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Nadia, Mordecai et l’autre

Dans un livre qui a fait un peu de bruit et qui mériterait d’en faire plus, Nadia Khouri cherche à déterminer pourquoi les articles du New Yorker et le livre de Mordecai Richler sur le Québec ont provoqué une telle tempête. Elle aurait pu répondre que Richler a choqué parce qu’il voulait choquer, et qu’utiliser le mot «truies» à propos des mères canadiennes-françaises d’une certaine époque n’était pas fait pour lui attirer des applaudissements.Elle ne le fait pas.La question qui l’intéresse est, à vrai dire, beaucoup plus complexe, et Nadia Khouri va la traiter dans ce livre, Qui a peur de Mordecai Richler?, avec un luxe d’analyses et, disons-le, une férocité assez remarquables. Il lui arrive, emportée par sa propre verve de polémiste, de tourner les coins rond. Elle simplifie indûment, par exemple, la réplique d’un Jean Larose. Elle traite avec une rapidité imprudente des circonstances qui ont entouré la soutenance de la thèse célèbre d’Esther Delisle. Et j’en passe… Plus grave, elle fait dans les premières pages du livre un mauvais procès à Michel Bélanger pour avoir dit dans une entrevue que, si Richler n’est pas un «étranger» parmi nous, il n’est pas non plus «des nôtres». Il me paraît que Bélanger, dans ce texte, se réfère au «nous» de la culture première, de la mémoire collective, qui a sa légitimité propre et qu’on ne saurait condamner sans tomber dans l’abstraction pure. On a un peu trop tendance, ces temps-ci, dans certains milieux, à supprimer sans ambages un tel «nous», surtout celui des Québécois nés natifs francophones. Si un membre de la communauté juive ou de la communauté grecque me disait que je ne suis pas des leurs, ma foi, je n’aurais pas à en être offusqué.C’est le passage de ce «nous» communautaire au «nous» politique, idéologiquement exclusif, qui fait problème. Plus que sur la défense et illustration des idées de Mordecai Richler, c’est là-dessus que porte essentiellement l’ouvrage de Nadia Khouri, c’est-à-dire sur un nationalisme qui prétend échapper à sa nature idéologique et s’imposer comme un «impératif d’unanimisme ethnique». Il y a assez longtemps qu’on n’avait lu une mise en cause aussi radicale et aussi robuste des prétentions traditionnelles (et actuelles) du nationalisme québécois. Celui-ci, insiste Nadia Khouri, est une idéologie particulière, qui ne doit pas être confondue avec la condition québécoise elle-même, comme le voulait Lionel Groulx, attaqué et disséqué ici avec une rigueur que ne possédait pas le texte de Richler. Cette confusion, selon l’auteur, résulte d’«une conception déterministe simple des rapports entre langue, collectivité réelle ou imaginée, idéologie et action politique». On peut n’être pas nationaliste, ou même être antinationaliste, en anglais ou en français, tout en étant authentiquement, parfaitement québécois!Voici donc un livre utile, dans la mesure où il remet en question un certain nombre de pseudo-évidences du discours sociopolitique actuel. On pourrait lui faire 10 ou 50 reproches (mon exemplaire est émaillé de points d’interrogation et d’exclamation, de protestations diverses, etc.): Nadia Khouri ratisse large et se donne toutes les libertés du pamphlet. Mais il est, sans nul doute, intellectuellement stimulant.Le «nous» communautaire dont je parlais plus haut, la chaleur d’une mémoire collective, on les retrouvera dans le livre de Fernand Dumont, Raisons communes. On sait que ses positions politiques sont assez différentes de celles de Nadia Khouri. Son option souverainiste est sans ambiguïté; il procède même, dans cet ouvrage, à une «justification du nationalisme». Mais cela ne fait pas de lui, à l’évidence, un de ces nationalistes chenus et grenus qu’abomine l’avocate de Mordecai Richler, bien qu’il aime un peu trop (à mon gré) le légendaire chanoine. Il refuse de parler d’une «nation» québécoise: «Il y a ici, dit-il, des anglophones et des autochtones, et la nation francophone ne se limite pas au territoire québécois.» Une telle affirmation ne conduit pas à des conclusions simples, et l’on ne tentera pas de résumer ici les fines distinctions, nourries par une vaste culture théorique, que Fernand Dumont est amené à proposer pour asseoir nos «raisons communes».L’auteur fait, dans ce livre, le tour des questions qui se posent présentement à la société francophone du Québec: essoufflement de la Révolution tranquille, questions constitutionnelles, culture, langue, enseignement, problèmes sociaux, etc. Fernand Dumont est armé, comme peu d’intellectuels québécois le sont présentement, pour remplir un programme aussi ambitieux. Mais l’ampleur même des questions soulevées risque de donner à certains chapitres, surtout vers la fin, l’allure d’un rapport (exceptionnellement élégant et intelligent, bien sûr) de commission d’enquête. On aimerait que Fernand Dumont exagère parfois, qu’il fasse un ou deux pas de côté, peut-être même une toute petite faute de français. On pourra n’être pas d’accord avec toutes ses idées; mais il faudra, avec lui, discuter à une certaine hauteur.Qui a peur de Mordecai Richler?, par Nadia Khouri, éd. Balzac, 159 pages, 19,95$. Raisons communes, par Fernand Dumont, Boréal, 255 pages, 24,95$.

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Le pourfendeur du multiculturalisme

Depuis des mois, Neil Bissoondath se sent pris en sandwich. Entre deux aéroports, deux projets, deux entrevues. Coincé par une célébrité fulgurante: en l’espace de 200 pages, il a soulevé une controverse comparable à celle de Mordecai Richler avec son célèbre O Canada, O Quebec. Mais cette fois, c’est le Canada anglais qui est sous la douche froide.D’Ottawa à Vancouver, les médias se l’arrachent pour qu’il s’explique sur son essai Le Marché aux illusions: la méprise multiculturelle (Boréal-Liber). Il y soutient que la mosaïque canadienne est un miroir aux alouettes; que le multiculturalisme engendre des ghettos, inspire les démagogues, radicalise la droite, mène à l’impasse. Il le voit comme «une vache sacrée pour les uns, une vache à lait pour les autres» et ajoute que le Canada aurait avantage à suivre l’exemple du Québec, qui afficherait des valeurs plus fortes, un «centre» mieux défini. L’essai écorche aussi Sheila Finestone, secrétaire d’État responsable de la politique du multiculturalisme, qui a accusé Bissoondath de «saper les fondements de la société canadienne».Mais ce qui agace surtout les politiciens, c’est que Bissoondath partage l’analyse des souverainistes en affirmant que Pierre Trudeau a institué la politique du multiculturalisme en 1971 par pur opportunisme afin d’obtenir le vote «ethnique», tout en faisant des Québécois francophones une minorité parmi d’autres. «Trudeau défend longuement le bilinguisme dans ses Mémoires. Sur le multiculturalisme, rien!» s’étonne l’écrivain.Canadien d’origine indienne né à l’île de la Trinité, immigré en 1973, Neil Bissoondath a vécu 15 ans à Toronto avant de s’installer à Montréal il y a cinq ans avec sa compagne, une Québécoise francophone. À 40 ans, il a la gueule de l’emploi pour parler de racisme, d’immigration et de «dualité canadienne»!Typé, plus foncé de peau que ses parents (comme Raj, le héros de son roman le plus connu, Retour à Casaquemada), il a été soumis, enfant, à ce code non écrit qu’observent tant de mulâtres, d’Indiens et de Blancs des Antilles: éviter la morsure du soleil pour ne pas compromettre son teint, son statut.Ni tout à fait noir ni tout à fait blanc, Bissoondath affiche ses couleurs: «Je suis un écrivain. Un individu à part entière. Les idéologues simplifient la réalité; moi, je suis romancier pour rendre compte de sa complexité», résume-t-il dans un excellent français tout en préparant le café. L’appartement du quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal est simple, lumineux, tranquille.Bissoondath se remet tout juste au roman qu’il avait délaissé pour les feux de la rampe: «L’écriture est un besoin, une émotion que je ne contrôle pas.» Il le dit d’un ton affable, avec des manières élégantes, un mélange de souplesse et de maîtrise un peu féline.En général, il adore se lever tôt et se retrouver seul pour écrire, longtemps, entièrement absorbé dans ses mondes imaginaires. Il prétend ne jamais connaître l’«angoisse de l’écran vide» (avant, on parlait de la page blanche!) et confesse être d’une nature réservée, fuir les mondanités et le tumulte des foules.Dans le salon dénudé, une bibliothèque ventrue aurait dû s’écrouler depuis longtemps si ce n’était de l’ingéniosité de son propriétaire pour maintenir en équilibre les piles de livres qui attendent d’être lus («Je suis débordé!»). Sur un mur, le portrait à l’encre d’un pundit (prêtre brahmane) en habit de cérémonie. Un ancêtre? «Je ne sais plus d’où il sort, mais j’imagine que mon arrière-grand-père devait avoir un peu cette tête-là», répond-il, mi-figue, mi-raisin.À l’origine, il ne voulait pas écrire Le Marché aux illusions. Il a réfléchi deux semaines avant d’accepter la commande de Cynthia Good, son éditrice chez Penguin: «La non-fiction ne m’a jamais attiré. Mais il fallait réfuter les arguments raciaux des réformistes, amener le débat sur le terrain de l’éthique. Mon essai est le témoignage d’un immigrant. Je suis parti, de mon plein gré, pour connaître la liberté, vivre autrement, assumer ma destinée. Sinon, pourquoi partir? Chaque immigrant est sans cesse confronté au même dilemme; ou il va de l’avant, ou il s’accroche à son passé, à une identité illusoire», explique l’écrivain, qui dit avoir un sixième sens pour repérer la discrimination, parfois subtile.Pourtant, des critiques lui reprochent d’avoir trahi ses origines. Un journaliste torontois l’a même traité de coconut (brun en surface, blanc à l’intérieur)! «Au Canada, on préfère discuter des personnalités plutôt que de leurs idées, ce qui empêche tout débat», rétorquet-il.Avant d’entreprendre la rédaction de cet essai il y a trois ans, Neil Bissoondath était un romancier connu, traduit, heureux. Il avait publié des nouvelles (Digging Up the Mountains, en cours de traduction chez Boréal) et deux romans, L’Innocence de l’âge et surtout Retour à Casaquemada (A Casual Brutality), un succès international.Lui et sa compagne Anne Marcoux, avocate en droit médical, s’occupaient d’Élyssa, née quelques mois plus tôt; un projet de roman était en gestation. Il venait de refuser de couvrir la guerre civile au Sri Lanka pour la prestigieuse revue britannique Granta, préférant fréquenter la famille d’Anne ou rendre visite à sa soeur Shelley ou à ses vieux copains Andy et Lewis à Toronto.Déjà, ses romans, qui contenaient tous les thèmes du Marché aux illusions, lui avaient valu les foudres de certains critiques pour leur «eurocentrisme» et leur «mentalité coloniale». «On m’a aussi traité de communiste, de fasciste, de social-démocrate, de féministe!» ajoute l’auteur.Depuis ses tout premiers récits, Bissoondath écrit sur la transhumance, le déracinement, la perte. Le poids des origines écrase ses personnages, incapables de s’assumer, de s’épanouir. Or, croit-il, la réalisation de soi est le seul défi qui vaille la peine d’être relevé. Pour cela, il faut vivre dans la réalité, rester sourd au chant des sirènes: «Les vies sont comme des rivières qui vont où elles veulent. Mais je crois en l’individu. Sinon, je ne pourrais pas être écrivain.»Lui-même n’est pas aussi torturé que ses personnages. «Je mets mes racines dans mes poches et je vais où je veux», écrit-il dans Le Marché aux illusions. C’est ainsi qu’il a décidé d’émigrer à 18 ans. Mais le comité d’accueil à Toronto n’était pas à la hauteur… Inscrit à l’Université York en littérature française, il est conduit d’office vers le Bethune College, le campus des minorités ethniques, plutôt qu’au Glendon College, où ont lieu ses cours! Classé «Antillais» par l’administration, il évite les danses reggae de «son» association, découvre Toronto, étudie le jour et écrit la nuit, puis se trouve un emploi comme professeur d’anglais au Language Workshop, où plusieurs de ses étudiants sont québécois.Il les pique en affirmant que la loi 101 est fasciste: «Pour les pousser à s’exprimer, mais aussi parce que je ne comprenais pas! Le bilinguisme devait s’appliquer partout au Canada. Pourquoi les Québécois, eux, tenaient-ils tant à la loi 101?» Anne Marcoux, alors une de ses étudiantes, discute ferme avec lui et le fait changer d’avis après «un long processus intellectuel et émotif», qui dure toujours.Lorsqu’on est immigrant anglophone, faut-il donc tomber amoureux pour épouser le Québec? «Peut-être, dit Bissoondath, amusé. Quand je parle de la loi 101 avec des anglophones, ils me prennent pour un séparatiste! Ils prétendent apprécier le fait français mais ne veulent ni le reconnaître ni le protéger. Le Québec vit en français, point. Même si j’avais eu le choix, j’aurais inscrit ma fille à l’école française.»Il demeure pourtant fédéraliste jusque dans ses tripes: «Anglophones et francophones partagent une histoire commune depuis la conquête. Les Québécois sous-estiment l’importance de leur lien affectif avec le Canada. Or, il ne faut jamais sous-estimer l’émotion! Je me suis « senti » canadien, citoyen d’un pays pour la première fois un an après mon arrivée à Toronto. Je n’avais jamais connu cela en tant qu’Indien ou Trinidadien!» Bissoondath estime néanmoins que le Canada anglais rejette son héritage. «Si un grand homme a dit ou fait la moindre chose « politiquement incorrecte », on le renie, tout simplement! Pourtant, aux États-Unis, on reconnaît le rôle de Thomas Jefferson dans l’histoire américaine même s’il a été esclavagiste!»Ainsi, sous le glacis des bons sentiments, le multiculturalisme engendrerait la political correctness, une version soft du stalinisme. Bissoondath déplore l’attitude de l’Association des écrivains canadiens, dont certains membres, se proclamant «écrivains des minorités», ont statué en congrès qu’ils étaient les seuls à pouvoir traiter de leur expérience. «Donc, seules les femmes seraient autorisées à écrire sur les femmes, les autochtones sur les autochtones, les homosexuels sur les homosexuels… Idem pour le cinéma, la peinture, toutes les formes d’expression!» conclut-il.Neil Bissoondath a grandi dans le quartier Sangre Grande, à Port of Spain. Les tensions raciales, économiques et religieuses étaient insupportables. Sati, sa mère, était professeur d’anglais, son père Crisen possédait un magasin général. Il fréquente une école de presbytériens canadiens qui lui parlent du Saint-Laurent dans ses cours de géographie. Après l’accession de Trinité-et-Tobago à l’indépendance, il voit les clivages se créer entre Indiens, Chinois et Noirs.Prospères et nombreux, les Bissoondath et les Naipaul (la branche maternelle) cultivent l’esprit de caste: «Ma famille n’acceptait pas les Noirs à la maison, beaucoup de mes cousins ne recevaient pas les musulmans. Chez ma cousine, les Noirs étaient admis, mais pas question de mariage! Moi, je voulais écrire… et partir!»Il a toujours voulu être écrivain. Comme son grand-père maternel, le premier romancier de Trinité-et-Tobago («Imaginez, écrire là-bas il y a un siècle!»). Comme ses oncles Shiva et surtout Vido S. Naipaul, récipiendaire du Booker Prize (In a Free State) et pressenti depuis des années pour le prix Nobel. Quatre auteurs en trois générations, une dynastie!Pour Neil ten Kortenaar, professeur de «littérature postcoloniale» (sic) à l’Université Concordia, il y a de grandes affinités entre le célèbre oncle et son neveu, dans l’esprit comme dans le style, et le ton du Marché aux illusions s’accorde avec celui de Finding the Center de V.S. Naipaul.L’essai de Neil Bissoondath contient de fort belles pages sur ses ancêtres, de pauvres brahmanes de l’Uttar Pradesh qui franchirent, il y a plus de 100 ans, une mer et deux océans pour connaître un meilleur sort, «une multitude de gens sans visage qui ont créé pour moi et ma génération des conditions d’émancipation qui n’existaient pas».Le succès lui a ouvert des portes. En ce moment, il adapte pour CBC son dernier roman, L’Innocence de l’âge, et anime Markings, une émission sur la chaîne Vision, pour laquelle il choisit ses invités. «Je tente de comprendre les gens, comme dans mes fictions.»Et aussi, sans doute, d’exorciser ses propres démons. Comme si, par un léger déséquilibre du sort, les choses avaient pu mal tourner. Raj, par exemple, le héros de Retour à Casaquemada, est le double troublant de son créateur. Incapable d’assumer sa destinée, il émigre au Canada, fonde une famille, mais succombe à la nostalgie de son île natale. Mal lui en prend! Il la retrouve exploitée par des escrocs, baignant dans un climat de violence extrême. Raj vivra la plus horrible des tragédies. «J’espère pour lui qu’il tirera une leçon de l’expérience!» commente philosophiquement Bissoondath, laissant son personnage libre de faire ce qui lui plaît après l’avoir tant malmené. Il ajoute qu’il ne cherche pas les intrigues de ses romans: «Ce sont elles qui me trouvent. Chez un romancier, une partie observe et s’observe sans cesse, comme un oeil qui ne se ferme jamais.»

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L’héritage culturel d’un «vieux prof»

Je venais à peine de terminer la lecture de son recueil de nouvelles, La Porte à côté, lorsque j’ai appris la mort de Paul Zumthor. Le livre ne m’avait pas préparé à cette conclusion. Sans doute y est-il beaucoup question du vieillissement, de la mort, mais dans une lumière d’intelligence et de sensibilité si vive que l’issue finale était paradoxalement écartée. Les nouvelles de La Porte à côté sont d’un écrivain extrêmement vivant, celui qui dit et persiste à dire, parmi toutes les tragédies et les questions insolubles de l’existence: «À chaque instant le monde est parfait.»Rien de ce qui est raconté dans ce livre n’est directement biographique, mais on lira avec une émotion particulière la méditation intitulée Le Vieux Prof, sans doute nourrie par les expériences du grand professeur que fut Paul Zumthor. À quoi peut penser le professeur en fin de carrière, devant la poussée démographique de ces hordes d’étudiants qui lui prêtent leur attention, sinon à «ce rien», cet «héritage» de culture, d’histoire qui passe vaille que vaille d’une génération à l’autre? Ce «rien», c’est «l’ultime débris d’un héritage de certitude et d’amour», ou encore un «feu» qui passe de l’un à l’autre, du «vieux prof» au jeune étudiant, sans qu’on sache trop ce qu’il transporte, ce qu’il contient.Ce quasi-récit fait partie d’une série de textes très brefs, d’Esquisses, qui sont sans doute les plus émouvants du recueil, ceux auxquels on sera tenté de revenir le plus souvent pour se souvenir de Paul Zumthor. Ailleurs, dans des nouvelles plus développées, il tirera parti de sa vaste expérience du monde, par exemple en évoquant l’image d’un vieux poète oral, en Amérique du Sud, ou les espoirs fous et les périls d’un jeune Africain qui veut s’embarquer à Tanger pour gagner l’Europe de tous ses rêves.Trois des plus belles, des plus riches nouvelles du livre sont réunies sous le titre de Médiévales. La connaissance très précise qu’avait Paul Zumthor du Moyen Âge n’était pas celle d’un spécialiste frileux. Il aimait, il goûtait (L’actualité, 15 avril 92). Il me disait un jour qu’il aurait aimé vivre à cette époque. Aussi bien peut-il raconter avec une force de conviction totale la grande maladie de l’empereur Charlemagne, ou encore la tragédie de la reine Pédauque.N’est-ce pas, aussi bien, dans une sorte de Moyen Âge que nous entraîne le récit d’Anne Hébert, au titre d’ailleurs outrageusement moderne: Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais ? L’action se déroule dans un Québec ancien, plus ancien qu’ancien, tout près de quelque mythique commencement où les passions arrivent très vite à leur comble. Le désespoir d’Aurélien Laroche, à la mort de sa femme, fait de lui une bête de somme, sans aucune ouverture d’espérance ou même de sensibilité. Et Clara, sa fille, grandira dans ce climat de radicale indifférence, jusqu’au moment où elle s’éprendra violemment de la connaissance, grâce à la rencontre d’une maîtresse d’école passionnée.La première partie du récit est à mon gré la plus belle, la plus forte, écrite avec une économie de moyens qui rend d’autant plus violente la revendication de vie qui monte du paysage désolé. On peut compter ces pages parmi les plus saisissantes que la romancière ait écrites. Mais la deuxième partie, et ce lieutenant anglais?… Comment, par quel concours de circonstances ou quelle fatalité est-il venu s’installer dans une cabane primitive, parmi les arbres? On nous parle de la peur totale, incontrôlable, qui l’a saisi durant le blitz de Londres. D’un camp militaire appelé Valcour, au Québec, où il aurait été envoyé en désespoir de cause, puis chassé. De l’habitude qu’il aurait de trop aimer les toutes jeunes filles…Ai-je tort de demander des précisions à un récit qui, comme tous ceux d’Anne Hébert, se situe dans une aura essentiellement poétique? La réponse appartient à chaque lecteur, et j’en connais qui ont traversé la deuxième partie avec autant de ravissement inquiet que la première. Pour moi, je ne cesse de revenir au début, qui est d’une rare intensité: «Cela s’est produit brusquement, d’une façon fulgurante. Une sorte d’illumination sauvage a saisi Aurélien Laroche. Dans cette lumière crue…»La Porte à côté, par Paul Zumthor, L’Hexagone, 189 pages, 16,95$.Aurélien, Clara, mademoiselle et le lieutenant anglais, par Anne Hébert, Seuil, 90 pages, 12,95$.LA PORTE À CÔTÉEt me voici, de jour en jour cerné par ces quelques dizaines d’êtresincomplets que j’ai, paraît-il, la responsabilité d’«instruire». De quoi? De moi? D’eux-mêmes? Quatrevingts pour cent de filles, salvatrices de la culture qu’on appelle libérale comme le furent les moines du haut Moyen Âge, petites Minerves casquées de cheveux de femmes, parmi les fleurs d’un corps tout juste éclos, dressées contre le fond de la salle de cours, contre le fond de leur enfance, neuves, fraîches, et bientôt, d’un semestre à l’autre, guettées par leur féminité dévoreuse. Moi, je reste, mes filets crevés dans le poing, au bord de leurs générations fluentes, sûres d’elles-mêmes malgré tout, zigzaguant tête haute sous leur revêtement de nonchalance ou d’hostilité, dans leurs relents d’aftershave et de désodorisant qu’elles prennent pour l’air du large, si différentes de ce que nous fûmes, nous refoulés aujourd’hui au pied du mur terminal, trop éblouissant pour qu’on en supporte sans peine la vue. Paul Zumthor

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L’ogre d’Oka

J’attendais Don Juan – toutes les femmes trouvent Robert Lalonde tellement beau! – mais quand il s’est enfin amené, le soir du lancement de son nouveau roman, Le Petit Aigle à tête blanche, j’ai cru reconnaître l’ogre du Petit Poucet de Perrault.Robert Lalonde n’est pourtant pas gros. Mais il a quelque chose d’immense. À peine entré, il occupait déjà toute la place. C’est un homme massif, haut et large, un peu ventru. Des yeux ronds et perçants, fouineurs aussi, qui roulent en dévorant l’espace, à l’affût, gourmands. Soudain, il a éclaté de rire. Un gros rire, rauque et puissant, qui semblait sortir du ventre de la terre.Plusieurs jours de lectures et d’entrevues ont confirmé ma thèse. Robert Lalonde, l’écrivain maintes fois lauréat, le comédien couru, acteur dans de nombreux téléromans et professeur de théâtre au cégep le reste du temps, est un ogre. Un être gigantesque et étrange, mordant dans la vie avec un appétit féroce, véritable Gargantua de la création, dangereusement insatiable.Cet automne, le romancier-comédien – le seul au Québec -, enregistrait des émissions de télévision le matin (c’est lui l’amant de Rémy Girard dans le nouveau Scoop), montait un collage de textes de Shakespeare sur l’amour avec les étudiants de l’option théâtre du cégep Lionel-Groulx l’après-midi et jouait le chevalier de Ripaffrata à côté de Sylvie Drapeau dans La Locandiera de Goldoni le soir. Et puisque, à travers tout ça, il a lancé un roman immédiatement porté aux palmarès, il a rencontré des journalistes dans toutes les villes où La Locandiera était à l’affiche.Les Québécois ont découvert le comédien avant l’écrivain mais Robert Lalonde écrit depuis presque toujours. Il traîne partout son crayon, quelques feuilles et une grosse gomme à effacer. Et il écrit, furieusement, comme si le diable était à ses trousses. Lalonde n’est pas un écrivain à se morfondre devant une feuille blanche. Il noircit page après page et parfois, le lendemain, il jette tout au panier. Là, comme dans tout ce qu’il fait, Robert Lalonde se défonce.Un jour pourtant, il y a peut-être 20 ans, Robert Lalonde s’est arrêté. Les jambes molles, le souffle coupé. «Je venais de lire L’Hiver de force de Réjean Ducharme. Je n’ai plus été capable d’écrire pendant longtemps. J’avais l’impression que tout avait été dit, qu’il n’y avait plus rien à raconter.»«Personne au Québec n’écrit aussi bien que Ducharme», confiait-il encore à Suzanne Lévesque il y a quelques semaines, lors d’un enregistrement de l’émission Sous la couverture. Depuis, Le Petit Aigle à tête blanche de Lalonde a raflé le Prix du gouverneur général, damant le pion à Va savoir, le dernier Ducharme. Robert Lalonde n’en revient pas. «La seule chose qui rend mon malaise un peu moins grand, c’est de savoir que Ducharme a déjà reçu ce prix deux fois. Heureusement, Le Petit Aigle est le roman dont je suis le plus content.»Il y a 15 ans, Robert Lalonde avait déjà au moins huit romans dans ses tiroirs lorsque son beau-père lui a découpé l’annonce du prix Robert-Cliche dans Le Soleil. D’un coup, il s’est décidé. Il a fourré La Belle Épouvante, son dernier manuscrit, «l’anatomie d’un couple», dans une grande enveloppe brune et collé un timbre dessus. Quelques semaines plus tard, il remportait le prix, et son roman était publié aux éditions Quinze et chez Julliard.Un an après, Robert Lalonde récidivait avec un roman qui lui rongeait les tripes, révélant ainsi sa vraie nature de parfait délinquant. Le Dernier Été des Indiens, une histoire de sexe et de sauvages, surprend tout le monde et en choque plusieurs. «La nature, les Indiens, la nature encore, et des passions à coucher dehors», résumait Gilles Marcotte dans L’actualité. «Alors que les écrivains québécois à la mode parlaient d’urbanité et du « mal-être » des baby-boomers, Robert Lalonde arrivait d’une autre planète avec des romans à la Yves Thériault», dit Jacques Martineau, auteur des 100 romans québécois qu’il faut lire, dans lequel figure L’Ogre de Grand Remous. Mais le bouquet, c’est que l’écrivain à peine né publie ce torride Dernier Été des Indiens, au Seuil, à Paris. En ce début des années 80, seuls Jacques Godbout, Anne Hébert… et Réjean Ducharme avaient réussi à trouver preneur de l’autre côté de l’Atlantique. Et voilà que les Français craquent pour cette histoire de tipis au Canada, mettant en vedette «un petit catholique pâteux» initié «aux joies innocentes et scandaleuses du sexe» par un Indien de la réserve à côté.«Tous les éditeurs québécois avaient refusé mon roman; alors, heureusement pour moi qu’il y avait la France», dit Robert Lalonde. Mais il ne perd rien pour attendre. «Je me suis fait ramasser, admet-il sans rire. Dans La Presse, Réginald Martel a titré La Perfection de l’échec. Un autre critique a écrit: « Il aurait joué aux fesses avec un Indien lorsqu’il était petit et voilà qu’il se prend pour un écrivain. »»Cette phrase-là, Robert Lalonde a eu du mal à l’avaler…Robert Lalonde est né à Oka. Il a grandi au village, du côté des Blancs. Son père était métis, sa grand-mère iroquoise. Lui? «Un mêlé, un déchiré.»Aux journalistes français, Lalonde raconte de fascinantes histoires sur son enfance. Comment sa grand-mère, révoltée de le voir étudier les arbres dans un livre de sciences naturelles, l’avait assis toute une journée devant un vrai tronc. Comment son père et son grand-père demandaient toujours la permission au chef indien avant d’aller barboter à la plage d’Oka. Et bien d’autres encore.«Mes meilleurs amis étaient indiens, dit Robert Lalonde. Chez eux, on me disait souvent: « Qu’est-ce que t’as? T’es donc ben énervé. » Et au village, le monde me demandait: « Qu’est-ce que t’as? T’es donc ben taciturne. »» Longtemps à cheval entre deux mondes, écartelé entre «notre absence de spiritualité et leur absence d’organisation sociale, notre culpabilité et leur délinquance», Robert Lalonde soutient encore aujourd’hui que le malentendu entre ces deux cultures est mille fois plus grave que le déficit du pays.Il a vécu la crise d’Oka comme une peine d’amour. Un drame bien plus tragique que l’accueil vitriolique de son deuxième roman. Cet été-là, Robert Lalonde s’est réinstallé au village d’Oka, espérant réconcilier l’irréconciliable. Depuis, il est en brouille avec bien des gens là-bas. Les membres de sa famille qui y vivent encore jurent d’ailleurs qu’il n’y a pas l’ombre d’un Indien dans leur arbre généalogique. «Ils font comme si ma grand-mère n’avait jamais existé, comme si son héritage était une tare.»Dans Le Dernier Été des Indiens et dans Sept Lacs plus au nord, une sorte de suite parue l’an dernier, Lalonde épouse un peu facilement le mythe du bon sauvage mais il éblouit, comme dans L’Ogre de Grand Remous, comme dans Le Petit Aigle à tête blanche, avec des phrases chavirantes sur cette nature, forêts, bêtes et lacs confondus, qui l’habite et le hante. Il dit tout, les plus brûlantes passions et les pires effondrements de l’âme avec des ciels, des soleils, des criques, des rivières, des bouleaux et du vent. Et, où que vivent ses personnages, les phrases qui les portent sont peuplées de lièvres et de couleuvres, d’ours, de coyotes, de marmottes, de fauvettes, de hiboux, de loutres et de canards, de truites, de faucons, d’alouettes, de belettes, de mouches à feu, d’outardes et de corneilles.«J’ai grandi au bord d’un lac», raconte-t-il comme si ça expliquait tout. «Mon père baguait les oiseaux pour étudier leur migration. Il connaissait leurs habitudes, leur cri, leur nom. C’était un bon chasseur, capable de blesser sans tuer lorsqu’il voulait capturer. J’ai passé des heures et des heures à observer sans rien dire, debout à côté de lui, dans le bois dès 4 h du matin.»Le «beau Paul», le père de Robert, avait étudié les beaux-arts. Il peignait quand il pouvait mais gagnait sa vie comme «lettreur» officiel du village d’Oka, annonçant les tombolas du dimanche ou dessinant des mots sur les portières des camions. C’était un original. Les Lalonde n’avaient pas d’auto mais des tas de bateaux. «Mon père passait ses hivers dans le garage à construire une chaloupe ou une péniche qu’on mettait à l’eau au printemps. Ensuite, nous vivions sur le lac.»Depuis Le Dernier Été des Indiens, tous les romans de Lalonde sauf Le Fou du père, un hommage à son père décédé, ont paru chez Seuil. Consciemment ou pas, celui que les Français ont surnommé Robert des Bois, offre aux cousins toute la sauvagerie dont ils rêvent. Et plus encore, car chez Lalonde le folklore bascule dans l’allégorie même lorsqu’il n’y a plus d’Indiens. Imaginez Aubert, le héros du Petit Aigle à tête blanche, un poète bûcheron grelottant devant son feu de camp dans l’infinie forêt québécoise, où il écrit ses poèmes sur un petit carré de sac de sucre avec un crayon affûté au couteau de chasse. Et à la parution de son premier recueil, on nous rappelle que l’homme a bûché lui-même l’arbre avec lequel on a fabriqué son livre.Robert Lalonde ne craint pas la démesure. Les êtres qu’il crée, sur des pages ou sur les planches, sont toujours immenses. «Au théâtre, Lalonde est bon dans les personnages énormes, grossis, impressionnistes», dit Robert Lévesque, critique de théâtre au Devoir. «Dans Le Syndrome de Cézanne, il jouait magnifiquement le rôle d’un homme qui a perdu femme et enfant dans un accident de voiture. Un personnage impossible, délirant, éberlué, déchiré, nageant en plein cauchemar.» Mais pas plus fou qu’Aubert, le petit aigle qui assomme les lecteurs avec ses mots ou les fait courir sur les toits.«C’est un homme volcan», explique la comédienne Louise Portal, amie de Robert et de sa compagne France Capistran, et marraine de leur fille Fanny.Lalonde attribue à Perrault et à Andersen «le plus grand choc littéraire» de sa vie. Il écrit lui-même, secrètement, des contes qu’il refuse de publier. L’Ogre de Grand Remous, un de ses plus beaux romans, s’inspire du Petit Poucet. «Pour comprendre la véritable terreur de l’abandon, il faut lire l’histoire de Poucet. Les grands conteurs disent la vérité sans pudeur», dit-il. Outre son immense admiration pour Ducharme et, bien sûr, cet autre fou des arbres qu’était Jean Giono, Lalonde a beaucoup de sympathie pour Yves Thériault, avec qui il a déjà travaillé à la radio. «Un homme paradoxal, civilisé et sauvage, qui me rappelait tellement mon père», dit-il.Comme Thériault, Robert Lalonde prend plaisir à faire éclater l’image classique de l’écrivain. Il a un biceps tatoué et 10 fois plus d’amis comédiens qu’écrivains. Son Petit Aigle à tête blanche, Prix du gouverneur général 1994, il l’a écrit dans une loge de Radio-Canada, entre deux scènes du téléroman Marilyn, où il incarnait Reynald Cloutier, un parfait salaud. «J’ai surpris bien des gens à Radio-Canada en demandant un bureau pour écrire, raconte-t-il. Au début, les autres comédiens étaient inquiets. Ils croyaient que j’écrivais sur eux. Tous mes romans ont été faits comme ça, dans une loge, en autobus ou au restaurant, parce que je n’ai pas d’autre temps.»À l’heure des hommes roses, Lalonde heurte les sensibilités avec des personnages mâles et mauvais, déraisonnables et pervers, qui en plus baisent entre eux. Les héros de Lalonde se livrent joyeusement à de violents ébats souvent incestueux. Luttes, empoignades, corps à corps, embuscades et duels ponctués de griffures et de morsures. Des vrais sauvages! Les tableaux sont assez choquants pour que de nombreux critiques, au Québec comme en France, n’en parlent pas. On applaudit l’écriture en s’accrochant aux thèmes philosophiques sans oser aborder cette trop délicieuse perversité.«Je jouais La Locandiera avec Robert depuis deux ans lorsque j’ai lu Le Petit Aigle à tête blanche, raconte la comédienne Sylvie Drapeau. Ça m’a renversée! J’étais quasiment gênée tellement ce roman est charnel, presque érotique, d’une beauté inouïe, avec des passions époustouflantes. J’avais toujours perçu Robert comme un chevalier, noble et réservé, et voilà que je découvrais un homme impudique, sans retenue.»«D’habitude, les écrivains sont profs ou journalistes», dit Jacques Godbout, qui connaît bien Lalonde. «Robert est différent. Il est indécent comme tous les comédiens. Ces gens-là ont appris à parler avec leur corps, ils acceptent de pleurer sur une scène.»Robert Lalonde n’avait jamais rêvé d’être comédien lorsqu’on lui a offert le rôle de Scapin. Il était alors pensionnaire au séminaire et enragé contre le monde entier: «Mon père voulait que son fils unique devienne médecin ou avocat, raconte sa soeur Suzanne. Le curé de la paroisse avait offert de payer une partie de ses études. Robert a pleuré et crié pendant des années: il ne voulait pas être pensionnaire, il n’acceptait pas de quitter Oka. C’est un grand sensible…»«J’étais complètement perdu, raconte Robert Lalonde. Je faisais des génuflexions à l’étude et je m’assoyais à la chapelle. Je n’étais pas préparé à ça. À Oka, mon père dormait toujours pendant la messe et moi aussi, couché contre son épaule. Les premiers temps, au séminaire, je faisais pareil, empruntant l’épaule de mon voisin. J’en ai récolté, des retenues!» Heureusement, il y avait les sorties avec les jeunes naturalistes. «Les seuls moments où je pouvais me sentir chez moi», dit-il. Les sulpiciens trimballaient leurs ouailles jusqu’à Trois-Pistoles pour épier les oies, nommer les herbes ou pister la belette. «Mon totem était l’oriole du Nord, un drôle d’oiseau comme moi. Il vit en bordure tout le temps, moitié sauvage, moitié dompté.»À l’époque, si Robert Lalonde n’était pas monté sur une scène, il aurait sûrement cassé des vitres. «Le théâtre m’est apparu comme une forme de délinquance, dit-il. Je voulais être comédien comme on veut échapper au chemin que d’autres ont tracé pour nous; pour prouver qu’on a le droit de foncer dans les projets les plus fous.»Mais il s’est fait prendre au jeu. «J’ai vécu un premier moment d’extase à 16 ans dans la peau de Scapin. J’étais couché sur le plancher et je contemplais un faux firmament de théâtre amateur en attendant l’ouverture des rideaux. La salle était pleine. J’avais l’impression de découvrir l’infini dont parlait Rimbaud. Je me sentais immense.»«Sur scène, Robert a les yeux brillants et il est toujours en nage», dit Sylvie Drapeau, sa partenaire de jeu dans La Locandiera. «L’autre soir, il était particulièrement crevé. Nous étions en coulisses, juste avant la scène finale, celle qui nous vide de toute notre énergie, et Robert était trempé comme une lavette lorsqu’il m’a lancé: « C’te maudite pièce-là, on ne peut pas la donner à moitié. »»Il a réussi au théâtre «avec un peu de chance, une tête de cochon et un faible pour les personnages fulgurants, qui ne ressemblent ni à notre voisin ni à notre beaufrère». Le plus souvent, il a opté pour le théâtre de création, jouant dans les pièces de Gauvreau, Ducharme et, bien sûr, son ami René-Daniel Dubois. «J’étais un artiste mal payé mais avoir des dettes ne me dérangeait pas. Quand mon dentiste insistait pour recevoir un chèque, je promettais de lui envoyer un peu d’argent avant Noël s’il lui en manquait pour les cadeaux de ses enfants.»De loin, il semble mener une vie réglée avec des journées parfaitement chronométrées. Mais c’est de la frime. «Je suis délinquant tout le temps», admet-il en riant. Au cégep, il s’amuse à défaire les horaires et surprend les étudiants en leur demandant de jouer les scènes qu’ils n’ont pas préparées sous prétexte qu’il faut un minimum de déséquilibre dans la vie pour créer. Et là comme à l’école de sa fille, il boycotte les réunions. Il aime chanter à tue-tête dans un studio de télé – il faut bien qu’il pratique les pièces de sa chorale d’amis du lundi soir, non? – et peut trouver mille excuses pour esquiver un cocktail littéraire. «Je mens continuellement, dit-il. J’invente des réunions urgentes [c’est facile puisqu’il travaille à tant d’endroits] et je rentre tranquillement à la maison promener mon chien.»Robert Lalonde ne m’a pas expliqué pourquoi il persistait dans sa délinquance mais avant qu’on se quitte il a raconté quelque chose d’amusant. «Pendant la crise d’Oka, les Indiens envoyaient un membre du clan différent tous les soirs pour négocier. Tout le monde pouvait les voir aux actualités télévisées. Ils se défendaient en disant: chez nous c’est comme ça. Mais ils faisaient exprès. C’était juste pour compliquer les choses, nous exaspérer. Pour nous prouver qu’ils existent, qu’ils sont différents. Comme tous les délinquants.»J’allais partir. Robert Lalonde était déjà en retard pour une répétition au cégep. À moins, bien sûr, qu’il ne m’ait raconté des histoires. Peut-être voulait-il simplement quitter au plus sacrant son appartement de Pointe-Saint-Charles pour fuir à Sainte-Cécile-de-Milton où il plante des arbres, peint des tableaux, joue de la musique et barbote avec les crapauds. J’allais partir mais il me restait une question. Depuis le début de la rencontre, je me demandais si l’ogre devant moi qui dévore la vie tout cru est comédien-écrivain ou écrivain-comédien?Il a bien failli ne pas répondre. Puis, bon prince, il a lancé: «Si la vie m’obligeait à choisir entre le théâtre et l’écriture, je ne jouerais plus.» Robert Lalonde est parfois menteur. Mais là, je l’aurais juré, il disait la vérité.

Culture

Le critique de l’ethnicité galopante

Neil Bissoondath est un homme à qui on a envie de dire merci. Merci de parler si bien le français. Merci d’être venu de si loin et de ne pas s’être arrêté à Toronto, d’avoir bien voulu s’établir à Montréal pour y poursuivre sa carrière de romancier anglophone. Merci de mettre en question les évidences dont se nourrit un peu trop facilement la vache sacrée du multiculturalisme.Mais ces remerciements, tout mérités qu’ils soient, risquent de laisser dans l’ombre ce qui, dans la thèse de Bissoondath, met en cause les nés natifs aussi bien que les immigrants, c’est-à-dire la critique de l’ethnicité galopante. Si, dit-il, les immigrants doivent savoir qu’ils vont changer, qu’ils ont changé en arrivant dans leur nouveau pays, les autres doivent également consentir à ce que leur appartenance ethnique ne soit plus déterminante dans la perception des valeurs communes. Dans l’avant-dernier chapitre de son livre, Le Marché aux illusions, Bissoondath débusque par exemple des manifestations de préférence ethnique, au Québec, qui hésitent à mourir. Ce qui fait l’unité, l’identité d’un pays, c’est l’adhésion à une culture publique commune, non la couleur de la peau ou le lieu d’origine.Notons en passant que Bissoondath n’éprouve aucune difficulté à reconnaître qu’il existe une identité canadienne. Et du même souffle il accepte que, à cause de sa composition particulière, le Québec ait éprouvé le besoin de se donner des lois linguistiques.S’il faut lire le livre de Neil Bissoondath et ne pas se contenter d’en avoir entendu parler ou d’en avoir lu (dans L’actualité notamment) quelques extraits, c’est qu’il affronte de l’intérieur les enjeux de l’immigration, et qu’il est l’oeuvre d’un véritable écrivain. L’argumentation anti-ethnocentrique de son livre est forte; les exemples concrets le sont encore plus, par exemple le récit qu’il fait de son arrivée à Toronto, de l’insistance qu’on met, à l’Université York, à le parquer parmi les étudiants de même origine.Aussi bien n’y a-t-il pas de frontière étanche entre cet essai et les oeuvres de fiction de Bissoondath, où le thème de l’immigration, du déracinement, de l’arrivée dans un pays nouveau, est partout présent.Les nouvelles réunies sous le titre assez explicite de À l’aube de lendemains précaires sont d’une écriture sans complaisance, cruelle même parfois, qui n’est pas sans rappeler celles de l’oncle de l’auteur, le célèbre romancier britannique V.S. Naipaul. Au contraire de l’essayiste, le romancier ne s’intéresse pas aux solutions; ce qui le requiert, c’est la difficulté, voire la tragédie, c’est-àdire ce qui dans l’existence humaine ne saurait jamais être résolu de façon entièrement satisfaisante, sans résidu.Entre les fils de M. Rangoulam, qui se sont adaptés complètement à la vie torontoise, et M. Rangoulam lui-même, qui recrée dérisoirement dans son condo les traditions religieuses de son pays d’origine, les sympathies du romancier vont évidemment à ce dernier. La vérité romanesque appartient toujours, pour l’essentiel, aux perdants, à ceux qui n’ont pas, pour ainsi dire, de domicile fixe. Ainsi Monica, la femme de ménage, personnage de la nouvelle la plus discrètement tragique du recueil, qui se résigne en fin de course à chasser de chez elle ses fils devenus de petits bandits. Pour elle, comme pour M. Rangoulam, comme pour M. Slade, le concierge doucement poussé vers la retraite, comme enfin pour Miguel – héros de la nouvelle éponyme -, torturé dans son pays d’origine et attendant de passer, le lendemain, devant le tribunal de l’immigration, rien ne peut jamais être tout à fait réglé. Même acceptés, même accueillis dans le nouveau pays, ils demeurent fondamentalement des errants.On aura compris qu’il ne faut pas chercher dans À l’aube de lendemains précaires des consolations, mais des images sans concession de la condition humaine de notre temps. Le livre est efficacement traduit, sauf peut-être dans quelques nouvelles où l’écriture allusive, elliptique de Bissoondath a donné du fil à retordre à la traductrice.Le Marché aux illusions: la méprise du multiculturalisme, par Neil Bissoondath, traduction de Jean Papineau, Boréal/Liber, 242 pages, 19,50$.À l’aube de lendemains précaires, par Neil Bissoondath, traduction de Marie Josée Thériault, Boréal, 311 pages, 19,95$.LE MARCHÉ AUX ILLUSIONSLa culture est une chose complexe qui vit, respire, en constante évolution. La culture, c’est la vie. Elle se transforme sans cesse, n’est jamais la même d’un jour à l’autre. Il n’y a pas de repos possible. Une culture qui n’arrive plus à trouver en elle l’énergie de la vie se trahit; inévitablement elle sombre dans le folklore. Neil Bissoondath

Culture

Marie brûle-t-elle ?

Elle est de ces auteurs qui tiennent en équilibre sur un volcan. Parricide, suicide, viol, meurtre: Marie Laberge donne rarement dans la dentelle, même si l’amour revient toujours comme un refrain dans la curieuse alchimie qui résulte de son talent. Avec le temps, ses personnages ont fini par accéder à une sorte de paix intérieure, non sans avoir au préalable effectué une longue traversée du désert.Elle fait également courir les foules. Marie Laberge connaît une popularité extraordinaire pour un écrivain, un tour de force qu’elle partage entre autres avec Michel Tremblay. Ainsi, son avant-dernier roman, Quelques adieux, s’est vendu à plus de 25 000 exemplaires, ce qui en fait certainement un best-seller au Québec. «Elle est toujours très attendue», confirme Françoise Careil, propriétaire de la Librairie du Square à Montréal.Comédienne, metteur en scène, dramaturge, Marie Laberge est venue assez tard à l’écriture romanesque. Elle avait déjà signé une vingtaine de pièces de théâtre quand Juillet est paru il y a cinq ans. Le Poids des ombres, son troisième roman (464 pages bien comptées), mis en vente le 19 octobre dernier, retrace le cheminement d’une jeune femme au lendemain du suicide de sa mère.Avec l’habileté qui lui est coutumière, elle y fait l’autopsie d’une relation apparemment sans équivoque pour en dévoiler les aspects les plus inattendus. «Très tôt dans la vie, explique-t-elle, on se fait une idée de la personnalité de nos parents. Mais comment savoir si on est dans le vrai? Car au-delà du procès d’intention qu’on leur fait tous un jour ou l’autre, il y a des vies que, bien souvent, on n’a pas du tout saisies.» Comme toujours chez Marie Laberge, l’entreprise vise à mettre à nu un état de choses qui, pour des raisons psychologiques, émotives ou sociales, n’a pu jusqu’alors être révélé…Même si elle sait tourner une intrigue comme personne, elle ne loge pas du côté du thriller mais du drame, section «insoutenable». Dans ses pièces de théâtre, elle choisit souvent de parler de ce qui ne s’est pas produit (l’inceste dans L’Homme gris) ou de ce qu’on ne veut pas savoir (Oublier). Cette prospection dans les lieux non visités de la mémoire constitue une des caractéristiques de son oeuvre. Les salles bondées en témoignent, le public se reconnaît dans les replis de ces émotions-là.La critique, par contre, se fait souvent prier.Ce n’est un secret pour personne: Marie Laberge est malmenée sans cesse dans les pages culturelles des journaux.Étrange ironie, celle qui déclare «écrire sur le désir de vérité» est très souvent attaquée sur l’authenticité de sa démarche. À propos d’un de ses personnages au théâtre (Steve dans Le Faucon) on dira qu’il «n’arrive jamais à faire vrai». On fustigera «sa prétention à la profondeur» ou son «écriture superficielle». Les plus féroces compareront ses premières tentatives romanesques à du Harlequin, son théâtre à du téléroman.Au même moment, ses pièces sont reprises à l’étranger. Traduite en plusieurs langues (anglais, italien, allemand, etc.), Marie Laberge – qui a obtenu le Prix du gouverneur général du Canada en 1981 et a été faite «chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres» en 1988 par le ministre de la Culture de la France – est un des dramaturges québécois les plus joués au-delà de nos frontières.Après L’Homme gris à Bobigny (Paris), Oublier au Théâtre National de Belgique (toutes deux reprises ensuite en tournées européennes), voici que la pièce Aurélie, ma soeur, un petit drame à deux personnages, est jouée au Gate Theater à Londres.Notre rencontre a eu lieu, début octobre, à cinq jours de la première dans la capitale anglaise. Chandail de laine, pantalon assorti, manteau de daim, Marie est élégante comme toujours, pas du tout «sexy» comme on me l’a souvent décrite. Il faut dire que l’horloge marque 10 h 30, qu’on est chez moi, deux filles qui ont grandi dans la même ville de Québec et qui se sont croisées un nombre incalculable de fois.Je la félicite pour sa percée sur la scène britannique. «C’est ben de l’ouvrage», dit-elle avec cette absence d’affectation qui séduit les habitués des salons du livre et qui fait que, par exemple, Jean-Pierre Coallier – qui l’adore, me dit-on – continue de l’inviter à Ad Lib.En ce début d’automne, personne n’a encore diffusé la nouvelle. À l’opposé, le «triomphe» de Céline Dion, qui vient de terminer une série de spectacles à l’Olympia de Paris, a été amplement commenté. On a également mentionné ici et là que Le Coeur découvert et Le Coeur éclaté de Michel Tremblay allaient être adaptés pour le cinéma par le réalisateur français de La Gloire de mon père, Claude Berri. Sachant que, malgré sa popularité, il ne bénéficie pas du même engouement médiatique que l’interprète de The Color of My Love, Tremblay a décidé d’annoncer l’événement lui-même en convoquant une conférence de presse chez lui. Marie Laberge, elle, s’est contentée de réserver une place sur le vol Montréal-Londres…Chez lui, Tremblay s’en prend aux médias qui, dit-il, n’ont même pas pris la peine de parler des premiers pas de Marie Laberge chez les Anglais. À L’actualité, il expliquera: «Pour la culture d’un pays, il me semble que la première d’une pièce de Marie à Londres est aussi importante qu’un spectacle de Dion boulevard des Capucines.»L’affaire aurait pu en rester là. Sauf que cinq jours plus tard, il y aura un épilogue dans Le Devoir, sous la plume du critique Robert Lévesque. «Pourquoi Tremblay se prend-il à nous reprocher de ne pas avoir parlé d’une pièce de Marie Laberge à Londres, quand on sait combien en privé il la dénigre?» écrit le journaliste – depuis longtemps un féroce détracteur du théâtre de Laberge.Ce petit épisode n’aurait pas tellement d’importance s’il n’illustrait si bien l’acharnement dont Marie Laberge fait l’objet, à la fois dans une certaine presse intellectuelle et dans le milieu théâtral.Car on ne se borne pas seulement à décrier ses oeuvres, on s’attaque à sa personne et à la façon dont elle pratique son métier. Ainsi, elle écrirait trop. «Ah oui?» fait-elle, les défenses soudain en alerte. «On me dit aussi que je ne dors pas assez. Mais ceux-là passent 10 heures par jour sur l’oreiller.» Perfectionniste, Laberge, qui dans la seule saison 1991-1992, a signé quatre mises en scène, joué dans une de ses pièces et terminé un roman, ne se permet que cinq heures de sommeil quotidien.Mais ce qu’on lui reproche avant tout, c’est de ne faire confiance à personne, elle qui assure presque toujours la mise en scène de ses pièces. «Elle ne veut pas perdre le contrôle, dit Michel Tremblay. C’est une question d’orgueil, sans doute. À mon avis, elle a tort.»«La vérité vaut tous les tourments», a inscrit Marie Laberge en exergue à l’un de ses nombreux textes. La phrase est d’Albert Camus, l’un de ses auteurs préférés. Elle pourrait coiffer presque chacune des publications de cette femme intense, désespérément accrochée à son désir de dire.Car Marie Laberge envisage l’écriture d’une façon tout à fait particulière, très différente de ce qu’on a l’habitude de concevoir. Les écrivains vont parfois admettre un savoir supérieur lorsqu’ils écrivent. Marie Laberge va plus loin. Elle parle d’une «clé» qui lui permet d’accéder à un état de connaissance où elle devient non seulement un inventeur d’histoires, mais un médium en quelque sorte. Ce don, «la seule chose à laquelle je dois un immense respect», dit-elle, elle se sent le devoir de le protéger.«Je ne dois pas m’arrêter parce que j’ai peur ou parce que je ne veux pas savoir, explique-t-elle. Ainsi il se pourrait qu’en cours de route je découvre que je suis un monstre, mais si c’est l’horreur que j’ai à dire, il faut bien que je la dise.»Ayant d’abord fait sa marque comme comédienne, Marie Laberge est profondément actrice. Changeant comme la mer sous un ciel d’orage, son beau visage peut prendre tour à tour une allure sévère (genre maîtresse d’école), un aspect envoûtant (à la façon des cyprines d’amour à la proue des navires) ou vaguement inquiétant (un peu comme les sorcières du Moyen Âge). Ce matin, la tête appuyée dans les mains, elle ressemble à une petite fille de huit ans qui retient ses larmes.«C’est évident qu’elle a été blessée», dit la metteur en scène Martine Beaulne, qui se décrit comme son «amie de coeur». «Son succès dérange. En plus, elle possède un côté pasionaria, elle s’exprime sans détour et sa conversation est éblouissante. Mais il y a aussi que, dans ce milieu, on est beaucoup plus sévère à l’égard des femmes.»Il y a maintenant deux ans et demi que Marie Laberge n’a pas été jouée au Québec. Elle n’a pas non plus fait partie d’une distribution, n’a signé aucune mise en scène. Un divorce.Comme dans tous les divorces, on trouve une série de malentendus. «Elle m’a donné un des plus beaux rôles de ma vie», soutient Paule Baillargeon, qui a joué sous sa direction dans Oublier. «Elle possède un sens des dialogues inégalé. Pour une actrice, ses répliques sont comme du bonbon. Mais elle est très exigeante et n’accepte jamais de changer une ligne dans ses textes.»«Elle accouche des plus merveilleux personnages de femme que l’on puisse imaginer», renchérit Louise Turcot, qui a partagé l’affiche avec Baillargeon dans Oublier, chez Duceppe. «Mais quand on a terminé la série de représentations, on n’en pouvait plus. Tant de drames, c’était vidant. En même temps, j’accepterais volontiers de jouer encore dans un Laberge. Ça ne se refuse pas.»Il faut peut-être chercher la source de toutes ces tensions dans l’infatigable quête d’authenticité de l’auteur. À la recherche de la vérité, Marie Laberge donne trop souvent l’impression de l’avoir trouvée, justement. En même temps, cette lucidité érigée en dogme ne s’accompagne pas toujours de transparence.Elle l’admet aisément. Pour protéger l’auteur, la femme publique doit parfois porter un masque. «Je déteste les aveux. Je n’aime pas l’idée de dire des choses sur moi. Aussi ne me cherchez pas dans mes récits. Rien dans ce que j’écris n’est autobiographique, sauf les émotions.Mais pour pouvoir lâcher cette charge émotive, je dois construire une histoire qui me fasse croire, le temps que j’écris, que je ne suis pas en train d’avouer quelque chose. Je serais terrorisée à l’idée que quelqu’un vienne déshabiller mes oeuvres.»Mais cette pudeur ne l’empêche jamais d’adopter le ton de la confidence. Pour vous faire plaisir et, d’une certaine façon, pour vous séduire, elle lèvera le voile sur ces secrets que tout à l’heure elle prétendait justement vouloir protéger. Ainsi, ces enfants qu’elle n’a pas eus et qui constituent, me confie-t-elle, «plus qu’un regret, presque la synthèse de [sa] vie».Accommodante en apparence, intransigeante en réalité, Marie Laberge reste un être qui se laisse difficilement deviner. Elle peut parler de sa vulnérabilité, elle la montre rarement. Sauvage jusqu’à éviter soigneusement de recevoir quiconque de la presse chez elle, elle dit cependant aimer terriblement ce public qui l’a sauvée.Elle a également un côté terre à terre (ses détracteurs disent qu’elle est un «ordinateur»). Elle s’occupe de ses affaires et laisse rarement passer une occasion. En Europe, où elle séjournera au cours de la prochaine année (elle a obtenu une bourse du gouvernement du Québec qui lui permettra d’occuper le studio des gens de lettres à Paris), elle rencontre régulièrement des directeurs de théâtre, et abat toute seule le travail de promotion qui, généralement, nécessite une armada de professionnels.«Elle est très exportable», dit Nicole Mailhot, ex-relationniste chez Boréal. «Elle personnifie la Québécoise qui se présente bien, joue direct et sait rester naturelle. Et ça plaît.»De fait, elle donne l’image d’une femme libre et indépendante, «avec une sensualité assez forte», me suggère une de ses lectrices. Elle possède en effet une solide imagination érotique, ce qui est plus rare qu’on ne le croit. Elle prend beaucoup de soin, dit-elle, à rédiger ces scènes (parfois torrides) auxquelles elle attribue un rythme et un souffle très proches du corps.«Eh oui, j’aime le sexe!» affirme-t-elle en riant.Pour une fois, tout le monde est d’accord. «C’est dans le désir que la romancière atteint les plus hauts sommets dramatiques», concédait le critique littéraire de La Presse Réginald Martel au sujet de Quelques adieux. Il en déplorait cependant les longueurs. «Le sixième chapitre, soutenait-il, aurait pu facilement être amputé des deux tiers.» Mais il devra se lever de bonne heure celui qui touchera à un cheveu d’un manuscrit de Marie Laberge. «Je n’irai certainement pas trafiquer un livre pour faire plaisir à quelqu’un», lance-t-elle, le regard soudain très dur. «Ou pour le rendre plus efficace», ajoute-t-elle, m’arrachant les mots de la bouche. «Car moi, quand j’écris, je vis quelque chose d’essentiel. Non, je ne laisserai jamais personne s’interposer entre ma vie et ma mort.»

Culture

Les petites filles de Caleb ?

Ce jour-là, Arlette Cousture s’est levée en forme, même si elle n’avait pas beaucoup dormi: «À 3 h du matin, j’ai mis le point final au tome II de Ces enfants d’ailleurs, dit-elle. Après neuf mois d’écriture, le bébé est sorti. Maintenant, il faut couper le cordon ombilical.» Intitulé Le Pigeon et la tourterelle (Libre Expression), ce roman aux accents manitobains lui a donné du fil à retordre: «Mes personnages m’envoyaient paître. L’un devait mourir mais je n’y arrivais pas. J’ai l’impression qu’il riait de moi.» Arlette Cousture profite de sa nouvelle liberté pour s’aérer à Paris où, pour la première fois, elle ne traîne pas son ordinateur. Ensuite, elle songe à écrire un roman qui mettrait en scène les… petites filles de Caleb.Tous des sauvages !En descendant d’avion, après un séjour à l’étranger, la politologue Carolle Simard a eu l’impression de se retrouver au milieu d’une bande de sauvages: «On vous renvoie la porte du métro au visage, on vous bouscule dans la rue, au téléphone on vous laisse en attente… Jamais d’excuses. J’en ai eu marre de ces agressions quotidiennes.» D’où l’idée d’écrire Cette impolitesse qui nous distingue (Boréal). «J’ai le sentiment que c’est pire au Québec, où les parents n’enseignent plus les bonnes manières et les étudiants tutoient leurs professeurs. Or une trop grande familiarité engendre souvent la violence.»L’autoroute à millionsEn 1962, l’essayiste canadien Marshall McLuhan lançait sa formule lapidaire: «Le médium est le message.» Jean-Louis Gagnon, qui fut journaliste pendant 60 ans, se demande aujourd’hui qui, du câble ou du téléphone, contrôlera l’autoroute électronique. «Je suis pessimiste, dit-il. La question est de savoir qui des deux s’enrichira.» Dans Les Enfants de McLuhan (Leméac), l’ex-rédacteur en chef de La Presse et fondateur du Nouveau Journal explique comment l’être humain, bombardé par l’information quotidienne à l’échelle planétaire, est désinformé à des fins politiques: «Les journaux font une meilleure information. La télévision se limite aux faits divers, sans expliquer ce qui se passe.»Gauche, droite…Dans les Habits neufs de la droite culturelle, qui taxaient les intellectuels de conservateurs et d’élitistes, Jacques Pelletier visait l’écrivain Jean Larose: «Je suis devenu l’incarnation de ce qu’il y a de plus réactionnaire», dit ce dernier. Pour remettre les pendules à l’heure, il a écrit La Souveraineté rampante (Boréal), essai dans lequel il énumère les obstacles «internes» à la souveraineté, tout en réglant ses comptes avec le polémiste et aussi avec Foglia, dont le parti pris contre tout ce qui est intellectuel est, à ses yeux, le dernier avatar de notre esprit de colonisés.Sur les traces de Marco PoloSes premiers poèmes, Alain Grandbois les a publiés en Chine. C’était en 1934, et le poète parcourait l’Asie sur les traces de son héros, Marco Polo. «Il ne reste que cinq exemplaires de ce recueil», dit Jean Cléo Godin, qui dirige l’édition critique de ses oeuvres (Presses de l’Université de Montréal). «Ils ont disparu quand le bateau qui les apportait a fait naufrage.» Pour souligner les 50 ans des Îles de la nuit, qui reprennent l’essentiel des poèmes chinois, la Bibliothèque nationale du Québec organise L’Automne Grandbois: deux expositions, quatre parutions à l’Hexagone et une aux PUM. «En me lançant dans cette aventure, j’ai découvert l’extraordinaire ouverture sur le monde de Grandbois, à une époque où le Québec était refermé sur lui-même.»Télégrammes On s’arrache les jumelles Dionne! Avant que ne paraisse le roman de Jean-Yves Soucy, inspiré des confidences de trois des célèbres quintuplées, voilà que Flammarion sort La Tragédie des jumelles Dionne, dont a été tirée la série télévisée One Million Dollar Babies, présentée ces jours-ci à CBC et à CBS. *** Une histoire abracadabrante que celle de Marita Lorenz, ex-maîtresse de Fidel Castro, avec qui elle aurait eu un fils, et qui aurait été chargée par la CIA d’éliminer le dictateur cubain. Dans Marita (Laffont), l’Allemande de 54 ans raconte aussi qu’elle se trouvait à Dallas, avec Oswald et Ruby, la veille de l’assassinat de Kennedy. Affabulation? Le cinéaste Oliver Stone a décidé de faire un film sur la Mata-Hari de La Havane.

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En attendant l’hiver

Sur la couverture du livre, une photo brouillée, où l’on aperçoit deux maisons, une rue, quelques voitures, un être humain; et de la neige, beaucoup de neige. Plus haut, le titre: La Pêche blanche, c’est-à-dire la pêche qui se pratique au Saguenay, près de Chicoutimi, au plus fort de la saison hivernale. Il ne sera pas question d’autre chose, dans le deuxième roman de Lise Tremblay, que de l’hiver, de ce qu’il signifie pour les êtres qu’il investit. Son premier roman, vous vous en souvenez peut-être – vous devriez vous en souvenir, car il s’agissait d’un très remarquable début littéraire -, s’intitulait L’Hiver de pluie.Deux personnages principaux, deux frères, se partagent le récit. Étonnamment, celui qui prend la parole au début du roman se trouve dans le sud des États-Unis, à San Diego; et c’est lui qui se dit en «état d’hiver». Il attend, on ne sait trop quoi. Il devrait déjà être reparti pour la Colombie-Britannique, où chaque année il gagne sa vie comme bûcheron. À San Diego, il rencontre un autre Québécois échoué là par hasard; il va chaque matin se promener sur le quai; et il lit des romans, comme s’il avait besoin des histoires des autres pour combler sa propre absence au monde. D’un de ces romans, il dira: «C’était un beau livre. Un livre qui blesse.»Son frère Robert est professeur de lettres à l’Université de Chicoutimi. Un homme de lectures, lui aussi; et comme l’autre un homme seul, un homme de silence. Mais il a choisi, lui – ou peut-être n’a-t-il pas choisi, n’a-t-il fait que s’abandonner à une pente infaillible -, de rester près du paysage qui donne sens à son existence. Contempler le Saguenay, c’est toute sa vie: «Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire.» Cette fascination existe également chez le frère voyageur, mais paradoxalement elle l’incite à fuir, à s’enfoncer dans la solitude, le silence du voyage.San Diego, Chicoutimi, la Colombie-Britannique, cela fait un immense triangle: c’est l’Amérique du Nord tout entière que Lise Tremblay donne comme territoire, comme champ d’interrogation à l’imaginaire du lecteur. Qu’est-ce que cet hiver dont elle ne cesse de parler? Le roman se garde bien de répondre à toutes les questions qu’il suscite, et c’est là un de ses mérites les plus sûrs. Il reste près des choses, des signes concrets, dans un style sobre et précis qui n’est pas sans rappeler Peter Handke, ou le Camus de L’Étranger, ou John Carver, le plus américain des Américains. Cela lui fait une belle compagnie, et n’entame en rien l’autonomie d’un style qui est également une conscience. Un très beau roman.J’ai eu moins de bonheur en lisant le dernier roman de Robert Lalonde, Le Petit Aigle à tête blanche. Je n’avais guère aimé les précédents, sauf le tout premier, maintenant presque perdu dans la nuit des temps. Ce Petit Aigle, je dois le dire sans ambages, me laisse pantois. Je n’arrive pas à prendre au sérieux cette histoire d’un grand poète québécois qui, depuis la ferme paternelle jusqu’à la gloire «quasiment posthume», en passant par le camp de bûcherons, Paris et l’asile d’aliénés, nous assomme de mauvais poèmes et de réflexions aussi confuses qu’exaltées sur le monde en général et le Québec en particulier. Il fait penser parfois au Jean le Maigre de Marie-Claire Blais, mais sans l’humour. Bon, je démissionne, je déclare forfait. J’ai lu, quelque part, des éloges considérables. Il y a sans doute ici quelque chose que je ne comprends pas.La Pêche blanche, par Lise Tremblay, Leméac, 117 pages, 15,50$.Le Petit Aigle à tête blanche, par Robert Lalonde, Seuil, 268 pages, 24,95$.LA PÊCHE BLANCHEIls faisaient tout ce trajet en silence, sachant à l’avance où ils s’arrêteraient et ce qu’ils contempleraient, mais le paysage les surprenait chaque fois. C’était toujours plus grand et plus immense que dans leur souvenir. Ils sentaient qu’il leur fallait de la force pour prendre toute cette beauté, une force qu’ils puisaient dans leur silence.Dans ces voyages, son frère et lui prolongeaient les promenades qu’ils faisaient enfants. Ils continuaient d’être silencieux. Enfants, ils se taisaient. S’ils avaient parlé, ils auraient pu se trahir et leur mère aurait deviné qu’ils étaient descendus au Saguenay, comme elle disait. Ils se taisaient encore et Robert ne savait pas pourquoi. Il ne connaissait pas d’autre manière de regarder le fleuve: se tenir debout et se taire. Lise Tremblay

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Un Ducharme, ça se mérite

Ducharme, c’est Ducharme. On ne lit pas son dernier roman seulement pour lire une bonne histoire – même s’il sait en créer de passionnantes -, mais pour avoir des nouvelles de ce singulier personnage qui, depuis L’Avalée des avalés jusqu’à Va savoir, nous ahurit de ses questions insolubles. Ou encore pour voir quel supplice nouveau le romancier va infliger à la littérature, à la langue.La trame romanesque de Va savoir est une des plus riches, des plus complexes qu’ait inventées Réjean Ducharme. Elle n’est pas sans rappeler, mais avec beaucoup d’équivoques en plus, le très beau roman d’amour désespéré qu’était Le nez qui voque. Rémi Vavasseur est un Mille Milles qui a vieilli, mal ou bien c’est selon, et dont la Chateaugué, ici appelée Mamie, est en voyage dans le vaste monde, en compagnie d’une étrange et dangereuse créature appelée Raïa. C’est Rémi qui a convaincu Mamie de partir, pour qu’elle se guérisse du mal de vivre qui la possède depuis une « double fausse couche ». Pendant ce temps, lui, dans un coin du Nord qui s’appelle La Petite Pologne, il rafistole une invraisemblable bicoque dans laquelle il espère – mais de moins en moins fortement – accueillir l’aimée quand elle reviendra, guérie. Elle donne parfois de ses nouvelles, qui ne sont pas très encourageantes. Lui ne cesse pas de lui parler.Mais ce dialogue amoureux in absentia, désespérément amoureux, est parasité par plusieurs autres personnages, par des activités, des événements divers. C’est, d’abord, la restauration de la bicoque, qui nous est contée de long en large, dramatiquement, avec assez de détails pour que le lecteur puisse éventuellement l’utiliser comme guide. C’est surtout une galerie de beaux personnages, comme Ducharme n’en avait jamais réuni dans un seul roman. Passons un peu vite sur les hommes, le voisin Hubert qui meurt du cancer en lisant Balzac, Vonvon le redoutable joueur de billard. Ce sont les femmes surtout qui occupent l’espace romanesque et les pensées de Rémi: en plus de Mamie et de Raïa, Mary la belle et saine Irlandaise; Jina, qui habite en face, go-go girl dont le chum est en prison; Mûna, la bonne fille complaisante… Et il faut assurément faire une place à part à la fillette de Mary, Fanie, à qui Rémi voue une souveraine passion, un peu inquiétante parfois pour cause d’intensité, mais qui amène dans le roman de purs moments de grâce. Il y a de tout dans Va savoir: la désespérance la plus radicale, un marasme amoureux, sexuel, assez effrayant; et, à l’autre extrémité, d’étonnants, de flamboyants bonheurs.Quant à l’écriture, à la langue, Réjean Ducharme pousse plus avant l’offensive qu’il mène contre elles depuis La Fille de Christophe Colomb et Les Enfantômes. Exemple: «Passé 30 ans, les nouveaux visages ont de plus en plus de quoi qui nous a déjà été et dont on ne reconnaît plus que l’effet. » Et il y a pis ailleurs…Marasme dans la langue, donc, comme dans l’amour. La lecture de Va savoir n’est pas toujours facile, d’autant qu’à ces embarras syntaxiques l’auteur ajoute diverses manoeuvres d’égarement, dans le récit, qui plongent souvent son lecteur dans la perplexité. Mais quoi, un roman de Réjean Ducharme, ça se mérite.La difficulté est plus grande encore dans le recueil de nouvelles de Pierre Ouellet, L’Attrait. Ouellet, qui est un des plus brillants universitaires de sa génération (il enseigne à l’UQAM), a déjà publié quelques essais remarqués, où la profondeur de la pensée fait bon ménage avec l’élégance de la langue. Il est aussi poète, auteur de quelques recueils très denses. Et s’il vient aujourd’hui au récit, ce ne sera pas, on l’imagine, pour s’encanailler dans le réalisme ordinaire.Les situations concrètes, dans les six nouvelles de L’Attrait, sont pourtant, au premier regard, assez simples. Il sera question d’un peintre qui recommence à peindre après avoir rencontré, dans un accident, une prostituée qui devient son seul modèle; des rapports étranges qui se nouent, dans un parc, entre un homme et, d’autre part, une femme et son enfant; d’une photographe qui a, avec la lumière, des rapports véritablement passionnels; d’un homme seul, dans un camp du Nord, qui interroge la nature… Mais, dans ces situations, Pierre Ouellet inscrit une réflexion sur le temps, l’origine et la fin, l’éternité, la dislocation des croyances, qui fait toute la richesse de ses récits.Difficile, disais-je. L’écriture de Pierre Ouellet, remarquablement inventive, précise, devient parfois étouffante à force d’exaspérer la passion de voir qui est à l’origine de tout ce qu’elle raconte. On y trouve souvent, aussi, des phrases très belles, comme celle-ci, inspirée par le travail photographique: « Il n’y a qu’un seul bassin où tremper les images qu’on veut faire du regard humain, c’est le bassin des larmes… »Va savoirTu l’as dit Mamie, la vie il n’y a pas d’avenir là-dedans, il faut investir ailleurs. On le savais mais ça ne mordait pas. On avait le compteur trop enflé, les roues dentées ne s’engrenaient pas. On planait: c’est un état où on a beau n’avoir pas d’ailes on ne sent pas son poids d’enclume. On tenait à un fil. On ne tiendra plus à rien, c’est promis. Blottis dans le trou qu’on a creusé en s’écrasant, on a compris. On est plus doués pour s’ancrer.Va savoir, par Réjean Ducharme, Gallimard, 267 pages, 26,95 $. L’Attrait, par Pierre Ouellet, L’Instant même, 119 pages, 14,95 $.

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Réjean Ducharme par sa mère

Printemps 1967, Gallimard publie le deuxième roman de Réjean Ducharme, Le nez qui voque. «Hier, dit le narrateur, j’ai quitté mes parents et l’île qu’ils habitent au milieu du fleuve Saint-Laurent… J’ai marché jusqu’à Berthier…» En lisant ça, je me dis: ça ne peut être ailleurs qu’à l’île Saint-Ignace, juste en face de Sorel!Mon copain Martial Denis et moi avons 15 ans, faisons vivre les deux libraires de Sorel et vouons un culte à Ducharme. S’il était dans les parages? Martial me propose d’aller voir.Ducharme est insaisissable, mais nous connaissons maintenant la cachette où il a écrit ses premiers romans. Faute de pouvoir saluer l’homme invisible, pourquoi ne pas aller interroger sa mère, son frère, ses soeurs… et publier l’entrevue dans le journal étudiant?Traversier, auto-stop… Nous nous arrêtons devant une petite maison au toit en double pente, plantée devant un étang, au milieu d’une plaine verte et mouillée. La maison de L’Ava… Le modeste rez-de-chaussée n’a de place que pour une cuisinesalle à manger et un minuscule salon lambrissé. Un escalier mène aux chambres. Pas de Réjean en vue, bien entendu. Le père, Omer, chauffeur de taxi de son état, est sans doute au travail. Mme Ducharme est assise à la table, en train de lire Le nez qui voque avec, à côté d’elle, un Petit Robert: elle bute régulièrement sur des mots rares, explique-t-elle sans façon. Nos questions naïves ne semblent pas la déranger: pendant une heure, cette femme simple et douce trace le portrait affectueux d’un enfant prodige fragile et facétieux, d’un sportif et d’un perfectionniste.Réjean a un frère, Denis, et deux soeurs, Carmen et Diane. Celle-ci, à un moment donné, prend part à l’entrevue. Elle a une vingtaine d’années et enseigne. Belle, ronde, vive et volubile, elle nous montre fièrement la collection de disques de son frère le plus célèbre: Brel et Félix y côtoient Beethoven et Schönberg.Mme Ducharme ouvre l’album de famille et nous montre une photo de Réjean, de profil, prise au cours d’une fête familiale -mais comme elle est un peu floue et marquée d’un pli, le photographe, qui vient d’arriver, trouve inutile de la reproduire. Tant pis: depuis 25 ans, on se contente des deux mêmes photos…Les deux femmes que nous avons rencontrées sont aujourd’hui disparues. La mère de Réjean Ducharme est décédée peu après la remise du prix Gilles-Corbeil à son fils, en 1990. Son père était mort vers 1970. Quant au fantôme des lettres québécoises, il a aujourd’hui 53 ans et n’a jamais accordé d’entrevue. Mais ce que nous a dit sa mère ce jour-là, et qui ne fut publié qu’une seule fois à Sorel, à 2500 exemplaires, dans le journal étudiant In formo, édition du 14 juin 1967, reste inchangé. Selon ses proches, l’homme est resté le même.- Madame Ducharme, l’attitude de Réjean envers sa famille a-t-elle changé à l’occasion de ses récents succès littéraires?- Non, il est aussi modeste qu’avant. Ce n’est pas un garçon qui se vante ou se fait remarquer. Même, il n’aime pas le succès qu’il a obtenu: il a déjà dit que, s’il avait su tout le bruit que ça provoquerait, il n’aurait jamais fait publier ses oeuvres.- Vient-il souvent à la maison?- Non, pas tellement. Il écrit des lettres plutôt. Il vient le moins souvent possible, et toujours à l’improviste, sans se faire annoncer (très tard le soir ou très tôt le matin). Il ne veut pas se faire découvrir.- Pourquoi cette tendance à vouloir passer inaperçu, à se replier sur lui-même?- Parce qu’il n’aime pas la société. Il veut vivre absolument seul. Il dit qu’il se sent de trop quand il est avec d’autres. Il se croit dans l’incapacité de dialoguer avec un autre, en particulier avec un journaliste. C’est pour cela qu’il n’accorde jamais d’entrevues – il veut rester indépendant, libre. S’il en accordait une à un journaliste, il devrait en accorder à tout le monde. Et c’est cela qu’il veut éviter à tout prix.- Lit-il toutes les critiques qui le concernent?- Oui, mais il est très sensible aux critiques.- Comment se comporte-t-il avec les journalistes?- Il essaie le plus possible de les fuir. Il est souvent moqueur avec eux. Pour les dérouter, il affirme quelquefois le contraire de ce qu’il pense. Par exemple, il avait écrit à Jean Montalbetti, de Paris, qu’il écrivait pour ne pas se suicider. C’était une boutade. Après la parution de l’article, il m’a raconté qu’il était très amusé du fait qu’ils avaient mis ça en gros titre…- À l’école, s’entendait-il avec ses compagnons?- Il était plutôt leur souffre-douleur. Ils étaient toujours sur son dos. Lui, il n’osait jamais se défendre. Il venait me voir et il me racontait ça. Aujourd’hui, il est contre l’injustice sous toutes ses formes, parce que l’injustice entrave la liberté.- Pourquoi n’était-il pas capable de s’adapter?- Il a toujours été plus mûr que les enfants de son âge. Il était en avance sur les autres. C’est pourquoi il exigeait beaucoup, peut-être trop, des autres.- Et dans son adolescence, quelles étaient ses occupations?- Il était toujours renfermé avec ses livres et son dictionnaire. Il semblait n’avoir qu’un but, écrire… Toujours la nuit, à la machine; des poèmes, des contes. Ensuite, il déchirait tout ça, par paquets. Il prenait des notes partout, n’importe quand. Il est très observateur.- Pratiquait-il certains sports?- Oui, le hockey. Il a toujours aimé le hockey; il allait patiner sur le fleuve ou sur l’étang en hiver; il ne manque jamais une partie à la télévision. Il va les regarder dans les tavernes, où c’est gratuit! Il aime aussi la natation. Il a déjà traversé le fleuve à la nage. Il faisait aussi le tour de l’île à bicyclette.- On dit qu’il a été très malade durant sa jeunesse?- Oui. Après ses études, il est allé au Collège militaire de Saint-Jean, dans l’aviation. De là, ils l’ont envoyé dans le Grand Nord canadien, où une pleurésie l’a terrassé. Il voulait devenir ingénieur forestier. C’était son rêve. Ça l’a découragé. Il a dit plus tard qu’il n’aurait pas aimé ça, de toute façon, à cause du grand nombre de personnes qu’il aurait côtoyées chaque jour.- Et ses études?- Avant ça, il avait terminé son secondaire chez les clercs de Saint-Viateur, à Berthier. Il est allé à l’École polytechnique. Ses professeurs lui ont dit que, parce qu’il n’était pas suffisamment préparé, il raterait ses examens et partirait au premier semestre. Il a passé ses examens, mais il a abandonné en décembre. Ensuite, il a travaillé dans une compagnie de transport, à Montréal, puis chez Grolier, comme commis…- A-t-il beaucoup voyagé?- Il est allé en Alaska, aux États-Unis, jusqu’au Mexique.- Est-ce qu’il aimerait vivre en Europe?- Non. On lui a offert d’y aller. Il a refusé. Il a dit qu’il ne se sentirait pas bien là-bas.- On n’a jamais entendu parler de son père: toujours de sa mère, ses soeurs, son frère. S’entendait-il bien avec lui?- Oui, très bien. Mais ils n’ont pas eu de fréquents contacts: son père est chauffeur de taxi. Quand il le voyait, son auto était toujours pleine de clients. Ça ne lui tentait pas d’aller avec lui.- Un de ses amis a dit qu’il lisait énormément, qu’il avait lu toute la collection Livre de poche, mais lui-même a dit qu’il n’avait pas beaucoup lu…?- Justement, à nous, ça paraît beaucoup mais, lui, il voit surtout ce qu’il n’a pas lu, ce qu’il lui reste à lire. Et ça, ça lui paraît très grand à côté de ce qu’il a lu.- Parlez-nous de ses goûts littéraires.- Il aime beaucoup Rimbaud. Surtout Une saison en enfer. Quand il est ici, il fait jouer ce disque. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien on l’a entendu, ce disque-là. Il aime aussi Prévert, Simone de Beauvoir, parmi ses contemporains. Ah oui! j’allais oublier Émile Nelligan.- Vous avez dit tout à l’heure qu’il avait envoyé trois manuscrits à la fois à Gallimard?- Oui. L’an dernier, il a expédié ses trois premiers romans à la fois. Il a écrit Le nez qui voque à 17 ans. Il était en 11e année. Il a écrit, déchiré et recommencé L’Avalée des avalés trois fois. C’est un ami qui l’a presque forcé à proposer ses trois manuscrits à Gallimard, car il n’y croyait pas beaucoup après le refus de M. Pierre Tisseyre du Cercle du livre de France. Il disait que de cet envoi dépendrait son avenir d’écrivain. S’il était refusé, ça voudrait dire qu’il était un raté. Gallimard lui a fait confiance et l’a édité.- Reconnaissez-vous votre fils dans son oeuvre?- C’est bien lui. Par exemple, quand il dit qu’aimer c’est souffrir; ça a du bon sens, au fond: si vous êtes attaché à une personne, vous souffrez quand elle souffre. Si elle vous quitte, vous souffrez. Réjean est contre l’amour.- Cela fait longtemps qu’il reste caché. Croyez-vous qu’il se décidera, un jour, à sortir de sa tanière?- Je ne sais pas. Il a dit qu’il ne se montrerait pas tant qu’il n’aurait pas une oeuvre valable, à son sens, à publier… Tout ce qu’il fait, pour lui, c’est imparfait. Il veut toujours s’améliorer, c’est une vraie obsession chez lui.Propos recueillis par Martial Denis et Michel Saint-Germain.«Je ne veux pas être pris pour un écrivain»Réjean Ducharme n’a jamais donné d’entrevue. Ou plutôt si. Une seule, à son ami Gérald Godin, le poète devenu plus tard député. C’était en 1966, dans le Maclean. En voici de larges extraits.- Comment en êtes-vous venu à écrire?- J’aime taper à la machine. Le mouvement physique de taper à la machine. J’ai commencé plusieurs romans, mais après la douzième page, j’en avais assez, je jetais ça au panier. Un jour je me suis dit: celui-là, peu importe comment je vais le finir, il faut que je le fasse. Je l’ai appelé L’Océantume.- Avez-vous montré votre roman à quelqu’un, ici?- Oui, je l’ai envoyé au Cercle du livre de France. M. [Pierre] Tisseyre me l’a renvoyé en me disant: c’est illisible. Parce que je ne fais pas de double interligne. Et il ajoutait: toutefois, si vous en écrivez d’autres, envoyez-les-nous. Je lis un peu, mais je ne remarque jamais les noms des éditeurs; c’est un ami qui m’a dit: envoie-le aux éditions Gallimard, Paris, France. Sur l’enveloppe, j’ai collé un timbre de 10 cents et, au lieu de la jeter au panier, je l’ai jetée dans la boîte à malle, avec deux autres romans que j’avais faits entretemps…- Voulez-vous passer à la télévision? Vous ne travaillez pas, ça vous paierait.- Non. Mon roman, c’est public, mais pas moi. À part ça, ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris, et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue, je ne veux pas qu’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu.- Et vous ne voulez pas passer à la télévision! C’est une grosse nouvelle, vous savez, un écrivain qui refuse de passer à la télévision.- Je suis bien content que vous vous occupiez de moi, je suis flatté, ça va me donner confiance, mais je refuse. Je ne veux pas être pris pour un écrivain.- Vous n’avez pas besoin d’argent?- Quand je ne travaille pas, j’ai l’assurance-chômage et, quand je travaille, j’ai de l’argent.- Qu’est-ce que vous avez fait comme travail?- Depuis 10 ans, je travaille dans des bureaux, je sais faire n’importe quoi.- Avez-vous des écrivains préférés?- Je n’ai pas de culture, j’ai seulement une 12e année, je bute sur des difficultés, j’ai de la misère à exprimer ce que je veux dire. Pour contourner la difficulté, j’invente. Et quand ça devient trop réaliste, je lis Anatole France ou André Gide. J’aime beaucoup André Gide parce qu’il utilise le langage du peuple. Par exemple (moi aussi je fais souvent ça dans mes romans), il écrit: «J’ai été voir…» Jean Blanzat, de chez Gallimard, m’a envoyé une lettre de 12 pages où il énumère mes fautes; il me conseille d’écrire «je suis allé voir», au lieu de «j’ai été voir». Le connaissez-vous, Jean Blanzat?- De nom, seulement.- Moi, je ne suis pas au courant de ce qui se passe, je lis très peu les journaux. Connaissez-vous ça, Les propos du matin dans Montréal-Matin? Savez-vous qui signe Luc?- Je peux le savoir précisément. – Non, c’est pas pour ça, c’est pour vous dire que, Luc, je trouve qu’il écrit bien. Riez pas, mais je suis jaloux de lui. Je voudrais écrire comme ça.

Culture

Vingt histoires d’enfants-Trudel

Il y a, dans le recueil de nouvelles de Sylvain Trudel, Les Prophètes, un texte d’une vingtaine de pages qui justifie à lui seul l’achat du livre. Il s’intitule Mourir de la hanche et raconte, par la bouche même du malade, l’histoire d’un enfant qui, dans un hôpital, atteint d’un cancer incurable, attend la mort avec la patience d’un enfant-Trudel.Qu’est-ce qu’un enfant-Trudel? Souvenez-vous du Souffle de l’harmattan et de Terre du roi Christian, qui comptent parmi les meilleurs romans parus en terre québécoise depuis une dizaine d’années. L’enfant-Trudel est proche parent de l’enfant-Ducharme, mais il s’en distingue par l’absence presque complète d’agressivité. Il philosophe lui aussi, il est beaucoup plus mûr intellectuellement qu’on ne l’est d’habitude à son âge, mais il ne force pas les mots, il les traite avec délicatesse, comme du bout des doigts, avec une justesse et une grâce extraordinaires. Cette justesse, cette grâce, et j’ajoute la profondeur, font de Mourir de la hanche un récit extrêmement émouvant, qui jette une lumière neuve sur l’art de mourir et de vivre.Cette nouvelle est donc bien de celui qui a écrit Le Souffle de l’harmattan et Terre du roi Christian; mais les autres, les 19 autres nouvelles du recueil? On y retrouve les thèmes principaux de l’oeuvre, notamment celui de la mort des enfants, d’une sorte de vocation de l’enfance à la mort, mais ils semblent avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Ce deuxième Sylvain Trudel a la plume beaucoup plus lourde que le premier. Il pratique une rhétorique très consciente d’elle-même, qui frise parfois le ridicule. Il écrit des phrases comme celle-ci: «J’ai failli m’abandonner au désespoir, mais mon petit coeur, telle une bouée insubmersible qui retient les baleines harponnées, m’a permis de garder la tête hors de la mer.» Et il moralise, souvent, avec non moins de lourdeur.Quelque chose pourtant, dans ces récits rédigés comme dans un état second, m’empêche de conclure négativement: un sentiment du tragique de l’existence, mêlé parfois à une hantise religieuse très ambiguë, qui réussit à se faire jour même dans les récits les plus tarabiscotés. Pourquoi, ces bizarreries d’imagination, d’écriture? Je ne sais trop. J’imagine un jeune écrivain un peu effrayé par ses propres dons, et se donnant des difficultés particulières, comme un défi…Bizarres également, inutiles voire nuisibles, les dialogues avec la mort qui relient les petites nouvelles d’Hélène Rioux, dans Pense à mon rendez-vous. La mort est un personnage prétentieux, à qui il est préférable de ne pas donner la parole. «Je suis omnipotence», dit-elle solennellement, et cela suffit à la juger. Au diable, la dame en noir!…Hélène Rioux n’avait pas besoin de cette comparse pour assurer l’unité de son livre. Dix nouvelles: 10 femmes, la première adolescente, la dernière très âgée, ont rendez-vous avec la mort. Pas nécessairement celle qui est déjà là, physiquement, mais celle qui se profile à l’horizon de toute existence et se manifeste par le seul sentiment de la fin.Les meilleures nouvelles d’Hélène Rioux sont les plus discrètes, celles qui font sentir le tragique à partir des signes communs de l’existence. Par petites touches, elle brosse un décor, pose un personnage, noue quelques circonstances, et la mort est là, attendant sa proie. Il arrive à l’auteur de s’égarer parfois, par exemple quand elle s’aventure dans les dédales de la vie mondaine, qui lui inspirent quelques clichés malheureux. Mais la plupart de ses récits sont convaincants, fort bien écrits, et – paradoxalement, mais c’est le paradoxe même de toute écriture sur la mort – très vivants.Les Prophètes, par Sylvain Trudel, Quinze, 233 pages, 18,95$.Pense à mon rendez-vous, par Hélène Rioux, Québec/Amérique, 139 pages, 17,95$.LES PROPHÈTESMon père est un homme loyal: il a toujours fait ce que les autres voulaient qu’il fasse, mais le plus désespérant, c’est qu’il le fait mieux que quiconque, sinon il ne serait pas assis sur la même chaise depuis 20 ans. Je ne sais pas, on dirait qu’il attend un miracle, la venue sur terre d’un archange de liberté, mais il ne s’aide pas; il est souvent découragé. J’essaie d’imaginer la vie sans mon père et j’y arrive parfaitement bien. Je ferme les yeux, je me dis qu’il n’est plus là, puis j’ouvre les yeux et il n’est plus là. Je ne comprends pas pourquoi c’est si facile… Mon pauvre père si gentil, si fatigué, si démuni, au fond. Il mérite mieux. J’aurais envie de lui dire: «Papa, ne cherche plus, n’attends plus; c’est moi, ton petit miracle, ton petit ange de liberté…» J’espère que ma petite mort l’ébranlera et le fera basculer du côté où les gens vivent un peu. C’est le moins que l’on puisse espérer d’une mort d’enfant. Sylvain Trudel

Culture

L’ange cornu ne convainc pas

C’est le moins réussi des trois. Autant l’amour du cinéma et du théâtre semblait spontané, authentique, autant la passion de la lecture – sans doute réelle dans la vie, mais nous sommes ici dans le texte – paraît artificiellement gonflée. Le narrateur se bat les flancs pour nous convaincre qu’il n’a rien vu de la Gaspésie, parce qu’au cours du voyage il n’a fait que lire ce «livre de toute beauté» qu’est Bonheur d’occasion. Mais il ne nous dit rien de ce que fut pour lui cette expérience de lecture.Le charme des deux livres précédents tenait pour beaucoup à la description du milieu familial. Seule la mère reste vraiment présente dans Un ange cornu…, et ses discours constituent le meilleur du récit. On lira avec intérêt, également, les péripéties tragicomiques de la publication du premier livre de fiction de Michel Tremblay, Contes pour buveurs attardés. L’écriture est alerte, comme d’habitude, mais peu inspirée malgré les «maudite marde» qui en constituent le leitmotiv quasi wagnérien. (Actes Sud et Leméac, 246 pages, 23,95$)