Affaires et économie

La performance économique du Québec : ne cherchons pas des problèmes là où il n’y en a pas

Depuis 2007, la croissance économique a été plus rapide au Québec que dans les autres provinces non productrices de pétrole et aux États-Unis, explique Pierre Fortin.

Selon les données publiées en novembre dernier par Statistique Canada et popularisées en décembre par l’Institut de la statistique du Québec, la hausse cumulative du revenu disponible des ménages par habitant de 2007 à 2012 a été plus lente au Québec que partout ailleurs au Canada.

Les ménages, c’est vous, moi et tous les consommateurs. Le revenu disponible des ménages est la portion du revenu total (PIB) engendré par l’activité économique qui aboutit dans nos poches après avoir payé nos impôts sur le revenu et reçu nos transferts des gouvernements.

On mesure le revenu disponible par habitant en divisant le revenu disponible total par l’indice des prix à la consommation — il s’agit donc de vrai pouvoir d’achat — et par la population totale.

Les données pertinentes de Statistique Canada sont reproduites dans la première colonne du tableau ci-dessous.

Afin de simplifier les comparaisons, le tableau divise le Canada en trois régions : le Québec, les six autres provinces non productrices de pétrole (les trois Maritimes, l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique) et les trois provinces productrices de pétrole (Terre-Neuve, la Saskatchewan et l’Alberta). L’information sur l’économie américaine est également présentée.

Tableau. Variation cumulative du revenu par habitant au Québec, dans les autres provinces canadiennes (pétrolières ou non) et aux États-Unis, de 2007 à 2012 (en %)

Revenu disponible par habitant

Revenu total (PIB) par habitant

Région

Ménages

Gouvernements, entreprises et non-résidents

Québec

+2,6

+0,6

+1,7

Les 6 autres provinces non pétrolières

+3,9

-8,7

-1,5

Les 3 provinces pétrolières

+12,0

-1,4

+4,5

États-Unis

+1,0

-12,8

-2,7

Sources : Statistique Canada ; U.S. Department of Commerce.

La première colonne indique que le revenu disponible des ménages par habitant a augmenté de 2,6 % au Québec, de 3,9 % dans les six autres provinces non pétrolières, de 12,0 % dans les trois pétrolières et de 1,0 % aux États-Unis.

Bien que le revenu disponible des ménages par habitant ait progressé plus vite au Québec qu’aux États-Unis de 2007 à 2012, on voit qu’il a augmenté moins vite que dans les autres provinces canadiennes, exactement comme l’a rapporté Statistique Canada. Ce résultat a récemment semé beaucoup d’inquiétude sur l’état de l’économie québécoise.

Le problème, c’est que la progression du revenu disponible des ménages ne renseigne pas adéquatement sur l’évolution globale de l’économie.

C’est l’évolution du revenu total de l’économie — l’évolution du PIB — qui donne l’heure juste.

Le revenu disponible des ménages n’est qu’une des quatre composantes du PIB. Il y a trois autres composantes : le revenu disponible des gouvernements (les impôts et taxes moins les transferts), celui des entreprises (leurs profits réinvestis) et celui des non-résidants (les revenus nets de leurs investissements chez nous).

Le revenu disponible des ménages ne représentait, en 2012, que 60 % du PIB au Québec et dans les autres provinces non pétrolières, 47 % dans les provinces pétrolières (où beaucoup de revenus sont versés aux investisseurs non-résidents) et 75 % aux États-Unis (où le fardeau fiscal très faible).

La performance d’une économie ne peut pas s’évaluer sur la seule performance de la moitié, des deux tiers ou des trois quarts de la valeur qu’elle produit. Pour juger de la performance globale, il faut aussi voir comment le revenu disponible des trois groupes autres que les ménages a varié dans les années récentes.

La deuxième colonne du tableau rapporte son évolution de 2007 à 2012, telle que la tracent les organismes statistiques. Surprise ! Le revenu disponible capté par l’ensemble des gouvernements, des entreprises et des non-résidents a augmenté légèrement (de 0,6 %) au Québec, mais a diminué dans les trois autres régions de l’Amérique : de 8,7 % dans les six autres provinces non pétrolières, de 1,4 % dans les trois provinces pétrolières et de 12,8 % aux États-Unis.

Que s’est-il passé ? Deux choses.

Premièrement, la récession de 2008-2009 et ses séquelles jusqu’en 2012 ont été moins graves au Québec que dans le reste de l’Amérique. Par conséquent, d’une part, les revenus fiscaux des gouvernements y ont moins baissé. Et, d’autre part, les profits des entreprises y ont moins diminué pendant la récession et sont remontés rapidement par la suite.

Deuxièmement, le gouvernement du Québec a été plus prompt que ses homologues des autres provinces et que l’administration américaine à entreprendre de revenir à l’équilibre budgétaire. Le plan de retour à l’équilibre des ministres des Finances Jérôme-Forget et Bachand contenait plusieurs milliards de dollars de hausses d’impôts. Le revenu disponible des ménages québécois en a évidemment souffert et celui du gouvernement du Québec en a bénéficié.

La troisième colonne du tableau montre finalement comment, au total, a évolué le PIB par habitant de chaque région lorsqu’on additionne les revenus disponibles des ménages, des gouvernements, des entreprises et des non-résidents.

De 2007 à 2012, le PIB par habitant a augmenté cumulativement de 1,7 % au Québec. Il a diminué de 1,5 % dans les autres provinces non pétrolières et de 2,7 % aux États-Unis. Et dans leur bulle pétrolière, Terre-Neuve, la Saskatchewan et l’Alberta collectivement l’ont vu progresser de 4,5 %.

Quelle conclusion doit-on en tirer ? Il faut enregistrer le fait que le revenu disponible des ménages par habitant a bel et bien augmenté moins vite au Québec que dans les autres provinces non pétrolières de 2007 à 2012. Ce n’est pas une fiction de l’esprit.

Mais il faut reconnaître que cette lenteur à progresser du revenu des ménages du Québec ne résulte pas du tout d’une sous-performance comparative de l’économie de la province.

La mesure du rendement global de l’économie, le PIB par habitant, a, au contraire, augmenté plus vite au Québec qu’aux États-Unis et dans les autres provinces canadiennes non productrices de pétrole — et notamment qu’en Ontario et en Colombie-Britannique — au cours de la période. (Pas assez vite, si l’on veut, mais plus vite que dans ces régions.)

Plutôt qu’une sous-performance globale de l’économie, ce qui a retenu le revenu des ménages d’avancer plus rapidement au Québec, c’est que le revenu total engendré par l’économie a été partagé entre les quatre grands acteurs (ménages, gouvernements, entreprises et non-résidents) de façon différente de ce qui a été observé dans les autres provinces.

On peut être d’accord ou non avec ce partage. Mais ce qui est absolument clair, c’est que l’observation d’un seul des quatre revenus disponibles, en l’occurrence celui des ménages, ne permet pas de juger de la performance globale de l’économie.

L’économie du Québec est loin d’être exempte de problèmes. Mais il ne faut pas en chercher là où il n’y en a pas.

(La performance économique comparative du Québec en 2013 est conforme aux observations qui précèdent pour 2007 à 2012. Le PIB total de l’économie canadienne a — heureusement — augmenté un peu plus que prévu en 2013 (2 % au lieu de 1,7 %), mais il en a été de même en Ontario et au Québec. Voir mon billet du 10 janvier à ce sujet.)