Affaires et économie

Pour une vision à long terme, efficace et équitable des finances publiques

Notre premier ministre semble penser qu’il est le papa d’une province de bambins de deux ans. Malheureusement, c’est très loin de la réalité.

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Photo : Getty Images

Quand mon aînée de cinq ans s’habille le matin, elle choisit elle-même ses vêtements — parfois avec une suggestion de ma part, du genre : «Chérie, il fait froid, alors mets un chandail, s’il te plaît».

Quand mon fils de deux ans s’habille, je lui donne un choix très restreint : il choisit entre deux pantalons, deux tee-shirts, deux paires de chaussettes et deux couches. Il n’est pas autorisé à fouiller dans ses tiroirs.
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Notre premier ministre semble penser qu’il est le papa d’une province de bambins de deux ans. Malheureusement, c’est très loin de la réalité : le Québec vieillit à une vitesse remarquable. M. Couillard pourrait au moins nous traiter comme des enfants de cinq ans.

Comme les enfants de cet âge précis, nous sommes très sensibles au concept d’équité. Nous sommes assez sages pour savoir que le but généralisé d’un gouvernement consiste à lever assez de fonds pour couvrir les dépenses.

Ce propos ne tient pas seulement à court terme, mais aussi à long terme. Est-ce que les coupures récemment proposées par le gouvernement (dans les programmes «trop généreux», où «personne ne va mourir») vont nous mener, à long terme, à un équilibre durable ?

Pour ma part, travailleuse et mère de deux (bientôt trois) enfants, je crois que le Québec dispose d’un avantage comparatif par rapport aux autres provinces grâce au Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) et à son réseau de services de garde.

La productivité des Québécois est peut-être plus basse, et nos taux d’emploi, particulièrement chez les 55 ans et plus, sont anémiques, mais le Québec a connu un succès énorme en ce qui concerne le taux d’emploi chez les mères.

Ce constat est illustré en partie par le travail des femmes avocates, docteures et ingénieures. Mais plus encore, ce succès se manifeste également du côté des femmes chauffeuses d’autobus, concierges ou caissières.

Sans nos politiques familiales généreuses, ces femmes ne pourraient pas se permettre d’être sur le marché du travail. En effet, le taux de participation des femmes âgées de 25 à 54 ans est passé de 74,2 % en 1997 à 84,7 % en 2013. Durant la même période, le taux de participation des hommes est resté stable, passant de 89,4 % à 89,9 %.

La présence de ces femmes sur le marché du travail a un effet double sur les finances publiques : elle diminue les dépenses (aide sociale et autres paiements de transferts) et elle augmente les revenus.

Leurs enfants en bénéficient aussi : les congés parentaux et les services de garde aident à leur développement dans plusieurs domaines. Ces mesures servent ainsi d’égalisateurs entre les enfants moins nantis et les autres enfants.

Ces bénéfices ont un effet double sur les finances publiques. En effet, ces effets positifs sur le développement des enfants font diminuer les dépenses (surtout en services spécialisés au primaire et au secondaire), et ils font augmenter les revenus, car ces enfants deviennent des adultes plus équilibrés et éduqués, qui paieront ainsi plus d’impôts tout au long de leur vie.

Finalement, d’un point de vue moral et non économique, les politiques familiales généreuses du Québec ont permis un progrès immense du point de vue de l’équité entre hommes et femmes. Les taux de pauvreté chez ces dernières (et chez les enfants) et l’écart de revenu entre les deux sexes ont tous les deux chuté depuis 1997.

Le gouvernement Couillard dit s’attaquer aux problèmes de la dette pour les jeunes. S’il réussit réellement à stabiliser nos finances publiques à long terme, nous lui en serons reconnaissants.

Mais jusqu’à maintenant, plusieurs des coupures annoncées auront des effets positifs sur le déficit uniquement à court terme, et elles semblent tomber d’une façon disproportionnelle sur les plus jeunes. Elles n’auront donc pas un effet positif sur le niveau de vie présent et futur des jeunes, et donc sur l’équité intergénérationnelle.

La cynique en moi tend à penser que c’est peut-être une stratégie élaborée pour les prochains scrutins. Les jeunes votent beaucoup moins que les personnes âgées, et leur poids démographique ira en diminuant.

Durant les élections provinciales de 2012, le taux de participation chez les jeunes âgés de 18 à 34 ans se situait autour de 64 %, tandis que ce taux parmi les 45 ans et plus était près de 80 % (Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires [pdf]). Tout cela alors que la proportion de l’électorat âgée de 45 ans et plus se situe maintenant à presque 55 % et n’ira qu’en augmentant.

Néanmoins, l’idéaliste en moi garde espoir et pense que la population déjouera ce calcul politique et sera ainsi moins myope et plus solidaire. Cela est crucial, car pour sortir nos politiciens de leur petit jeu à court terme, la population devra démontrer un haut niveau de maturité.

Les Québécois devront aller chercher (et même tricoter) leur chandail tout seuls, car personne ne les protégera du froid qui s’annonce.

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À propos de l’auteure

Laura O’Laughlin est économiste principale chez Groupe d’analyseElle est l’une des créatrices du premier Indice québécois d’équité entre les générations (IQEG). Toute opinion exprimée dans ce texte ne représente que ses opinions personnelles.