chair. Mais son illusoire paradis londonien n’accueille pas facilement les peaux foncées comme la sienne. « Mon temps achève ici », dit-il à Ana, une Portugaise qui l’entraîne alors dans son paradis à elle, l’Afrique coloniale. Willie s’enfuit une nouvelle fois, condamné, semble-t-il, à l’exil permanent.Claude Ryan le prolifique Dix-sept ans dans l’Action catholique, 15 années de journalisme, 3 000 articles, 16 ans de vie politique. Pour saisir la pensée de Claude Ryan, Olivier Marcil a étudié ses éditoriaux publiés dans Le Devoir portant sur le nationalisme, le libéralisme et le catholicisme. « Il existe peu d’analyses sur ce penseur, qui, dit-il, a eu une grande influence. » Dans La raison et l’équilibre (Varia), l’historien le voit comme un intellectuel déchiré entre ses convictions libérale et nationaliste. Ainsi, lors de l’adoption de la loi 101, le libéral s’est effacé devant le nationaliste pour approuver la francisation obligatoire des immigrants, en dépit de son credo concernant la primauté des droits individuels sur les droits collectifs. Permanent du Parti libéral, Olivier Marcil songe à écrire la biographie de Ryan. « Après les élections, car d’ici là, j’ai du pain sur la planche. »

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L’immersion totale

J’ai entendu l’autre jour, à la radio, une chroniqueuse littéraire dire que le roman Les yeux bleus de Mistassini n’était pas le meilleur de Jacques Poulin. Je veux bien, mais une telle constatation n’enlève rien au besoin que j’ai de le lire. Il y a des écrivains dont on ne parcourt parfois qu’un seul livre, ou deux, parce que ceux-ci nous intéressent particulièrement, en raison du sujet dont ils traitent ou pour quelque motif plus futile, par exemple pour en faire une recension enthousiaste. Il y en a d’autres qu’on ne cesse pas de lire, parce qu’on veut recevoir des nouvelles de l’univers qu’ils ont créé et qui existe autant pour nous, sinon plus, que les paysages dits réels que nous traversons quotidiennement. Il y aura parfois des oeuvres moins réussies, c’est inévitable, mais elles ne nous importeront pas moins que les autres, et peut-être aurons-nous pour elles un petit surplus d’affection, à cause de ce qu’elles révèlent de la fragilité d’une expérience humaine et littéraire.Dans le nouveau roman de Jacques Poulin – le 10e, cela se fête -, le charme habituel opère dès les premières lignes: « Ce matin-là, des nappes de brume avaient envahi la rue Saint-Jean. Le col de mon blouson relevé, la tête rentrée dans les épaules, je marchais… » Voilà, nous y sommes, la réalité la plus concrète a l’air d’un rêve et le Vieux-Québec devient encore une fois un lieu magique. Il y aura donc un miracle. Jimmy (vous vous souvenez?) entre par hasard dans une librairie où les livres sont classés selon le principe du désordre absolu, à l’exception de quelques-uns qui sont placés tout près de la porte pour être volés sans problème. Elle est tenue par un vieil auteur appelé Jack Waterman (vous vous souvenez?), qui souffrira bientôt de la « maladie d’Eisenhower ». Entre les deux, le jeune et le vieux, la complicité s’établira aussitôt, puisqu’ils ne sont que la double figure du même écrivain, celui qui commence et celui qui se prépare à s’en aller, le propriétaire et l’héritier.Cette histoire d’une amitié profonde entre le jeune et le vieil écrivain est très belle, très touchante – un peu coquette parfois, Jacques Poulin abusant à l’occasion de ses dons -, mais elle n’est pas le tout du livre. Il y a la Mistassini du titre, la jeune fille rétive dont on ne sait jamais quand elle va arriver ou partir, l’insaisissable, la soeur ardente de Jimmy. Et là, les choses vont se corser, on ira jusqu’à l’inceste. La passion de l’intime, du semblable, du proche est, on le sait depuis longtemps, un des motifs essentiels de l’oeuvre de Jacques Poulin, et elle ne constitue peut-être qu’une autre face de celle que le romancier voue au Vieux-Québec, à cette ville qui est presque devenue son propre moi. Disons-le différemment: il y a ici un rêve de fusion qui était déjà présent dans les ouvrages antérieurs de Jacques Poulin, mais qui trouve dans Les yeux bleus de Mistassini une réalisation assez troublante.Faut-il parler du séjour de Jimmy à Paris, où Jack Waterman l’a envoyé pour faire un noviciat littéraire? Ces pages, pleines de petites choses agréables, curieuses, ne sont pas tout à fait convaincantes. Les yeux bleus de Mistassini sont vraiment le roman du retour, de l’immersion totale dans un Vieux-Québec où Jimmy avait laissé toutes ses raisons de vivre.C’est avec un grand plaisir également qu’on entre dans le dernier livre de Neil Bissoondath, Un baume pour le coeur, mais un plaisir d’une nature très différente. Pas de brume sentimentale ici ni de petits ou grands secrets plus ou moins bien protégés, mais de nombreux personnages fermement dessinés, vivant dans un monde dont la réalité ne fait aucun doute. Dans l’un et l’autre roman, un homme sur le déclin s’entête à vivre. Mais au contraire de Jack Waterman, Alistair Mackenzie, 70 ans, retraité, après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, grand lecteur de Dickens, n’est pas la proie – ou ne l’est pas encore? – de la « maladie d’Eisenhower ».C’est lui qui tient la plume, pour tenter de retrouver le fil de son existence. Veuf d’une femme qu’il a aimée passionnément, il doit se réfugier chez sa fille, mariée à un francophone, après l’incendie de la maison où il habitait. Il ne s’entend pas très bien avec sa fille, et son gendre est pour lui une énigme. Armé d’un stylo neuf, le voici donc parti à la rencontre des êtres qui ont peuplé sa vie, une galerie assez hétéroclite d’originaux (un nain pourvu d’une sexualité exubérante, un étudiant aveugle, un jeune immigré traumatisé par les horreurs de son pays natal, etc.), divertissants ou émouvants, dont la présence dans le récit ne paraît pas toujours nécessairement liée au propos général. Chacun de ces personnages est le centre d’un récit quasi autonome et l’on croit parfois se trouver dans un recueil de nouvelles plutôt que dans un véritable roman.On peut considérer Un baume pour le coeur comme une sorte de rite de passage dans l’oeuvre de Neil Bissoondath. C’est la première fois, si je ne me trompe, qu’il situe l’action entière d’un livre au Québec, plus précisément à Montréal, et la façon dont il met en scène la dualité culturelle paraît quelque peu naïve, maladroite. Puis-je le dire? Je me suis pris à regretter ici l’absence du Trinidad de son enfance, splendidement évoqué dans le roman précédent, Tous ces mondes en elle.Les yeux bleus de Mistassini, par Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 188 p., 22,95$.Un baume pour le coeur, par Neil Bissoondath, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, 414 p., 29,95$.LES YEUX BLEUS DE MISTASSININous étions tous les trois en face du fleuve, qui s’élargissait tout à coup entre la pointe de Lauzon et l’anse de Beauport, se partageant en deux bras pour entourer l’île d’Orléans. Le paysage était immense, presque trop vaste, et on pouvait difficilement le contempler sans songer aux grands voiliers partis de Saint-Malo ou de La Rochelle au XVIe siècle pour chercher l’Eldorado ou une sorte de paradis perdu. Et pour ma part, toute cette beauté qui se déployait à perte de vue me donnait le sentiment que dans l’ordre des choses du coeur, le Québec était mon pays. Jacques Poulin

Culture

Maryse et son fantôme

C’est comme si l’oeil de Dieu se posait sur moi, raconte-t-elle en songeant aux mouvements d’humeur incontrôlés de cette femme frustrée qu’elle n’aimait pas beaucoup. Pour s’en libérer, elle l’a ressuscitée dans La duchesse des Bois-Francs (La courte échelle). « Cela m’a fait du bien. Je voulais comprendre pourquoi elle avait tant marqué mon père. C’est assurément l’absence de liberté et le poids de la religion propres à son époque qui expliquent ses frustrations. »Jamais plus de romans!Depuis que Dany Laferrière a décidé de ne plus écrire de romans, jamais a-t-on autant parlé de lui. « C’est quand on meurt qu’on fait couler de l’encre », souligne-t-il. Mais comment peut-il être sûr qu’il ne publiera rien de nouveau? « C’est comme suivre un régime amaigrissant. Un jour, on se décide: Je commence. » En fait, il a le sentiment d’avoir tout dit dans ses livres, qu’il considère comme son autobiographie américaine. « Je les ai écrits très vite, j’avais peur de ne pas me rendre au bout. Pour un Haïtien, il est difficile de prendre son temps. L’avenir est si improbable. » Alors, il réécrit ses romans, un à un, à commencer par Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit? (VLB éditeur), qui compte 100 pages de plus que la version originale.Quelle vie!Logan Mountstuart n’a jamais existé, si ce n’est dans l’imaginaire fertile du romancier anglais William Boyd. On jurerait pourtant le contraire. Né à Montevideo, le héros de l’autobiographie fictive À livre ouvert (Seuil) a traversé le siècle. Grâce à ses cahiers intimes, on le suit depuis ses études à Oxford jusqu’à sa mort, en France, à 85 ans. Pendant la guerre d’Espagne, il fraie avec Hemingway à Madrid et croise Picasso à Paris. Durant la Deuxième Guerre mondiale, il se joint aux services secrets britanniques, aux côtés de Ian Fleming, le « père » de James Bond. Galeriste à New York, espion à Nassau, prisonnier en Suisse, l’homme a le don de se trouver là où l’action se passe. Un roman aussi palpitant qu’attendrissant, car ce survivant solitaire décrit aussi le côté sombre d’une vie parsemée d’échecs.La face cachée de l’histoireOubliez l’image lénifiante de Christophe Colomb dressée par les historiens officiels. À peine débarqué en Amérique, le découvreur torturait les indigènes. Et que penser d’Abraham Lincoln? « S’il n’aimait guère l’esclavage, il n’allait pas jusqu’à considérer les Noirs comme des égaux », écrit Howard Zinn, professeur de l’Université de Boston. Son Histoire populaire des États-Unis (LUX) réécrit le passé, mais du point de vue du peuple: Amérindiens, Noirs, soldats et travailleurs. Né de parents juifs immigrants, Howard Zinn a forgé sa conscience sociale dans les slums de Brooklyn, où il a grandi. Ce militant des droits de la personne, qui s’est opposé à la guerre du Viêt Nam, signe un ouvrage fondé sur des études scientifiques conjuguées à l’histoire orale. Publié en 1980, le livre paraît en français dans une version mise à jour qui se termine sur les politiques guerrières de George W. Bush. « L’histoire nous apprend que l’avenir de paix et de justice en Amérique ne dépendra pas de la bonne volonté du gouvernement, mais du peuple », conclut-il.Un pavé antiféministe Ça va ruer dans les brancards! André Gélinas, ex-haut fonctionnaire du ministère de la Justice du Québec et du Conseil exécutif, soutient que la Loi sur l’équité salariale est une monstruosité sur les plans économique, politique et social. « C’est l’apothéose du mouvement féministe, dont les pressions ont fait fléchir les élus sans que personne ose en débattre », dit-il. Il le fait, lui, chiffres à l’appui et sur un ton provocant. Ainsi, il considère que les gardiens de prison méritent de gagner plus que leurs consoeurs et s’étonne que, dans les grandes surfaces, on assigne des vendeuses au rayon des outils. Dans L’équité salariale et autres dérives et dommages collatéraux du féminisme au Québec (Varia), il va jusqu’à prétendre que, chez nous, le machisme n’a jamais existé. « Je me suis amusé, reconnaît-il. Après tout, les féministes traitent bien les hommes de crétins et les tiennent injustement responsables de toutes les inégalités des siècles passés. »

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Voyages dans le temps

Il y a quelques années, le recteur de l’UQAM, où Michel van Schendel avait enseigné pendant une partie substantielle de son existence, lui avait demandé s’il songeait à écrire ses mémoires. La matière serait riche. Arrivé au Québec en 1952, van Schendel se fit connaître d’abord comme journaliste, chroniqueur, poète et critique de poésie – un des meilleurs du temps, sans doute -, membre de la première équipe de la revue Liberté puis, plus à gauche, de celle de Socialisme, avant de se retrouver à l’UQAM, où il a mené une brillante carrière de professeur et, simultanément, de syndicaliste. Il fut assurément, durant un demi-siècle, un des personnages importants de la littérature et de l’intelligentsia québécoises.Michel van Schendel répond aujourd’hui à l’invitation de son recteur, mais d’une façon que, sans doute, celui-ci n’avait pas prévue. Le titre du premier volume de son autobiographie nous avertit aussitôt qu’il y aura des accidents de parcours. Un temps éventuel, qu’est-ce à dire? Le premier sens que Le petit Robert donne de cet adjectif est le suivant: « Qui peut se produire si certaines conditions se trouvent réalisées. » Le paradoxe est évident. Van Schendel va raconter sa vie comme si elle en était encore à se former, comme si son passé même n’était pas fixé, terminé. Cette vie antécédente, elle n’est plus tout à fait la sienne et il doit l’imaginer, l’inventer autant que la raconter. C’est pourquoi, par exemple, il crée un personnage appelé Xavier qui est et n’est pas un van Schendel jeune. D’autres fois, il donnera la parole à une sorte de « narrateur » anonyme, un « on » impersonnel. Il ira même jusqu’à corriger, grâce à des renseignements de dernière heure, le récit qu’il avait fait de la vie d’un ami français. Par ailleurs, si l’identité du mémorialiste est scindée, le déroulement temporel ne l’est pas moins. Ça commence le 9 juillet, à Montréal; se continue en 1936, en France; revient à 1982; puis saute à 1950, à la veille de l’émigration au Québec; retourne à 1942; et ainsi de suite.Ce n’est pas tout à fait simple, comme on voit, d’autant que l’écriture de van Schendel prodigue les voltiges verbales comme à plaisir. Ceux qui veulent obtenir d’une autobiographie une collection de petits « faits vrais » chargés d’une signification immédiate seront sans doute déçus. Ce livre n’est pas moins une réflexion « en acte » sur le genre même de l’autobiographie qu’un récit autobiographique.Cela dit, il reste qu’après avoir admiré la virtuosité d’écriture et de pensée de l’auteur, on se laissera prendre par la force d’évocation de nombreuses pages de l’ouvrage. Je pense, particulièrement, à celles qui décrivent les difficiles premières années du jeune immigré au Québec, à ses amours, voire à ses déboires somatiques. Et, en France, dans la deuxième partie de l’ouvrage, au long récit de ses relations avec un jeune peintre qui lui apprend à voir et avec un couple de « prolos » éminemment sympathiques. Michel van Schendel était, à cette époque, membre du Parti communiste. Au Québec, il sera tout simplement un homme de gauche.Des mémoires encore, mais d’une tonalité très différente, ceux que publie Hélène Dorion dans un livre intitulé Jours de sable. Elle remonte loin dans son enfance, jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Une maladie, les parents et la grand-mère, l’école, la découverte des mots, de la mer, de la mort. « Au bord de la mer, écrit-elle, j’entrais dans le presque rien, c’est-à-dire le tout. » Les grands événements, ici, sont les plus petits, les plus ordinaires; c’est en eux que se révèle une faim de vivre, de comprendre, d’aimer, qui ne s’apaise qu’imparfaitement dans les mots. Hélène Dorion est poète, on le sait, un des plus accomplis de sa génération, et qu’est-ce qu’un poète sinon quelqu’un qui mise tout sur le langage? L’histoire de ce pari fragile est celle de Jours de sable, où le mot « sable » n’apparaît pas par hasard, suggérant le passage du temps, cette vie qui coule entre les doigts, mais aussi l’approche de l’immensité. Ce livre au charme discret, sans aucune trace de l’afféterie qui affaiblit parfois la prose des poètes, laisse des traces profondes dans la mémoire.On lira aussi celui de Lise Gauvin, Chez Riopelle, où l’auteure raconte, avec une chaleur communicative, quatre « visites d’atelier » qu’elle fit, de 1989 à 1996, chez le grand peintre, qui était devenu un ami. On y voit l’artiste au travail, mais surtout on l’entend parler du déroulement de sa carrière, de pêche, de chasse et même… de peinture, à coups de petites phrases lapidaires. À ces « visites », Lise Gauvin a ajouté le texte superbe qu’elle a écrit sur les oies blanches pour accompagner l’album Cap Tourmente, de Riopelle, publié par la galerie Maeght-Lelong en 1983.Un temps éventuel, par Michel van Schendel, L’Hexagone, 446 p., 29,95$.Jours de sable, par Hélène Dorion, coll. « Ici l’ailleurs », Leméac, 140 p., 13,95$.Chez Riopelle: Visites d’atelier, par Lise Gauvin, L’Hexagone, 59 p., 14,95$.UN TEMPS ÉVENTUELLe souvenir taille grossier dans l’épaisseur du temps, il coupe court, il trahit. Il lui faut la réparation d’une mémoire sélective qui opère dans le discontinu. L’écriture a cette fonction.Michel van SchendelJOURS DE SABLEÀ l’intérieur de chaque être vibre un silence dur et compact. Parfois si intense qu’on ne peut le voir ou l’entendre. Il est fait de chaque grain de sable qui a glissé entre les doigts, de chaque poussière montée dans le ciel, et comme tout ce que l’on ne peut voir ou entendre, ce silence est immense et sans limite. Hélène Dorion

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Le garçon et sa grenouille

Le roman de Gaétan Soucy, Music-hall !, est extrêmement étonnant. Mais l’étonnement naît, paradoxalement, d’un excès de familiarité. Le romancier reprend plusieurs des images, des manières, des thèmes les plus significatifs du roman québécois, tel qu’il s’est produit depuis près d’un demi-siècle. Il les porte à un degré de combustion qu’ils n’avaient jamais encore connu. Accomplissement ou épuisement ? C’est à voir.Le héros est décoré du nom de Xavier X. Mortanse. C’est le type de l’adolescent égaré, assez génial, persécuté par des adultes qui ne respectent pas son désir de pureté et la liberté de son imaginaire. Imaginez une Bérénice Einberg (Réjean Ducharme) ou un Jean-Le Maigre (Marie-Claire Blais), ou une de leurs nombreuses réincarnations – mais sans révolte. Contre quoi, contre qui voudrait-on que Xavier X. Mortanse se révolte ? Il faut une famille, une société pour se révolter. Lui s’est éveillé un jour dans le port de New York, sans autre mémoire que les noms d’une soeur, Justine, d’un pays, la Hongrie, et d’un fleuve, le Saint-Laurent. On voit que la cohérence n’est pas tout à fait au rendez-vous, et ça ne fait que commencer. Mais Xavier X. Mortanse, malgré les apparences, n’est pas un simple demeuré; il est aussi un redoutable joueur d’échecs. Et il dispose, autre miracle, d’une grenouille chantante et dansante trouvée un jour dans un chantier de démolition.Ai-je dit qu’il était sans révolte ? Il exerce cependant, depuis son arrivée à New York, un métier qui n’est pas sans rapport avec ce que pratiquaient ses prédécesseurs romanesques: il est apprenti dans l’Ordre de la démolition. Apprenti seulement, peu estimé par ses camarades de travail, qui ne lui épargnent pas les sévices de toutes sortes, et à vrai dire peu efficace. Il passe des heures à démolir un petit pan de mur, mais démolisseur convaincu, refuse de se laisser décourager, d’abandonner ce qu’il faut bien appeler une vocation. On est évidemment dans l’ordre symbolique ici, à des années-lumière de toute vraisemblance banale.Xavier X. Mortanse est d’ailleurs prêt à travailler sans rémunération, tellement il est pris par la nécessité quasi métaphysique de la démolition. Il s’agit de démolir pour démolir; la récompense se trouve dans la démolition elle-même. Bérénice Einberg était experte à ce jeu-là, mais elle y mettait plus de détermination, de passion, de haine.La parenté la plus significative entre Xavier X. Mortanse et ses prédécesseurs vient de ce que la cible première de ses travaux de démolition n’est pas le mur de briques, mais le langage lui-même. À vrai dire, ce n’est pas Xavier qui massacre le langage, c’est le narrateur. Il écrit: « Il avait les côtes et les épaules comme des coups de bâton », ce qui est un peu bizarre. Puis: « L’homme ne prit pas de gants pour que le garçon s’ôte de là. » Et encore: « Il enchaînait les coups qu’on aurait dit qu’il les avait pensés avec ses pieds les plus rudimentaires. » Serait-ce là du « stratakorek, la langue secrète de la démolition »? On pensera évidemment au « bérénicien » de Réjean Ducharme, inspiré par l' »exploréen » de Claude Gauvreau, mais les impropriétés de langage commises (volontairement, il faut insister) par le narrateur de Music-hall ! semblent procéder moins d’un désir de contestation que d’une chute molle dans le n’importe-quoi.Étrangement d’ailleurs, ces phrases – ou bouts de phrases – voisinent avec des passages d’une écriture éminemment correcte, qui rappellent le style sentimental et fade des romans-feuilletons: « Peggy continuait un long moment à le regarder, du même air grave et étonné. Elle passait la main dans les cheveux du garçon, ou caressait sa joue avec le revers de ses doigts. Elle lui adressait un sourire attendri et triste. » Faut-il penser que cette fadeur est volontaire, voire provocatrice, comme les bizarreries de langage citées plus haut? On hésite un moment, puis on comprend qu’on se trouve devant une opération qui, dans la correction ou l’incorrection, vise à priver le langage de toute signification un peu forte, à produire ce qu’on oserait appeler de l’in-signifiant. J’insiste, il va sans dire, sur le trait d’union.On se souviendra peut-être d’un roman de Jacques Folch-Ribas, paru en 1970, qui s’intitulait Le démolisseur. C’était la célébration, dans une langue superbe, de cette « beauté du vide » qui peut devenir, chez certains êtres, une passion absolue. Il y a, dans Music-hall !, quelques allusions à cette sorte de beauté, mais le livre est plutôt, dans son ensemble, la manifestation d’une surabondance, d’un trop-plein de langage qui s’annule lui-même comme porteur de sens. Pas plus que son personnage, le romancier de Music-hall ! ne démolit vraiment; il défait plutôt, il désamorce. Les mots sous sa plume deviennent interchangeables. Pourrait-on penser que le livre de Gaétan Soucy pousse à la limite, jusqu’à l’absurde, les risques de l’orgie de langage dans laquelle nous vivons aujourd’hui ?Je n’exclus pas que Music-hall! puisse remporter, avec ses 400 pages, un succès, national et international, semblable à celui de La petite fille qui aimait trop les allumettes. Il compte beaucoup de personnages étonnants, bizarres et bizarrement nommés, d’Ishmael Lazarus à Rogatien Long-d’Ailes, et d’événements peu communs.Music-hall !, par Gaétan Soucy, Boréal, 391 p., 27,95$.MUSIC-HALL !Enfin, il arriva ceci dans la rue qu’en croisant un monsieur sans traits remarquables, qui allait sa serviette sous le bras, l’apprenti fut saisi d’une pensée à la fois dérangeante et banale, savoir pourquoi était-il lui-même Xavier plutôt que cet homme-là? Et c’est précisément ce qui miraculeusement se produisit, à l’instant même, Xavier devint cet homme et cet homme devint Xavier, mais comme ni l’un ni l’autre ne conservaient aucun souvenir d’avoir été celui qu’ils n’étaient plus, et n’avaient plus d’autres souvenirs ou caractères que les souvenirs et caractères qui étaient ceux de celui qu’ils étaient devenus, rien ne fut changé au bout du compte dans l’ordre infime de l’univers, et chacun passa sa route sans s’être aperçu de rien. Gaétan Soucy

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Le drame caché de Papineau

Louis-Joseph Papineau, chef des Patriotes de 1837, avait un fils schizophrène. Médecin et professeur de botanique à l’Université McGill, Lactance Papineau a fini ses jours à l’asile Saint Jean de Dieu, à Lyon, en France, où ses parents l’avaient discrètement fait interner.Peu d’historiens se sont intéressés à ce drame familial qui a bouleversé la vie des Papineau, alors retirés dans leur manoir de Montebello, sur la rive nord de la rivière des Outaouais. C’est donc un petit miracle que les ex-enseignants Georges Aubin et Renée Blanchet ont réussi en mettant la main sur des documents inédits qui lèvent le voile sur ce secret bien gardé.Je connaissais vaguement les deux chercheurs, à qui l’on doit l’édition (en cours) de la correspondance complète de Papineau – 1 800 lettres -, de sa femme, Julie, et de leurs fils Amédée et Lactance. Une oeuvre colossale qui, hélas! n’existait pas lorsque je m’usais les yeux aux Archives nationales en vue d’écrire Le roman de Julie Papineau. J’aurais vendu mon âme au diable pour y avoir accès.Le coup de fil de Georges Aubin, au beau milieu de l’été, m’a intriguée. Sachant l’intérêt que je porte aux Papineau, il m’a annoncé qu’il avait reçu de France une lettre authentique du chef des Patriotes. « Pour la première fois, m’a-t-il dit, Papineau admet que Lactance souffre d’aliénation mentale. »Sans tarder, j’ai pris la route de L’Assomption pour les rencontrer, lui et sa femme. Je les imaginais, tels des moines bénédictins, s’esquintant dans un nuage de poussière plus que centenaire. Lui, décryptant à la loupe des pages et des pages d’une écriture quasi illisible toute en pattes de mouches. Elle, tapant avec frénésie sur son clavier. En 10 ans, n’avaient-ils pas retrouvé, classé et annoté des milliers de lettres du 19e siècle, notamment celles de Wolfred Nelson, vainqueur de la bataille de Saint-Denis, et celles de Louis-Hippolyte La Fontaine, initiateur du Canada-Uni?J’ai trouvé Georges Aubin et Renée Blanchet dans leur jardin, au milieu de plantes robustes. « C’est Papineau qui m’a appris à cultiver les fleurs, dit Georges Aubin. Ses lettres à Julie regorgent de précieux conseils. » Leur maison fourmille d’ouvrages écornés, dont certains datent du 16e siècle. Une montagne de photocopies débordent sur le piano, muet tant il est couvert de paperasse, cependant qu’au mur un calendrier consacré à Louis-Joseph Papineau marque les jours qui passent.Le décor de parfaits rats de bibliothèque? J’incline à penser que nous sommes plutôt en présence d’un couple de détectives à l’affût de mystérieuses pièces à conviction qui permettraient de reconstituer des événements longtemps occultés parce que jugés honteux. Car, en plus de dépouiller les archives, ils mènent leurs enquêtes sur le terrain. À New York, au Vermont, à Paris, à LyonC’est en recopiant le journal de Lactance, ce fils mal-aimé dont Julie Papineau disait qu’il était le plus doué de ses enfants, que Renée Blanchet a percé le mystère de sa folie, qui se manifestera une quinzaine d’années plus tard. L’étudiant en médecine y raconte la vie quotidienne de sa famille en exil à Paris, avec son lot de chicanes et de frustrations. « Lactance a une écriture torturée, dit la chercheuse. Il m’a fallu six mois pour retranscrire le document. C’était émouvant. J’en ai pleuré. »Pendant ce temps, Georges Aubin faisait le voyage jusqu’à Lyon, s’arrêtant à l’hôpital Saint Jean de Dieu avant de se rendre au cimetière où repose le fils de Papineau, mort loin des siens en 1862, à l’âge de 40 ans. À son retour, après de nombreuses démarches auprès des autorités de l’établissement de santé, Georges Aubin a fini par recevoir par la poste une lettre authentique signée de la main de Louis-Joseph Papineau en 1854. Elle est adressée à Elzéar-Alexandre Taschereau, futur évêque de Québec et premier cardinal canadien, chargé de conduire Lactance chez les hospitaliers de Lyon. Elle nous apprend que le jeune homme, qui porte la soutane (même s’il n’est pas prêtre), se croit en route vers Rome, où il espère obtenir la canonisation de son frère Gustave, mort à 20 ans, qu’il considérait comme un saint.Cette pièce du dossier a pris tout son sens lorsque Renée Blanchet a trouvé, au Séminaire de Québec, les notes de voyage de l’abbé Thomas-Étienne Hamel, l’autre chaperon de Lactance, qui relate les faits et gestes du malheureux passager à bord du Charity, pendant la traversée de l’Atlantique. « Il ne mangeait plus, ne se rasait plus et consacrait ses journées à la prière », dit la chercheuse, qui publiera le journal de Lactance l’an prochain.Pour ces auteurs d’une vingtaine d’ouvrages, cette découverte n’est qu’un heureux événement de plus dans leur longue quête pour retrouver les lettres des Patriotes, qui dorment aux archives dans l’indifférence générale ou traînent dans les fonds de tiroir de leurs descendants. « Nous nous sommes donné pour mission de rendre ces écrits accessibles au grand public, dit Georges Aubin. Tant mieux si nos livres sont utiles aux historiens, mais ce n’est pas le but. »L’un d’eux avait protesté à la publication des premiers ouvrages de l’ex-enseignant: qui est ce Jos. Bleau qui marche sur nos plates-bandes? « Je lui ai demandé de signer l’introduction de mon livre suivant, explique l’auteur. Il a accepté. » Aujourd’hui, les historiens consultent le couple. Et les amis s’en mêlent. Ainsi, le romancier Yves Beauchemin m’a raconté que Georges et lui faisaient chaque année un pèlerinage: « Nous allons à Alburg, un village du Vermont à la frontière canado-américaine. C’est de là que le Dr Robert Nelson est parti, le 23 novembre 1838, pour venir proclamer l’indépendance du Bas-Canada. »Qui a inculqué cette passion au couple? Tout a commencé lorsque Georges Aubin s’est intéressé au grand-oncle de sa femme, Magloire Blanchet: curé de Saint-Charles-sur-Richelieu au moment de la rébellion, il s’était ensuite exilé aux États-Unis. « Ça m’a surpris de voir qu’un Patriote en soutane, emprisonné pendant les troubles, était devenu le premier évêque de Seattle. » Aubin a publié des extraits de la correspondance de Magloire Blanchet dans Au Pied-du-Courant, un recueil de lettres écrites par les prisonniers politiques de 1837-1838.Ces lettres apportent un éclairage insoupçonné sur la répression sanglante qui a suivi les soulèvements populaires. « Contrairement à ce que certains historiens affirment, dit-il, il existe des preuves que des viols ont été commis sur les femmes et les filles des rebelles. » Ainsi, après une rafle opérée par des miliciens chez Joseph Duquette (qui sera pendu), la soeur de celui-ci a été pourchassée dans le verger familial. Devenue muette et à demi folle, elle a dû être internée.Cet automne, Georges Aubin publie la correspondance de Louis-Hippolyte La Fontaine et de Robert Baldwin (Les ficelles du pouvoir, aux Éditions Varia). Et Renée Blanchet plonge au coeur de la Nouvelle-France. Après avoir fait revivre sur le mode romanesque son aïeule dans Marguerite Pasquier, fille du Roy (Varia), elle signe Les filles de la Grande Anse (Varia), qui raconte la Conquête en cinq récits.Pour en savoir plusLouis-Joseph Papineau: Lettres à Julie, texte établi et annoté par Georges Aubin et Renée Blanchet, Septentrion, 2000, 812 p.Julie Papineau, une femme patriote: Correspondance 1823-1862, introduction et notes de Renée Blanchet, Septentrion, 1997, 518 p.Amédée Papineau: Journal d’un Fils de la Liberté, 1838-1855, introduction et notes de Georges Aubin, Septentrion, 1998, 961 p. Lactance Papineau: Correspondance 1831-1857, introduction et notes de Renée Blanchet, Comeau & Nadeau, 2000, 249 p.

Culture

Trop de vies, ou pas assez

On se souvient peut-être qu’à la fin d’Immobile, le précédent roman de Ying Chen, la narratrice se trouvait devant une auberge, face à la mer. Son mari, appelé A…, était parti, et elle n’avait pas cherché à le retenir. « Assise devant l’auberge, disait-elle, sans bagage, dans la poussière soulevée par des parents pressés, j’attendrai ce camion qui, je l’espère, saura m’emporter. Tout sera alors fini. Tout recommencera. »Tout recommence, en effet, puisqu’au début du roman suivant, Le champ dans la mer, la femme se trouve encore au même endroit: « J’ai dormi sur le perron de son auberge et je n’ai pas payé. Ce matin, ce sont les coups de pied de l’aubergiste qui m’ont réveillée. » Tout, c’est-à-dire l’immense rêverie qui ramène la femme vers des vies antérieures qui ont eu lieu réellement (selon de vieilles croyances) ou n’ont pas eu lieu (selon la vision moderne des choses) et l’empêche de vivre sa vie présente.A…, c’est-à-dire le mari, l’archéologue, le scientifique, celui qui représentait dans Immobile l’enthousiasme moderne, est encore nommé dans Le champ dans la mer, mais sans y être vraiment présent. L’essentiel de ce dernier roman se passe dans une des vies antérieures de la narratrice, et c’est l’histoire d’un amour d’adolescence entre celle-ci et un garçon du voisinage désigné par la lettre V… Nous sommes dans un village ancien, entouré de champs de maïs et en grande partie déserté par sa population. Le père de la narratrice, qui est maçon, meurt en tombant du toit d’une maison voisine qu’il était en train de réparer et – coïncidence dont on ne doit pas s’étonner – sa fille mourra en recevant sur la tête une tuile du même toit. Entre-temps, une histoire d’amour aura eu lieu entre cette dernière et le fils de la maison voisine, malgré l’hostilité provoquée entre les deux maisons par la chute du père. Une histoire un peu semblable à celle de Roméo et Juliette, bien que la narratrice tienne à écarter cette ressemblance. On est en Chine, pas en Italie. Et, dans la Chine de Ying Chen, tout peut toujours recommencer, la mort n’est jamais définitive.Le champ dans la mer est donc un autre épisode de la lutte qui ne cesse jamais, dans l’oeuvre de Ying Chen, entre l’histoire et la mémoire, une lutte sans vainqueur possible. Tout au plus peut-on dire qu’ici le combat semble avoir perdu un peu de la vigueur qu’il avait dans Immobile. L’écriture est également moins sûre, moins pleine que dans le roman précédent, et l’on se prend à penser que l’oeuvre de Ying Chen se trouve à ce tournant difficile où, sans renoncer à sa vision du monde, elle devra explorer des terrains un peu différents.Il y a trop de vies dans Le champ dans la mer. Il n’y en a pas assez dans le roman de Sylvain Trudel, Du mercure sous la langue: son héros-narrateur est un jeune garçon hospitalisé pour un cancer et qui se sait promis à la mort.Frédéric n’est pas un garçon ordinaire; on n’est pas impunément un personnage de Sylvain Trudel. Il fait des poèmes. Il possède une langue d’une richesse exceptionnelle, pleine de tournures frappantes, originales. Des connaissances médicales sur la maladie qui l’accable. Sa culture n’est pas non plus celle du tout-venant. Cancéreux, comme on l’a dit, il décide de se faire appeler Métastase, en l’honneur d’un poète italien du 19e siècle. On vient de comprendre qu’il a l’humour féroce.Il n’y aura pas beaucoup d’événements marquants dans ce récit d’hôpital: des amis qui s’en vont chez eux après avoir été déclarés guéris; d’autres, plus nombreux, qui sont voués à la mort, comme Frédéric. Et les visites de la parenté. Frédéric discute ferme avec sa psychothérapeute, Maryse Bouthillier, et l’aumônier boiteux, l’abbé Guillemette, à qui il en fait voir de toutes les couleurs sur le terrain de la religion. Dira-t-on qu’il – ou plutôt son auteur – en fait trop, qu’il abuse d’une machine verbale qui tourne parfois à vide? Il m’est arrivé, en cours de lecture, de me rappeler avec nostalgie l’extrême économie de la nouvelle qui a donné naissance à ce récit et qu’on pouvait lire dans Les prophètes, parus en 1996. Mais j’avais tort. Il y a de nombreuses pages, dans Du mercure sous la langue, qui justifient la réécriture à laquelle s’est livré Sylvain Trudel. Je pense, en particulier, à ce chant prodigieux de déréliction et de révolte qui s’élève à la fin du récit, cette « fête du mort » qui compte parmi les sommets de l’oeuvre du romancier. Ces pages nous rappellent que Sylvain Trudel est une des voix les plus fortes, les plus personnelles de la littérature québécoise actuelle.Le champ dans la mer, par Ying Chen, Boréal, 114 p., 17,95$.Du mercure sous la langue, par Sylvain Trudel, Les allusifs, 130 p., 18,95$.Le champ dans la merJ’avais l’impression de marcher sur un chemin ancien. Son aspect aride faisait songer aux époques lointaines où commencement et fin sont confondus, effets et causes impossibles à démêler. J’avais toujours de mauvaises notes en histoire. Pendant quelques instants, mon esprit était envahi par le vague souvenir d’une longue et pénible marche, d’une fatigue rappelant d’innombrables et pourtant identiques désirs jamais assouvis et inassouvissables, projets de bonheur sans cesse avortés.Ying Chen

Culture

Une plume au vitriol

Elle sourit, énigmatique, le corps flottant dans une vaste veste unisexe bleu roi. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est zen° même si des ouvrages de philosophie bouddhiste ont remplacé les Essais de Montaigne sur sa table de chevet. Il suffit d’ailleurs de lire son nouveau livre, son cinquième en 20 ans, pour constater à quel point Monique Proulx n’a rien perdu de son mordant.L’esprit caustique, après tout, c’est sa griffe. « Il vaut mieux aller dans la cruauté que dans la mièvrerie si on veut réveiller les gens », lance-t-elle pour justifier le regard dur et acéré que pose sur le monde son héroïne, Florence, 25 ans. « Je n’écris pas seulement pour inventer des histoires; le divertissement, ça ne m’intéresse pas », tranche la romancière, cinquantenaire depuis peu.Elle a sa coiffure asymétrique de toujours mais en plus court, sa longue boucle d’oreille du côté où ses cheveux blonds ébouriffés sont dégagés. « J’aime bien prétendre amener les gens à une certaine déstabilisation qui les fait remettre en question leurs certitudes. » Elle a ses yeux clairs tellement intelligents plantés dans les miens. « Je suis contente de mon livre. J’ai raison, hein? » Elle glousse.Dans son livre, justement, elle s’en prend aux écrivains qui se donnent en pâture aux critiques, qui s’exhibent en public pour quémander des compliments. « Un auteur en promotion, c’est une espèce de boursouflure qui veut être léchée », ironise Monique Proulx, paraphrasant son héroïne. « Personnellement, je n’ai rien contre les entrevues, mais en soi, c’est une anomalie que je sois ici, prévient-elle. Idéalement, un roman devrait se suffire à lui-même. »On croirait entendre Réjean Ducharme, l’écrivain le plus secret du Québec. Ce n’est pas un hasard si le nouveau roman de Monique Proulx s’ouvre sur des citations de Ducharme. Pas un hasard non plus si le véritable personnage pivot de son histoire ressemble étrangement à l’auteur de L’avalée des avalés: schizophrène, il vit caché, n’accorde jamais d’entrevue et pond des chefs-d’oeuvre.Monique Proulx a voulu rendre hommage à celui qui lui a donné envie d’écrire dès l’âge de 15 ans. « Réjean Ducharme a été un initiateur pour moi, quelqu’un qui m’a montré la porte de la liberté. » Laliberté, Pierre Laliberté: c’est le nom qu’elle a donné à son personnage d’écrivain fantôme. Il va en quelque sorte servir de père à Florence. Le sien vient de mourir. Elle le détestait. Jamais il ne lui avait montré le moindre signe d’affection. Elle aurait tant voulu qu’il lui parle, qu’il la touche, une fois, une seule. Trop tard. En sortant de la chambre où le corps du défunt refroidit, la jeune fille croise Pierre Laliberté dans le couloir de l’hôpital. Il est vêtu de blanc et elle le prend pour un infirmier. Elle ne sait pas encore qu’il s’agit de l’écrivain mythique, qu’elle n’a jamais lu de toute façon. Il lui rapporte une phrase prononcée par son père dans son délire, juste avant de mourir: « Le coeur est un muscle involontaire. »C’est là que tout démarre. « Cette phrase est un déclencheur. C’est soudain comme un écho, complètement étranger et effrayant parce que ça ne répond pas du tout à l’image réconfortante du vieil homme insignifiant que Florence garde en mémoire. On pense tellement qu’on sait tout de ceux qui nous sont proches° « Le coeur est un muscle involontaire. C’est le titre du plus récent roman, tant attendu, de Monique Proulx (à paraître le 17 avril, aux Éditions du Boréal). Un hommage à son maître littéraire, oui, mais pas seulement. « Je voulais parler de mon père. De son côté méconnu. Il avait un puits de trésors en lui, un monde de richesses dont je n’ai jamais rien su. » Elle se tait. Puis elle rit. Un rire aigu. Sa façon de reculer devant le terrain miné sur lequel elle vient de s’aventurer? « J’avais un travail de réparation à faire. »Il y a huit ans, dans une entrevue accordée à L’actualité (« Du côté de chez Proulx », 1er mai 1994*), Monique Proulx avait traité son vieux père mort depuis longtemps de lavette, de trouillard, de râleur, de pas intelligent. Elle lui avait reproché d’avoir abdiqué comme romancier après seulement deux publications et de s’être contenté d’un petit job de fonctionnaire pour le reste de sa vie. « Je n’avais pas le droit de dire ces choses cruelles sur lui, même si j’avais toutes sortes de raisons de les penser », déclare-t-elle aujourd’hui. »Ça m’a poursuivie longtemps. Il y a des gens qui m’ont haïe, qui m’ont écrit; ma mère et ma famille ont été complètement effondrées à cause de ça. On se disait ces choses-là entre nous, tout en sachant que ce n’était pas l’unique réalité. Mais de les voir publiées, dites à des étrangers°  » De toute évidence, la blessure est encore vive. « C’était un papier horrible! Mais au fond, c’était un miroir: je voyais le regard que je posais sur mon père, un regard d’une horrible cruauté. Je peux dire que ce papier-là est à l’origine de mon nouveau roman. »Dans les pages de L’actualité, elle avait annoncé à l’époque qu’un jour elle écrirait un texte sur son père. Le pensionnaire, c’est le titre qu’elle avait trouvé. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a de la suite dans les idées. Un chapitre de son dernier livre s’intitule: « Le locataire ». Elle écrit, endossant le personnage de Florence: « Papa s’est toujours comporté en locataire. Qu’est-ce qu’un locataire? Un locataire est quelqu’un qui ne se sent responsable de rien dans le lieu où il se trouve. »Les pères irresponsables sont légion dans l’oeuvre de Monique Proulx. Le papa de la Petite, dans sa nouvelle « Jouer avec un chat » (Les aurores montréales, 1996), était de ceux-là. Celui de la jeune fille dans le scénario qu’elle a écrit plus récemment pour le film d’Yves Dion, Le grand serpent du monde, aussi. Ce qui ne l’empêche pas de clamer: « C’est aux enfants d’aller vers leurs parents. C’est notre responsabilité. Quand ils sont morts, il est trop tard. »Monique Proulx a dédié Le coeur est un muscle involontaire à ses parents. « Ma mère est morte le printemps dernier », glisse-t-elle, les yeux humides. Elle avoue qu’elle a longtemps été déconnectée de ses racines. « Je vivais comme une feuille qui flotte soudain dans l’air, venue au monde de rien. Mais ça ne marche pas comme ça. On doit beaucoup à ceux qui nous ont précédés. On a des parents! C’est à cause d’eux qu’on est ici, qu’on le veuille ou non. On continue les choses qu’ils ont commencées de façon larvaire, on les peaufine. On a même le pouvoir de faire aboutir les choses qu’ils n’ont pas achevées… »Contrairement à son père, Gustave, Monique Proulx a très tôt laissé tomber son poste de fonctionnaire à Québec pour se consacrer entièrement à l’écriture. Et elle a, dès le début, connu un succès important. Elle avait 31 ans quand son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé Sans coeur et sans reproche, est paru. Tout de suite, elle a récolté une flopée de prix. Le roman qui a suivi, Le sexe des étoiles, a été adapté au cinéma par Paule Baillargeon. C’est Monique Proulx elle-même qui a écrit le scénario du film, choisi pour représenter le Canada dans la course aux Oscars en 1994. Quand elle publie Homme invisible à la fenêtre, en 1993, c’est la manne: quatre récompenses, dont le prix Québec-Paris, attribué à Réjean Ducharme 17 ans plus tôt. Séduit, Jean Beaudin en fera un film, Souvenirs intimes, dont elle signera, là encore, le scénario.Si publiquement c’est la gloire, dans le privé c’est une autre histoire. Une de ses amies qui s’est reconnue dans Les aurores montréales a rompu avec fracas. Un vieux monsieur qui lui avait inspiré un personnage de clochard dans le même recueil de nouvelles l’a apostrophée dans la rue et l’a traitée comme du poisson pourri. « Il m’a dit que je méritais la prison. » Elle n’avait pas daigné maquiller l’identité de l’homme en question et avait utilisé son vrai nom.Les aurores montréales lui ont valu énormément d’inimitié. « Même Pierre Foglia a détesté. » Elle avait dédicacé au chroniqueur de La Presse une nouvelle où elle faisait son portrait. « Quand je l’ai rencontré plus tard, je suis allée vers lui et il m’a dit: « Ah! Je m’étais promis que je ne vous adresserais jamais plus la parole. » On avait pourtant eu des rapports cordiaux jusque-là! »À la parution d’Homme invisible à la fenêtre, trois ans plus tôt, Pierre Foglia avait vivement salué le talent de l’écrivaine. Le peintre paraplégique à qui elle avait dédié le roman, par contre, l’avait mal pris. « Il m’a quasiment traitée de criminelle. Il savait bien pourtant que j’en faisais un personnage de fiction. J’avais fait des entrevues avec lui, il m’avait fourni le matériau de base, mais c’est tout. »Monique Proulx affirme qu’elle n’a eu que des ennuis avec cet ex-copain qui lui a servi de modèle pour Homme invisible à la fenêtre. « Quand j’ai reçu le prix Québec-Paris, il a voulu que je lui donne de l’argent, que je fasse réimprimer mon livre avec une peinture de lui, que je lui organise un vernissage et puis quoi encore!? Il est revenu à la charge quand le film est sorti. Il a même menacé de me poursuivre  » Elle s’approche, coquine: « Ça m’a inspiré une autre nouvelle. J’ai déjà trouvé le titre: Le retour de l’homme invisible. » Elle s’esclaffe. « Je m’attends à tout! »Elle ne s’inquiète pas, en tout cas, de la réaction de Réjean Ducharme lorsqu’il découvrira l’existence de Pierre Laliberté. « Peut-être qu’il va détester ça, mais on sait que lui, au moins, ne fera pas d’esclandre! » Elle insiste: elle ne connaît pas personnellement l’écrivain. « Ce n’est pas un portrait, c’est le symbole de ce qu’il a fait pour moi. »Dans Le coeur est un muscle involontaire, Pierre Laliberté apprend à Florence comment s’extraire de l’agitation du monde pour mieux l’observer. La curiosité est la condition fondamentale de l’écriture, selon Monique Proulx. « Il faut apprendre à faire le vide en soi. Il faut apprendre à se taire, à faire taire son petit monologue intérieur, son petit univers artificiel, celui qu’on construit chaque seconde pour se donner la sensation de vivre. C’est très rare qu’on accepte d’être là, rien que là, en train de marcher dans la rue, nu-pieds sur le béton. Ce vide-là est le vide premier, celui qui est nécessaire à l’ouverture aux autres et à l’écriture. »Florence vit entourée de béton, branchée en permanence sur son ordinateur, mais coupée de tout, centrée sur son nombril. Son mentor va l’amener à voir le côté caché des êtres et de la vie, lui faire prendre conscience qu’elle appartient à un grand tout. « C’est une découverte qu’il faut faire le plus tôt possible parce que c’est ce qui nous sauve de la névrose, du désespoir, de l’angoisse, de la solitude. Les gens dans les villes sont complètement déconnectés: ils ont oublié pourquoi les êtres humains sont sur la terre. »C’est loin de la ville qu’elle est parvenue à nouer les fils de ce roman qu’elle voulait écrire depuis longtemps. Lauréate d’une bourse Gabrielle-Roy il y a deux ans, elle a pu s’isoler pendant quatre mois dans la maison qui fut celle de l’auteur de Bonheur d’occasion, à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. « C’est un endroit merveilleux pour écrire. J’avais 50 pages de noircies quand je suis arrivée, alors que ça faisait presque deux ans que j’avais commencé mon roman. Je savais que je voulais parler de mon père et de Réjean Ducharme, mais ça ne démarrait pas. » Elle avait son titre aussi, depuis 20 ans. « C’est le titre que je voulais donner à Sans coeur et sans reproche, mais mon éditeur n’avait pas du tout aimé ça. Comme c’était mon premier livre, je ne m’étais pas braquée° « À l’été 2000, dans la petite maison blanche surplombant le fleuve, entourée de « l’un des plus jolis paysages du monde », comme l’écrivait Gabrielle Roy à sa soeur il y a près d’un demi-siècle, Monique Proulx a pondu une soixantaine de pages. « Ça m’a vraiment permis de repartir! »Son prochain roman se passera à la campagne, elle me l’a assuré, mais a refusé de préciser de quoi il sera question: « Je n’en parle à personne, pas même à mon chum. » Il se pourrait bien aussi qu’elle écrive un jour une nouvelle en prenant comme modèle Berthe Simard, une amie de Gabrielle Roy dont elle a fait la connaissance à Petite-Rivière-Saint-François. « On se téléphone souvent depuis. C’est tout un personnage! » Voleuse de vies sans coeur et sans reproche, Monique Proulx? À bien y penser, si quelqu’un devait s’offusquer à la lecture de son plus récent roman, c’est la personne qui lui a servi de modèle pour Florence. C’est-à-dire elle-même. « Habituellement, j’ai des façons de me glisser dans mes personnages, mais je me sens à couvert. Tandis que là, je me suis mouillée. » On ne peut pas toujours s’abriter derrière l’édifice blindé de sa personnalité. « À force d’observer les brèches chez les autres, ça nous renvoie aux nôtres. »

Culture

Mademoiselle D.

À peine la fin de la récré a-t-elle sonné que déjà les élèves de 5e année de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, dans le quartier Ville-Émard, à Montréal, déboulent dans leur classe. Pas question d’être en retard cet après-midi: une de leurs idoles vient leur rendre visite. Ce n’est ni une vedette de la télé ni une chanteuse pop, plutôt° l’écrivaine chouchoute des enfants. Dominique Demers en chair et en os. Celle qui les a charmés avec Mademoiselle Charlotte, Léon Maigrichon et autres Toto la brute.Assise sur le pupitre de la maîtresse, l' »idole » ne se prend pas pour une star. Sourire espiègle, minceur juvénile, taches de rousseur et mini-queue de cheval: cette gamine de 45 ans pourrait presque passer pour une élève de la classe. « Elle les aime et ils le sentent, fait observer Lucie Lachance, leur enseignante. Alors que, en début d’année, j’ai eu du mal à les intéresser à la lecture, ils ont tout de suite été passionnés par les histoires de Dominique Demers. Parce qu’elles sont surprenantes, drôles et faciles à lire. »C’est en leur lisant les aventures de Mademoiselle Charlotte que Lucie Lachance a réussi à appâter ses élèves. Mademoiselle Charlotte, c’est le personnage le plus connu de Dominique Demers. Une vieille dame farfelue et un peu rebelle, qui change de métier dans chaque roman et a pour confidente Gertrude, une roche. « Je leur lisais un chapitre et ils couraient emprunter le livre à la bibliothèque, dit l’enseignante. Soudain, la lecture cessait d’être une corvée pour devenir un plaisir. »Les élèves de Lucie Lachance ne sont pas les seuls à être conquis par Mademoiselle Charlotte: les quatre romans de la série – La nouvelle maîtresse, La mystérieuse bibliothécaire, Une bien curieuse factrice et Une drôle de ministre – se sont envolés à 90 000 exemplaires au total. Cette vieille dame haute en couleur est devenue l’héroïne d’un film, La mystérieuse Mademoiselle C., qui sortira le 27 mars dans 50 salles québécoises. Le rôle principal sera interprété par Marie-Chantal Perron. Réalisé par Richard Ciupka d’après le scénario de Dominique Demers, le film réunit les deux premières aventures de la série. Très confiant, le producteur, Claude Veillet, des films Vision 4, envisage déjà une suite et même une série d’animation coproduite avec la télévision française.Avant d’être l’héroïne d’un film, Mademoiselle Charlotte a été au coeur d’une activité scolaire de l’école Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, à Edmundston, au Nouveau-Brunswick. Les élèves lui ont inventé un nouveau métier: reporter touristique. Et ils ont invité les habitants d’Edmundston à s’approprier le rôle de la vieille dame en envoyant à l’école des cartes postales signées par Mademoiselle Charlotte. « Le journal local a lancé un appel à ceux qui partaient à l’extérieur et une agence de voyages en a parlé à ses clients, raconte Claire Porter, du comité de parents. Même des hommes d’affaires sans enfant se sont prêtés au jeu! » Des centaines de cartes postales sont arrivées du monde entier et ont été affichées sur la gigantesque mappemonde de l’école.Sa complicité avec les jeunes lecteurs, Dominique Demers l’a d’abord cultivée en famille. Ses trois enfants – Marie, 15 ans, Alexis, 17 ans, et Simon, 20 ans – ont été sa plus grande source d’inspiration. C’est pour Alexis qu’elle a écrit Valentine picotée, son premier roman, publié en 1991. « En fait, je lui ai volé son histoire, explique-t-elle aux élèves de l’école Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Alexis avait six ans et était amoureux fou d’une fille de sa classe, qui, elle, ne l’aimait pas. J’ai imaginé un récit rigolo autour de ça et, avec la permission de mon fils, je l’ai envoyé à un éditeur, sous un faux nom. J’avais trop peur que ce soit pourri! »L’histoire d’amour d’Alexis a fait un malheur chez les 6-12 ans. Et le garçonnet est devenu le héros de quatre autres mini-romans, dont Marie la chipie. « Marie, c’est ma fille, poursuit l’écrivaine. C’était vraiment une chipie à cette époque-là! Quand elle a vu le titre du roman, elle n’a rien voulu savoir: le livre est resté deux ans dans mon tiroir avant qu’elle accepte qu’il soit publié. » Rires dans la classe. « Est-ce que c’est difficile d’écrire? » demande une fillette. « Tout le monde peut inventer des histoires, lui répond Dominique Demers. Je suis sûre que vous avez tous dans la tête 200 idées de roman. Un écrivain, c’est un voleur d’idées et un inventeur fou. »Des idées, Dominique Demers en a à la pelle. En 10 ans, elle a publié une vingtaine de romans pour les enfants et les ados, et trois pour les adultes. Presque tous ont remporté le prix Livromagie, décerné chaque année aux auteurs des bouquins préférés des jeunes par un jury composé des enfants et ados membres des clubs de lecture de Communication-Jeunesse, organisme qui promeut la littérature. La plupart des titres ont également connu un joli succès de librairie. La série des Alexis a amusé des milliers d’enfants: 77 000 exemplaires ont été écoulés. Et la trilogie dramatique des Marie-Lune (Un hiver de tourmente, Les grands sapins ne meurent pas et Ils dansent dans la tempête) en a fait pleurer, des adolescentes, avec 110 000 exemplaires vendus. »Son influence est considérable », estime Suzanne Pouliot, spécialiste de la littérature jeunesse et professeur titulaire à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, qui fut membre du jury de sa thèse de doctorat en études françaises, en 1994. « Non seulement parce qu’elle a du talent, mais plus encore parce qu’elle s’engage auprès des jeunes. » Outre ses tournées – moins fréquentes qu’avant, faute de temps – dans les écoles et les bibliothèques, Dominique Demers rencontre régulièrement les enfants dans les salons du livre. Présidente d’honneur de celui de Montréal en 2000 et 2001, elle n’a pas hésité à participer à la Nuit à lire debout, en compagnie d’écoliers ravis.Le style de l’écrivaine n’est pourtant pas toujours au goût de tous. « Ses phrases courtes et les nombreux anglicismes du langage des adolescents appauvrissent l’écriture habituelle de l’auteure et son sens du récit s’en trouve un peu terni », a écrit Ginette Guindon dans Le Devoir à propos de Ta voix dans la nuit, le plus récent roman pour adolescents de Dominique Demers, paru en 2001. Tandis que certains parents jugent ses livres pour enfants un peu simplistes et moralisants. « Ce qu’elle écrit n’est pas racoleur, rétorque Sonia Sarfati, critique littéraire à La Presse et elle-même auteur pour la jeunesse. Elle respecte les enfants et ne sous-estime pas leur capacité de lecture. »Charlotte Guérette, professeur de littérature jeunesse à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, à Québec, est d’accord. « Dominique Demers invite les enfants à poser un regard différent et personnel sur le monde, dit-elle. Et ses romans pour les adolescents se démarquent par leur audace. Elle a été la première à aborder des thèmes comme le suicide et l’avortement. Elle ose aller plus loin que la plupart des auteurs d’ici. »Une audace qui a néanmoins valu à la trilogie des Marie-Lune d’être retirée du programme – et des bibliothèques – de certaines écoles secondaires. De même qu’elle a suscité une bisbille avec la première maison d’édition, La Courte Échelle, qui a refusé de publier les deux derniers tomes de cette série pour des raisons de contenu – le personnage de Marie-Lune, alors âgé de 15 ans, décide de mener sa grossesse à terme et de confier l’enfant en adoption plutôt que de se faire avorter. En revanche, la suite de la série a immédiatement été acceptée par le principal éditeur actuel de Dominique Demers, Québec Amérique, qui a récupéré la totalité des romans qu’elle avait publiés à La Courte Échelle.Franco-Ontarienne, Dominique Demers est née en 1956 à Hawkesbury, à deux pas du Québec. Deuxième d’une famille de quatre enfants, elle passe sa jeunesse dans cette petite ville, entre son père, Harold, enseignant devenu plus tard directeur d’études, et sa mère, Fernande, professeur de diction. La fillette est happée très tôt par la passion des mots, nourrie par les poèmes classiques que lui récite sa mère et par les contes que sa grand-mère lui narre de mémoire. « J’ai longtemps cru que c’était elle qui avait inventé Le Petit Chaperon rouge et Barbe-Bleue! »Mais l’année de ses 14 ans, Dominique Demers vit un grand drame: sa mère meurt d’un cancer. Un épisode douloureux, qu’elle raconte dans Un hiver de tourmente, le premier tome des Marie-Lune. Son père se remarie un an et demi plus tard, et la jeune fille, qui ne s’entend guère avec sa belle-mère à l’époque, quitte la maison à 17 ans pour s’installer à Montréal. Brillante et déterminée, elle entreprend des études littéraires – à McGill, à l’Université de Montréal puis à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) -, donne des cours de français et décroche des bourses universitaires qui la conduiront jusqu’au doctorat (à l’Université de Sherbrooke) et au postdoctorat (à l’Université de Montréal).Tout en étudiant, Dominique Demers réalise son rêve d’enfance: devenir journaliste. Elle a déjà une certaine expérience puisque, à 12 ans, elle a fondé le journal de son école secondaire, et à 15 ans, elle a écrit pour Le Carillon, l’hebdo local de Hawkesbury. En 1979, le magazine jeunesse Vidéo-Presse publie ses premiers contes pour enfants. Et dès la même année, elle collabore à L’actualité et à Châtelaine. Pendant 17 ans, elle y signe une centaine de portraits et de reportages sur la famine en Éthiopie, l’implantation des garderies, le décrochage scolaire, les enfants battus° et reçoit plusieurs récompenses – dont le prestigieux prix Judith-Jasmin. « C’est à L’actualité que j’ai appris à recommencer mes textes, dit-elle. Ce fut une grande leçon d’humilité! »La littérature enfantine reste néanmoins sa passion. Pendant une dizaine d’années, elle dévore des milliers de livres pour enfants. Elle écrit aussi des critiques de livres jeunesse pour Le Devoir et sélectionne, avec l’aide de sa famille, les meilleurs livres pour La bibliothèque des enfants, publiée en 1990. Et comme sa spécialité est encore peu explorée au Québec, elle l’enseigne pendant 15 ans à l’Université de Montréal, à l’UQAM et à l’Université de Sherbrooke. Depuis 1999, toutefois, elle a conçu un atelier de formation privé pour les enseignants, auxquels elle révèle « Dix secrets pour comprendre le jeune lecteur et l’aider à s’épanouir ».Tandis qu’elle fait ses premières armes à L’actualité, Dominique Demers épouse Michel, un médecin qui sera le père de ses trois enfants et l’homme de sa vie pendant 25 ans – jusqu’à leur séparation il y a un an et demi. Depuis, elle a troqué la maison familiale de Brossard contre un condo du quartier Mile-End, à Montréal. La banlieue, jure-t-elle, ne lui manque pas. Meubles anciens, dentelles, fleurs et collection de peluches, elle s’est aménagé un décor douillet, presque enfantin, qu’elle partage avec sa fille, Marie, Max, son fidèle chien golden retriever, et° Mademoiselle Charlotte, sa chatte noire.Si Marie rêve de suivre les traces de sa célèbre maman, ses deux frères ont choisi une tout autre voie. Alexis est inscrit en techniques policières au cégep, et Simon, en kinésiologie à l’université. Restés à Brossard, où ils partagent un appartement, les deux garçons s’entraînent assidûment à° l’haltérophilie. Un côté sportif que Dominique Demers ne renie pas. Intellectuelle et érudite, elle n’en est pas moins une triathlonienne accomplie. Natation, vélo et course à pied: elle pratique chaque jour l’une ou l’autre de ces disciplines. Et peut rester plus de deux minutes sous l’eau!La compétition ne lui fait pas peur. En janvier dernier, elle a participé à la Traversée des Laurentides – 50 km quotidiens de ski de fond hors-piste, pendant cinq jours. Pas étonnant que cette gourmande, qui raffole de la poutine et assaisonne ses romans de métaphores alimentaires, conserve sa ligne de jeune fille. « Elle mange comme une ogresse mais elle dépense une énergie folle, dit son amie Danielle Vaillancourt, animatrice en littérature jeunesse. Le sport, elle ne peut pas s’en passer. C’est à la fois son exutoire et sa drogue. »C’est pourtant devant son ordinateur qu’elle est le plus heureuse. Ses plus beaux voyages, raconte-t-elle aux enfants, elle les fait « assise sur ses fesses », en écrivant dans son salon ou son chalet des Laurentides. Parfois jusqu’à 12 heures par jour. En constante ébullition, elle a mille et un projets en route. Quatre albums illustrés seront publiés en 2002, dont Annabelle et la bête (chez Dominique et compagnie, la maison d’édition de Dominique Payette). Il s’agit de la version enfantine de Là où la mer commence, son troisième (et très réussi) roman pour adultes (Robert Laffont, 2001), inspiré d’un conte écrit par Mme Leprince de Beaumont, La belle et la bête, paru en 1757. Récrire ses textes en fonction de ses différents publics est l’une de ses spécialités. Elle a réuni les trois Marie-Lune en un seul ouvrage pour adultes, Marie-Tempête; idem pour les deux Maïna, son roman préhistorique – dont elle s’apprête à tirer un téléfilm.Dominique Demers a un comité de lecture très spécial. « Je donne toujours mes manuscrits à relire à des classes de 3e et 4e année, dit-elle. Leurs recommandations sont précieuses. » Denise Boileau-Francoeur, enseignante à l’école Jean-Leman, à Candiac, au sud de Montréal, travaille souvent avec elle. « Mes élèves lui apportent des critiques constructives, dit-elle. Et changent parfois jusqu’au nom des personnages. Même l’éditeur est étonné. » En 1999, Jasmine Ménard, 12 ans, a planché avec sa classe sur Léon Maigrichon, le dernier volume de la série des Alexis. « Il y avait quelques petits passages pas clairs et Dominique Demers a vraiment écouté nos conseils, dit-elle. Ça m’a donné le goût d’écrire des histoires! » Si Dominique Demers souhaite susciter des vocations, elle se défend bien de vouloir donner des recettes. En novembre dernier, juste avant le Salon du livre de Montréal, une publicité dans les journaux, qui montrait son visage rayonnant et où on pouvait lire « Écrivez le prochain Harry Potter! », a soulevé sa colère. Si elle devait effectivement participer à cette conférence organisée par l’auteur à succès Mark Fisher, elle n’avait pas donné son aval au slogan vendeur. « Ce qui m’a attristée dans cette pub, c’est qu’on réduise de plus en plus la littérature jeunesse à un phénomène, dit-elle. Depuis le succès des Harry Potter, on ne parle plus que de chiffres. Alors qu’écrire pour les enfants, c’est d’abord un acte de plaisir, de foi, d’humilité et d’amour. »