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Un de perdu, un de trouvé

Dany Laferrière, l’auteur du scandaleux roman-que-vous-savez, a vraiment quitté nos rives. Certains racontent qu’il vit à Miami, où il fait chaud, et qu’il y écrit de nouveaux romans. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il est retourné à son adolescence haïtienne, et il y a fort à parier qu’il n’en sortira pas de sitôt. C’est terrible, l’adolescence, inépuisable. Auprès de ses grandes aventures, les jeux de l’âge adulte, ceux par exemple que Dany Laferrière pratiquait ou plutôt faisait pratiquer par son personnage dans Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer , ont l’air un peu légers.Nous en sommes au deuxième tome. Dans le premier, L’Odeur du café, le romancier avait évoqué une grand-mère prestigieuse, magique, extraordinairement haïtienne. Il a vieilli un peu, maintenant. Il vit avec sa mère et quelques tantes, qui ont de fortes personnalités. Surtout, il vagabonde avec un méchant compagnon appelé Gégé, auteur de mauvais coups en tous genres et qui ne craint même pas les tontons macoutes.Mais les « jeunes filles » du titre ? Ce sont des demoiselles de petite vertu qui habitent en face de chez lui, et chez qui notre pubère va se réfugier après avoir été compromis (du moins le croit-il) par les frasques de Gégé. Assisterons-nous à la grande Initiation, aux Bacchanales de la chair enfin libérée ? Non pas. Il y a bien quelques petites pages un peu chaudes, mais pour l’essentiel Dany Laferrière nous présente les pensionnaires de Miki comme une volière de jeunes filles en fleurs à peine moins proustiennes que nature, jolies bien sûr, intelligentes, drôles, fort mal embouchées à l’occasion, conservant dans leur sordide métier une étrange fraîcheur. Elles s’appellent Choupette, Pasqualine, Marie-Flore, Marie-Erna, Marie-Michèle, c’est tout dire. Dany Laferrière leur élève un monument digne d’elles.Un de perdu, un de trouvé. Dany Laferrière est parti, Marco Micone est resté. Non sans difficultés, non sans une forte nostalgie de son village natal. « Aussi longtemps, écrit-il, que les mots de mon enfance évoqueront un monde que les mots d’ici ne pourront saisir, je resterai un immigré. » Marco Micone reste aussi un immigré parce que ce village natal n’est plus tout à fait le sien, parce qu’il se sait définitivement installé dans un autre monde.Son livre, Le Figuier enchanté, fera peut-être penser au roman du Torontois Nino Ricci, Les Yeux bleus et le serpent , qui a obtenu un vif succès il y a quelque temps. Il est moins bien construit, fait de morceaux un peu disparates, mais il offre souvent des images fortes, saisissantes. Celle-ci par exemple, de travailleurs immigrés : « J’ai les mains et les pieds dans le ciment 10 heures par jour et je suis entouré d’hommes qui n’ont pas vu leur famille depuis des années. Quand ils parlent d’eux-mêmes, on dirait qu’ils décrivent un chantier. »C’est à partir de Montréal que Marco Micone écrit son livre. Et il ne se contente pas de raconter; il réfléchit, il examine ce qui lui arrive, ce qui arrive à ses compatriotes venus comme lui au Canada refaire leur vie. Il a des phrases très dures sur sa communauté, son enfermement volontaire, son refus du fait français. Mais les francophones ne perdent rien pour attendre. L’auteur imagine en fin de livre un dialogue entre une Québécoise d’origine et une Italienne immigrée, où la première fait figure de sotte finie. Le mépris de l’autre est-il plus légitime quand il est pratiqué par l’arrivant à l’égard de l’installé ?Disons qu’il s’excuse plus facilement. Le livre de Marco Micone est le fait d’un homme déchiré, qui explore toutes les dimensions de ce déchirement avec une sincérité et une intelligence parfois bouleversantes.Le Goût des jeunes filles, par Dany Laferrière, VLB, 207 pages, 16,95 $.Le Figuier enchanté, par Marco Micone, Boréal, 118 pages, 15,75 $.Le goût des jeunes fillesJ’ai l’impression d’être déjà mort. Dans un cercueil vitré. Je vois tout. Je comprends tout. Je ne peux pas parler. Je peux faire bouger mes lèvres, mais on ne m’entendra pas. Je suis de l’autre côté des choses. Du côté de l’ombre. La lumière est juste en face. Cette impression s’accentue quand je regarde ma chambre (de l’autre côté). Je me vois en train de marcher dans cette étroite pièce. Je fais mes devoirs. J’étudie mes leçons. Je suis un gentil garçon. C’est ce que croient ma mère et mes tantes. Alors que je suis tout plein de rage. Je suis toujours en colère. Contre tout. Je déteste cette maison. Je déteste la rue. Je déteste cette ville. Je veux le ciel tout à moi. Personne ne soupçonne ce qui se passe en moi. Je continue à obéir à tout le monde. J’obéis à ma mère. J’obéis à mes tantes. J’obéis à mes professeurs. Alors que je les déteste tous. Je ne me sens vivant que lorsque je pense aux filles. Le Goût des jeunes filles, Dany Laferrière

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La fille indigne de Caleb

Arlette Cousture, avec Ces enfants d’ailleurs, démontre encore une fois son aisance à peindre les drames quotidiens des anciennes familles, où les liens du sang et les devoirs de l’Église sont autant de règles de conduite incontournables. Ainsi sont plongés dans l’horreur de la guerre les enfants de Tomasz et de Sofia, parents exemplaires d’une famille polonaise petite-bourgeoise déchirée par l’occupation nazie. Ici, les bons sont bons et les méchants, méchants. A la cruauté du monde, Jerzy, Élisabeth et Jan opposent leur foi, la musique et leur amour filial. Rescapés de la guerre, ils émigreront au Canada pour se retrouver, panser leurs plaies et tenter d’être heureux.En décrivant un monde rassurant par les contraintes mêmes qui le structurent, Arlette Cousture ne fait pas face aux difficultés de vivre aujourd’hui, mais les révèle en creux, par défaut, dirait-on. Les atermoiements d’une femme dans la vingtaine luttant contre les tentations de la chair, auxquelles elle finira par s’abandonner « scandaleusement », dans les bras d’un homme marié, à la fin de ce premier tome, laissent présager une suite où les bons sentiments devront vaincre les mauvais. On pourrait en rire, mais tout ici est mis en oeuvre pour nous tirer les larmes des yeux. Les personnages d’Arlette Cousture gardent la tête haute, surtout s’ils sont dans la merde jusqu’au cou. C’est cette naïveté qui fait leur charme, désuet et sécurisant pour les lecteurs dont le quotidien est autrement compliqué. On peut ne pas apprécier cette thérapeutique de choc en cette époque opaque, mais ils sont assez nombreux ceux qui en vantent les vertus pour qu’on lui reconnaisse le droit d’exister.Ce qu’on peut cependant reprocher à Arlette Cousture, ce qu’on doit lui reprocher, c’est la pauvreté de sa langue. Car ce n’est pas la pratique de l’écriture qui donne un devoir à l’auteur, mais son public. Quand bien même un livre n’aurait que 30 lecteurs, c’est l’équivalent d’une classe, devant laquelle l’auteur et l’éditeur ont statut de professeur ! Et lorsque les lecteurs se comptent par dizaines de milliers et que l’on écrit pour eux, on se doit de respecter certaines règles.Or le roman de Cousture est truffé d’impropriétés, écrit dans un français bâclé, parfois simple jusqu’au simplisme, d’autres fois ampoulé jusqu’à l’obscurité la plus complète, qui révèle une absence de respect élémentaire pour les innombrables lecteurs qui ont droit à une langue correcte. Je dis bien : correcte. On ne demande pas la lune, ni un style sublime.Doit-on blâmer la télévision, pour laquelle Mme Cousture, de son propre aveu, avait d’abord entrepris cet ouvrage avant de se décider pour le roman ? Peu importe. Le roman existe, il faut le lire comme tel. Le pire, c’est qu’on finit par s’habituer aux maladresses de l’auteur. Le livre est assez long pour que nos yeux apprennent à sauter les obstacles et cessent de trébucher. C’est sans doute ce que souhaitaient Arlette Cousture et son éditeur : « Bof ! Ils vont comprendre pareil… »Ce qu’on ne comprendra jamais, par contre, ce sont les métaphores épouvantables qui défigurent le récit comme des balafres, d’autant plus repoussantes qu’elles avaient pour but, j’imagine, de l’enjoliver en le fardant. Mais jugez-en par vous-mêmes, et faites-moi savoir si vous en comprenez le sens : « Ses oreilles se firent malheureusement sourdes au silence qu’il aurait voulu leur imposer » (p. 98). Et « Vivement que cette guerre prenne fin et que tous les Schneider du monde soient à leur tour annihilés pour que tous les Polonais puissent enfin tricoter avec des pelotes formées de leurs nerfs ! » (p. 153).Il ne s’agit pas ici de jouer au flic de la langue qui donne des coups de règle sur les doigts des contrevenants. Mais si on reconnaît à Arlette Cousture un immense talent pour créer des personnages sympathiques et émouvants, on se doit également de lui faire part de nos doléances sur la légèreté avec laquelle elle gaspille sa matière première.Car tous les auteurs francophones, des plus obscurs aux plus connus, écrivent dans cette même langue qui les réunit. Ils en sont tous responsables devant leurs lecteurs. Ils peuvent revendiquer cette responsabilité – ou la balayer du revers de la main, peu importe. Ils en sont néanmoins responsables parce que cette langue dont ils ont fait leur passion ou leur gagne-pain ne leur appartient pas. Elle leur a seulement été prêtée. Lorsqu’ils en ont terminé avec elle, ils doivent la rendre. Avec intérêts. Ces enfants d’ailleurs, par Arlette Cousture, Libre Expression, 600 pages, 24,95 $.

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A quelle époque auriez-vous aimé vivre?

L’homme qui voudrait vivre au Moyen Age… Vous vous souvenez de lui ? C’était Paul Zumthor, érudit, professeur et romancier révéré par les critiques, qui disait dans L’actualité (15 avril 1992) que « nous avons tous des ancêtres » au Moyen Age. « Tout ce sur quoi se fondent nos sociétés modernes, ajoutait-il, est sorti des structures archaïques de cette époque. »Et vous ? « Si vous deviez vivre à une autre époque, laquelle choisiriez-vous ? »Nous avons posé la question à une brochette de gens connus. Eh bien, autant les questionner sur leur déclaration de revenus ! Si on accepte volontiers d’aller au bout du monde, on refuse le transfert dans le temps. A les en croire, tout le monde est satisfait de son époque et ne veut vivre qu’aujourd’hui et maintenant. Tout le monde a une opinion sur tout, mais pas d’époque préférée–à part la sienne. Enfin, pas tout le monde… On accepte d’autant plus volontiers de jouer le jeu qu’on est plus artiste. Ou, parfois, politicien. La plupart des gens d’affaires repoussent pudiquement le micro. L’époque à laquelle ils aimeraient vivre, quelques minutes, le temps d’une entrevue, c’est celle à laquelle il n’y aurait pas de journalistes pour poser des questions semblables !A-t-on plus d’imagination quand on est artiste ? Il en faut pourtant beaucoup pour être politicien ! Ou pour structurer un montage financier, découvrir un nouveau marché.C’est que notre petit jeu n’est pas anodin. Derrière une opinion, on se cache. Dans un choix, on se révèle. Les réponses sont des confessions. Et les artistes, c’est connu, sont plus extravertis, exhibitionnistes même. Certains–pas tous–ont joué le jeu…Dany LaferrièreSerait-il Dany Laferrière s’il avait répondu la même chose que tout le monde ? L’auteur de Comment faire I ‘amour avec un nègre sans se fatiguer répond sans hésiter: « L’époque de la guerre d’indépendance haïtienne. » Conduite par Toussaint Louverture, elle s’est déroulée en même temps que la Révolution française, de 1791 à 1804.« Et j’aurais voulu être Capois-la-Mort. Parce que ce que l’histoire a retenu de lui, c’est un acte de bravoure pure. Moi, je suis un lâche. C’est lui qui dirigeait les troupes à Vertières, lors de la dernière bataille contre les Français. Un premier boulet a arraché son chapeau. Il a continué. Un second boulet a fauché son cheval. Il a continué. Devant tant de bravoure, le général Rochambeau–qui n’était pas n’importe qui, c’était le bras droit de Napoléon–a fait cesser la bataille et envoyé un officier présenter les honneurs à l’indigène qui venait de se couvrir de tant de gloire. »Le débit a changé, comme si Dany Laferrière avait tout à coup sorti un vieux manuel, pour citer mot à mot une phrase qui l’émerveille encore. Aurait-il un deuxième choix ? C’est de sa mémoire d’enfant que la réponse vient encore une fois. Il revoit la vieille gravure d’un livre sur les guerres napoléoniennes qui montre Napoléon et ses troupes passant devant un paysan endormi. « Il y a des milliers d’hommes, mais c’est le seul personnage reconnaissable, à part Napoléon. »Dany Laferrière est en train d’écrire le scénario d’un film et publie cet automne la suite de L’Odeur de café, Le Goût des petites filles.Denise BombardierSerait-elle Denise Bombardier si elle se prêtait facilement au jeu ? Elle commence par répondre qu’elle « ne croit pas à la réincarnation », qu’elle « ferait la même chose », « que le sentiment aigu du moment historique n’appartient pas aux contemporains »…« Si c’est pour être fuckée, la Renaissance ou maintenant, qu’est-ce que ça change ? se demande-t-elle. C’est ce qui nous habite qui compte. Il n’y a pas d’époque absolue. Je suis en train de lire la biographie de George Sand… Le 19e siècle, pour une femme c’était pas de la tarte. » Mais elle finit par admettre: « Déjà, je préfère l’époque de ma jeunesse à l’époque actuelle. J’aime mieux une époque où il y a des tabous, où la notion de péché existe, que le désarroi d’une époque sans valeurs. »Comme si, pour elle, la vraie question n’était pas celle-là.« L’idéal, peu importe l’époque, ce serait de ne pas avoir de contraintes matérielles. Je ne veux pas dire être riche. Je veux dire ne pas être soumise aux contingences, ne pas être obligée de penser à préparer les repas. C’est ça, le vrai rêve. C’est vivre au-dessus de ça, ou en dehors de ça. Vivre de l’esprit et du coeur. »En plus de faire sa rentrée en prime time à la télé, Denise Bombardier travaille à un essai sur « les relations amoureuses après le féminisme » et à un nouveau roman. Elle croit que l’écriture va prendre de plus en plus d’importance dans son existence. Alors, s’il y avait une époque où l’« écriture était reconnue pour elle-même, passait avant l’efficacité, peut-êtreGilles Loiselle«Je me vois très bien en France, en train de lire tranquillement, dans la cour d’un château.» Mais le premier choix du président du Conseil du trésor du Canada, c’est maintenant, dans son rôle.« J’aime la fébrilité. Je suis né en 1929, j’ai 63 ans, ma seule nostalgie va vers l’avenir. J’ai connu l’époque où l’automobile était encore quelque chose de nouveau, et je suis rendu à l’époque de la navette spatiale. Je suis allé en Afrique pour la première fois à l’époque coloniale et j’ai vécu la décolonisation. Et j’assiste maintenant au passage de l’ère de l’industrie à celle de l’environnement. »Le ministre oublie-t-il le déficit, la cote du gouvernement dans les sondages ?…« C’est une période difficile pour tous les gouvernements. Je pense que les prochaines décennies vont être cruciales. Mais en tant qu’espèce, malgré tous les problèmes, jamais la race humaine n’a eu autant les moyens de s’en sortir. Et à cause des communications modernes, ça se passe de plus en plus à l’échelle de la planète. Tous embarquent. On retrouve le sens de la Terre. »Arlette CoustureL’auteur des Filles de Caleb et de Ces enfants d ‘ailleurs choisirait de vivre 20 ans plus tôt, tout simplement. Pas par nostalgie, mais parce que l’époque actuelle, la montée du fanatisme religieux, du fascisme sous toutes ses formes, lui font peur. C’est pour ça qu’elle aimerait« être morte plus tôt. Tout est bien ou mal, noir ou blanc, il n’y a plus de nuances. On est en chute libre. » Ce qui amène le satanisme, le racisme, la remontée du Ku-Klux Klan. Son pessimisme. « Je ne vois pas comment on peut renverser le cours de ça. Je ne crois plus aux politiciens. »Par contre, certains aspects de l’époque la fascinent. Et elle ne voudrait surtout rien manquer des découvertes « qui commencent à lever le voile sur les grandes questions des origines: le gène commun à toutes les espèces, la vérité du big bang ».Claude Morin«Qui aurait cru le Sommet de Rio possible il y a 10 ans ? On en fait plus en 10 ans aujourd’hui qu’en 100 ans avant. Je suis convaincu qu’on s’en va vers un monde meilleur. »Le « père de l’étapisme », ex-ministre péquiste, est aussi un incorrigible curieux (on l’aurait deviné). Il aimerait bien vivre, lui, dans 30 ans. « La prospective se trompe toujours. Le seul moyen de savoir l’avenir avec certitude, c’est d’être là. »Et Claude Morin ne pense pas à l’indépendance, qui se fera selon lui–ou bien le Québec sera définitivement « minorisé ». Il voudrait plutôt « savoir si l’humain est capable de s’adapter, voir le prolongement, le résultat des tendances actuelles. Dans les sciences, la technologie, les communications, la démographie ». « En 1892, dit-il, j’aurais choisi 1920. Là, je choisirais 2020. L’an 3000, c’est trop loin. Il y aura eu tellement de transformations que nous n’aurons plus de références. »Normand BrathwaiteL’animateur de Beau et Chaud ne trouve pas vraiment à se plaindre du présent. Il ne changerait rien à sa vie. Ni à sa carrière, sinon que, si c’était à refaire, il « annoncerait Alfa Romeo au lieu de Chrysler » ! Mais parce qu’il pense que les choses vont en s’améliorant, il choisirait quand même de vivre dans 10 ou 15 ans. Parce qu’« en tant qu’homme de couleur »il est confiant que la mode des skin heads et du Ku Klux Klan sera passée et que les relations interraciales seront plus harmonieuses ». Même s’il est incertain, l’avenir prochain a des chances d’être meilleur.Mais choisirait-il également de faire sa vie dans ce Québec que d’aucuns trouvent « raciste» ?« C’est chez nous, ici. Mes grands-parents venaient de la Jamaïque. Mais mes parents sont nés ici. Ma mère était blanche. J’ai été élevé à Rosemont et en français. » Pour lui, le racisme, au Québec, « c’est des mottons, c’est sporadique. Moi, ma femme est une Blanche et une blonde. Je vais souvent à New York, qui a pourtant la réputation d’être une ville ouverte. C’est pas si fréquent, là-bas, les couples mixtes. C’est encore mal vu. Pas à Montréal. »Gilles LatulippeS’il fallait absolument choisir, il opterait pour « l’âge de pierre », l’époque des Flintstones. « il me semble qu’on bâtirait le monde autrement. »« Le futur ne m’intéresse pas », continue le partenaire de Suzanne Lapointe aux Démons du midi. « Je ne lis même pas mon horoscope. L’âge de pierre, c’est aussi inconnu que peut l’être l’an 3000. Je trouve l’idée de partir de zéro extraordinaire. Le seul fait de survivre était un événement. Tout était à faire. »Mais l’époque actuelle lui plaît bien et ne lui fait pas peur. Même si l’homme reste l’homme. « C’est comme à la télé: on n’est pas obligé de regarder la violence. C’est aussi éducatif. Ça ouvre l’esprit. Nos enfants en savent plus que nous. »Antonine Maillet«Ce que j’aime », dit Antonine Maillet dans son phare de Côte-Sainte-Anne, près de Bouctouche, « ce sont les moments d’intense vitalité, là où les choses se construisaient, où toutes les énergies pouvaient se développer. L’époque de Jeanne d’Arc, par exemple. Prendre possession de son monde, reconstruire son pays, ou le reconquérir. Les grands moments de paix, la Grèce de Périclès ou la France de Louis XIV, m’attirent moins. J’aime mieux le jour de la bataille que le soir de la victoire. »Elle se défend bien d’être guerrière. Elle se voit mieux défendre une cause avec la plume qu’avec l’épée. « Je serais sans doute plus un témoin. Pendant la guerre, quand j’étais petite, je rêvais d’être en pleine bataille, là où l’action se passait. Sans connaître encore l’existence d’Anne Franck, j’avais imaginé une petite fille qui se battait à sa façon contre les Allemands. »Sheila Copps«Dans 10 ans, j’aurai peut-être abandonné la politique active pour faire un stage dans le Tiers-Monde. Mais ça, considère Sheila Copps, c’est quelque chose de très possible. Le vrai rêve, ce serait d’être Gauguin à l’époque où il a quitté la civilisation pour s’en aller vivre à Tahiti ! »Élue à la législature ontarienne en 1981, aux Communes en 1984, Sheila Copps est, à 39 ans, chef adjoint du Parti libéral du Canada. Ce qui l’attire chez Gauguin, c’est à la fois le plaisir de vivre dans la nature –« une possibilité de renouvellement pour moi »–et la créativité.« J’ai la parole facile, dit-elle, j’aime écrire, mais la peinture, c’est quelque chose que je ne maîtrise pas et qui m’a toujours fait envie. Il me semble que ça demande tellement de créativité et d’imagination. Pour moi, c’est un moyen de nous purger de nos frustrations. Surtout en fin de session, on finit par désespérer de nos vies, par trouver que ce qu’on appelle la civilisation semble incapable de régler les problèmes. Mais si je me retrouvais vraiment en train de peindre à Tahiti, j’imagine que l’envie me passerait après six mois. »André Viger«Je choisirais la période actuelle, mais de la vivre en Arabe, quelque part dans le Golfe, avec mon puits de pétrole et mon harem », lance le marathonien André Viger dans un grand éclat de rire: « Si on peut rêver, pourquoi pas ! »Il pourrait aussi rêver de la médaille d’or olympique, ou en tout cas de celle de bronze–«un pas à la fois »– mais ça n’est pas de ça qu’il rêve non plus. Il y a 19 ans, un chauffeur endormi au volant changeait le cours de son existence, et ce dont il rêve depuis, c’est « de courir debout. Je fais souvent le rêve que je suis en train de courir, mais c’est drôle, je ne suis jamais dans un fauteuil. »Pour le reste, « à part enlever son handicap », André Viger ne changerait pas grand-chose à sa vie s’il avait le choix. L’époque lui convient. Le Canada aussi-« on n’est pas en guerre, et on dit qu’on a la meilleure qualité de vie au monde ». Et le sport. Amateur ou professionnel, l’athlétisme ou le hockey, peu importe. « Je me verrais très bien en Patrick Roy. »Monique MillerLe tournage de l’autre Montréal, ville ouverte, celui de Victor-Lévy Beaulieu, dans lequel elle sera Mme Félix, un des rôles les plus importants, donne la nostalgie des années 50 à Monique Miller. Elle s’ennuie du quartier pétillant de vie qui entourait Radio-Canada dans l’ouest de la ville.« On était moins cocooning que maintenant. Il n’y avait pas 30 chaînes de télé. On sortait plus. Il y avait une vie qui a disparu. L’autre Radio-Canada n’a toujours pas réussi à créer une vie autour. »Mais le vrai choix de Monique Miller, un rêve qui n’a fait que grandir au fur et à mesure de ses lectures, c’est « le Paris des années 20 ». Des années folles. Le Paris des artistes venus du monde entier. Le Paris de Picasso, de Cocteau, de Dreyer, de Coco Chanel. Le Paris d’une époque où même les livres semblaient meilleurs.« J’aurais aimé naître en 1900, pour avoir 20, 25 ans à ce moment-là. Connaître Sartre et Beauvoir dans leur jeunesse, me retrouver rue de l’Université — à cause des Thibault de Martin du Gard–, fréquenter le Vieux-Colombier, voir Copeau et Jouvet à l’oeuvre. Peut-être poser pour Matisse. »Kim Yarochesvkaïa«Quand j’étais petite, je rêvais de princesses. Mais mes rêves de petite fille, je les ai réalisés à la télé. J’étais en Chine, en Grèce, partout. »Plus jeune, la comédienne, qui est née à Moscou, avait énormément de nostalgie pour son pays d’origine. « Depuis, j’y suis retournée. Ça guérit, d’y aller ! »Paris est peut-être la seule ville dont le « climat » lui soit aussi cher que celui de Montréal. Le Paris des années 20, de Picasso, de Modigliani, des surréalistes, la seule époque qui représente une richesse culturelle aussi extraordinaire que celle qu’elle a l’impression d’avoir connue au Québec où elle est arrivée au moment du Refus Global.Tout bien considéré, Kim Yarochevskaïa se trouve privilégiée de vivre ici, et maintenant. Son personnage de Franfreluche l’a fait connaître de tous. Elle n’a jamais manqué de beaux rôles. Même son accent n’a pas été un handicap. « Je n’ai peut-être pas joué Racine ou Claudel à cause de ça, mais j’en ai joué tellement d’autres. J’ai même joué des rôles québécois. »Jean-Louis Roux« Le théâtre, c’est le choix que j’ai fait. C’est l’art social par excellence, celui qui se voit le plus. »Et s’il devait vraiment choisir entre l’époque de Molière (1622-1673), l’époque actuelle, et celle de Shakespeare (1564-1616) qui sont les trois entre lesquelles son coeur balance, il opterait pour l’Angleterre de Shakespeare.« Shakespeare était moins près du roi, il subissait moins son autorité. Ça devait être lourd pour Molière. Sous Shakespeare, on jouait dans les cours d’auberges; c’était un art populaire avant d’être un art royal ou bourgeois. Il avait une très grande importance dans la vie du peuple, reflétait le bouillonnement des idées. Malgré tous les efforts, on n’a jamais réussi à le faire interdire. »Et si l’on travaillait plus vite qu’aujourd’hui, c’est parce que les comédiens ne faisaient que ça. « C’était plus intense, ils n’avaient pas à s’éparpiller entre la télévision, le cinéma, le doublage et la scène. »Pascale LefrançoisPascale Lefrançois a eu 18 ans en février. Il lui reste une année de cégep. Le vrai choix, pour elle, c’est de savoir si elle continuera en lettres, en histoire, ou en psychologie.L’an dernier, les médias l’adoptaient parce qu’elle se classait première avec une seule faute à la « dictée de Pivot », cette année, ils l’oubliaient ou presque, parce que, même sans faute, elle ne se classait pas première… Alors en attendant de percer un jour, peut-être, avec les romans historiques qui mettraient en scène la vie dont elle rêve, elle se voit à la cour de Louis XIII. A l’époque de Cyrano, des Trois Mousquetaires, de Richelieu, de la fondation de l’Académie française. Elle se voit près du roi, participant aux intrigues, encourageant les arts. « C’était une époque captivante. On passait de la Renaissance aux temps modernes. La France était un pays très raffiné. Bien sûr, les femmes jouaient un rôle plus effacé, l’hygiène et le confort n’étaient pas ce qu’ils sont maintenant. Mais on n’avait pas connu autre chose. »

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Beauchemin au rayon des enfants

Yves Beauchemin (Le Matou, Juliette Pomerleau) a mis sa prochaine « brique » sur la glace jusqu’à l’an prochain. Mais ses fans le trouveront dans les librairies dès octobre, au rayon pour enfants.En janvier 91, Beauchemin reçoit l’appel de vieux amis qui lui annoncent que leur petit dernier, Nicolas, six ans, est atteint de leucémie. « Nous étions bouleversés, ma femme et moi, dit l’écrivain, et j’ai promis à Nicolas de lui envoyer un nouveau conte tous les jours, le temps de son traitement. »Une tâche à temps plein, qui l’oblige à interrompre la rédaction de son roman. Mais le format « contes » s’avère vite un peu trop contraignant. Et c’est plutôt une véritable histoire qu’il concocte. Ainsi est né, à raison de deux pages par jour, Antoine et Alfred, l’histoire d’un petit garçon qui fait la connaissance d’un rat qui parle et qui ne veut pas que ça se sache.Beauchemin versera ses droits d’auteur à la Fondation Leucan, qui fait la promotion depuis 15 ans de la recherche sur la leucémie. Et l’éditeur, Québec/Amérique, a décidé de doubler la mise: 6 % des revenus tirés du livre iront à la Fondation. Le lancement se fera à la mi-octobre. Le petit Nicolas, bien rétabli, en sera la vedette.C’est la deuxième fois, après Une histoire à faire japper, publiée il y a deux ans, qu’Yves Beauchemin écrit pour les petits. « Pour mon fils Renaud: il ne comprenait pas pourquoi je pouvais écrire d’énormes pavés pour les adultes, et rien pour lui et ses copains. » Yves Beauchemin a depuis pris goût à l’univers complètement éclaté des livres pour enfants. Et il compte bien donner suite à ses deux romans. Mais en attendant, il a son dernier « pavé » à terminer: un roman mettant en scène des journalistes et des politiciens, toujours sur le mode fantaisiste qui caractérise ses bouquins. Yves Beauchemin en annonce la parution pour l’automne 1993.

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Le père d’Agaguk

Il insistait sur le côté direct, un peu rude, instinctif de sa nature, affichant un mélange d’envie et de mépris à l’égard de ceux qu’il appelait les intellectuels, les abstraits. Mais il avait des ruses de Sioux, des inquiétudes assez torturantes, et plus de lectures qu’il ne consentait à l’avouer.Il voulait être un écrivain populaire, écrire des best-sellers en série. Quand on a ce projet, on trouve un genre, et l’on s’y tient.Lui, il n’a jamais cessé de bouger, de changer. Tantôt, avec Agaguk, il est chez les Esquimaux comme on appelait les Inuit à l’époque, jouant au primitif, tantôt dans un village québécois, dénonçant les faux-semblants des bonnes gens (Les Vendeurs du temple), tantôt en Espagne (Les Commettants de Caridad), tantôt encore dans l’Ouest canadien (Kesten). Il essayait tout.Yves Thériault est venu tout près de faire une grande carrière internationale. Avec Agaguk, on a cru que ça y était. Puis il a gaffé, je ne sais trop comment, il a brisé cette carrière-là comme il en a brisé beaucoup d’autres.Il a été, il est assurément un des écrivains majeurs de la littérature québécoise. Il est également celui dont on parle avec le plus de malaise dans les milieux littéraires, qu’on situe le plus difficilement, qu’on n’arrive pas à louer sans quelque arrière-pensée. Car s’il a écrit plusieurs très bons livres, il en a aussi écrit de mauvais il le reconnaissait volontiers lui-même; et je ne parle pas de ceux qu’il publiait sous des pseudonymes divers, romans à 10 cents ou encore cette Aurore l’enfant martyre qu’il rédigea en une fin de semaine, pour la sortie du film. Il y avait du Simenon chez Thériault. Il lui manquait un Maigret.Reportons-nous à l’époque de ses débuts. Son premier livre, Contes pour un homme seul, paraît vers la fin de la guerre, en 1944. Il impose un ton particulier, qu’on retrouvera dans La Fille laide (1950) et Le Dompteur d’ours (1951), et qui ne ressemble en rien à celui des grands ténors et sopranos romanesques du temps, les Ringuet, Germaine Guèvremont, Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Robert Charbonneau.Ceux-là pratiquent le réalisme, l’analyse psychologique; Yves Thériault, lui, s’installe d’emblée dans le général, le mythique. Pas plus qu’avec le réalisme, ces récits paysans n’ont de rapport avec le régionalisme agricole dont la littérature québécoise, ces années-là, travaille à se débarrasser. D’où tire-t-il ces grandes passions primitives, évidentes comme des faits de nature, ces personnages frustes mais sachant parler comme des livres, cette écriture économe et poétique à la fois ? La critique s’empressa de parler de Giono et de Ramuz. Thériault les avait lus. Cela ne l’empêchait pas d’être Thériault.Il venait de Giono et de Ramuz, mais il venait aussi, peut-être surtout, de la radio. Comme beaucoup d’autres: Robert Choquette, Françoise Loranger, Marcel Dubé, Eugène Cloutier, Félix Leclerc, Jovette Bernier.Thériault a pratiqué le métier plus complètement qu’aucun d’eux. La radio était en quelque sorte son élément naturel et c’est là, me semble-t-il, qu’il a été le plus heureux, enfin aussi heureux que pouvait l’être cet homme inquiet, intérieurement agité. Doué d’une prodigieuse faculté d’invention, il aimait fabriquer des textes, beaucoup de textes, et que ça sorte, et que ça frappe l’auditeur, le lecteur.La radio lui a donné autre chose: la voix, le sentiment profond de la voix, la maîtrise de la voix. Les personnages de Thériault s’expriment parfois de façon grandiloquente, ils vaticinent volontiers, mais jamais ils ne nous écorchent les oreilles, comme tant de leurs collègues par un langage déplacé, faussé. Il y a une musique, un rythme. Ça entre facilement dans l’oreille, ça crée entre l’écrivain et son lecteur une complicité. Édith la « fille laide », Aaron, Agaguk, Ashini, le Burlon des Comettants de Caridad, tous parlent la même langue, ils parlent Thériault, et par là, paradoxalement, ils sont vrais, d’une Vérité tout autre qu’anecdotique.J’ai connu Yves Thériault, si je me souviens bien, peu après la parution de La Fille laide. J’en avais fait, dans Le Devoir, une critique élogieuse. Thériault en était-il content ? Pas sûr. Il en voulait toujours plus, il avait un besoin énorme d’éloges, d’assurances. Nous sommes devenus un peu amis, pendant quelques années.La brouille devait se produire; elle vint. Il m’avait fait lire le manuscrit de ce qui allait devenir Aaron, un de ses plus beaux romans. Dans cette première version, l’action était plus complexe que dans l’ouvrage publié; Thériault mettait son personnage juif en contact avec la société canadienne-française par l’intermédiaire d’un frère enseignant; par là encore il innovait, car ce personnage n’existait, dans notre roman, que comme caricature. Je me déclare enchanté; j’ajoute que, n’est-ce pas, il faudrait nettoyer la langue. Thériault s’en va passer un an ou deux en Italie, et c’est là qu’il termine Aaron, amputé du frère enseignant. J’écris une critique favorable, que je termine par quelques réserves sur la langue de l’ouvrage.D’Italie, où il se trouve encore, Thériault m’écrit une lettre indignée. Il n’a retenu de mon article que les lignes de la fin. Il me dit que j’ai tort, que la correction linguistique de son roman est sans failles, et que si j’ai fait les remarques susdites, c’est que… Il me lance à la tête une accusation dont je n’ai que faire. Nous nous reverrons, bien sûr, au gré des hasards de la vie littéraire, mais nous serons désormais, l’un et l’autre, sur nos gardes.Yves Thériault n’aimait pas la critique.A vrai dire, aucun écrivain bien né n’aime la critique mais Thériault, lui, la trouvait insupportable. Il entendait jouer son jeu avec ses lecteurs directement, sans intermédiaires. Ses livres sont des coups. Il n’aime rien tant que prendre son lecteur par surprise; et les critiques, on le sait, n’aiment rien moins que les surprises.Bon, le grand succès n’est pas au rendez-vous, passons à autre chose. Aaron, par exemple; un roman juif comme si vous y étiez, précurseur étonnant des préoccupations multi-culturelles qui allaient envahir la scène québécoise quelques lunes plus tard. Prophète une autre fois, Thériault créera des personnages esquimaux plus vrais que nature dans son plus grand succès, Agaguk. Il est vrai qu’Agaguk était une commande; et que, pour l’écrire dans les délais prescrits, le romancier a transposé dans le Nord un manuscrit dont l’action se passait… dans le sud des États-Unis !Mais la passion des coups n’exclut ni la sincérité, ni la profondeur à l’occasion, ni la réussite esthétique. Elle ne la garantit évidemment pas non plus, et au cours de sa carrière Yves Thériault a accumulé autant d’échecs (mérités parfois) que de réussites. Il ne se laissait pas engluer dans les premiers, et ne se complaisait pas longuement dans les deuxièmes. Réussites, échecs, cela fait partie du jeu. Il visait le lecteur ordinaire, celui qui déjoue souvent les manoeuvres plus ou moins subtiles de la stratégie littéraire. Il a été un des écrivains les plus lus du Québec.Mais cet écrivain populaire, ce discuteur, ce bagarreur, cet aventurier de l’écriture, pourquoi ne puis-je l’imaginer que comme un homme seul ?La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la réception qui précédait la remise du Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal, aux temps fastueux du maire Drapeau. Côté santé, ça n’allait pas très fort. Pendant des années, il avait tenté d’épouvanter ses amis en leur racontant des histoires de maladie qui se prolongeaient bien au-delà du vraisemblable. Cette fois, c’était plus sérieux. Il faisait front. Il était aussi volubile qu’aux meilleures années, riant, racontant des histoires. Il était venu de Rawdon, où il vivait dans une demi-retraite depuis quelque temps, parce qu’il avait été désigné comme un des finalistes du Prix. Il comptait bien le recevoir, sans doute. Je savais déjà, moi, que le Prix irait à un autre, et même, horreur, à un critique littéraire.Je ne l’ai pas revu après la proclamation du Prix. Je l’imagine retournant à Rawdon un peu plus fatigué, amer peut-être, remâchant des griefs contre la critique que l’événement avait à juste titre ravivés, retournant au seul univers dans lequel il pouvait vivre vraiment, l’univers de ses récits, de ses contes. Contes pour un homme seul ce pourrait être, aussi, le titre de sa vie.

Culture

Québec/Amérique largue Cousture

« Quand il n’y a plus de confiance entre un écrivain et son éditeur, ça ne peut plus fonctionner », dit Daniel Larouche, agent et ami de Mme Cousture. « Nous avons dit à Arlette Cousture d’aller se faire éditer ailleurs, car elle nous empoisonnait la vie », réplique de son côté Jacques Fortin, p.-d.g. de Québec/Amérique.A l’origine de cette guerre, la demande de l’auteur des Filles de Caleb de rouvrir son contrat concernant les droits d’auteur de l’édition de poche du célèbre roman. Mme Cousture veut plus, beaucoup plus d’argent. « Dans l’euphorie de la diffusion de la série télévisée, dit Jacques Fortin, Arlette Cousture a décidé que tout le monde faisait de l’argent grâce à elle. Elle a donc demandé une importante rétroactivité. » L’éditeur a déjà proposé un règlement (on parle de 230 000 dollars) qui servirait également d’avance sur le prochain livre de l’auteur. Mme Cousture a décliné l’offre. « Nous ne voulions pas lier la question des Filles de Caleb et celle du prochain roman. Ce sont deux choses séparées », dit Daniel Larouche. Québec/Amérique assure que c’est la première fois qu’une chose pareille lui arrive. Quoi qu’il en soit, Arlette Cousture songe à traîner l’affaire devant les tribunaux.

Culture

La même… et pas vraiment la même

En entrant dans le nouveau roman d’Anne Hébert, L’Enfant chargé de songes, on ne peut pas ne pas penser à un de ses plus grands textes, Le Torrent, paru au début des années 50. Voici la mère terrible, castratrice, que la mort même n’empêche pas de dominer son fils. Voici les chevaux, symboles de passion. Voici l’étrangère, qui vient jeter le trouble dans la vie familiale…Mais ce récit n’est pas un remake. Les rôles, les accessoires sont distribués différemment. La mère n’est pas violente ici, comme dans Le Torrent, mais douce, trop douce; les chevaux appartiennent à l’étrangère, non au fils, et ainsi de suite. C’est la même histoire, et ce n’est pas la même. On s’avise seulement de l’unité profonde de l’oeuvre d’Anne Hébert, et qu’elle n’en aura sans doute jamais fini avec les grands thèmes du Torrent, qui sont ceux de la culture québécoise: la puissante image de la mère à la fois blessée et dominatrice; celle d’une nature qui, en se déchaînant, risque de tout ravager sur son passage; enfin, l’espoir d’une liberté qui a beaucoup de mal à ne pas se détruire elle-même.La première scène du roman est saisissante. Julien, l’« enfant » du titre, fait son premier voyage à Paris, objet de ses plus grands désirs. Et le premier soir, dans sa chambre d’hôtel, il rêve que sa mère, pourtant morte depuis quelques années, est là, dans sa berçante, immortelle, éternellement importune. On va à Paris pour se débarrasser de sa mère, pour liquider l’héritage maternel, et elle est là, toujours là. Entre la mère patrie et la mère de chair, l’équivoque est terrible; en quelques pages la romancière a tout dit sur ce sujet.Puis, retour à la case départ, à la scène originaire, aux paradis de l’enfance (très surévalués), à la faute. Dans un village des environs de Québec où ils passent l’été, deux enfants, Julien et Hélène, couvés par une mère qui a donné congé au mari. Une jeune fille de bonne famille, Lydie, un peu folle, un peu perverse, passionnée de chevaux, en pension dans une famille d’agriculteurs. On soupçonne ce qui va se passer, ce qui ne peut manquer de se passer.L’Enfant chargé de songes est moins un roman, à proprement parler, qu’une fable; et, sur ce point encore, on se souviendra du Torrent. Les lieux de l’action, les décors sont plus précisément évoqués que dans le conte ancien, mais le langage que la romancière prête à ses jeunes personnages, leurs actions mêmes, exigent ce que les Anglais appellent une suspension de l’incrédulité. Cette distance, par rapport au réel convenu, est voulue. Anne Hébert croit aux grandes forces primitives, de vie ou de mort, qui conduisent les humains. Les petits détours de la psychologie ne la retiennent pas. Tout se joue, pour elle, sur fond de tragédie.Québécoise et vivant à Paris, Anne Hébert ne cesse de revenir aux paysages de ses origines; tout au contraire, la romancière canadienne-anglaise Mavis Gallant, née à Montréal et vivant également à Paris, entraîne ses lecteurs dans les lieux les plus imprévus. Ici, dans son dernier livre de nouvelles, l’Allemagne. L’Allemagne d’après-guerre, dont elle semble avoir pénétré–par quel miracle d’empathie ?–les secrets les plus intimes, les plus I redoutables.Je l’avoue à ma courte honte, je n’avais jamais lu Mavis Gallant. Elle est un écrivain tout à fait remarquable, d’une précision hallucinante, habile à débusquer les secrets les mieux gardés, à susciter le suspense à partir de riens.L’Allemagne, donc; « mère blafarde », comme le disait le titre d’un film célèbre. La nouvelle la plus longue du livre raconte le retour en Allemagne, en train, après un séjour raté à Paris, d’une jeune fille et d’un divorcé, accompagnés de | l’enfant. Ils s’épouseront peut-être mais là n’est pas l’important. Le train est détourné pour diverses raisons, de sourds dangers semblent le menacer, on ne sait plus très bien où l’on est, le voyage est interminable, et à intervalles presque réguliers la romancière nous fait quitter la scène pour d’autres récits dont l’origine demeure incertaine. J’ai résisté, parfois. Cette nouvelle est d’une virtuose assurément, mais qui en fait peut-être un peu trop, qui fait énormément travailler son lecteur.Les nouvelles courtes, elles, sont plus immédiatement convaincantes, et nous donnent l’impression de pénétrer dans la conscience inquiète de l’Allemagne d’après-guerre. Je continuerai de lire Mavis Gallant.L’Enfant chargé de songes, par Anne Hébert, Seuil, 159 pages, 19,95 $. Voyageurs en souffrance, par Mavis Gallant, traduit par Suzanne Mayoux, Deux temps/Tierce, 227 pages, 24,95 $.L’Enfant chargé de songeJulien se débarrasse du traversin qui lui casse la nuque. Bien à plat sur son lit, les bras croisés au-dessus de sa tête, il vérifie l’état de ses finances, qui lui semble catastrophique. Il a beau se raccrocher à des problèmes concrets, à mesure que vient le sommeil qui émousse toute vigilance, des images le submergent.Une grande fille aux longs cheveux noirs se montre un instant, l’appelle par son nom, « Mon petit Julien », rit beaucoup et s’enfuit dans l’ombre de la chambre pour reparaître aussitôt sous les traits de la dame des Bellettes. Tandis que sa mère, énomve et sacrée, dans des nuages de fumée, prend toute la place contre son lit, se penche et projette des spirales de tabac blond, par le nez et par la bouche. Elle assure que Lydie est maudite et qu’il faut s’en méfier comme de la peste, ainsi que de toute autre créature lui ressemblant.Anne Hébert

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Culture

Mon âme canadienne est morte

Je me suis senti canadien jusqu’à l’âge de 10 ans. A l’école primaire de Clova en Abitibi, une carte du monde pendait au fond de la classe. Je la contemplais parfois, lier de l’immense tache rose que formait mon pays. J’aurais souhaité que l’Alaska nous appartienne; nous aurions alors triomphé sur la mappemonde.J’ai commencé à douter du bonheur d’être canadien en observant mon père un dimanche après-midi attablé dans la salle à manger. Un Harrap’s à côté de lui, il écrivait, biffait et grognait, n’arrivant à rien. Papa travaillait à l’époque pour la Canadian International Paper Company et devait pondre des rapports pour ses patrons. En anglais, bien sûr: ils ne lisaient pas d’autre langue. Moi, je l’avais apprise dans la rue en jouant avec mes camarades (Clova était un village biethnique: patrons anglophones et employés francophones). L’anglais avait toujours représenté pour moi la langue du plaisir, celle des comics et des films du samedi, projetés gratuitement dans notre école par la CIP.Mais en le voyant trimer, je pris soudain conscience que l’anglais était aussi la langue du travail et que mon père trouvait ce travail pénible, voire humiliant. « Pourquoi n’écris-tu pas en français ? » lui demandai-je.Il me regarda, interloqué. A l’époque, on ne se posait guère ce genre de questions. Le pouvoir temporel parlait anglais, l’obéissance français. Tout le monde acceptait ces règles du jeu. Elles formaient les bases de l’harmonie nationale, qui semblaient inaltérables.Ce jour-là, à mon insu, mon âme canadienne commença à mourir tout doucement.En 1954, mes parents s’établirent à Joliette. L’anglais disparut de mon univers auditif: cette jolie ville de province ne le connaissait guère et ne semblait pas s’en porter plus mal. Stupéfait, je faisais connaissance avec un autre Québec: celui de la majorité.Chaque jour, en revenant du collège, je lisais les journaux. Les noms de Barbeau, de Chaput, de Bourgault, y apparaissaient de plus en plus souvent. Ces gens-là lançaient des idées, dénonçaient des pratiques, décrivaient un nouveau pays, non pas celui que les armes nous avaient imposé, mais celui qu’on habitait: le Québec. Attentif, je suivais de loin les événements.En 1962, je vins habiter Montréal comme étudiant à l’université. Mon univers changea de nouveau. L’anglais réapparut, mais pas l’harmonie que j’avais connue dans mon village. Montréal était manifestement une ville dominée par les anglophones-mais notre soumission à leur égard diminuait. A regarder les enseignes et les affiches, nous avions parfois l’impression d’être des fantômes. Dans les magasins du centre-ville, on acceptait mon argent, mais beaucoup moins ma langue; souvent on la rejetait. Je devais m’humilier pour acheter des bobettes. Histoire mille fois racontée. C’est qu’elle décrit une expérience collective, que Richler, Scowen et Alliance Québec, s’ils étaient écoutés, nous feraient revivre–en nous ramenant aux conditions qui lui ont donné naissance. Je compris que pour être un vrai Canadien, un Québécois devait tailler dans son âme.C’était le début de la Révolution tranquille. Le Québec duplessiste craquait de toutes parts. René Lévesque émergeait. Comme des milliers de Québécois je découvrais avec ivresse le sens de notre destin. Des données s’accumulaient, accablantes pour le mythe canadien. Je m’en nourrissais. En voici deux: les Québécois francophones ne constituent que 2 % de la population nord-américaine, massivement anglaise. Terrible fragilité. Fait aggravant: leur importance numérique dans le Canada ne cesse de décroître; leur pouvoir aussi. A la naissance de la Confédération» ils comptaient pour un Canadien sur trois; aujourd’hui, ils sont à peine un quatre et bientôt un sur cinq. Si les nations puissantes tiennent mordicus à leur indépendance, combien davantage doit y tenir une petite nation comme la nôtre, tellement plus vulnérable. Qu’on pense aux Louisianais, aux Franco-Américains, aux franco-canadiens, disparus (ou en train de disparaître) parce que sans prise politique sur leur destin. Nous formons le dernier carré. Le Canada ne peut être pour nous qu’une maladie chronique à issue fatale.En 1977, je crus que la loi 101 avait corrigé partiellement la situation. Mais le Canada refuse farouchement ce Québec où sa langue ne règne plus. La Cour suprême lui sert de hache. La ruse fait le reste. Aujourd’hui, il veut assurer sa mainmise sur- les communications la culture, l’environnement, l’économie: notre vie.L’entente que Bourassa et Mulroney cherchent à nous imposer à coups de référendums ou de contorsions juridiques va contre nos aspirations profondes et celles du Canada anglais. Les sondages montrent en effet que les Québécois sont prêts à prendre leur destin en main. Quant aux Canadiens, si nous n’acceptons pas leurs conditions (inacceptables), ils aiment mieux vivre à côté de nous qu’avec nous.J’avais 15 ans lorsque le sort de mon peuple a commencé à me préoccuper. J’en ai 51 et les discussions sur notre avenir dévorent toujours nos énergies. Bien sûr, le Québec a fait des pas de géant depuis. Mais n’oublions pas qu’il a connu des reculs. Le temps et la démographie jouent désormais contre nous. Les francophones constituent encore aujourd’hui les trois cinquièmes de la population de Montréal- mais ils reculent d’un un pour cent par année. Bientôt ils seront minoritaires. La longueur interminable du débat constitutionnel trouve peut-être là une de ses principales explications. Oui, décidément, être canadien nous coûte trop cher. Comme la Tchécoslovaquie ou la Belgique, ce pays artificiel condamne deux cultures à un combat permanent. La plus forte vaincra: l’anglaise. A moins que nous ne nous donnions un pays. Le mot Québec me parle de liberté, de destin assumé. Le mot Canada, lui, n’exprime en fait que notre absence au monde.

Culture

L’ogresse Reno

« C’est une toquée ! », dit Diane Juster, l’auteur de Je ne suis qu’une chanson. « Folle », renchérit Thérèse David, son attachée de presse pendant 10 ans. « Elle a quelques fusibles de sautés»» ajoute le cinéaste Jean-Claude Lauzon.Ils adorent Ginette Reno. Comme tous les Québécois. Même si c’est un monstre. Une croqueuse d’hommes, une dévoreuse d’amis, une bouffeuse d’émotions. Et un ogre de la chanson.Il existe deux Ginette Reno. La première est immense. Elle porte de gros bijoux, parle cru, sacre comme un charretier et pique des colères terribles. L’autre est fragile. Avant chaque spectacle, elle prie, seule dans le noir, derrière les rideaux. Puis elle chante l’amour en faisant frissonner les Pierres.Ginette Reno écrit présentement l’histoire de sa vie. Pour en faire un film. Et elle dira tout. Qu’on le veuille ou pas. Des écorchures aux grandes blessures. Jusqu’aux plus terribles secrets, ces drames d’enfance qu’elle livre parfois à demi-mot, en langage codé, aux journalistes de passage. Comme elle l’a fait pour nous.La chanteuse veut faire des films organiser des expositions de peinture fonder une école de théâtre, enregistrer de la musique subliminale pour enfants, écrire des livres… Pourtant, ce qu’elle aime le plus au monde, depuis toujours, c’est chanter.Au début de l’entrevue, Ginette Reno s’était installée devant moi. Collée collée, à quelques centimètres du nez. « C’est plus chaleureux », avait-elle dit. Et on entend mieux…« Je n’en ai plus pour très longtemps à chanter… », a-t-elle confié en pleurant comme une enfant. Son tympan gauche est bousillé. Elle lit beaucoup sur les lèvres des gens et, sur scène, des amplificateurs puissants tentent de lui renvoyer sa voix. « Je suis très sourde », dit-elle entre deux sanglots.Ginette Reno chante depuis l’âge de cinq ans. Avec son coeur, ses tripes, son âme. Pourquoi ? « Quand t’es un pommier tu ne vends pas des bananes», a-t-elle déjà répondu à un journaliste. « C’est un don de Dieu»» dit-elle aujourd’hui.Petite, Ginette Raynault profitait des absences d’un vieil aveugle à l’angle des rues Marie-Anne et Marquette pour chanter très fort, un chapeau à ses pieds. Quelques sous pour, des frites, le reste au professeur de chant. « Les murs de la classe tremblent lorsqu’elle chante », disaient ses copains de classe. Au Centre Immaculée-Conception, le père Marcel de la Sablonnière la suppliait de ne pas participer à son concours d’amateurs tous les samedis. « Elle raflait tout, les autres enfants ne voulaient plus venir.»A 14 ans, la petite Raynault a téléphoné à Jean Simon, imprésario et dénicheur de talents. Il avait lancé les Baronets et Tony Masarelli. Ginette Raynault lui promet de faire sauter le micro du Café Eldorado. Elle chante Chacun garde dans son coeur, de Margo Lefebvre, et c’est le début de plus d’un quart de siècle de gloire. La Reno est lancée.« Elle chantait à plein moteur, en se défonçant, sans aucune retenue, et ne parlait que de chansons, dit Jean Simon. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui aime autant chanter. C’est sa seule religion.»Ginette Reno chante encore tout le temps. « Elle vit dans son studio », dit Alain Charbonneau, son ex-gérant et le père de Pascalin, 9 ans, son troisième enfant. Trop seule dans son immense maison, elle fait tourner ses disques en s’accompagnant. En plus des 53 albums bien connus de ses fans, elle a enregistré des tas de cassettes, juste pour elle.Pour son dernier disque, Ginette Reno a mis en boîte 26 chansons. Avec orchestre et tout. « Les plus grandes vedettes en préparent parfois 13 pour en choisir 10, mais jamais 26 ! Mais Ginette Reno est heureuse en studio. Elle voulait étirer le plaisir»» dit Yves LaPierre son directeur musical.« Elle n’a que son talent pour se défendre, que son succès pour être heureuse », dit Jean-Pierre Ferland qui la connaît depuis presque toujours. Diane Juster l’avait deviné en écrivant Je ne suis qu’une chanson. Ginette Reno en a tout de suite fait sa chanson de fin de spectacle. Pendant près de deux ans, elle a refusé d’enregistrer cette chanson fétiche qui allait devenir le plus grand succès de la chanson québécoise, avec près de 400 000 exemplaires vendus.Son dernier spectacle, Ginette Reno le termine avec un monologue confession. Elle y parle de sa faim d’aimer qui ressemble à de la folie; des mots durs et des gestes bas, appris pour tromper cette faim. Elle se vide les tripes sans pudeur, dans un silence d’église. Et elle enchaîne avec une chanson intitulée Chanter. Elle chante et les milliers de spectateurs oublient que Ginette Reno est plus malheureuse que les Pierres. Qu’elle pèse 300 livres et qu’elle a beau être la femme la plus admirée des hommes québécois (selon un sondage, en juin 91, de la revue Châtelaine), elle n’en reste pas moins seule sur son « île » à Boucherville. Derrière son micro, Ginette Reno est une montagne-oiseau prête à s’envoler.« Elle a accepté son infirmité, dit Yves LaPierre. Et ce n’est pas d’être grosse. C’est d’être juste une chanteuse sur pattes. »A 15 ans, elle chantait la nuit, dans les cabarets, gagnant parfois plus en une soirée que son père en une semaine. « Ma huitième année, je l’ai passée endormie», dit-elle. A 16 ans, elle travaillait plus de 50 heures par semaine et son premier disque était déjà au palmarès. « Ce que je veux, c’est conquérir le monde », annonçait-elle au journaliste du magazine Maclean à 18 ans, en 1964. Un an plus tard, Ginette Reno attaquait la Place des Arts et à 21 ans, l’Olympia de Paris. Les États-Unis la courtisaient déjà. Mais à 45 ans, Ginette Reno n’a conquis que le Québec.« Le soir de la remise des Oscars, j’ai regardé Céline Dion à la télévision. C’est sûr que ça me travaille… Moi aussi, je voulais être une grande star. Mais je voulais aussi être aimée, avoir des tas d’enfants, et préparer des rôtis à mon mari.»René Angélil, le gérant de Céline Dion, a déjà été l’imprésario de Ginette Reno. Jusqu’à ce qu’elle l’envoie paître. « Angélil est super, dit-elle aujourd’hui. Mais je ne suis pas facile…»« Elle mène sa carrière elle-même. Elle adore consulter mais n’en fait qu’à sa tête. Ses gérants lui servent de commissionnaires », dit Alain Charbonneau. Avant de s’improviser gérant de l’artiste, il vendait des photocopieurs. Robert Watier, l’ex-mari de Ginette Reno, était tailleur avant de se réveiller imprésario.Ginette Reno a souvent flirté avec la gloire. Elle a chanté à côté des Tom Jones, Roger Wittaker, Don Rickles, Dinah Shore… « Une carrière comme celle de Céline Dion, on lui en a offert souvent, et sur un plateau d’argent. Mais madame ne voulait pas », grogne Alain Charbonneau. « J’ai attiré les hommes avec ma voix. Ils voulaient tous faire de moi une grosse vedette. Mais moi, je voulais qu’ils aiment la femme. Pas juste la voix », dit Ginette Reno, sanglotant à nouveau.A Londres, en 1971, la bûche était prête à flamber. Ginette Reno avait déménagé ses meubles, donné des spectacles, enregistré deux disques. Mais elle est devenue enceinte et elle est rentrée. « Quand j’y repense… J’ai fait exprès. J’avais peur du succès. », Deux ans plus tard, elle s’exile en Californie, prend 130 livres en 18 mois et refuse les offres du gérant de Don Rickles. « Je me trouvais trop grosse. Je voulais maigrir avant », dit-elle.Elle s’est souvent promis d’aller vivre en France. Il y a 10 ans, elle a bien failli. Mais sitôt débarquée à Paris, Ginette Reno a trouvé une lettre de sa fille dans ses bagages. Natacha lui annonçait qu’elle était enceinte. Elle avait 15 ans.« Paris, c’est loin de Boucherville », gémit Ginette Reno dans Rouge, une chanson signée Jean-Pierre Ferland. « Rouge est une de mes chansons les plus importantes », dit Ginette Reno. Ferland était débarqué chez elle sans crier gare un jour rouge. Ginette Reno buvait trop, ne dormait plus, vomissait du sang et n’avait plus d’argent. Ce n’était pas la première fois. Elle vivait en boulimique s’empiffrant d’émotions et de chansons. A intervalles réguliers, son corps se rebellait. Alors, Ginette Reno préparait une petite valise et entrait à l’hôpital guérir son corps et panser son âme. «J’écris ma vie à l’encre rouge », griffonna Ferland ce soir-là. Une chanson bouquet de fleurs, offerte le lendemain, à l’hôpital.Le 24 juin 1975, Ginette Reno a transformé le mont Royal en volcan. Une extraordinaire flambée nationaliste a chaviré la foule lorsqu’elle a entonné Un peu plus haut, un peu plus loin de Ferland. Pourtant, ce soir-là, Ginette Reno se fichait éperdument de l’indépendance des Québécois. La politique l’a toujours profondément ennuyée. Pendant qu’elle secouait la montagne, Ginette Reno était plutôt très en colère.Elle venait de se quereller avec les organisateurs du spectacle qui lui refusaient l’honneur de clôturer la soirée. « Ils m’avaient dit que j’avais un trop gros ego, mais pour une fois c’était faux. Je voulais simplement faire un cadeau à Jean-Pierre, dont c’était l’anniversaire. J’étais triste et en colère quand on m’a donné le micro. Je me suis dit: tenez-vous bien, ça va décoller. Je vais monter plus haut et aller plus loin que tout le monde. »La foule en délire l’a ovationnée pendant 10 minutes, et, longtemps après cette prestation magique, aucun artiste n’a osé reprendre cette chanson. En route vers sa maison, quelques heures plus tard, alors que tout le monde fêtait, Ginette Reno a apostrophé son fidèle ami: « Veux-tu me dire, Dieu, comment ça se fait que tant de monde m’aime et que je suis encore toute seule ? »Il y a 30 ans, un journaliste de Paris-Match a écrit qu’elle était la meilleure chanteuse de jazz blanche au monde. « Le blues est ma vraie nature », disait-elle alors. « Ça fait trop mal à l’âme » réponde-t-elle aujourd’hui.« Si Ginette Reno allait au bout d’elle-même, ce n’est pas une montagne mais la planète qu’elle soulèverait », dit Jean-Claude Lauzon. Dans Léolo, elle interprète une mère de quatre enfants solide comme le roc. « Ma mère avait la force d’un grand bateau voguant sur un océan malade », dit Léolo. Mais Ginette Reno est aussi une épave. « A la fin de chaque séquence, elle traînait sur le plateau avec cet air piteux d’un chien quêtant son biscuit. Il fallait lui dire que c’était bon et qu’on l’aimait », dit Jean-Claude Lauzon.Avec les admirateurs et les curieux accourus à sa vente de garage l’an dernier, Ginette Reno aurait pu remplir 10 fois la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Il y avait des cantines mobiles des policiers et un ruban de voitures de plus d’un kilomètre de long. Elle a vendu ses robes de spectacle et ses vieux coussins, ses skis, son lit, son télescope, ses rideaux… Lorsqu’il ne resta plus rien, elle sortit de vieux posters. Et la foule serait partie avec des morceaux de pelouse si elle leur en avait vendu.Rayonnante sous sa casquette de baseball, Ginette Reno a empoché 22 449 dollars dans son immense tablier. Un coup de promo ? « Pas du tout, dit Ginette Reno. Je voulais m’acheter de nouveaux meubles. » Mais ça n’a pas marché… Des journalistes ont annoncé que les recettes iraient à une oeuvre de charité. « Vous trouvez ça drôle ? Pas moi !dit-elle.Sa vie amoureuse est un échec. Ginette Reno n’a jamais trouvé d’homme qui: l’aime autant que son public. « Aucun autre chanteur n’a eu une telle cote d’amour, dit Daniel Guérard, animateur à Cité Rock Détente. Michel Louvain a des fans, Roch Voisine aussi. Ginette Reno a des amoureux et des amis. Même après 30 ans, c’est encore elle qui vend le plus de disques et de billets. »« Les Québécois m’aiment, moi, plus que ma voix », dit-elle, heureuse. En échange, elle leur dit tout et chante ce qui leur plaît. Pour choisir une douzaine de chansons parmi les 26 enregistrées pour L’Essentiel, Ginette Reno a enfermé 75 personnes « de tous les ages et de toutes les classes sociales » dans son studio. Elle a remis une fiche à chacun et leur a demandé d’attribuer une cote d’amour à chaque chanson. Pour les remercier, elle leur a servi un énorme buffet.Ginette Reno mange comme elle chante. Tout le temps. Au gré des jours, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, elle donne les détails de son nouveau régime ou déclare, pleine d’assurance: « Un jour, je maigrirai. », « Je sais exactement à quoi pensent toutes les femmes lorsqu’elles me regardent. Elles meurent de peur de grossir autant ! Mais moi je sais que les petites ne sont pas plus heureuses ».A 13 ans, elle était déjà boulotte mais à 20 ans, Ginette Reno était mince comme un échalas. « Cent dix-sept livres ! Je mangeais aux deux jours et je tombais partout. Le pire, c’est que je me trouvais grosse. » Un jour, elle s’est remise à manger. Beaucoup.Les Québécois l’aiment telle quelle joyeuse mais tout croche, royalement imparfaite. Ils l’aiment sans lunettes avec ses confidences de simple voisine et sa voix d’un autre monde. Ils l’aiment explosive, comme les pastels qu’elle exécute. Et obsessive. Depuis trois ans, il n’y a que des fleurs dans ses oeuvres. Des centaines de fleurs.Ses thérapies font la manchette. Comme ses diètes. La dernière « démarche » a duré cinq ans. Toutes les semaines, Ginette Reno courait à Saint-Hyacinthe écouter le père Jean. L’horaire du dominicain n’étant pas très souple, les organisateurs de tournée en ont bavé. Et au gala Métrostar, ou on lui a décerné les trophées de la chanteuse de l’année et de l’artiste la plus aimée, elle est arrivée en retard. C’était un soir de père Jean.Ginette Reno adore râteler l’âme humaine et elle a un petit côté Krishna. Ses amis reçoivent – veut, veut pas – les derniers best-sellers sur l’analyse transactionnelle, la plus récente édition de la Bible ou Les Douze Lois kosmiques. Elle croit aux voyants et aux diseuses de bonne aventure et jure que son oncle a le don d’arrêter le sang. Elle fait aussi tous les psycho-tests des revues et des journaux. Mais elle ne perd pas de temps avec les mots croisés. C’est trop sec, trop drabe, trop rangé.Ginette Reno déteste enfermer la vie dans des cases. Elle mêle l’amour et le travail, la chanson et la vie. Et quand le fouillis est trop grand, elle annonce une vente de garage.QUAND RENO FAIT DU CINÉMA«Léolo va changer ma vie », dit-elle. Le tournage a été dur. Le film l’expédiait chaque jour dans les décors de son enfance.L’an dernier, Lise Lafontaine, productrice du film Léolo, entendait Ginette Reno parler à la radio de ses hommes, de ses enfants et de ses thérapies. « J’ai trouvé ta mère », lança-t-elle à Jean-Claude Lauzon quelques minutes plus tard. Lauzon, l’enfant terrible du cinéma québécois, cherchait LA comédienne pour jouer le rôle de sa mère dans Léolo, un film hautement biographique, qui sortira dans quelques jours.Comme bien des intellos, Lauzon n’avait pas un disque de Reno. Mais il l’aimait secrètement. « Elle m’avait renversé en chantant du Brel à la radio. »Au lancement de L’Essentiel, le dernier disque de Ginette Reno, Jean-Claude Lauzon s’est glissé dans la foule au bras de Dominique Michel pour laisser son scénario à la chanteuse. Elle l’a lu. Et elle a dit non. Parce que c’était un rôle de grosse femme, parce qu’elle trouvait le film dur, sans espoir, et peut-être surtout parce que Léolo l’entraînait bien loin de sa Rolls-Royce et de sa maison de Boucherville avec tennis, piscines et ascenseur. Léolo l’expédiait dans les décors de son enfance: une cuisine jaunie qui sent la pauvreté.Lauzon a fait des salamalecs, multiplié les appels téléphoniques et exhorté Dominique Michel, Diane Juster et Luc Plamondon à plaider sa cause auprès de la vedette. Rien à faire! Alors il est parti à la recherche d’une autre mère en se disant que c’était sûrement mieux ainsi, qu’il n’avait pas envie de se faire ch… par une diva qui avait encore plus mauvais caractère que lui.Pendant que Jean-Claude Lauzon faisait son casting, Ginette Reno attirait 30 000 Québécois et faisait la manchette des journaux avec une simple vente de garage. Puis, un matin, la chanteuse a lancé un « Pourquoi tu me veux plus ? », lourd de reproches au cinéaste hébété. Pendant quelques secondes, Lauzon a rêvé qu’il la débitait en petits morceaux. A la place, il lui a infligé une audition. V’là pour la diva !« Elle est arrivée au studio en braillant, raconte-t-il. Le visage inondé, la morve sous le nez. Elle pleurait tellement que mes collègues se sont éclipsés. C’était trop dérangeant. Je suis resté seul avec elle et elle s’est mise à m’engueuler:  » Je veux pas le faire ton maudit film, comprends-tu ? Pourquoi me poursuis-tu ? (Ça fait 20 ans que je suis sortie de ma marde, ça te donne quoi de me replonger dedans ? Tu te prends pour qui ? Veux-tu me tuer ? »J’étais bouleversé. Et je la voulais. Vingt-cinq fois plus qu’avant ! »« A la fin du screen test, Lauzon m’a pris par le bras et il l’a serré un peu fort, dit Ginette Reno. J’aurais dû me fâcher. J’ai trop souvent avance avec des coups de pied et des claques dans ma vie. Je ne veux plus. Mais là, ça ne me dérangeait pas. Il m’a regardée dans les yeux et il m’a dit: « Dis-moi que t’as pas eu du plaisir à jouer ce que tu viens de jouer, tabar…. »»Ginette Reno a signé son contrat et Jean-Claude Lauzon l’a trouvée généreuse, chaleureuse, merveilleuse et… bouleversante. « Elle a enfilé ses pantoufles en Phentex et sa robe de chambre et elle a fait tout ce qu’on lui demandait. Pas la moindre petite crise de vedette. Le midi elle laissait sa Rolls-Royce dans les rues de Saint-Henri pour aller manger des hot-dogs ou de la pizza avec les gars.»Il y a eu des jours ou tout le monde pleurait sur le plateau. Du machiniste à l’éclairagiste en passant par le responsable des beignes et Lauzon lui-même. « C’est une grosse grosse éponge, dit-il. Elle arrivait le matin, gonflée à bloc, prête à jouer, incapable d’attendre, de se ménager. » Souvent, le soir, après avoir tourné des scènes particulièrement difficiles, Ginette Reno allait pleurer tout son soûl sur les berges du fleuve près de Boucherville.« Léolo va changer ma vie, dit-elle. Je veux faire du cinéma depuis que j’ai vu Samson et Dalila, mon premier film. J’étais petite, je n’aimais pas ma vie et j’étais prête à jouer tous les rôles. »

Culture

Le fils de la grosse femme a 50 ans

Comme 600 000 Québécois, Michel Tremblay a passé l’hiver en Floride. L’enfant de la grosse femme a lu la vie de Racine sous les palmiers et s’est baigné dans une petite piscine bleue de Key West, au kilomètre zéro de la route no 1 qui va du Nouveau-Brunswick au bout de l’Amérique. A 18 h, il communiait au rituel de l’île, contemplant le plus beau coucher de soleil de l’Est des États-Unis sur un petit quai, près de White street.Mais chaque matin, devant son ordinateur Toshiba portatif, Michel Tremblay préparait sa rentrée. il ruminait son prochain livre, terminait une traduction, révisait les dialogues d’un film pour Diane Dufresne ou s’inquiétait de l’affiche de sa dernière pièce, Marcel poursuivi par les chiens. Cette année, ceux qui n’aiment pas Tremblay feront mieux d’aller se réfugier en Floride: il occupera pas moins de quatre scènes montréalaises, dont trois pour Les Belles-Soeurs la pièce sera montée en français, en anglais de Glasgow (un patois écossais) et en yiddish; le festival de Stratford jouera du Tremblay pour la troisième saison consécutive. L’auteur a même refusé Sainte-Carmen de la Main au Trident de Québec par crainte d’une surdose !Tremblay avait une autre bonne raison de fuir Montréal. A peine remis d’une séparation – une relation amoureuse qui a dure 10 ans -, il est allé en Floride calmer son angoisse de la cinquantaine, qu’il atteindra en juin. Etendu dans sa chaise longue, il s’étonnait d’être toujours la, 25 ans après le scandale des Belles-Soeurs: « Tennessee Williams n’a pas eu 25 ans de succès. Et au Québec, il faut se renouveler, changer de style, de culture, se justifier d’exister à tous les cinq ans. »« Se promener à ses côtés, c’est comme faire le tour du village avec monsieur le curé » dit la chanteuse Chantal Beaupré. Les Montréalais s’intéressent à ses personnages comme à ceux de Lise Payette. On arrête le dramaturge dans la rue pour lui demander des nouvelles d’Albertine et de Marcel. On lui écrit comme on le fait à Janette Bertrand.Lorsqu’il était en Floride, il télécopiait des chapitres entiers de son nouveau livre aux quatre coins de Montréal pour recueillir les commentaires de ses amis. Inquiet jusqu’à la moelle, Tremblay est resté un enfant sage et poli qui cherche l’approbation des grandes personnes. Un enfant rieur, champion de Quelques arpents de pièges, qui peut aussi bien passer des heures à jouer au « Game Boy », à écouter le canal américain de dessins animés ou à parler aux vaches.« C’est l’homme le plus drôle que je connaisse», dit Denise Filiatrault. Chantal Beaupré raconte qu’un soir de réception officielle, Tremblay tendit un plat de hors-d’oeuvre à l’ancienne ministre conservatrice Flora MacDonald. il se tourna ensuite vers la caméra et lança: « C’est la première fois qu’un ministre mange dans ma main ! » La pauvre ministre, qui parlait à peine français, n’a jamais su pourquoi les invités se tordaient de rire. « J’avais tout préparé d’avance », avoue-t-il, l’air un peu gêné.Tout est rond comme la lune chez Tremblay: son style, sa barbe, son rire. Jovial, affable, il ne se confie pourtant jamais. « il ne parle ni de son enfance, ni de sa famille. C’est son jardin secret », dit le comédien Donald Pilon. C’est un « tu-seul-ensemble » comme dit Marie-Lou, un de ses personnages. Les soirs de pleine lune, surtout en août, il devient fou. il dort mal, ne digère plus et fait les 100 pas. il marche sous la lueur de la lune à la poursuite d’une ombre ronde et charnue qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de sa mère. Tremblay est convaincu que cet astre l’influence, comme il croit au destin qui l’a fait naître un lendemain de Saint-Jean-Baptiste, comme Denys Arcand, Louis-Georges Carrier et Robert Charlebois (né dans la même rue).On croit tout connaître de l’enfance de Tremblay. Mais que sait-on réellement ? Qu’il est né en 1942, au 4690 de la rue Fabre, dans une maison de briques jaunes. Qu’il est le dernier de cinq enfants, dont les deux plus âgés sont « morts de misère » (des suites d’une scarlatine), raconte son frère Bernard. Qu’il est le petit-fils d’une Indienne crie de la Saskatchewan et d’un aventurier français de Providence, au Rhode Island. Que son père, un pressier à moitié sourd, disait posséder le secret de la couleur rouge des étiquettes de boîtes de soupe Campbell. Qu’il fut élevé pendant la guerre par six femmes, à l’italienne, tous entassés dans un sept pièces.« Ma première vision du monde, raconte Tremblay, c’est celle de ces femmes qui oubliaient que j’étais là et qui disaient des choses qu’elles n’auraient jamais dites si elles avaient su que j’écoutais.», Enfant désiré et choyé, il passera 26 ans dans le cocon familial, bien à l’abri. Tremblay illustre mieux que quiconque la phrase de l’écrivain Romain Gary: «il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. (…) On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. »Tremblay n’a jamais pu se passer de la famille. Pas la vraie (il n’a pas vu son frère Jacques depuis six ans), l’autre. Le clan Tremblay va de Denise Filiatrault à Donald Pilon, en passant par son agent Camille Goodwin et les deux filles de celle-ci. Et il y a la famille intime: des amis de longue date, inconnus du public, surtout des femmes. Avec Louise-Odile Paquin, peintre et directrice d’un refuge pour femmes, il a construit un arbre généalogique fictif, plein de cousins et de cousines, au-dessus desquels il trône. «Tremblay aime la famille, car il sait qu’il n’en aura jamais une vraie », dit son vieux compagnon, le metteur en scène André Brassard.Contrairement à Zola, Tremblay a décrit l’apocalypse de ses personnages avant d’en faire la genèse. Ce qui explique que l’âge d’Albertine ne concorde pas toujours d’une pièce à l’autre et que le mari de la grosse femme s’appelle tantôt Armand, tantôt Gabriel. Dix-neuf pièces, six romans et une comédie musicale plus tard, le tout a pris l’allure d’un gigantesque « patch work » couvrant trois générations. L’écheveau est si serré qu’on ne distingue plus la fiction de la réalité. « Pourquoi essayer ? » demande André Brassard.Dans le bureau parfaitement rangé de son appartement du square Saint-Louis, où règnent ses deux chats, une photo montre un Tremblay pleurant à chaudes larmes sur les genoux du père Noël. il n’a jamais été commode. A 12 ans, il lisait le seul Victor Hugo qui n’était pas à l’index, Han d’Islande, pour défier ses professeurs. A 13 ans, il claquait la porte de la classe – il avait été choisi avec les 31 meilleurs élèves de la province pour faire gratuitement son cours classique – après que le maître, un monsieur Poulet, lui eut donné la fessée. « On me demandait de renier mes origines. J’ai dit: « Un jour, vous entendrez parler de moi.» Comme le comte de Monte-Cristo. Je voulais me faire ma propre culture!»La comédienne Rita Lafontaine, qu’on a appelée la muse de Tremblay, se souvient de ses yeux bruns, de sa prestance et de « la lumière qu’il dégageait ». A 23 ans, linotypiste (son arrière-grand-père, son père et son frère ont travaillé dans l’imprimerie), il imprimait, entre autres, les romans à quatre sous Ixe-l3. C’est dans le bureau de son patron, à l’imprimerie judiciaire, qu’il a écrit Les Belles-Soeurs. André Brassard venait le chercher à minuit pour aller manger un morceau de gâteau au chocolat chez Da Giovanni, rue Sainte-Catherine. On connaît la suite…On peut sortir Tremblay de Montréal, mais pas Montréal de Tremblay. Spécialiste des «niveaux de langue », il peut passer des heures à discuter d’un « sacre », à vous expliquer comment prononcer « Un hamburger « platter » deux sauces, pas de « cosla »,» à chercher une expression de sa mère et à imiter l’accent d’un quartier populaire. Tremblay raffole toujours du pâté chinois, même s’il va au restaurant tous les jours. Contrairement à beaucoup de Québécois, il ne change pas d’accent lorsqu’il débarque à Paris. il n’a jamais coupé le cordon ombilical qui le relie à sa ville, à son quartier, à son metteur en scène, à ses interprètes et à sa langue. « Pourquoi changer de personnage ? Un écrivain ne change pas de style, il fait toujours le même livre. »Doit-il partir en Finlande ou à Paris ? Michel Tremblay fait des crises d’angoisse et s’ennuie. A New York, en route pour le théâtre, il a déjà abandonné un ami pour sauter dans le premier avion en direction de Montréal. il rêve de l’Italie, mais n’a jamais osé y aller. « Chus-tu un auteur dramatique ou pas ? J’ai refusé deux invitations en Inde. Je sais que je n’irai jamais au Japon. Je suis un paresseux pogné à travailler. Un sédentaire pogné à voyager ! »C’est son agent, John Goodwin, aujourd’hui décédé, qui l’a forcé à sortir du Québec. Depuis, l’oeuvre de Tremblay est une entreprise lucrative. « Du jour au lendemain, mes revenus ont été multipliés par 10», dit-il. Avant, il lui arrivait de suggérer aux metteurs en scène de monter ses pièces sans lui payer de droits d’auteur, (la comédie musicale Demain matin Montréal m’attend lui a rapporté 500 dollars). Depuis, d’autres écrivains québécois ont pris des agents.Tremblay représente à lui seul entre 20 % et 30 % du chiffre d’affaires annuel de l’éditeur Leméac, soit environ 500 000 dollars. La Grosse Femme s’est vendu à125 000 exemplaires et Les Belles-Soeurs à 90 000 « plus que n’importe quelle autre pièce française contemporaine. » Même ses manuscrits sont soigneusement classés à la Bibliothèque nationale du Canada.Tremblay a choisi de coproduire Marcel poursuivi par les chiens afin d’avoir la main haute sur tout, des affiches aux communiqués de presse. il se plaint que le festival le plus réputé au Canada, celui de Stratford, ne paie que des droits d’auteur symboliques. Pourtant, le monde matériel lui échappe. il faut le forcer à s’acheter des vêtements. il a déjà traîné sur lui un certificat de dépôt de 50 000 dollars pendant six mois, convaincu qu’il perdrait son pécule s’il s’en séparait.Difficile d’imaginer que l’homme vêtu d’un t-shirt de Mickey Mouse (ses amis intimes le surnomment Mickey) a son nom dans le Larousse (depuis 1987), que son oeuvre est traduite en 22 langues et est jouée d’Anchorage à Tokyo. « Le plus universel des Québécois» selon Le Monde, recevra en juillet un doctorat honorifique de l’Université de Sterling, en Ecosse. « De quoi faire rougir ceux qui prétendent que seul le français international est exportable » dit-il en riant dans sa barbe.Une étudiante de New Delhi a passé six mois à Montréal, l’an dernier, pour rédiger une thèse de doctorat sur l’oeuvre de Tremblay et un professeur d’université voulait la mettre à l’étude en Chine. L’an prochain, en France, le programme des lycées contiendra une seule pièce étrangère en français: Les Belles-Soeurs. Quatre millions d’étudiants liront dans le texte le monologue du « maudit cul » écrit spécialement pour Denise Filiatrault. Premier tirage: 25 000 exemplaires.Très tôt, Tremblay a rejeté les symboles masculins de son époque. il n’a jamais conduit ni fumé, et il ne boit pas de bière. Louise-Odile Paquin l’a amené une fois à la pêche. C’est elle qui a mis le ver à l’hameçon. il a attrapé une perchaude et s’est écrié « Yerk ! »« Michel mène la plus belle vie du monde, dit son ami Donald Pilon. il écrit trois ou quatre heures le matin, puis va au cinéma et au théâtre.» Boulimique de culture, il voit absolument tout ce qui se fait à Montréal et avale quatre ou cinq films par semaine. il se régale avec la même passion du dernier Stallone, d’un air de Figaro et de l’émission Jeopardy. « C’est le seul être que je connaisse qui prend plaisir à aller voir des shows qu’il sait mauvais, pour rire » dit Brassard. C’est aussi le seul écrivain à donner sa recette de crevettes au pamplemousse à l’émission Garden Party ou à parler de son orientation sexuelle avec Réal Giguère. il rit des thèses universitaires qu’on lui consacre, fuit comme la peste les cercles littéraires et aime se retrouver là où ses anciens voisins de la rue Fabre peuvent le reconnaître.De l’appartement d’André Brassard, on surplombe l’immense terrasse de Michel Tremblay. Quand ils ne travaillent pas ensemble, les deux hommes ne se voient guère. Le metteur en scène reproche à Tremblay de s’entourer d’une cour et de ne pas accepter la critique. « il ne l’a jamais aimée»… peut-être parce qu’elle le blesse comme un enfant. Brassard a été à deux doigts de claquer la porte de l’opéra Nelligan en 1990 parce qu’il était insatisfait des textes. Mais l’amitié a été la plus forte: « Les personnages de Tremblay sont devenus ma vraie famille. »« C’est fou le nombre de personnes influentes qui n’ont jamais vu ses pièces ni lu ses romans, dit le peintre Marcelle Ferron. Tremblay dérange encore après 25 ans. N’est-ce pas merveilleux ? »Tremblay prétend que Radio-Canada a refusé l’an dernier son projet de téléroman sur un couple homosexuel parce que le sujet était trop provocant. En 1987, Robert Bourassa écarta personnellement son nom de la liste que proposait le jury de l’Ordre national du Québec. il dut attendre 1990 pour être décoré. Lise Bacon présidait alors le Conseil des ministres pendant la maladie du premier ministre. En 1972, Claire Kirkland-Casgrain, ministre du premier gouvernement Bourassa, avait refusé pour cause de « joual » de payer le voyage des Belles Soeurs (l’invitation venait de Jean-Louis Barrault) à Paris. Depuis, le ministre français de la culture, Jack Lang, l’a fait Chevalier des Arts et des Lettres de France « pour avoir bien utilisé la langue française». Madeleine Renaud (trop Vieille pour le rôle) a de son côté rêvé de jouer Albertine, comme elle avait voulu jouer Mari-Lou 15 ans plus tôt.« Si je fais encore peur, dit Tremblay, c’est que les Québécois refusent toujours de se voir comme ils sont. Reprocherait-on à Pagnol de faire du Pagnol, ou aux cinéastes italiens de montrer les Italiens comme ils sont ? Rien n’est plus respectable que les pays qui assument leur folklore. » Le plus grec des dramaturges québécois (la structure des textes de Tremblay est souvent inspirée de celle des oeuvres grecques) trouve pourtant qu’on n’étudie pas assez les auteurs classiques à l’école et s’irrite de ce qu’on ait tout remplacé… par ses pièces à lui.Dans son prochain livre, Enfants innocents, Tremblay raconte ses premiers soubresauts de nationalisme. C’était avant une représentation de L’Enlèvement au sérail à la Comédie canadienne: il venait d’apprendre que les Simoneau chanteraient en anglais les récitatifs de l’opéra (par ailleurs en allemand) parce qu’un chanteur de Toronto ne parlait pas français. il fut encore plus humilié en découvrant que le public de la Comédie canadienne était surtout anglais. « J’ai parfois l’impression qu’on est un peuple sans conséquence, qui ne voit pas les résultats des gestes qu’il pose et surtout de ceux qu’il ne pose pas. »Tremblay n’est jamais monté aux barricades, mais il n’a jamais caché ses convictions. « On essaie de convaincre les Québécois qu’un petit pain, c’est mieux que rien. Comme Albertine qui dit: « Chus pas née pour un p’tit pain. Chus née pour une toast brûlée ! » Je serai pour la souveraineté-association le jour où l’on m’expliquera ce que ça veut dire. Le mot indépendance fait ricaner les intellectuels. Pourtant, il y a dans l’indépendance quelque chose de beau, de grand. L’indépendance, c’est pas une chanson d’amour enfermée dans une taverne. Des fois, je pense qu’on est trop paresseux pour apprendre l’anglais. Si on ne peut pas assumer ce qu’on est, qu’on devienne autre chose.»Et si les Québécois se débarrassaient de leurs complexes, Tremblay écrirait-il toujours la même chose ? « Peut-être… je n’y ai pas pensé.» Pourtant, Tremblay ressemble étrangement au Québec qu’il décrit: il n’y a pas longtemps, il avait de la difficulté à dormir seul dans sa maison trop grande; il commence à peine à apprivoiser la solitude; il apprend lentement à voyager. D’ailleurs, il retournera probablement aux Keys l’an prochain. A mon retour de Floride, lorsque le douanier de Dorval m’a demandé comment se portait Michel Tremblay, je lui ai dit que l’enfant de la grosse femme survivrait à ses 50 ans. Et je me suis souvenu de ses mots comme il interrompait sa lecture de la vie de Racine: « Avant de mourir, je veux compléter mon puzzle. »

Culture

L’ogre et le Petit Poucet

Je viens de relire, pour raisons d’enseignement, le premier roman de Jacques Godbout, L’Aquarium. C’.était ça, au début des années 60, le jeune roman québécois à Paris: de l’insolence, un peu de scandale, un usage désinvolte, percutant de l’écriture.Trente ans plus tard, c’est Robert Lalonde qui est l’objet des attentions de la presse parisienne, et notamment du très sérieux journal Le Monde. La nature, les Indiens, la nature encore, et des passions à coucher dehors. Retour à la case départ, c’est-à-dire aux bons vieux mythes canadiens qui depuis longtemps, trop longtemps, occupent les loisirs du lecteur français. Le progrès n’est pas évident.Il n’y a pas d’Indiens dans le dernier roman de Robert Lalonde, L’Ogre de Grand Remous, mais il y a beaucoup de nature, et des allusions à ce qu’il y a de plus naturel encore que la nature même, les contes pour enfants. Pourtant, ça commence moderne. Un homme et une femme, profondément amoureux; l’un de l’autre, décident de quitter leurs quatre enfants, sans avertir, pour aller vivre leur passion au loin. Ce n’est pas banal, avouez, ce n’est pas traditionnel, ce n’est pas moral.Grâce à une somme d’argent qu’on leur a laissée et à leurs talents naturels, les enfants survivent fort bien» dans la grande maison ou ils sont nés, en pleine nature (évidemment), quelque part dans le Nord québécois. Du temps passe. L’un devient cinéaste» l’autre homosexuel; la fille voyage. Le quatrième enfant, le plus jeune, n’a pas toute sa tête à lui et fait les quatre cents coups dans la forêt. C’est donc lui, on le devine aussitôt, qui détient la clé de l’affaire. Le vrai Petit Poucet. Plus on est faible d’esprit, dans ce genre d’histoire plus on est près de la vérité. C’est de la littérature romantique.Je ne vous dirai pas le fin mot de l’histoire, vous m’en voudriez. Sur la route qui conduit à la solution de l’énigme, le romancier multiplie les pièges, les obstacles, à travers les souvenirs de chacun des quatre survivants. C’est, ma foi, un peu encombré. Non seulement dans l’action, mais aussi et plus encore dans l’écriture, qui n’est pas toujours d’une qualité exemplaire. Je n’ai pas lu L’Ogre de Grand Remous, on le voit, avec un plaisir sans mélange. Puis-je ajouter cependant que ce roman touffu, maladroit, donne quelques signes d’un virage, dans l’oeuvre déjà un peu longue de Robert Lalonde, qui semble promettre des lendemains intéressants ? Les quelques idées simples qui gouvernaient ses romans précédents commencent à desserrer leur emprise.Je suis plus heureux, je le dis avec impudeur, chez mon collègue d’université André Brochu, prix du Gouverneur général l’an dernier pour son roman La Croix du Nord et qui, ayant survécu à la tentative d’assassinat perpétrée contre lui par la Bande des Six, nous offre quelques nouvelles réjouissantes dans un recueil intitulé -à juste titre – L’Esprit ailleurs.Réjouissantes, entendons-nous. André Brochu pratique un humour triste, à la Woody Allen, qui débusque dans l’ordinaire de l’existence ce « petit enfer » que dit-il, cachent « la plupart des bipèdes sans plumes que vous croisez dans la rue ». Ses récits empruntent souvent les apparences du fantastique. C’est, par exemple, un professeur qui échappe du jus de pamplemousse sur ses notes de cours et se retrouve quelques jours plus tard kangourou en Australie; une femme qui, dans 1’«entretemps » de la mort, attend avec impatience son entrée au paradis, et finit par virer de bord; celle qui voit revenir dans sa vie un mari tendrement aimé et qui était pourtant tout à fait mort… Tout cela est fort bien agence, drôle et inquiétant à la fois, et surtout écrit dans une langue inventive, nerveuse, qui a peu d’égales au Québec.Mais « petit enfer » deviendra grand. La dernière nouvelle, qui s’intitule Manie, reproduit le discours assez échevelé que fait un patient à son psychiatre. Le psychiatre, en l’occurrence, c’est le lecteur, c’est nous. Nous quittons le livre en ne sachant trop quoi dire, véritablement interdits.L’Ogre de Grands Remous, par Robert Lalonde, Seuil, 189 pages, 19,95$L’Esprit ailleurs, par André Brochu, XYZ, 134 pages, 14,95$L’OGRE DE GRAND REMOUSBien sûr, nous les avons attendus. Nous savions qu’ils ne reviendraient pas, mais nous les attendions. Un soir, ou un matin, ils seraient la, leurs vêtements poussiéreux, leurs yeux agrandis par la fatigue et l’inquiétude, vieillis, méconnaissables peut-être, mais revenus. Leur solitude, leur dérive nous hantaient. Nous les imaginions tremblants et seuls, là-bas, si loin, si seuls, ne sachant pas quoi faire de cette tendresse qu’ils avaient toujours pour nous et qui ne leur servait plus à rien. Étouffes par cette tendresse-là, nous les imaginions au bout du rouleau, épuisés, coupables et repentants. Maman, les cheveux défaits, amaigrie, sans voix, sa robe déchirée, ouvrant les bras et hochant la tête comme une grande petite fille à demi folle. C’était elle l’orpheline et c’étaient nous les parents prodigues. Papa, le crâne rasé, sa vieille veste de laine, autrefois tachée d’encre, aujourd’hui tachée de sang, ses grandes mains noueuses ouvertes et tremblantes devant lui, son sourire qui faisait la grimace, son regard vide qui disait: «11 n’y a rien, dans le monde, rien du tout. C’est ici, c’est vous autres…»Robert Lalonde

Culture

Un automne riche de promesses

Ce n’est pas une vague, c’est un raz de marée; modeste tout de même, relativement, nous ne sommes ni en France ni aux États-Unis. Mais j’ai rarement vu paraître au Québec tant de romans, et tant de bons, de lisibles, que l’automne dernier. Donc acte: l’industrie se porte bien. Pour moi, je me prépare à commettre quelques injustices, par la force des choses, c’est-à-dire à laisser dans l’ombre un certain nombre de récits qui mériteraient un peu d’attention. Après en avoir humé une dizaine, je finis par en retenir quatre, remarquables en eux-mêmes, et qui offrent un échantillonnage assez fidèle de la production.Ce sont quatre romans courts. Mais entrez dans celui de Marcel Bélanger, La Dérive et la chute, vous en aurez pour longtemps, et le voyage ne sera pas facile. C’est une saison en enfer que nous sommes invités à traverser, en compagnie d’une femme (la narratrice) happée par la folie. Sortie d’une institution psychiatrique, elle s’est réfugiée dans une maison presque en ruines, à l’extrémité d’un village qui est lui-même le terme ultime de la voie ferrée. Le symbole est clair. A partir de là, elle remonte au début de son épouvantable dérive, et jusqu’à l’enfance et au traumatisme qui l’orienta sur le mauvais aiguillage. J’ai craint, parfois, de voir le récit sombrer dans la technicité du cas clinique. Mais non. Dans une écriture forte, subtile riche en inventions de toutes sortes qui brisent la monotonie forcée des obsessions, Marcel Bélanger nous offre une image bouleversante de l’essentielle fragilité de l’être humain. Ce beau livre n’a vraiment qu’un défaut: son titre, qui est d’une affligeante banalité .La dérive… est le premier roman de Marcel Bélanger , qui est également poète; Jean-Marie Poupart en est à son énième titre et j’attendais depuis assez longtemps l’occasion – inévitable, me semblait-il – de le louer sans trop de restrictions. Ce n’est pas que L’accident du rang Saint-Rock soit sans défauts; les dialogues, parfois, sonnent aussi faux que ceux d’un téléroman. Mais voici un petit récit, parfait mélange de cruauté et d’humour qui nous saisit à la première page et ne nous lâche plus. Une femme tue son mari qui est un être détestable; elle le fait comme par inadvertance, comme une chose tout à fait banale. Reste à disposer du cadavre. Elle aura l’aide de ses deux fils, le premier fermier comme son père, le deuxième agent d’assurances, arrivé inopinément avec sa blonde. Jean-Marie Poupart, qui intervient à titre personnel au début du livre, nous dit que l’idée de ce récit lui est venue alors qu’il travaillait à une série de romans pour adolescents. D’où, peut-être, l’économie, l’apparente simplicité de ce roman. Les personnages du Rang Saint-Roch sont, adultes, des demeurés moraux; c’est assez effrayant.L’adolescence, la vraie, la voici dans le livre de Flora Balzano, Soigne ta chute. Elle n’a pas la vie facile. Avoir affaire si tôt au sexe, à la drogue, à la misère, ce n’est pas une vie. Quand on est adulte, immigrante par surcroît dans ce pays de neige, ça ne va pas mieux: la dépression guette à chaque page. Mais la difficulté de vivre est en quelque sorte rachetée, dans Soigne ta chute – qui est en vérité une suite de récits plutôt qu’un roman, malgré ce que prétend la couverture -, par l’écriture, qui introduit dans ce pathos une fantaisie, un entrain très modern style. On n’évite pas de penser à Emile Ajar. Et, parfois, Flora Balzano en fait un peu trop, séduite par sa propre virtuosité. Mais plus souvent qu’autrement, le charme doux-amer de la prose, plus amer que doux, opère.Auprès du livre de Flora Balzano, celui de Dany Laferrière a une allure toute sage. Oubliez le Nègre que vous savez. Laissez-vous transporter dans une Haïti d’avant Aristide, une Haïti qui d’ailleurs n’a rien de folklorique, à mille lieues des débordements émotionnels et stylistique dont le roman haïtien est coutumier. Dans de brefs morceaux de texte qui, chacun, ont leur titre, Laferrière raconte avec une sobriété, une pudeur, une justesse extrêmes, les menus incidents de son enfance, dans l’ombre tutélaire de la grand-mère Da, grande buveuse de café. C’est, j’ose le dire, écrit de main de maître. A ranger dans l’espèce peu nombreuse des livres de vérités.SOIGNE TA CHUTEOn est sûr de rien quand on est immigrant. C’est le grand tâtonnement, le grand étonnement, le nombre de pharmacies, de banques, de salons funéraires, qu’il y a dans ce pays, incroyable, le nombre de chaînes de télévision, le nombre de jours gris et froids et moches. On n’est plus sûr de rien. C’est le grand questionnement. On est sûr que d’une chose, va falloir s ‘adapter, on ne sait pas trop comment, on veut apprendre, vite, vite, on sent qu’il faut se grouiller, on ne comprend pas tout, c’est dur pour l’orgueil, on rougit, on se dandine, on s’entortille, on s’excuse, on a de nouveau six ans, on entre en première année. Tous les immigrants sont des écoliers. Les écoliers c’est l’avenir. Donc, les immigrants, c’est l’avenir.Et voilà, c’est comme ça, syllogistiquement. S’il y en a qui ne sont pas contents, z’ont rien qu’à, je ne sais pas moi, rien qu’à se reproduire, tiens. Faire des flopées et des flopées de petits pas contents comme eux, qui seront peut-être forcés d’émigrer un jour, qui sait ?Flora BalzanoLa Dérive et la chute, par Marcel Bélanger, L’Hexagone, 172 pages, 16,95$.L’Accident du rang Saint-Roch, par Jean-Marie Poupart, Boréal, 89 pages, 14,95$.Soigne ta chute, par Flora Balzano, XYZ, 120 Flora Balzano pages 15,95$. L’Odeur du café, par Dany Laferrière, VLB, 200 pages. 15,95$.