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La crise de l’épargne au Québec

Les Québécois sont des paniers percés. Si ça continue, les retraités n’auront pas les orteils dans le sable, mais le cul sur la paille.

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Photo : Getty Images

Bien sûr, il y a la langue et la culture. Mais quand Yves Trudel évoque l’«exception québécoise», c’est autre chose qui lui vient en tête. Il pense à cette fâcheuse habitude qu’ont les habitants de la Belle Province de ne pas mettre de sous de côté. «Les Québécois sont les cancres de l’épargne, signale ce professeur de finance à l’Université de Sherbrooke. Ça devrait nous empêcher de dormir, bien plus que les soubresauts de la Bourse !»

Le dernier sondage de BMO sur l’épargne en prévision des jours difficiles lui a donné quelques sueurs froides. Selon les chiffres publiés en septembre 2014, les Québécois ont en moyenne 18 557 $ dans leur fonds d’urgence (soit en dehors de leur REER) pour parer à un coup dur, comme la perte d’un emploi, un divorce ou une maladie. Ils se classent en queue de peloton, loin derrière les Britanno-Colombiens (avec 43 818 $ en réserve), les Ontariens (43 762 $) et même les habitants des provinces de l’Atlantique (33 132 $).

Ces chiffres en corroborent d’autres, publiés par le centre de recherche CIRANO: en 2012, le taux d’épargne (REER compris) des ménages québécois s’élevait à 3,1 %. En Ontario, il était de 5 %. Aux États-Unis, de 7,7 %.

«Si les Québécois ont du mal à se constituer un fonds d’urgence, imaginez la planification de leur retraite, soupire le professeur. Attendent-ils d’être morts pour commencer à y penser ?»

Ici encore, les chiffres avivent ses craintes. Entre le quart et le tiers des ménages québécois n’épargneraient pas suffisamment pour assurer leur sécurité financière à la retraite, selon le Rapport du comité d’experts sur l’avenir du système de retraite québécois (ou «rapport D’Amours», du nom de son président, Alban D’Amours, ex-dirigeant du Mouvement Desjardins), publié en avril 2013.

De l’avis d’Yves Trudel, de bonnes et de mauvaises raisons expliquent pourquoi les Québécois épargnent moins que leurs voisins. «Les revenus sont plus bas au Québec qu’en Ontario ou aux États-Unis, explique-t-il. En outre, le filet social est bien plus généreux chez nous. L’éducation et la santé sont financées à même nos impôts; c’est une forme d’épargne forcée. Les Américains et même les Ontariens doivent payer davantage de leurs poches et ont besoin d’épargner pour assumer ces frais.»

Mais une autre raison encore expliquerait le faible taux d’épargne des Québécois, selon Yves Trudel. Et elle le fait blêmir. «Il y a au Québec une espèce de culture de dépendance envers l’État, dit-il. On a l’impression qu’il peut tout prendre en charge.»

Ceux qui entretiennent cette illusion risquent d’avoir de mauvaises surprises lorsqu’ils arriveront à l’âge de la retraite, qui sera fixé à 67 ans à partir de 2023. «Les régimes publics, comme la pension de la Sécurité de la vieillesse et le Supplément de revenu garanti, comblent environ 70 % du revenu des travailleurs canadiens qui gagnent 20 000 $ avant de prendre leur retraite, explique Daniel Laverdière, expert-conseil à Banque Nationale Gestion privée 1859. Ces régimes sont toutefois loin d’être suffisants pour permettre à ceux qui touchent des salaires élevés ou intermédiaires de maintenir leur niveau de vie à la retraite.» À moins de pouvoir compter sur un héritage, ils doivent nécessairement tabler sur un régime complémentaire (offert par leur employeur) ou sur leur épargne personnelle.

Or, selon le rapport D’Amours, seulement 1,4 million de travailleurs québécois (soit 35 % de tous les travailleurs) profitent d’un régime à prestations déterminées offert par leur employeur. De ceux-ci, les deux tiers sont des employés du secteur public.

«Ces régimes à prestations déterminées, dont la rente est fixée à l’avance et dont l’employeur assume tous les risques, sont de plus en plus rares», rappelle Jean-Michel Parent, planificateur financier au Groupe Contact, à Québec. «Les jeunes ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes et ça tombe mal, parce qu’ils sont particulièrement peu doués pour l’épargne», estime le conseiller de 29 ans, dont les clients sont âgés de 25 à 35 ans. «Je dois les rappeler à l’ordre chaque année, leur dire qu’ils devraient mettre de l’argent dans leur REER ou leur CELI.» Ce n’est pas qu’ils n’en ont pas les moyens, mais leur priorité, constate-t-il, «est d’avoir le téléphone cellulaire de l’année ou de partager sur Facebook les photos de leurs voyages de luxe; ils n’ont pas la discipline qu’avaient leurs parents à leur âge».

Combien les Québécois devraient-ils mettre de côté pour qu’Yves Trudel et ses collègues dorment tranquilles? La plupart des planificateurs financiers conseillent à leurs clients d’épargner 10 % de leurs revenus bruts. «Si on n’y arrive pas, il faut commencer par 5 %», encourage Émilie Bernet-Pelletier, conseillère budgétaire à l’ACEF de l’Est de Montréal.

Daniel Laverdière est plus exigeant. «Les gouvernements ont fixé à 18 % la proportion du revenu gagné que l’on peut placer dans un REER, souligne-t-il. Ce n’est pas pour rien. Si on veut profiter de revenus à la retraite qui correspondent grosso modo à 70 % de ce qu’on gagne pendant la vie active, économiser 18 % de son salaire est une bonne façon d’y arriver.» Il dissuade ses clients de miser sur la valeur nette de leur maison pour assurer le confort de leur retraite. «Avoir une maison, ça ne paie pas l’épicerie!» dit-il.

L’introduction progressive du régime volontaire d’épargne-retraite (RVER) au cours des prochaines années devrait aider les Québécois à économiser. Désormais, tous les travailleurs auront accès à un régime d’épargne collectif. En revanche, les employeurs ne seront pas contraints d’y cotiser et les employés auront la possibilité de s’en retirer s’ils le désirent.

Certains spécialistes des finances publiques auraient souhaité aller plus loin. Par exemple, en améliorant le Régime de rentes du Québec par une cotisation accrue des employeurs et des travailleurs. Cette option ne rallie pas Yves Trudel. «Chaque travailleur coûterait plus cher à son employeur, dit-il. Il s’agit d’une taxe sur la masse salariale qui réduirait l’employabilité de tout le monde.»

Pour le professeur, une des solutions passe par l’éducation. «C’est seulement une portion des Québécois qui sont irresponsables. Ce sont eux qui doivent se prendre en main. Comment les aider? Commençons par réintroduire les cours d’économie au secondaire. Ça urge!»

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Quelques trucs pour économiser

• Commencez tôt. Un travailleur qui épargne 3 000 $ par année de 30 à 39 ans aura accumulé 105 000 $ s’il prend sa retraite à 60 ans (en supposant un rendement annuel de ses placements de 5 %). Pour obtenir la même somme, un travailleur qui commence à économiser à 41 ans devra investir 3 000 $ tous les ans jusqu’à l’âge de 60 ans. «Il faut sortir deux fois plus d’argent de ses poches pour arriver au même résultat», fait valoir Sophie Sylvain, planificatrice financière au Mouvement Desjardins.

• Analysez vos dépenses et repérez vos vices. Beaucoup d’institutions financières offrent des outils en ligne pour vous faciliter la tâche. Ceux-ci compilent les transactions effectuées avec vos cartes de débit et de crédit. L’application gratuite Mint.com vous envoie même un courriel d’alerte si l’un de vos postes budgétaires («restaurants», par exemple) explose.

• Pour les projets spéciaux (voyages, cadeaux de Noël, etc.), ouvrez un compte d’épargne non lié à une carte de débit et programmez des virements automatiques à partir de votre compte bancaire principal.

•  Réservez la carte de crédit pour les dépenses fixes. Pour les sorties ou les achats impulsifs, sortez une somme d’argent comptant au début de la semaine. «Lorsque votre portemonnaie sera vide, vous saurez que vous avez assez dépensé pour cette semaine», recommande le planificateur financier Jean-Michel Parent, du Groupe Contact.

•  Vous avez de jeunes enfants? Sachez que le gouvernement fédéral a augmenté la prestation universelle pour la garde d’enfants le 1er janvier 2015, la faisant passer de 100 $ à 160 $ par mois par enfant âgé de 0 à 5 ans, et de rien du tout à 60 $ par mois par enfant âgé de 6 à 17 ans. «Placez ces sommes dans un régime enregistré d’épargne-études (REEE)», conseille Sophie Sylvain. Le fédéral accorde une subvention de 20 % pour chaque dollar versé dans le REEE, et Québec, de 10 %.

•  Négociez avant de faire un achat important ou de signer un contrat de service de longue durée. «J’ai fait baisser le tarif de mon forfait de services de câble-cellulaire-Internet de 30 $ en renégociant mon contrat, dit Sophie Sylvain. Il m’a fallu 45 minutes, mais je vais économiser 360 $ cette année.»