Affaires et économie

Les vaccins des autres

Deux sous-disciplines économiques — l’économie comportementale et la théorie des jeux (game theory) — ont beaucoup à voir avec la récente éclosion de la rougeole en Californie, qui poursuit son chemin jusqu’au Québec.

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Photo : Getty Images

Il y a trois semaines, nous avons ramené notre petit troisième à la maison pour la première fois. Son frère (2 ans) et sa sœur (5 ans) en sont complètement amoureux, lui donnant des câlins chaque matin avant leur départ pour la garderie, et dès leur retour, en soirée.

Blogue EconomieMalheureusement, ma fille aînée a rapporté un petit «extra» de la garderie, cette semaine : le virus de la varicelle. Elle a reçu ce joli cadeau d’un petit copain non vacciné de la garderie, malgré le fait qu’elle est elle-même vaccinée.

La belle routine des grands câlins à son tout petit frère a donc été bouleversée toute la semaine.

Le taux d’efficacité de l’unique dose du vaccin contre la varicelle recommandé au Québec se situe autour de 85 % (contre tout type de varicelle), et de presque 100 % (contre la varicelle sévère). Ma fille n’a donc pas été chanceuse, mais elle va s’en sortir.

Aussi, dans le cas de la varicelle, l’allaitement devrait protéger mon beau bébé — mais cela n’est évidemment pas garanti. C’est pourquoi la pauvre aînée a dû rester le plus possible à quelques mètres du nouveau venu toute la semaine.

De nombreuses autres maladies contre lesquelles les vaccins devraient nous protéger sont cependant beaucoup plus dangereuses. J’ai peur et je suis enragée.

Ainsi, je comprends mieux que jamais la colère de la maman torontoise dont le petit a été mis en contact avec la rougeole à cause de parents qui refusent de faire vacciner leur enfant.

Je risque d’être moins que courtoise la prochaine fois que je croiserai les parents de ces petites bombes de microbes qui côtoient non seulement mes enfants à la garderie, mais aussi des enfants de moins de 18 mois qui n’ont pas encore eu l’occasion de recevoir des vaccins… ou qui ont eu le privilège aveuglé d’avoir des parents qui les ont refusés pour eux.

À part pour faire passer un peu de ma frustration, pourquoi donc est-ce que je parle de ce sujet dans le blogue Économie ?

C’est parce que deux sous-disciplines économiques, l’économie comportementale et la théorie des jeux (game theory), ont beaucoup à voir avec la récente éclosion de la rougeole en Californie, qui poursuit son chemin jusqu’au Québec.

La recherche en théorie des jeux montre que dans un «jeu» où le coût de vaccination est plus grand que zéro, le taux de vaccination devient inférieur au taux optimal pour la société. Au Québec, les vaccins sont, dans la plupart des cas, gratuits — dans le sens financier du terme.

Mais il y a plusieurs «coûts» non financiers : le temps requis pour aller à la clinique, le malaise d’entendre pleurer l’enfant qui reçoit la piqûre et, évidemment, le risque — souvent imaginaire ou exagéré — d’effets secondaires (le faux lien entre le vaccin contre la rougeole et l’autisme, par exemple).

La recherche en économie comportementale montre aussi que la population met plus de poids sur une perte que sur un gain. Or, il n’existe presque aucun parent de la présente génération qui ait vu une «perte» associée à l’une de ces maladies graves (une personne paralysée par le polio ; une autre devenue stérile à cause des oreillons ; un bambin tué par la coqueluche…). Il y a donc une tendance à croire que le «gain» de protection est petit, étant donné que les risques liés à ces maladies sont perçus comme minimes.

Ainsi, les parents ont tendance à surévaluer les coûts associés aux vaccins et à en sous-évaluer les bénéfices. Devant ce constat, il n’est pas surprenant que de nombreuses personnes choisissent de ne pas faire vacciner leurs enfants.

Les décisions de ces parents transforment leurs enfants en petits parasites, mettant potentiellement en danger tous ceux et celles avec qui ils seront en contact.

Les parents de ces parasites n’ont malheureusement aucune responsabilité légale envers les personnes qu’ils mettent en danger.

Que faire, alors ? Il existe malheureusement très peu d’études portant sur les moyens les plus efficaces de combattre ce comportement et d’assurer le taux optimal pour la société.

Des chercheurs offrent tout de même quelques leçons.

Côté «carotte» : la recherche montre que les internautes accorderaient autant de crédibilité aux commentaires d’inconnus qu’à l’information diffusée par les organismes publics. Ainsi, il faut poursuivre les campagnes provaccination sur Facebook ! Et il n’est donc pas du tout inutile d’argumenter sur les divers sites Web contre les diverses théories de la conspiration antivaccination. Les organismes publics devraient aussi considérer faire un peu plus de promotion sur l’importance de la vaccination. Même si ces campagnes ont un coût, elles risquent de prévenir des maladies beaucoup plus coûteuses advenant leur succès.

Côté «bâton» : la façon «gentille» d’éduquer les parents fonctionne moins bien que les règles établies par les médecins (qui pourraient refuser de suivre des patients refusant les vaccins) ou que les règles dressées par les écoles qui rendent la vaccination obligatoire. Les garderies, écoles et cliniques médicales pourraient afficher le taux de vaccination de la population qu’elles desservent.

Comme Hillary Clinton le disait sur Twitter : «La planète Terre est ronde. Le ciel est bleu. Et les vaccins fonctionnent.» Il est temps qu’on arrête de tolérer si gentiment les personnes qui prétendent le contraire. C’est trop dangereux.

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À propos de l’auteure

Laura O’Laughlin est économiste principale chez Groupe d’analyseElle est l’une des créatrices du premier Indice québécois d’équité entre les générations (IQEG). Toute opinion exprimée dans ce texte ne représente que ses opinions personnelles.