Affaires et économie

Le pari risqué de La Presse

Guy Crevier, grand patron de La Presse, veut chambouler le petit-déjeuner de centaines de milliers de Québécois. Il a dépensé 40 millions de dollars pour convaincre ses lecteurs d’annuler leur abonnement à l’édition papier du journal au profit d’une version pour tablette numérique, totalement gratuite.

Photo : Philippe Du Berger / Wikimedia Commons
Photo : Philippe Du Berger / Wikimedia Commons

Le président et éditeur prend ainsi le plus formidable pari de sa carrière. Au moment où les grands médias d’Amérique du Nord et d’Europe cherchent à faire payer leur lectorat pour les contenus numériques, il mise sur la gratuité de La Presse + pour attirer des lecteurs. Est-il tombé sur la tête ? Il assure que non.

Les médias imprimés ne vont pas bien. Les revenus publicitaires ont baissé de moitié depuis 10 ans dans la presse américaine. Les ventes publicitaires sur le Web ne représentent que 15 % des revenus tirés de la publicité et sont loin de compenser ce qui est perdu dans les éditions papier.

Voilà pourquoi des journaux comme le Globe and Mail et le New York Times imposent dorénavant à leurs lecteurs du Web un abonnement payant, au-delà d’un certain nombre de pages consultées, pour accéder à l’intégralité du site. C’est le paywall. Et cette initiative est contagieuse parmi les éditeurs à l’affût de nouveaux revenus.

« Une stratégie dangereuse », selon Guy Crevier. En abolissant la gratuité sur le Net, les éditeurs augmentent peut-être leurs revenus d’abonnement, mais ils ne modifieraient pas la composition de leur lectorat, de plus en plus âgé.

Ceux qui s’abonnent à l’édition Web ou utilisent une application pour tablette numérique seraient en effet les mêmes que ceux qui lisent le journal imprimé. Aux États-Unis, 68 % d’entre eux ont plus de 45 ans. Au Canada, il y a deux fois moins de lecteurs d’éditions papier âgés de 25 à 34 ans qu’il n’y en avait en 1998.

Il serait là, le véritable enjeu. Guy Crevier estime que les journaux ne sont plus perçus comme des outils publicitaires efficaces, parce qu’ils n’atteignent plus les jeunes adultes, qui consomment l’information autrement.

C’est ce constat qui a conduit à la conception d’une toute nouvelle application qui offrirait « le meilleur du Web, de la vidéo et de la presse imprimée », comme le dit Crevier. Une application qui serait gratuite, pour atteindre en quantité suffisante ces jeunes pour qui le contenu non payant est devenu la norme.

Le président de La Presse veut en faire un véritable « média de masse », au même titre que les grands journaux et les chaînes de télé populaires. Pour bâtir ce modèle économique apparemment unique au monde, outre les millions investis, le journal a embauché 100 personnes.

Comment s’assurer qu’une application pour tablette numérique deviendra le « vaisseau amiral » de Gesca, le bras médias de Power Corporation ? Il faut d’abord convaincre des centaines de milliers de personnes que la nouvelle plateforme est la plus complète, la plus conviviale et la plus riche en information qui soit. Guy Crevier parle d’un objectif de 200 000 téléchargements de l’application, ce qui, à deux lecteurs par tablette numérique, correspondrait à quelque 400 000 « paires d’yeux ».

Voilà un énorme défi. Mais Guy Crevier fait valoir, résultats de recherche à l’appui, que déjà 600 000 personnes ont une tablette numérique parmi les lecteurs et visiteurs des pro-priétés médias de Gesca. Il espère que le tiers d’entre elles téléchargeront La Presse +. Pour l’instant.

La grande gageure sera de rentabiliser le tout en développant un nouveau marché publicitaire. Pour y arriver, les équipes de publicité ont conçu des dizaines d’annonces interactives sur mesure pour La Presse +. La plateforme a été testée et retestée, deux millions de dollars ont été investis en recherche et en groupes de discussion, et on a fait breveter deux fonctionna-lités uniques au monde. La gratuité coûte décidément cher.

 

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Selon les recherches de Gesca, on estime que les Québécois posséderont 1,5 million de tablettes numériques d’ici la fin de l’année 2013.