Affaires et économie

FTQ Construction et syndicats : plus ça change…

La FTQ Construction répond à ses détracteurs qui l’accusent de favoritisme et d’intimidation. Mais notre journaliste Jonathan Trudel posait déjà la question en 2005 : les délégués syndicaux prennent-ils trop de place sur les grands chantiers ? Retour en arrière.

Les délégués syndicaux prennent-ils trop de place sur les grands chantiers ?
Photo : iStockphoto

Près d’un an après l’arrêt des travaux à l’usine de Papiers Gaspésia, à Chandler, Normand Vaudry ne décolère pas. Son entreprise de revêtements métalliques, à Blainville, a perdu un million de dollars dans l’aventure et a frôlé la faillite. « Le niveau de productivité était ridicule, dit cet homme d’affaires dans la cinquantaine. Sur des chantiers normaux, les ouvriers posent une trentaine de panneaux d’acier par jour. À Chandler, c’était 10 fois moins. Et ils avaient le culot de me dire: « Oui, mais ils sont bien posés! » » Quand son contremaître a voulu congédier des travailleurs improductifs, il a reçu la visite d’une dizaine de syndiqués furieux qui l’ont expulsé du chantier.

« Il faut responsabiliser les syndicats, dit Normand Vaudry de sa voix grave. Si nos chantiers se mettent à coûter beaucoup plus cher qu’ailleurs, il n’y aura plus de contrats. Toute l’économie du Québec va en pâtir. »

Selon un rapport interne de la Société générale de financement, sur les 265 millions de dollars de dépassements de coûts à Papiers Gaspésia, 90 sont directement attribuables à un « manque de productivité » des travailleurs (les autres causes étant des ajouts et modifications aux plans ainsi que des reports d’échéance).

Les entrepreneurs qui avaient la mauvaise idée d’embaucher des travailleurs d’une autre centrale que la FTQ ont reçu la visite de délégués syndicaux qui leur ont « conseillé » d’embaucher des ouvriers de la FTQ, sous peine de voir les travaux ralentis.

Sur les grands chantiers industriels, les vrais rois et maîtres sont les délégués syndicaux, dit un entrepreneur s’exprimant sous le couvert de l’anonymat. La productivité, le choix des hommes sont dictés par les délégués. Ils abusent de leur pouvoir. »

L’actualité a parlé à plusieurs entrepreneurs qui partagent cette opinion mais refusent de l’exprimer publiquement, par crainte de représailles. « Il y a une omerta au Québec, dit l’un d’eux. Ceux qui doivent régulièrement embaucher 200, 300 gars ne peuvent pas se permettre d’avoir la FTQ-Construction à dos. »

La centrale d’Henri Massé a une position dominante dans les corps de métiers dits industriels, tels les conducteurs de machinerie lourde. Dans certains « fiefs », comme la Côte-Nord, la centrale représente 9 travailleurs sur 10, tous métiers confondus. Résultat : même si la loi ne lui confère pas ce pouvoir, la FTQ-Construction jouit en réalité d’un quasi-monopole sur le placement de la main-d’oeuvre.

« En principe, on engage toujours selon la compétence et la disponibilité, dit un entrepreneur. Dans les faits, c’est une autre histoire. Pourquoi prendre le risque d’embaucher des gens de syndicats différents pour qu’ils se chicanent sur ton chantier? »

Plus le contrat est important, plus le syndicat exerce un contrôle sur les travailleurs. « Je fais quoi si un délégué syndical vient me voir un matin pour exiger une bonification du régime de pension? demande un entrepreneur. Et s’il dit à ses 50 gars de ralentir jusqu’à ce qu’il ait une réponse? »

Normand Vaudry est l’un des rares entrepreneurs à avoir publiquement mis en cause les syndicats dans l’échec de la Gaspésia. Et il en paie le prix, dit-il. « Si je vais en région, ils vont m’envoyer les travailleurs les plus pourris. Et en plus, ils vont leur dire: « Prenez ça mollo. » »

La fin de ce quasi-monopole syndical sur le placement de la main-d’oeuvre demeure l’une des principales revendications de l’Association de la construction. « On veut retrouver notre droit de gérance, dit Michel Paré, son vice-président. En ce moment, le sentiment d’appartenance des travailleurs va à leur syndicat, et non à l’employeur. C’est un grave problème. »

La CSD et la CSN-Construction sont également en colère. « Le pluralisme syndical est garanti dans la loi, mais n’est pas appliqué dans les faits », dit Ted McLaren, président de la CSN-Construction.

Les deux centrales, qui regroupent respectivement 14% et 11% des travailleurs de l’industrie, n’ont pu placer qu’une vingtaine d’employés sur le chantier Gaspésia, qui en a compté jusqu’à 700. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé, dit Michel Fournier, président de la CSD-Construction.

« La norme, c’est que la CSD et la FTQ ne cohabitent pas sur un chantier », dit-il. Et quand elles le font, il y a souvent des étincelles. Le chantier de l’Aluminerie Alouette, à Sept-Îles, a ainsi été le théâtre de multiples escarmouches, qui ont poussé le ministre du Travail à nommer un enquêteur en mai 2003. Ses conclusions sont accablantes pour la FTQ, tenue responsable de différents actes d’intimidation et de sabotage. Le climat de violence qui régnait à ce moment-là sur le chantier de 1,4 milliard a poussé la Sûreté du Québec à intervenir à deux reprises. « Les délégués syndicaux sont restés accrochés à l’ère des bras, dit Michel Fournier. C’est le far west là-bas. »

Le président de la FTQ-Construction, Jocelyn Dupuis, reconnaît qu’il y a parfois du « laisser-aller » – un euphémisme pour brasse-camarade – dans des régions accablées par un fort taux de chômage. « Mais on réagit dès qu’il y a un dérapage, soutient cet ancien grutier. On dit à nos sections locales de faire attention. » En tant que leader syndical, poursuit-il, « je vais faire tout mon possible pour m’assurer que les premiers travailleurs qui entrent sur un chantier sont membres de la FTQ-Construction. Si je laisse passer une autre centrale, je manque à mon devoir. »

Dupuis ne croit pas au pluralisme syndical. « Dans l’industrie de la construction, il devrait y avoir un seul syndicat. Le nôtre. La base du syndicalisme, c’est le regroupement de travailleurs pour revendiquer des droits. Dès que tu te divises, tu t’affaiblis. »

Ces propos inquiètent la CSD et la CSN, qui exigent toutes deux la modification de la loi R-20, sur les relations de travail dans la construction. « La loi ne nous permet de poursuivre que les employeurs, même s’ils sont eux-mêmes victimes de chantage, dit Ted McLaren, de la CSN. C’est absurde. Il faut qu’on puisse punir les syndiqués qui commettent des actes d’intimidation. »

Le climat de travail s’est assaini sur les grands chantiers depuis la création de la commission d’enquête sur la Gaspésia. Mais ce n’est qu’une pause, dit-il. « Il n’y a rien de réglé. Si on ne protège pas le pluralisme syndical et qu’on ne donne pas plus de poids à la loi, la violence va revenir. »

Tout le monde, dans le milieu, appréhende la construction du complexe hydroélectrique de La Romaine, en 2008, ajoute Michel Fournier, de la CSD. Hydro-Québec devra embaucher des milliers de travailleurs pour mener à bien ce projet de 6,5 milliards sur la Basse-Côte-Nord, fief de la FTQ. « Si la loi n’est pas modifiée, ça va jouer des coudes… »

LES « PETITS » CHANTIERS AUSSI

Les grands chantiers de plus de 100 millions de dollars n’ont pas le monopole des dépassements de coûts. La Société immobilière du Québec (SIQ), qui gère le parc immobilier du gouvernement et de nombreux organismes publics, a aussi son lot de « chantiers à problèmes ».

Martin Roy, porte-parole de la SIQ, minimise l’importance de ces dépassements de coûts. « Quand on s’embarque dans une rénovation résidentielle et qu’on pense s’en tirer pour 5 000 dollars, il n’est pas rare que ça en coûte 7 000 ou plus. Ce n’est pas différent au gouvernement. » Sur l’un des chantiers, des découvertes d’ossements ont forcé l’interruption des travaux pour qu’on puisse procéder à des fouilles archéologiques. Sur un autre, les ouvriers ont dû désamianter une partie de l’immeuble, dit le porte-parole, qui invoque aussi la pénurie de main-d’oeuvre dans l’industrie de la construction.

Le nouveau président de l’organisme, Marc-A. Fortier, estime tout de même que « la recherche de la satisfaction du client est demeurée plutôt tiède » ces dernières années. La SIQ misera désormais sur les fameux – et controversés – partenariats public-privé (PPP).

 

École nationale de police, Nicolet Palais de justice, Trois-Rivières
En 2001: 56,5 millions

Coût final, en 2004: 76,0 millions

Dépassement: 35%

En 2001: 16,8 millions

Coût final, en 2003: 24,0 millions

Dépassement: 43%

Édifice Ernest-Cormier, Montréal Palais de justice, Mont-Laurier
En 2002: 42,7 millions

Coût final, en 2004: 59,3 millions

Dépassement: 39%

En 2002: 17,7 millions

Estimation en 2004: 20,0 millions

Nouvel échéancier: printemps 2005 (devait se terminer à l’automne 2004)

Dépassement prévu: 12%