Affaires et économie

Le fabuleux destin du Diclectin

Après un long combat contre les autorités réglementaires et les préjugés, Duchesnay peut enfin vendre son médicament contre les nausées des femmes enceintes aux États-Unis.

Photo : iStockphoto
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Quand il étudiait en biologie à l’Université du Québec à Montréal, à la fin des années 1980, Eric Gervais avait appris qu’un certain médicament générique contre les nausées de grossesse — appelé Diclectin — causait des malformations chez les nouveaux-nés.

Il ne se doutait pas qu’un jour, il dirigerait l’entreprise qui le fabrique.

Cet homme de 48 ans, ex-champion de judo, est vice-président exécutif de Duchesnay, une entreprise de Blainville qui fabrique des médicaments vendus sous ordonnance pour soulager les maux qui surviennent durant la grossesse.

Après 18 ans d’efforts et 30 millions investis, le médicament-vedette de Duchesnay, Diclectin, a été approuvé en 2013 par la Food and Drug Administration (FDA), l’équivalent américain de Santé Canada.

L’entreprise partait de loin. «C’était un immense défi de retourner sur ce marché où les médicaments contre la nausée ont eu très mauvaise presse dans le passé…», raconte Eric Gervais.

Retour en arrière. En 1983, acculée à la faillite en raison des poursuites qui pesaient contre elle, la société Merrell Dow Pharmaceuticals a retiré du marché un médicament appelé Bendectin, soupçonné de causer des malformations congénitales. «Toutes les études démontraient que ce produit était parfaitement sécuritaire», raconte Eric Gervais. D’ailleurs, au Canada, ce même médicament existait aussi sous le nom de… Diclectin.

Aux États-Unis surtout, Bendectin a souffert de la mauvaise réputation de son fabricant, Merrell. Cette société américaine — maintenant dissolue — est aussi celle qui avait commercialisé la Thalidomide, un médicament utilisé par les femmes enceintes à la fin des années 1950 qui a fait scandale lorsqu’on a pu prouver qu’il était la cause de plusieurs malformations chez les bébés.

Depuis, les produits destinés aux femmes enceintes ont souvent suscité des craintes. Bendectin en a été victime, à tort. Diclectin s’en est mieux sorti. N’empêche qu’aux yeux du jeune diplômé en biologie qu’était Eric Gervais, ce nom ne disait rien de bon. Aussi, lorsque Duchesnay lui a offert un emploi de représentant à l’âge de 28 ans, il a d’abord refusé!

«On avait appris dans mes cours que ce ce médicament causait des malformations, et je ne voulais surtout pas être associé à ça», dit-il. Le président de l’époque, Pierre Boivin, l’a convaincu d’y réfléchir.

«Je suis reparti chez moi avec des boîtes d’études sur le produit et j’ai lu pendant deux semaines pour réaliser que mes professeurs s’étaient trompés sur les risques du Diclectin», ajoute-t-il.

Eric Gervais n’a plus quitté Duchesnay depuis. Il en même devenu l’un des principaux dirigeants.

Duchesnay appartient à la famille Boivin, une famille qui a fait les manchettes après avoir vendu l’entreprise de médicaments génériques Pro-Doc à Jean Coutu, en 2007. Mais son entreprise Duchesnay est un peu moins connue. Rachetée en 1970 par Louis Boivin, président du Groupe pharmaceutique Boivin, l’entreprise distribuait des médicaments dans les pharmacies québécoises jusqu’à ce que des complications survenues lors d’une grossesse au sein de la famille a incité la famille à se spécialiser dans les produits pour femmes enceintes.

Dix ans plus tard, cette niche à ouvert toutes grandes les portes du marché américain à la famille Boivin, où le produit n’a plus aucun concurrent direct, selon Eric Gervais. «À la suite de l’épisode du Bendectin, les grandes compagnies pharmaceutiques ont toutes cessé d’investir dans les médicaments pour la grossesse, de peur d’être poursuivies à leur tour», explique-t-il.

Eric Gervais, lui, mise sur le fait que la nouvelle génération de femmes enceintes — qui ont entre 25 et 35 ans, aux États-Unis — ont peu entendu parler du Bendectin et qu’il y a un réel besoin pour ce genre de médicament. Près de 80 % des femmes connaissent des épisodes de nausées durant la grossesse, et 1 % d’entre elles doivent même être hospitalisées pour cette raison. Ce fut le cas, par exemple, de la princesse Kate Middleton.

Eric Gervais estime que cela équivaut à quelque 28 000 femmes par année qui sont hospitalisées aux États-Unis seulement. «Les médecins ne savaient plus quoi leur donner, alors ils sont contents de nous voir arriver», dit-il. Il est conscient qu’il devra s’armer de toutes ses études d’innocuité pour débarquer dans les cabinets de médecins américains. «Les perceptions sont importantes dans ce domaine. Nous devrons fournir toutes les informations scientifiques nécessaires pour prouver que notre médicament est sécuritaire».

Duchesnay, qui n’avait que 25 employés il y a trois ans, en compte maintenant 220. En avril 2013, dès qu’il a su qu’il avait l’aval de la FDA, Eric Gervais a embauché d’un coup 85 représentants aux États-Unis! «Nous avions créé une société aux États-Unis pour recruter ces représentants dès que le médicament allait être approuvé».

Duchesnay détient un brevet pour le Diclectin, qui est valide dans 40 pays. La reconnaissance de la FDA est le coup de pouce qu’il lui fallait pour s’attaquer au marché international. «Dans ce domaine, tant que tu n’es pas reconnu sur le marché américiain, tu restes marginal et tu passes sous l’écran radar», raconte Eric Gervais, qui prévoit que son produit sera aussi approuvé en Israël en 2014.

Au Canada, Duchesnay réalise des ventes de 25 millions par année grâce à son produit-vedette. Aux États-Unis, Eric Gervais estime que le potentiel est douze fois plus élevé, soit 300 millions. Il se donne trois ans pour rentabiliser son investissement.

«Le marché américain est difficile: pour chaque dollar vendu, on doit verser un pourcentage aux distributeurs, aux assureurs et, même, à l’armée américaine, en vertu d’une entente historique avec celle-ci. Beaucoup se servent avant nous!»

Si tout fonctionne comme prévu, il souhaite ensuite créer des partenariats en Europe pour y distribuer son médicament. «Auparavant, personne ne nous écoutait. Maintenant, ce sont les entreprises pharmaceutiques elles-mêmes qui nous approchent», dit le vice-président de Duchesnay. Le Japon et l’Amérique du sud sont aussi dans sa mire. «Nous visons des pays qui ont des besoins, mais qui ont aussi les moyens de payer le médicament. Certains pays d’Afrique nous approchent, mais je devrais leur vendre le médicament moins cher que ce qu’il coûte à produire».