Affaires et économie

Tarifs de garde : l’attrait du Québec en sera réduit

Le Québec doit continuer de séduire les jeunes mères ingénieures, les mères professeures, les mères infirmières. Mais à la suite de cette hausse de tarifs myope, plusieurs de ces mères vont décider de rompre avec le Québec ou de rompre avec leur emploi. Et dans les deux cas, nous serons tous perdants.

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Photo : Getty Images

Étant Américaine d’origine, je vois pas mal de statuts Facebook de mes amies résidant toujours aux États-Unis passer dans mon fil de nouvelles. Ils ressemblent à cela :
Blogue Economie

«Grosse journée demain : mon dernier jour au travail. Je quitte un employeur magnifique avec des collègues extraordinaires afin de rester au foyer avec mes trois merveilleuses filles. D’une aventure à une autre !» (Ingénieure mécanique)

«Journée mi-figue mi-raisin. J’ai vidé mon bureau après avoir pris la décision de rester au foyer afin de m’occuper de mes enfants. C’est si difficile de quitter un travail que j’adore, et où je me sentais tellement appréciée… Comme ma mère me disait : infirmière un jour, infirmière pour toujours. Je compte y retourner. Pour l’instant, on a besoin de moi à la maison.» (Infirmière praticienne spécialisée)

Ou bien une amie professeure de français, qui me disait :

«Ce n’est pas rationnel — ma famille a besoin de moi, et mon salaire paye à peine les frais de garde pour deux enfants.»

Moi, j’ai eu mon premier enfant à Chicago. Notre garderie nous chargeait 88 dollars par jour. Bien entendu, cette facture pesait lourd.

Dix mois après l’arrivée de notre premier bébé, ma famille a fait demi-tour pour revenir au Québec (mon mari est Québécois, je l’ai rencontré à l’Université de Montréal). Pourquoi ? C’était non seulement les grands-parents qui nous attendaient, mais aussi la politique familiale québécoise.

Nous étions prêts à accepter un salaire plus bas, de même qu’un taux d’imposition beaucoup plus élevé, afin de profiter de cette politique sociale-démocratique unique en son genre en Amérique du Nord.

L’augmentation des frais de garde risque d’enrayer une bonne partie de l’attraction du Québec pour des familles comme nous et, ainsi, décourager le rapatriement des familles dans la diaspora québécoise (ou faire hésiter d’autres familles dans leur choix de rester ou non au Québec).

De plus, jumelé au potentiel de fractionner les revenus familiaux au fédéral, le calcul — garderie ou pas, travailler ou pas — s’en trouve chamboulé de façon significative.

En changeant le coût marginal du travail, la participation des mères à ce marché pourrait aussi changer. Avec cette hausse de coût, les chances qu’une mère (ou un père) avec un salaire plus bas — ou identique à son partenaire — choisisse de quitter le marché du travail pour quelques années s’accroissent. (Source : www.timeforpreschool.ca)

En ce moment, au Québec, le taux d’emploi chez les mères est proche de 86 %, et il se situe à 80,7 % chez les mères de jeunes enfants (0 à 5 ans), soit le deuxième plus haut au Canada.

Les mères qui choisissent de rester à la maison renoncent à plus que leur salaire : elles renoncent aussi à l’expérience, aux promotions et à la formation continue. Le choix de rester dans le marché du travail est un choix d’investir dans son propre capital humain, tout en assurant la stabilité financière de sa famille.

L’état en bénéfice aussi. Directement, chaque dollar investi dans le système de garderie rapporte plus qu’un dollar en recettes fiscales au gouvernement provincial (Fortin, Godbout et St-Cerny, 2012 [pdf]), tout en réduisant le taux de pauvreté dans les familles monoparentales de façon substantielle, ainsi que l’écart salarial entre les hommes et les femmes.

Parce que ces dépenses sont plutôt des investissements, nous n’obtiendrons pas les gains espérés d’environ 160 millions de dollars, ce qui représente 4 % du déficit projeté de 4 milliards, ou 0,16 % des revenus consolidés du Québec. À long terme (et certainement même à court terme), il est possible que cette hausse des tarifs de garde ait un effet nul ou négatif sur la santé fiscale du Québec.

Avec une espérance de croissance anémique, une population vieillissante et un taux d’emploi à la baisse, le Québec devrait d’ailleurs faire très attention avec l’idée d’implanter des politiques qui risquent de réduire le taux d’emploi et de freiner la croissance économique.

Nous, les jeunes travailleurs bien éduqués, nous choisissons le Québec pour plusieurs raisons. Moi, je suis tombée amoureuse du Québec pour ses politiques familiales et son esprit de communauté. En amenuisant un des seuls avantages que le Québec a par rapport au reste du marché nord-américain, le gouvernement en réduit grandement l’attrait.

Je ne crois pas que c’est un référendum peu probable qui va gâcher l’avenir du Québec, mais plutôt des politiques d’austérité peu réfléchies. Par ses actions, le gouvernement semble aveuglé par une ferveur religieuse envers le déficit zéro.

Le Québec doit continuer de séduire les jeunes mères ingénieures, les mères professeures, les mères infirmières, mais à la suite de cette hausse de tarifs myope, plusieurs de ces mères vont décider de rompre avec le Québec ou de rompre avec leur emploi. Et dans les deux cas, nous serons tous perdants.

Je crains de futurs témoignages Facebook au sein de mon réseau d’amis québécois.

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À propos de l’auteure

Laura O’Laughlin est économiste principale chez Groupe d’analyseElle est l’une des créatrices du premier Indice québécois d’équité entre les générations (IQEG). Toute opinion exprimée dans ce texte ne représente que ses opinions personnelles.