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Bush a-t-il ruiné l’Amérique ?

La fête est finie disaient déjà, il y a quatre ans, les économistes américains. Avec une dette publique exponentielle et sans aucun plan prévu pour renverser la vapeur, les États-Unis couraient à la catastrophe, pouvait-on lire dans L’actualité du 1er mai 2005.

David Walker sait ce qui attend les Américains dans quelques années et ce qu’il entrevoit lui donne froid dans le dos. Il n’est pourtant pas astrologue. Il est comptable. Son titre: contrôleur général des États-Unis – ce qui fait de lui le vérificateur en chef du plus important et du plus puissant gouvernement du monde.

Depuis des mois, il le crie sur les toits, à qui veut l’entendre: la pagaille règne au sein des finances publiques des États-Unis d’Amérique et la situation est loin de s’améliorer. À tel point que si le pays ne prend pas bientôt des mesures draconiennes pour résoudre ses problèmes budgétaires, le monde entier risque d’être secoué par un séisme économique sans précédent.

Dans le silence feutré de son bureau lambrissé de bois, en plein centre de Washington, David Walker prend le temps de mesurer la portée de ses paroles avant de parler. Il ne voudrait surtout pas, comme certains économistes en vue, jouer les prophètes de malheur. « Je n’aime pas adopter un ton alarmiste », dit-il en s’avançant sur le bout de son fauteuil. « Néanmoins, je crois qu’il est extrêmement important que la population américaine ainsi que les élus qui la représentent comprennent bien à quel point l’heure est grave. »

Il faut dire que les chiffres sont effarants: au rythme où vont les choses, les finances publiques des États-Unis auront à faire face à un trou de 43 000 milliards de dollars américains d’ici 10 ans. Les implications économiques de ce trou sont presque inconcevables pour une génération de politiciens et d’électeurs qui ont grandi durant une période plutôt prospère et pour qui la crise des années 1930 n’est qu’un mauvais souvenir de leurs parents. N’empêche que le douillet style de vie nord-américain auquel nous nous sommes tous habitués a été acheté à crédit, et l’échéance du paiement approche. Si les États-Unis s’avèrent alors incapables de régler la facture, leurs déboires financiers se répercuteront bien au-delà de leurs frontières. Au Canada, pas une seule région ni une seule industrie ne sera épargnée.

David Walker espère ne pas prêcher dans le désert. « Plus vite nous nous attaquerons au problème, dit-il, mieux ça vaudra. L’accumulation des déficits, qui peut avoir un effet bénéfique sur l’activité économique à très court terme, devient néfaste sur une période prolongée. Nous devons d’abord arrêter de creuser avant de trouver un moyen de combler le trou. »

Comment les États-Unis se sont-ils retrouvés dans un tel pétrin?

En janvier 2001, George W. Bush prenait les commandes d’une nation en excellente santé financière, portée par une croissance économique soutenue et un marché boursier en plein essor. Le même mois, le Congressional Budget Office (CBO), l’organisme fédéral qui fournit au Congrès les analyses nécessaires pour le vote du budget, annonçait que le gouvernement américain pouvait s’attendre à un généreux surplus budgétaire, estimé à 5 600 milliards de dollars américains sur 10 ans.

La question politique de l’heure était de savoir comment distribuer cette manne. L’équipe de Bush était déterminée à remettre l’argent dans les poches des contribuables en réduisant massivement leur fardeau fiscal. Or, personne ne se doutait que ce surplus escompté était en grande partie illusoire, résultat d’une grave erreur de comptabilité.

Les projections optimistes du CBO se fondaient en effet sur de fausses hypothèses. D’une part, on avait fortement surestimé la croissance des recettes du gouvernement, tablant sur des résultats comparables à ceux des années 1990. D’autre part, on avait sous-estimé le taux de croissance des dépenses, jugeant que celui-ci resterait inférieur au taux d’inflation durant la prochaine décennie.

Laurence Kotlikoff, professeur d’économie de l’Université de Boston bien connu pour ses virulentes critiques de la planification budgétaire américaine, avait publié à l’époque un article démolissant ce qu’il appelait le « fantasme fiscal » du CBO. Mais sur la colline du Capitole, personne ne lui prêta la moindre attention. Le vaste programme de réduction d’impôts avait le vent dans les voiles, et rien n’allait l’arrêter.

Depuis, le CBO, comme d’autres organismes gouvernementaux, a révisé ses calculs et admis qu’il aurait été plus réaliste de prévoir un surplus 2,5 fois plus petit – soit de 2 200 milliards de dollars.

De toute façon, ce coussin réduit a rapidement fondu au fur et à mesure que Bush éliminait taxe après taxe (celle sur le mariage, par exemple), baissait les impôts des particuliers, réduisait les taux de taxation des dividendes, des dons et des gains en capital, augmentait le crédit d’impôt pour enfants. (La plupart des baisses de taxes et d’impôts consenties depuis 2001 ne sont que temporaires, mais les républicains ont clairement manifesté leur intention de les rendre permanentes avant la fin de leur présent mandat.) Le Center for Budget and Policy Priorities, institut privé de recherche de Washington lié aux démocrates, estime que, de 2001 à 2004, les recettes de l’État fédéral ont chuté de quelque 600 milliards de dollars.

La santé financière du pays a achevé de se dégrader après les attentats du 11 septembre 2001, notamment avec les opérations militaires en Afghanistan et en Irak qui ont suivi. De 2001 à 2004, le budget annuel du Pentagone et de la Sécurité intérieure a été augmenté de 87,1 milliards de dollars – ce qui représente une hausse de 27,5% en quatre ans. Résultat: le surplus budgétaire, qui était de 128 milliards en 2001, s’est inversé en un déficit de 412 milliards l’an dernier – le plus important de toute l’histoire des États-Unis.

« Le véritable problème, ce ne sont pas les déficits actuels, mais les déficits futurs », dit Josh Bivens, économiste de l’Economic Policy Institute (EPI), de Washington, groupe de réflexion sans parti pris qui élabore des stratégies pour assurer la prospérité et la justice économique. « Si les réductions d’impôts de Bush deviennent permanentes, on ne verra plus la fin des déficits. »

En février, la dette publique des États-Unis a atteint 7 700 milliards de dollars. On a beau savoir que ce nombre comporte 13 chiffres, il est difficile d’en imaginer l’ampleur. On peut se dire que 7 700 milliards de dollars américains représentent presque huit fois la valeur de toute l’économie canadienne, ou sept fois les revenus annuels des six plus importantes compagnies de pétrole. Ou encore que si l’on convertissait cette somme en coupures de 1 000 dollars, on obtiendrait une pile de 840 km – soit la distance entre Montréal et le parc de la Gaspésie…

Et pourtant, cette dette abyssale est loin d’avoir atteint sa limite. En effet, elle augmente de 1,2 milliard de dollars par jour, puisque le pays se prépare cette année à un autre déficit record, de 427 milliards cette fois. Comme les taux d’intérêt sont encore bas, les coûts d’emprunt de tout cet argent ne dépasseront pas 8,6% du budget fédéral en 2005. Mais lorsque les taux d’intérêt monteront, le service de la dette sera d’autant plus lourd: les prévisions actuelles de la Maison-Blanche suggèrent que d’ici 2010, il atteindra 314 milliards par année.

Ces projections budgétaires ne reflètent pas toute la profondeur du gouffre financier américain. D’abord, elles n’incluent pas le financement des campagnes militaires en Irak et en Afghanistan, qui exigeront, selon les estimations, des fonds additionnels de 80 milliards au cours des mois qui viennent.

Les projections ne prennent pas non plus en considération les coûts associés à la réforme bushienne du système de retraite – la Social Security -, qui donnerait aux travailleurs la possibilité de verser une partie de leurs cotisations dans des comptes de retraite personnels. Or, cette réforme obligerait le gouvernement à emprunter entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars supplémentaires pendant la prochaine décennie.

Pour le contrôleur général David Walker, tout cela n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de ce qu’il appelle le « raz-de-marée » qui s’apprête à déferler sur les finances du pays. En effet, les États-Unis connaîtront, dans les prochaines décennies, un bouleversement démographique majeur, avec l’arrivée à la retraite des 77 millions de baby-boomers. Or, nulle part dans les projections on ne précise comment on fera pour financer la montée en flèche des coûts des programmes sociaux et des soins de santé liés au vieillissement de la population.

David Walker estime que lorsqu’on tient compte des dettes non provisionnées de la Social Security, de Medicare et de Medicaid (régimes qui constituent le coeur du filet de protection pour les aînés et les plus démunis), le trou budgétaire à long terme des États-Unis se chiffre à environ 43 000 milliards de dollars, soit à peu près quatre fois la valeur de l’économie du pays et plus de vingt fois les recettes fiscales annuelles du gouvernement fédéral. Certains actuaires sont même d’avis que cette estimation est trop optimiste.

Les observateurs sont de plus en plus nombreux à penser que les emprunts gouvernementaux ne pourront bientôt plus suivre le rythme effréné des dépenses. Cela aura des répercussions énormes sur toutes les activités de l’État, du financement de l’armée à la protection de l’environnement. L’EPI prévoit que dans 10 ans, si le gouvernement s’obstine à maintenir le même régime fiscal, tous ses revenus seront absorbés par quatre postes budgétaires: la santé, le système de retraite, la défense et le service de la dette. Il ne restera pas un sou pour des secteurs aussi fondamentaux que l’éducation, les transports ou la justice, qui devront être entièrement financés à crédit. David Walker voit encore plus loin: il prédit que le service de la dette publique grugera environ la moitié des recettes fiscales d’ici 2031 et qu’il excédera carrément les revenus du gouvernement 10 ans plus tard.

Le professeur Laurence Kotlikoff a brossé un sombre tableau de la situation, dans un article publié l’an dernier par le magazine Fortune. « Le gouvernement américain est effectivement en faillite », constatait l’économiste bostonien, en ajoutant qu’il n’y avait que trois façons de colmater la brèche fiscale: augmenter les impôts de 78%, réduire les prestations de retraite et d’assurance maladie de plus de la moitié, ou encore éliminer toutes les dépenses discrétionnaires. « Voilà, concluait-il, le traitement douloureux auquel devra se soumettre le pays. »

Les Américains vivent au-dessus de leurs moyens non seulement chez eux, mais aussi à l’étranger. En effet, ils sont les plus gros clients de la planète, important beaucoup plus qu’ils n’exportent. (Leur déficit commercial, l’an dernier, a atteint 617 milliards de dollars – un sommet!) Comment peuvent-ils maintenir un tel train de vie? En puisant à même les capitaux étrangers qui sont investis chez eux chaque année. Mais les investisseurs étrangers sont comme des banquiers qui montrent des signes d’inquiétude quand un client déjà fortement endetté ne cesse de vouloir augmenter sa limite de crédit. Combien de temps encore seront-ils prêts à soutenir les dépenses américaines – surtout aux taux d’intérêt actuels, alors que le pays ne semble avoir aucun plan de financement à long terme? Le problème est d’autant plus pressant que le billet vert est à la baisse depuis plus d’un an, faisant fondre les profits de ceux qui possèdent des bons du Trésor des États-Unis.

Stephen Roach, économiste en chef de la banque Morgan Stanley, est un autre critique de la politique fiscale américaine. Il répète depuis longtemps que la dépendance croissante de l’Amérique à l’égard des prêts étrangers risque de lui faire subir tout un choc économique. Une chute soudaine du dollar pourrait provoquer, entre autres, un krach, une dépréciation du marché immobilier, une crise économique – ou tout cela à la fois. « Les États-Unis jouent avec le feu en comptant sur la bienveillance des étrangers, a-t-il écrit dans un de ses rapports l’été dernier. L’incendie est inévitable. »

D’autres observateurs, comme l’ancien secrétaire du Trésor Lawrence Summers ou l’ex-président Bill Clinton, sont plus modérés dans leurs propos, mais craignent que la taille des déficits ne vienne compromettre non seulement le commerce et la sécurité du pays, mais aussi sa politique étrangère. Dans le cas d’une attaque contre Taïwan, par exemple, comment les États-Unis pourraient-ils s’opposer à la Chine quand ils lui doivent des milliards? (La Chine est le premier acheteur public international de bons du Trésor américains!)

On n’a qu’à penser à la crise qui a secoué l’Argentine en 2001 pour avoir une idée de ce qui arrive lorsqu’une économie cède sous le poids d’une dette extérieure colossale. Le jour où le Fonds monétaire international a cessé de prêter au gouvernement argentin, les résultats ont été désastreux: le cours du peso a dégringolé, les économies de millions de personnes se sont envolées en fumée. Avec la flambée subséquente de l’inflation et le fléchissement soudain de la consommation, des milliers d’entreprises ont été acculées à la faillite en quelques semaines et des millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage – ce qui a achevé de plonger l’Argentine, autrefois l’une des plus importantes économies d’Amérique du Sud, dans une grave récession.

Aucun risque qu’une pareille crise se produise aux États-Unis? La plupart des économistes en envisagent pourtant l’éventualité. « Le jour où les investisseurs étrangers décideront que le budget fédéral mène le pays à la faillite, les milieux financiers seront pris de panique, explique Josh Bivens, de l’EPI. Par un effet d’entraînement, il y aura une montée en flèche des taux d’intérêt, puis une brusque chute du dollar et probablement aussi une hausse de l’inflation. » Des taux d’intérêt plus élevés ne manqueront pas d’étrangler les millions de propriétaires américains qui ont hypothéqué leur maison en comptant sur son appréciation. Et si le marché immobilier tombe, les consommateurs seront sans doute contraints de limiter leurs dépenses, aggravant d’autant plus la récession, pense Josh Bivens.

Dans son ouvrage The Coming Generational Storm (la tempête des générations approche), Laurence Kotlikoff décrit ce qui guette les États-Unis en 2030: taux d’imposition sans précédent, réduction draconienne des programmes sociaux, emprunts impossibles à rembourser, augmentation exponentielle de l’inflation et explosion de l’évasion fiscale… Bref, dit-il, on se croira en Russie, au tournant du millénaire.

Lorsqu’il analyse les chiffres, Josh Bivens ne peut réfuter les prévisions de Laurence Kotlikoff. « Encore six ou sept ans à ce rythme, dit-il, et les États-Unis s’exposeront à un krach spectaculaire. Prendre de tels risques quand on est un pays aussi riche, c’est plutôt insensé. »

Malheureusement, ce comportement téméraire met aussi en danger tous les pays dont l’économie est liée à celle des États-Unis, estime David Rosenberg, Canadien qui est économiste en chef de la division Amérique du Nord de la maison de courtage Merrill Lynch, à New York. Depuis des décennies, explique-t-il, ce sont les dépenses somptuaires des Américains à l’étranger qui assurent la prospérité des pays développés – le Canada, l’Europe et certaines parties de l’Asie. L’an dernier, malgré la hausse du huard par rapport au billet vert, qui rendait les exportations canadiennes moins attrayantes pour nos voisins du Sud, notre excédent commercial à l’égard des États-Unis a été de 65,8 milliards de dollars américains.

Les emplois de millions de travailleurs au Canada, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Japon et ailleurs dépendent directement ou indirectement de la bonne santé du marché américain. « Il faudra trouver un moyen de sauvegarder ces emplois si les Américains cessent soudain d’acheter les biens des pays étrangers », dit Josh Bivens. Comme la plupart des économistes, il redoute les conséquences d’un sérieux ralentissement aux États-Unis. « Quand un pays aussi grand a la grippe, dit-il, le reste du monde l’attrape. »

Les Canadiens ne semblent pas très bien saisir cette réalité. D’après un récent sondage Maclean’s/Rogers Media, seulement 41% d’entre eux estiment que l’économie nationale est intimement liée à celle des États-Unis, alors que 11% préfèrent croire qu’elle ne l’est pas du tout. En fait, la prospérité de presque toutes les régions du Canada et de tous les secteurs de son économie – les forêts, l’énergie, les mines, l’automobile, l’agriculture, la technologie – dépend de la demande américaine. Si les consommateurs américains sont touchés par une hausse du chômage, des taux d’intérêt et de l’inflation ainsi que par la dépréciation de l’immobilier, il est inévitable que nous en sentions les répercussions de ce côté-ci de la frontière.

David Rosenberg est toutefois un peu plus optimiste que ses confrères. Il ne doute pas que les États-Unis entreprendront une grande réforme de leur politique fiscale pour éviter la faillite – ce qui, pour le Canada, n’est pas une meilleure nouvelle. Car pour éliminer le déficit et réduire leur dette, les États-Uniens n’auront d’autre choix que de favoriser l’exportation de leurs biens et services, tout en limitant leurs importations. Ils tenteront donc de restreindre l’accès des étrangers à leur marché – en d’autres termes, selon l’expression des économistes, ils n’hésiteront pas à mettre leurs voisins sur la paille. « Pour l’économie mondiale, cela veut dire que la fête est finie, dit David Rosenberg. Les beaux jours où tout le monde venait faire un tour sur le grand manège américain ne reviendront plus. »

((c) Maclean’s. Traduction: Martine Desjardins)