Affaires et économie

Le Québec et ses ressources naturelles : un peu d’histoire

Comme vous le savez, j’ai publié au printemps mon premier livre, L’avenir du Québec – Les entrepreneurs à la rescousse.

Je serai au Salon du livre de Montréal vendredi (le 16) et samedi (le 17) entre 15 h 30 et 17 heures pour des séances de signature. Ce sera au stand 516, des Éditions La Presse, sous la bannière «Flammarion ».

À 15 heures samedi, je répondrai aux questions de Pierre Cayouette, au Carrefour Desjardins. Je vous y attends !

Entre-temps, je vous offre un court extrait du livre, portant sur l’histoire du développement des ressources naturelles au Québec. Un sujet qui reste brûlant d’actualité.

« L’histoire du développement économique du Québec des années 1900 à 1960 mérite d’être abordée tant les contextes et les enjeux ressemblent à ceux d’aujourd’hui. Plus loin dans le livre, quand nous aborderons les marchés et opportunités qui s’offrent au Québec, vous verrez que l’histoire n’arrête pas de se répéter.

À deux moments au cours de ce siècle, des intérêts étrangers misent gros sur le développement des ressources du Québec, la première fois au début du siècle et la seconde après la Deuxième Guerre mondiale. À chaque fois, les gouvernements en place sont la cible des nationalistes économiques – ou nationalistes tout court – qui les accusent d’avoir bradé les richesses du Québec.

Dans un texte publié en 1965, l’économiste et historien Albert Faucher raconte l’industrialisation du Saguenay–Lac-Saint-Jean. L’épisode montre la vulnérabilité des premiers entrepreneurs et comment un acteur finit par s’imposer. L’enchaînement des événements est tout aussi intéressant. Vous verrez aussi qu’un investissement en génère plusieurs autres.

Premier acte. Des entrepreneurs canadiens-français implantent les premières usines de pâtes à papier. Les pionniers s’appellent Julien-Édouard-Alfred Dubuc, Damase Jalbert ou Joseph Perron. Dubuc est le plus remarquable des trois. Cet ancien banquier devient directeur-gérant de la Compagnie de Pulpe de Chicoutimi en 1896. Deux ans plus tard, il achète la compagnie de téléphone de Chicoutimi, dont il étend le réseau jusqu’à Québec. Il acquiert aussi quelques années plus tard l’usine de Damase Jalbert.

Avec l’aide d’intérêts américains, il fonde et préside la North American Pulp and Paper Companies, devenue le plus grand producteur nord-américain de pâtes et papier. Il est le fondateur de Port-Alfred, nommée en son nom, où il établit une usine qui fabrique une nouvelle pâte chimique.

Deuxième acte. Les affaires commencent malheureusement à aller moins bien et William Price, de Price Brothers & Company, devient l’actionnaire principal de l’entreprise.

William Price n’est pas un nouveau venu. Il a acheté l’usine de Joseph Perron en 1900. En 1909, il installe à Jonquière la première machine à papier et commence à fabriquer du papier journal en 1912. Pour alimenter son usine, la Price Brothers avait fait construire l’année précédente une centrale électrique sur le site qui est devenu Kénogami, la ville sœur de Jonquière. William Price mourra d’ailleurs dans cette ville et ses descendants habitent toujours le Québec.

Troisième acte. L’entreprise devient la plus grande consommatrice d’électricité de la région et il lui faut plus d’énergie pour soutenir son expansion. William Price est confronté à un dilemme, car les coûts de construction d’un barrage sur le Saguenay sont énormes. Il fait donc appel à un riche industriel américain pour piloter le projet avec lui. Il revend ensuite sa part à l’Aluminium Company of Ame- ricaviii qui est à la recherche de sites hydro-électriques pour implanter une aluminerie.

À l’été de 1925, Le Devoir s’insurge (déjà!) et demande des explications au gouvernement sur ses transactions avec les capitalistes américains. Le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau rappelle que les concessions d’électricité avaient été concédées il y a déjà 25 ans. Il fait aussi valoir que l’Aluminium Company of America (ALCOA à partir de 1929) allait investir 75 millions pour constituer «un centre mondial de production d’aluminium». «Nous avons besoin pour nous développer de l’or de nos voisins », dit M. Taschereau, tel que reporté dans Le Devoir du 18 août 1925.

« L’or de nos voisins ». L’image est bien choisie, car les États-Unis s’imposent dorénavant comme la puissance économique dominante. Si, en 1900, les fonds britanniques accaparent 85% des investissements non canadiens, les intérêts américains seront responsables de 61% des investissements étrangers en 1930.48 Les États-Unis accaparent 35 % de la production mondiale et ils ont besoin de matières premières.

Ce sont leurs capitaux qui vont industrialiser le Québec. Ils implanteront les premières alumineries et investissent dans les entreprises de pâtes et papier, des secteurs qui alimenteront nos exportations et qui permettront le développement de l’hydro-électricité.

En 1920, le Québec compte 30 usines de pâtes de bois et de papier. Il y en aura 54 en 1950. « Elles étaient localisées, pour la plupart en des territoires nouveaux où elles apportaient l’électrification et des routes », raconte Albert Faucher. Ces usines donnèrent naissance à des villes comme Shawinigan, Grand-Mère, Dolbeau ou Kénogami.

Albert Faucher conclut : « En acceptant de s’associer à cet industrialisme, la province de Québec s’assurait un marché soutenu, des investissements de capital et une collaboration technique. Du même coup, elle s’engageait cependant dans la voie d’un développement qui allait profondément bouleverser ses structures sociales ».

Chacun fera son bilan et jugera les événements passés. Sachez néanmoins qu’au cours du 20e siècle, le revenu réel par habitant des Québécois a été multiplié par 10, passant de 2000$ au début du siècle à plus de 20000$ en 2000, un résultat qualifié «de vraiment spectaculaire» par l’économiste Roma Dauphin dans un texte écrit pour l’Institut de la statistique du Québec en 2002. Selon lui, la progression est supérieure à celle enregistrée par les Pays-Bas, la Norvège et la Suède au 20e siècle.

Pas mal pour des soi-disant « porteurs d’eau»!