Finances personnelles

Votre ado en classe de finances perso?

À la prochaine rentrée, les élèves de 5e secondaire se familiariseront avec les finances personnelles. Mais le programme «Monde contemporain», qui traite d’enjeux sociopolitiques, risque d’écoper… Déshabille-t-on Pierre pour habiller Paul?

Michel Choquette, du collège Beaubois, n’a pas cessé de donner le cours d’économie après son abolition. Il couvre le nouveau programme et bien plus! (Photo: Mathieu Rivard pour L’actualité)
Michel Choquette, du collège Beaubois, n’a pas cessé de donner le cours d’économie après son abolition. Il couvre le nouveau programme et bien plus! (Photo: Mathieu Rivard pour L’actualité)

Pour ses 40 ans, Sonny Duchesne, prof à l’école des Grandes-Marées, au Saguenay, voulait sortir de sa routine. Lui qui enseigne l’histoire et la géographie en 2e secondaire s’est porté volontaire pour donner aussi le cours d’éducation financière destiné aux élèves de 5e. À sa polyvalente, qui surplombe la baie des Ha! Ha!, il y a eu suffisamment d’intéressés pour former deux classes. Et il y en aurait eu davantage si l’horaire déjà chargé des deux groupes du profil sciences l’avait permis!

Si le Conseil des ministres donne son aval, le cours de 50 heures — plus si l’établissement le désire — deviendra obligatoire dans toutes les écoles du Québec dès la prochaine rentrée. Mais des voix s’élèvent, notamment celles des syndicats, pour reporter son imposition, soutenant entre autres que le Ministère est allé trop vite dans le choix de la matière qui va écoper pour faire de la place au programme.

Il s’agit en quelque sorte d’un retour en arrière pour le ministère de l’Éducation, qui, dans sa grande réforme des années 2000, a aboli le cours d’économie en 2009, soutenant que tous les enseignants aborderaient désormais cette matière dans leurs cours. «Ça s’est perdu totalement!» dit plutôt Sonny Duchesne. Ce qui explique sans doute qu’aujourd’hui bien des jeunes ignorent ce qu’est un dossier de crédit, comment fonctionne la Bourse ou en quoi la Banque du Canada diffère des autres banques.

La nouvelle formation intègre certaines notions de l’ancienne, mais pas toutes. Car il s’agit d’un cours de finances personnelles, pas d’économie. Le contenu est divisé en trois thèmes: la consommation intelligente de biens et de services, le monde du travail et la poursuite des études. Les jeunes de 16 ans apprennent entre autres les rouages d’une carte de crédit (l’effet des taux d’intérêt…), l’utilité et le fonctionnement d’un budget, le financement des études, les normes du travail, les avantages sociaux.

Cette orientation est le résultat d’une vaste consultation, à laquelle ont participé des organismes de réglementation, tels que l’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’Office de la protection du consommateur, des groupes de défense, comme l’Union des consommateurs, ainsi que des institutions financières, dont le Mouvement Desjardins et la Banque Nationale. Les fonctionnaires ont aussi consulté des enseignants et des groupes d’élèves afin de connaître leurs besoins.

L’économiste Claude Montmarquette, qui a été des pre­mières consultations, n’en revient toujours pas: «Le Ministère a demandé aux jeunes ce qu’ils aimeraient apprendre, alors qu’ils ne connaissent même pas la matière!»

LAT20_COURS_ECONOMIE_exergueLe chercheur de 74 ans, PDG du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) de 2009 à 2016, et qui a enseigné l’économie à l’université pendant plus de 35 ans, s’est rapidement retiré des consultations. «Le Ministère procédait par consensus au lieu d’avoir une réflexion plus profonde, plus indépendante.»

Le cours d’éducation financière répond certes à un besoin, dit Claude Montmarquette, mais il est «très loin» de se substituer au cours d’économie. L’école devrait à ses yeux donner aux élèves des clés pour comprendre les réalités économiques qui influenceront leurs décisions futures, plutôt que de leur fournir des outils facilement accessibles sur le Web, comme des budgets et des calculateurs d’intérêts. «Le système d’éducation sous-estime les capacités des jeunes», dit le chercheur.

Des adolescents de 16 ans sont capables, selon lui, de comprendre la loi de l’offre et de la demande, la tolérance au risque, le rôle de l’État et d’autres concepts économiques. Le CIRANO a d’ailleurs créé des jeux interactifs autour de ces thèmes. Offerts gratuitement dans son portail FinÉcoLab, ils sont utilisés dans une centaine d’écoles secondaires, en majorité privées.

«Le cours d’économie n’a pas été très efficace, puisque cette génération s’est quand même endettée!» souligne pour sa part Camille Beaudoin, directeur de l’éducation financière à l’Autorité des marchés financiers, qui se dit «entièrement satisfait» du programme. Mieux vaut guider les jeunes dans les décisions qu’ils auront à prendre à court terme (appartement, auto, cartes de crédit) que de leur expliquer des théories économiques, croit-il.

L. Jacques Ménard, président de BMO Groupe financier au Québec, a coprésidé le Groupe de travail sur la littératie financière, qui s’est penché sur les connaissances économi­ques des Canadiens à la demande du ministre des Finances du Canada, Jim Flaherty. L’endettement et le manque de connaissances des Canadiens sont tels que le rapport, déposé en 2011, recommandait de faire des efforts considé­rables afin d’accroître ces compétences dès l’école primaire!


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Jacques Ménard convient qu’il faut d’abord démystifier les produits financiers et les institutions. Sauf qu’une fois ces termes définis, on doit expliquer les concepts économiques. Ce qui nécessite plus de 50 heures par année. «Mais c’est mieux que zéro. Il faut peut-être y aller à petits pas», dit-il.

Au collège Beaubois, une école privée de l’Ouest-de-l’Île, à Montréal, Michel Choquette n’a jamais arrêté d’enseigner l’économie depuis 25 ans. Lorsque la réforme de l’éducation a passé le cours à la trappe, en 2009, il a convaincu sa tren­taine de collègues et la direction d’aménager les horaires pour le conserver. «J’ai peu de mérite: tout le monde était d’accord!» Son cours de 75 heures couvre la matière du nouveau programme… et plus.

En cet après-midi de novembre, le prof aux cheveux bruns agrémentés de quelques fils argentés arpente d’un pas vif la classe aux murs beiges et bleu clair pour vérifier que tout est prêt pour attaquer le volet entrepreneuriat, un de ses préférés — qui ne se trouve pas dans le cours d’éducation financière. Quand les tables, regroupées en six îlots, sont toutes occupées et que le brouhaha typique des changements de classe se calme, il prend un ton solennel. «Votre îlot sera une entreprise. Vos voisins seront vos associés. Si vous voulez changer, c’est maintenant!» Les jeunes concevront un produit, le fabriqueront et planifieront sa commercialisation d’ici les Fêtes.

Jérémie, dont la barbe naissante donne un air sérieux à son nouveau titre de PDG, se plaint un peu de la charge de travail avant de reconnaître, dans un demi-sourire, que «c’est vraiment intéressant». Sa voisine Christelle, pour sa part, ne cache pas son enthousiasme. «L’économie est le seul cours qui nous met dans un contexte de vie réelle. On est chanceux de l’avoir!» dit la jeune fille aux cheveux de jais.

Pour insérer l’éducation financière dans l’horaire de tous les élèves de 5e secondaire du Québec, le ministère de l’Éducation prévoit lui aussi réduire le programme «Monde contemporain», qui passerait de 100 à 50 heures.

L’Association québécoise pour l’enseignement en univers social (AQEUS), qui regroupe quelque 350 enseignants, surtout de géographie et d’histoire, y est nettement opposée. «Les élèves ont soif de comprendre le monde qui les entoure», plaide Yvan Émond, vice-président pour la géographie, le monde contemporain et l’éducation financière de l’association. Les deux cours sont différents et tout aussi importants, dit-il. Le cours d’éducation financière est centré sur la personne, celui du monde contemporain traite d’enjeux globaux, tels que l’environnement et les conflits sociopolitiques.

L’incertitude plane aussi quant au matériel didactique. Les maisons d’édition attendaient que le cours devienne obligatoire avant de préparer livres et cahiers. Celles contactées pour ce reportage ont refusé de confirmer où elles en étaient, évoquant des points à éclaircir avec le ministère de l’Éducation et des enjeux de concurrence. Elles ont toutefois rencontré des organismes qui diffu­sent de l’information concernant l’éducation financière pour discuter de possibles collaborations.

Certains de ces organismes sont sans but lucratif, comme l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui offre une trousse en ligne aux enseignants, et CIRANO. Mais les institutions financières aussi sont très actives. La Banque Nationale est derrière le site jecomprends.ca, alors que Desjardins promène un peu partout au Québec sa formation pour les 16 à 25 ans «Mes finances, mes choix».

Au Ministère, on ne voit aucun problème à ce que les élèves utilisent du matériel fourni par des institutions finan­cières, même si ce sont des entreprises commerciales. On les qualifie plutôt de «partenaires», avec qui le Ministère «a travaillé de concert» pour élaborer le programme, selon le porte-parole Bryan St-Louis et la directrice générale des ser­vices à l’enseignement, Geneviève LeBlanc. Ce sera aux écoles d’évaluer la pertinence des outils proposés, disent-ils. Et aux élèves d’utiliser leurs nouvelles capacités de discernement pour distinguer l’information du marketing.