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Le fils de la grosse femme a 50 ans

Comme 600 000 Québécois, Michel Tremblay a passé l’hiver en Floride. L’enfant de la grosse femme a lu la vie de Racine sous les palmiers et s’est baigné dans une petite piscine bleue de Key West, au kilomètre zéro de la route no 1 qui va du Nouveau-Brunswick au bout de l’Amérique. A 18 h, il communiait au rituel de l’île, contemplant le plus beau coucher de soleil de l’Est des États-Unis sur un petit quai, près de White street.Mais chaque matin, devant son ordinateur Toshiba portatif, Michel Tremblay préparait sa rentrée. il ruminait son prochain livre, terminait une traduction, révisait les dialogues d’un film pour Diane Dufresne ou s’inquiétait de l’affiche de sa dernière pièce, Marcel poursuivi par les chiens. Cette année, ceux qui n’aiment pas Tremblay feront mieux d’aller se réfugier en Floride: il occupera pas moins de quatre scènes montréalaises, dont trois pour Les Belles-Soeurs la pièce sera montée en français, en anglais de Glasgow (un patois écossais) et en yiddish; le festival de Stratford jouera du Tremblay pour la troisième saison consécutive. L’auteur a même refusé Sainte-Carmen de la Main au Trident de Québec par crainte d’une surdose !Tremblay avait une autre bonne raison de fuir Montréal. A peine remis d’une séparation – une relation amoureuse qui a dure 10 ans -, il est allé en Floride calmer son angoisse de la cinquantaine, qu’il atteindra en juin. Etendu dans sa chaise longue, il s’étonnait d’être toujours la, 25 ans après le scandale des Belles-Soeurs: « Tennessee Williams n’a pas eu 25 ans de succès. Et au Québec, il faut se renouveler, changer de style, de culture, se justifier d’exister à tous les cinq ans. »« Se promener à ses côtés, c’est comme faire le tour du village avec monsieur le curé » dit la chanteuse Chantal Beaupré. Les Montréalais s’intéressent à ses personnages comme à ceux de Lise Payette. On arrête le dramaturge dans la rue pour lui demander des nouvelles d’Albertine et de Marcel. On lui écrit comme on le fait à Janette Bertrand.Lorsqu’il était en Floride, il télécopiait des chapitres entiers de son nouveau livre aux quatre coins de Montréal pour recueillir les commentaires de ses amis. Inquiet jusqu’à la moelle, Tremblay est resté un enfant sage et poli qui cherche l’approbation des grandes personnes. Un enfant rieur, champion de Quelques arpents de pièges, qui peut aussi bien passer des heures à jouer au « Game Boy », à écouter le canal américain de dessins animés ou à parler aux vaches.« C’est l’homme le plus drôle que je connaisse», dit Denise Filiatrault. Chantal Beaupré raconte qu’un soir de réception officielle, Tremblay tendit un plat de hors-d’oeuvre à l’ancienne ministre conservatrice Flora MacDonald. il se tourna ensuite vers la caméra et lança: « C’est la première fois qu’un ministre mange dans ma main ! » La pauvre ministre, qui parlait à peine français, n’a jamais su pourquoi les invités se tordaient de rire. « J’avais tout préparé d’avance », avoue-t-il, l’air un peu gêné.Tout est rond comme la lune chez Tremblay: son style, sa barbe, son rire. Jovial, affable, il ne se confie pourtant jamais. « il ne parle ni de son enfance, ni de sa famille. C’est son jardin secret », dit le comédien Donald Pilon. C’est un « tu-seul-ensemble » comme dit Marie-Lou, un de ses personnages. Les soirs de pleine lune, surtout en août, il devient fou. il dort mal, ne digère plus et fait les 100 pas. il marche sous la lueur de la lune à la poursuite d’une ombre ronde et charnue qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de sa mère. Tremblay est convaincu que cet astre l’influence, comme il croit au destin qui l’a fait naître un lendemain de Saint-Jean-Baptiste, comme Denys Arcand, Louis-Georges Carrier et Robert Charlebois (né dans la même rue).On croit tout connaître de l’enfance de Tremblay. Mais que sait-on réellement ? Qu’il est né en 1942, au 4690 de la rue Fabre, dans une maison de briques jaunes. Qu’il est le dernier de cinq enfants, dont les deux plus âgés sont « morts de misère » (des suites d’une scarlatine), raconte son frère Bernard. Qu’il est le petit-fils d’une Indienne crie de la Saskatchewan et d’un aventurier français de Providence, au Rhode Island. Que son père, un pressier à moitié sourd, disait posséder le secret de la couleur rouge des étiquettes de boîtes de soupe Campbell. Qu’il fut élevé pendant la guerre par six femmes, à l’italienne, tous entassés dans un sept pièces.« Ma première vision du monde, raconte Tremblay, c’est celle de ces femmes qui oubliaient que j’étais là et qui disaient des choses qu’elles n’auraient jamais dites si elles avaient su que j’écoutais.», Enfant désiré et choyé, il passera 26 ans dans le cocon familial, bien à l’abri. Tremblay illustre mieux que quiconque la phrase de l’écrivain Romain Gary: «il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. (…) On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. »Tremblay n’a jamais pu se passer de la famille. Pas la vraie (il n’a pas vu son frère Jacques depuis six ans), l’autre. Le clan Tremblay va de Denise Filiatrault à Donald Pilon, en passant par son agent Camille Goodwin et les deux filles de celle-ci. Et il y a la famille intime: des amis de longue date, inconnus du public, surtout des femmes. Avec Louise-Odile Paquin, peintre et directrice d’un refuge pour femmes, il a construit un arbre généalogique fictif, plein de cousins et de cousines, au-dessus desquels il trône. «Tremblay aime la famille, car il sait qu’il n’en aura jamais une vraie », dit son vieux compagnon, le metteur en scène André Brassard.Contrairement à Zola, Tremblay a décrit l’apocalypse de ses personnages avant d’en faire la genèse. Ce qui explique que l’âge d’Albertine ne concorde pas toujours d’une pièce à l’autre et que le mari de la grosse femme s’appelle tantôt Armand, tantôt Gabriel. Dix-neuf pièces, six romans et une comédie musicale plus tard, le tout a pris l’allure d’un gigantesque « patch work » couvrant trois générations. L’écheveau est si serré qu’on ne distingue plus la fiction de la réalité. « Pourquoi essayer ? » demande André Brassard.Dans le bureau parfaitement rangé de son appartement du square Saint-Louis, où règnent ses deux chats, une photo montre un Tremblay pleurant à chaudes larmes sur les genoux du père Noël. il n’a jamais été commode. A 12 ans, il lisait le seul Victor Hugo qui n’était pas à l’index, Han d’Islande, pour défier ses professeurs. A 13 ans, il claquait la porte de la classe – il avait été choisi avec les 31 meilleurs élèves de la province pour faire gratuitement son cours classique – après que le maître, un monsieur Poulet, lui eut donné la fessée. « On me demandait de renier mes origines. J’ai dit: « Un jour, vous entendrez parler de moi.» Comme le comte de Monte-Cristo. Je voulais me faire ma propre culture!»La comédienne Rita Lafontaine, qu’on a appelée la muse de Tremblay, se souvient de ses yeux bruns, de sa prestance et de « la lumière qu’il dégageait ». A 23 ans, linotypiste (son arrière-grand-père, son père et son frère ont travaillé dans l’imprimerie), il imprimait, entre autres, les romans à quatre sous Ixe-l3. C’est dans le bureau de son patron, à l’imprimerie judiciaire, qu’il a écrit Les Belles-Soeurs. André Brassard venait le chercher à minuit pour aller manger un morceau de gâteau au chocolat chez Da Giovanni, rue Sainte-Catherine. On connaît la suite…On peut sortir Tremblay de Montréal, mais pas Montréal de Tremblay. Spécialiste des «niveaux de langue », il peut passer des heures à discuter d’un « sacre », à vous expliquer comment prononcer « Un hamburger « platter » deux sauces, pas de « cosla »,» à chercher une expression de sa mère et à imiter l’accent d’un quartier populaire. Tremblay raffole toujours du pâté chinois, même s’il va au restaurant tous les jours. Contrairement à beaucoup de Québécois, il ne change pas d’accent lorsqu’il débarque à Paris. il n’a jamais coupé le cordon ombilical qui le relie à sa ville, à son quartier, à son metteur en scène, à ses interprètes et à sa langue. « Pourquoi changer de personnage ? Un écrivain ne change pas de style, il fait toujours le même livre. »Doit-il partir en Finlande ou à Paris ? Michel Tremblay fait des crises d’angoisse et s’ennuie. A New York, en route pour le théâtre, il a déjà abandonné un ami pour sauter dans le premier avion en direction de Montréal. il rêve de l’Italie, mais n’a jamais osé y aller. « Chus-tu un auteur dramatique ou pas ? J’ai refusé deux invitations en Inde. Je sais que je n’irai jamais au Japon. Je suis un paresseux pogné à travailler. Un sédentaire pogné à voyager ! »C’est son agent, John Goodwin, aujourd’hui décédé, qui l’a forcé à sortir du Québec. Depuis, l’oeuvre de Tremblay est une entreprise lucrative. « Du jour au lendemain, mes revenus ont été multipliés par 10», dit-il. Avant, il lui arrivait de suggérer aux metteurs en scène de monter ses pièces sans lui payer de droits d’auteur, (la comédie musicale Demain matin Montréal m’attend lui a rapporté 500 dollars). Depuis, d’autres écrivains québécois ont pris des agents.Tremblay représente à lui seul entre 20 % et 30 % du chiffre d’affaires annuel de l’éditeur Leméac, soit environ 500 000 dollars. La Grosse Femme s’est vendu à125 000 exemplaires et Les Belles-Soeurs à 90 000 « plus que n’importe quelle autre pièce française contemporaine. » Même ses manuscrits sont soigneusement classés à la Bibliothèque nationale du Canada.Tremblay a choisi de coproduire Marcel poursuivi par les chiens afin d’avoir la main haute sur tout, des affiches aux communiqués de presse. il se plaint que le festival le plus réputé au Canada, celui de Stratford, ne paie que des droits d’auteur symboliques. Pourtant, le monde matériel lui échappe. il faut le forcer à s’acheter des vêtements. il a déjà traîné sur lui un certificat de dépôt de 50 000 dollars pendant six mois, convaincu qu’il perdrait son pécule s’il s’en séparait.Difficile d’imaginer que l’homme vêtu d’un t-shirt de Mickey Mouse (ses amis intimes le surnomment Mickey) a son nom dans le Larousse (depuis 1987), que son oeuvre est traduite en 22 langues et est jouée d’Anchorage à Tokyo. « Le plus universel des Québécois» selon Le Monde, recevra en juillet un doctorat honorifique de l’Université de Sterling, en Ecosse. « De quoi faire rougir ceux qui prétendent que seul le français international est exportable » dit-il en riant dans sa barbe.Une étudiante de New Delhi a passé six mois à Montréal, l’an dernier, pour rédiger une thèse de doctorat sur l’oeuvre de Tremblay et un professeur d’université voulait la mettre à l’étude en Chine. L’an prochain, en France, le programme des lycées contiendra une seule pièce étrangère en français: Les Belles-Soeurs. Quatre millions d’étudiants liront dans le texte le monologue du « maudit cul » écrit spécialement pour Denise Filiatrault. Premier tirage: 25 000 exemplaires.Très tôt, Tremblay a rejeté les symboles masculins de son époque. il n’a jamais conduit ni fumé, et il ne boit pas de bière. Louise-Odile Paquin l’a amené une fois à la pêche. C’est elle qui a mis le ver à l’hameçon. il a attrapé une perchaude et s’est écrié « Yerk ! »« Michel mène la plus belle vie du monde, dit son ami Donald Pilon. il écrit trois ou quatre heures le matin, puis va au cinéma et au théâtre.» Boulimique de culture, il voit absolument tout ce qui se fait à Montréal et avale quatre ou cinq films par semaine. il se régale avec la même passion du dernier Stallone, d’un air de Figaro et de l’émission Jeopardy. « C’est le seul être que je connaisse qui prend plaisir à aller voir des shows qu’il sait mauvais, pour rire » dit Brassard. C’est aussi le seul écrivain à donner sa recette de crevettes au pamplemousse à l’émission Garden Party ou à parler de son orientation sexuelle avec Réal Giguère. il rit des thèses universitaires qu’on lui consacre, fuit comme la peste les cercles littéraires et aime se retrouver là où ses anciens voisins de la rue Fabre peuvent le reconnaître.De l’appartement d’André Brassard, on surplombe l’immense terrasse de Michel Tremblay. Quand ils ne travaillent pas ensemble, les deux hommes ne se voient guère. Le metteur en scène reproche à Tremblay de s’entourer d’une cour et de ne pas accepter la critique. « il ne l’a jamais aimée»… peut-être parce qu’elle le blesse comme un enfant. Brassard a été à deux doigts de claquer la porte de l’opéra Nelligan en 1990 parce qu’il était insatisfait des textes. Mais l’amitié a été la plus forte: « Les personnages de Tremblay sont devenus ma vraie famille. »« C’est fou le nombre de personnes influentes qui n’ont jamais vu ses pièces ni lu ses romans, dit le peintre Marcelle Ferron. Tremblay dérange encore après 25 ans. N’est-ce pas merveilleux ? »Tremblay prétend que Radio-Canada a refusé l’an dernier son projet de téléroman sur un couple homosexuel parce que le sujet était trop provocant. En 1987, Robert Bourassa écarta personnellement son nom de la liste que proposait le jury de l’Ordre national du Québec. il dut attendre 1990 pour être décoré. Lise Bacon présidait alors le Conseil des ministres pendant la maladie du premier ministre. En 1972, Claire Kirkland-Casgrain, ministre du premier gouvernement Bourassa, avait refusé pour cause de « joual » de payer le voyage des Belles Soeurs (l’invitation venait de Jean-Louis Barrault) à Paris. Depuis, le ministre français de la culture, Jack Lang, l’a fait Chevalier des Arts et des Lettres de France « pour avoir bien utilisé la langue française». Madeleine Renaud (trop Vieille pour le rôle) a de son côté rêvé de jouer Albertine, comme elle avait voulu jouer Mari-Lou 15 ans plus tôt.« Si je fais encore peur, dit Tremblay, c’est que les Québécois refusent toujours de se voir comme ils sont. Reprocherait-on à Pagnol de faire du Pagnol, ou aux cinéastes italiens de montrer les Italiens comme ils sont ? Rien n’est plus respectable que les pays qui assument leur folklore. » Le plus grec des dramaturges québécois (la structure des textes de Tremblay est souvent inspirée de celle des oeuvres grecques) trouve pourtant qu’on n’étudie pas assez les auteurs classiques à l’école et s’irrite de ce qu’on ait tout remplacé… par ses pièces à lui.Dans son prochain livre, Enfants innocents, Tremblay raconte ses premiers soubresauts de nationalisme. C’était avant une représentation de L’Enlèvement au sérail à la Comédie canadienne: il venait d’apprendre que les Simoneau chanteraient en anglais les récitatifs de l’opéra (par ailleurs en allemand) parce qu’un chanteur de Toronto ne parlait pas français. il fut encore plus humilié en découvrant que le public de la Comédie canadienne était surtout anglais. « J’ai parfois l’impression qu’on est un peuple sans conséquence, qui ne voit pas les résultats des gestes qu’il pose et surtout de ceux qu’il ne pose pas. »Tremblay n’est jamais monté aux barricades, mais il n’a jamais caché ses convictions. « On essaie de convaincre les Québécois qu’un petit pain, c’est mieux que rien. Comme Albertine qui dit: « Chus pas née pour un p’tit pain. Chus née pour une toast brûlée ! » Je serai pour la souveraineté-association le jour où l’on m’expliquera ce que ça veut dire. Le mot indépendance fait ricaner les intellectuels. Pourtant, il y a dans l’indépendance quelque chose de beau, de grand. L’indépendance, c’est pas une chanson d’amour enfermée dans une taverne. Des fois, je pense qu’on est trop paresseux pour apprendre l’anglais. Si on ne peut pas assumer ce qu’on est, qu’on devienne autre chose.»Et si les Québécois se débarrassaient de leurs complexes, Tremblay écrirait-il toujours la même chose ? « Peut-être… je n’y ai pas pensé.» Pourtant, Tremblay ressemble étrangement au Québec qu’il décrit: il n’y a pas longtemps, il avait de la difficulté à dormir seul dans sa maison trop grande; il commence à peine à apprivoiser la solitude; il apprend lentement à voyager. D’ailleurs, il retournera probablement aux Keys l’an prochain. A mon retour de Floride, lorsque le douanier de Dorval m’a demandé comment se portait Michel Tremblay, je lui ai dit que l’enfant de la grosse femme survivrait à ses 50 ans. Et je me suis souvenu de ses mots comme il interrompait sa lecture de la vie de Racine: « Avant de mourir, je veux compléter mon puzzle. »

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L’ogre et le Petit Poucet

Je viens de relire, pour raisons d’enseignement, le premier roman de Jacques Godbout, L’Aquarium. C’.était ça, au début des années 60, le jeune roman québécois à Paris: de l’insolence, un peu de scandale, un usage désinvolte, percutant de l’écriture.Trente ans plus tard, c’est Robert Lalonde qui est l’objet des attentions de la presse parisienne, et notamment du très sérieux journal Le Monde. La nature, les Indiens, la nature encore, et des passions à coucher dehors. Retour à la case départ, c’est-à-dire aux bons vieux mythes canadiens qui depuis longtemps, trop longtemps, occupent les loisirs du lecteur français. Le progrès n’est pas évident.Il n’y a pas d’Indiens dans le dernier roman de Robert Lalonde, L’Ogre de Grand Remous, mais il y a beaucoup de nature, et des allusions à ce qu’il y a de plus naturel encore que la nature même, les contes pour enfants. Pourtant, ça commence moderne. Un homme et une femme, profondément amoureux; l’un de l’autre, décident de quitter leurs quatre enfants, sans avertir, pour aller vivre leur passion au loin. Ce n’est pas banal, avouez, ce n’est pas traditionnel, ce n’est pas moral.Grâce à une somme d’argent qu’on leur a laissée et à leurs talents naturels, les enfants survivent fort bien» dans la grande maison ou ils sont nés, en pleine nature (évidemment), quelque part dans le Nord québécois. Du temps passe. L’un devient cinéaste» l’autre homosexuel; la fille voyage. Le quatrième enfant, le plus jeune, n’a pas toute sa tête à lui et fait les quatre cents coups dans la forêt. C’est donc lui, on le devine aussitôt, qui détient la clé de l’affaire. Le vrai Petit Poucet. Plus on est faible d’esprit, dans ce genre d’histoire plus on est près de la vérité. C’est de la littérature romantique.Je ne vous dirai pas le fin mot de l’histoire, vous m’en voudriez. Sur la route qui conduit à la solution de l’énigme, le romancier multiplie les pièges, les obstacles, à travers les souvenirs de chacun des quatre survivants. C’est, ma foi, un peu encombré. Non seulement dans l’action, mais aussi et plus encore dans l’écriture, qui n’est pas toujours d’une qualité exemplaire. Je n’ai pas lu L’Ogre de Grand Remous, on le voit, avec un plaisir sans mélange. Puis-je ajouter cependant que ce roman touffu, maladroit, donne quelques signes d’un virage, dans l’oeuvre déjà un peu longue de Robert Lalonde, qui semble promettre des lendemains intéressants ? Les quelques idées simples qui gouvernaient ses romans précédents commencent à desserrer leur emprise.Je suis plus heureux, je le dis avec impudeur, chez mon collègue d’université André Brochu, prix du Gouverneur général l’an dernier pour son roman La Croix du Nord et qui, ayant survécu à la tentative d’assassinat perpétrée contre lui par la Bande des Six, nous offre quelques nouvelles réjouissantes dans un recueil intitulé -à juste titre – L’Esprit ailleurs.Réjouissantes, entendons-nous. André Brochu pratique un humour triste, à la Woody Allen, qui débusque dans l’ordinaire de l’existence ce « petit enfer » que dit-il, cachent « la plupart des bipèdes sans plumes que vous croisez dans la rue ». Ses récits empruntent souvent les apparences du fantastique. C’est, par exemple, un professeur qui échappe du jus de pamplemousse sur ses notes de cours et se retrouve quelques jours plus tard kangourou en Australie; une femme qui, dans 1’«entretemps » de la mort, attend avec impatience son entrée au paradis, et finit par virer de bord; celle qui voit revenir dans sa vie un mari tendrement aimé et qui était pourtant tout à fait mort… Tout cela est fort bien agence, drôle et inquiétant à la fois, et surtout écrit dans une langue inventive, nerveuse, qui a peu d’égales au Québec.Mais « petit enfer » deviendra grand. La dernière nouvelle, qui s’intitule Manie, reproduit le discours assez échevelé que fait un patient à son psychiatre. Le psychiatre, en l’occurrence, c’est le lecteur, c’est nous. Nous quittons le livre en ne sachant trop quoi dire, véritablement interdits.L’Ogre de Grands Remous, par Robert Lalonde, Seuil, 189 pages, 19,95$L’Esprit ailleurs, par André Brochu, XYZ, 134 pages, 14,95$L’OGRE DE GRAND REMOUSBien sûr, nous les avons attendus. Nous savions qu’ils ne reviendraient pas, mais nous les attendions. Un soir, ou un matin, ils seraient la, leurs vêtements poussiéreux, leurs yeux agrandis par la fatigue et l’inquiétude, vieillis, méconnaissables peut-être, mais revenus. Leur solitude, leur dérive nous hantaient. Nous les imaginions tremblants et seuls, là-bas, si loin, si seuls, ne sachant pas quoi faire de cette tendresse qu’ils avaient toujours pour nous et qui ne leur servait plus à rien. Étouffes par cette tendresse-là, nous les imaginions au bout du rouleau, épuisés, coupables et repentants. Maman, les cheveux défaits, amaigrie, sans voix, sa robe déchirée, ouvrant les bras et hochant la tête comme une grande petite fille à demi folle. C’était elle l’orpheline et c’étaient nous les parents prodigues. Papa, le crâne rasé, sa vieille veste de laine, autrefois tachée d’encre, aujourd’hui tachée de sang, ses grandes mains noueuses ouvertes et tremblantes devant lui, son sourire qui faisait la grimace, son regard vide qui disait: «11 n’y a rien, dans le monde, rien du tout. C’est ici, c’est vous autres…»Robert Lalonde

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Un automne riche de promesses

Ce n’est pas une vague, c’est un raz de marée; modeste tout de même, relativement, nous ne sommes ni en France ni aux États-Unis. Mais j’ai rarement vu paraître au Québec tant de romans, et tant de bons, de lisibles, que l’automne dernier. Donc acte: l’industrie se porte bien. Pour moi, je me prépare à commettre quelques injustices, par la force des choses, c’est-à-dire à laisser dans l’ombre un certain nombre de récits qui mériteraient un peu d’attention. Après en avoir humé une dizaine, je finis par en retenir quatre, remarquables en eux-mêmes, et qui offrent un échantillonnage assez fidèle de la production.Ce sont quatre romans courts. Mais entrez dans celui de Marcel Bélanger, La Dérive et la chute, vous en aurez pour longtemps, et le voyage ne sera pas facile. C’est une saison en enfer que nous sommes invités à traverser, en compagnie d’une femme (la narratrice) happée par la folie. Sortie d’une institution psychiatrique, elle s’est réfugiée dans une maison presque en ruines, à l’extrémité d’un village qui est lui-même le terme ultime de la voie ferrée. Le symbole est clair. A partir de là, elle remonte au début de son épouvantable dérive, et jusqu’à l’enfance et au traumatisme qui l’orienta sur le mauvais aiguillage. J’ai craint, parfois, de voir le récit sombrer dans la technicité du cas clinique. Mais non. Dans une écriture forte, subtile riche en inventions de toutes sortes qui brisent la monotonie forcée des obsessions, Marcel Bélanger nous offre une image bouleversante de l’essentielle fragilité de l’être humain. Ce beau livre n’a vraiment qu’un défaut: son titre, qui est d’une affligeante banalité .La dérive… est le premier roman de Marcel Bélanger , qui est également poète; Jean-Marie Poupart en est à son énième titre et j’attendais depuis assez longtemps l’occasion – inévitable, me semblait-il – de le louer sans trop de restrictions. Ce n’est pas que L’accident du rang Saint-Rock soit sans défauts; les dialogues, parfois, sonnent aussi faux que ceux d’un téléroman. Mais voici un petit récit, parfait mélange de cruauté et d’humour qui nous saisit à la première page et ne nous lâche plus. Une femme tue son mari qui est un être détestable; elle le fait comme par inadvertance, comme une chose tout à fait banale. Reste à disposer du cadavre. Elle aura l’aide de ses deux fils, le premier fermier comme son père, le deuxième agent d’assurances, arrivé inopinément avec sa blonde. Jean-Marie Poupart, qui intervient à titre personnel au début du livre, nous dit que l’idée de ce récit lui est venue alors qu’il travaillait à une série de romans pour adolescents. D’où, peut-être, l’économie, l’apparente simplicité de ce roman. Les personnages du Rang Saint-Roch sont, adultes, des demeurés moraux; c’est assez effrayant.L’adolescence, la vraie, la voici dans le livre de Flora Balzano, Soigne ta chute. Elle n’a pas la vie facile. Avoir affaire si tôt au sexe, à la drogue, à la misère, ce n’est pas une vie. Quand on est adulte, immigrante par surcroît dans ce pays de neige, ça ne va pas mieux: la dépression guette à chaque page. Mais la difficulté de vivre est en quelque sorte rachetée, dans Soigne ta chute – qui est en vérité une suite de récits plutôt qu’un roman, malgré ce que prétend la couverture -, par l’écriture, qui introduit dans ce pathos une fantaisie, un entrain très modern style. On n’évite pas de penser à Emile Ajar. Et, parfois, Flora Balzano en fait un peu trop, séduite par sa propre virtuosité. Mais plus souvent qu’autrement, le charme doux-amer de la prose, plus amer que doux, opère.Auprès du livre de Flora Balzano, celui de Dany Laferrière a une allure toute sage. Oubliez le Nègre que vous savez. Laissez-vous transporter dans une Haïti d’avant Aristide, une Haïti qui d’ailleurs n’a rien de folklorique, à mille lieues des débordements émotionnels et stylistique dont le roman haïtien est coutumier. Dans de brefs morceaux de texte qui, chacun, ont leur titre, Laferrière raconte avec une sobriété, une pudeur, une justesse extrêmes, les menus incidents de son enfance, dans l’ombre tutélaire de la grand-mère Da, grande buveuse de café. C’est, j’ose le dire, écrit de main de maître. A ranger dans l’espèce peu nombreuse des livres de vérités.SOIGNE TA CHUTEOn est sûr de rien quand on est immigrant. C’est le grand tâtonnement, le grand étonnement, le nombre de pharmacies, de banques, de salons funéraires, qu’il y a dans ce pays, incroyable, le nombre de chaînes de télévision, le nombre de jours gris et froids et moches. On n’est plus sûr de rien. C’est le grand questionnement. On est sûr que d’une chose, va falloir s ‘adapter, on ne sait pas trop comment, on veut apprendre, vite, vite, on sent qu’il faut se grouiller, on ne comprend pas tout, c’est dur pour l’orgueil, on rougit, on se dandine, on s’entortille, on s’excuse, on a de nouveau six ans, on entre en première année. Tous les immigrants sont des écoliers. Les écoliers c’est l’avenir. Donc, les immigrants, c’est l’avenir.Et voilà, c’est comme ça, syllogistiquement. S’il y en a qui ne sont pas contents, z’ont rien qu’à, je ne sais pas moi, rien qu’à se reproduire, tiens. Faire des flopées et des flopées de petits pas contents comme eux, qui seront peut-être forcés d’émigrer un jour, qui sait ?Flora BalzanoLa Dérive et la chute, par Marcel Bélanger, L’Hexagone, 172 pages, 16,95$.L’Accident du rang Saint-Roch, par Jean-Marie Poupart, Boréal, 89 pages, 14,95$.Soigne ta chute, par Flora Balzano, XYZ, 120 Flora Balzano pages 15,95$. L’Odeur du café, par Dany Laferrière, VLB, 200 pages. 15,95$.

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Anne Hébert, la mystique païenne

Il y a chez vous, surtout dans vos poèmes, un grand fond de douleur. Est-ce que vous pouvez le nommer?- Non. Ça c’est très difficile. C’est une source noire que j’ai en moi, qui a déjà fait partie de ma vie. Je sais, toutefois, que j’ai vécu à une époque où la mort chez les jeunes était beaucoup plus proche que maintenant: il y avait la tuberculose, par exemple, qui faisait des ravages chez des cousins; des amis aussi qui sont disparus quand j’étais très jeune, ma soeur qui est morte subitement… D’une façon, ma mère avait vécu, elle aussi, encore plus plongée dans le malheur que moi: des onze enfants de sa famille, seulement trois sont parvenus à l’âge adulte. Alors c’était une vie pleine de deuils…Je suis profondément mystique. J’ai été très marquée par la religion de mon enfance. Je la rejette, d’une certaine façon, mais elle est en moi et, en la rejetant, je ne peux pas rejeter toute une culture… Ça, je me refuse à l’abandonner parce que je trouve que c’est une richesse. La poésie est une chose mystique. Pour moi, un grand poète, c’est un mystique, comme Rimbaud… On peut être un mystique païen.