Affaires et économie

Vendre ou ne pas vendre les sociétés d’État ?

L’expérience nord-américaine montre qu’il y a très peu de chances que l’État améliore la santé de ses finances après avoir vendu l’un ou l’autre de ses actifs. 

Non seulement satisfait de promouvoir le mythe de l’austérité comme outil de croissance, le gouvernement Couillard vient de faire ressusciter un autre des clichés favoris de la droite : l’efficacité supérieure du secteur privé.
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Cette croyance en la Sainte Trinité du privé, du marché et de la main invisible est ce sur quoi repose l’idée de vendre des sociétés d’État afin de conserver l’équilibre budgétaire jusqu’en 2020. Une idée que Carlos Leitão, ministre des Finances, a relancée cette semaine, au moment où il effectue justement sa tournée chez des investisseurs nord-américains.

Malheureusement, il est peu probable qu’une telle proposition soit gagnante pour qui que ce soit, sauf peut-être pour les investisseurs.

L’expérience nord-américaine montre qu’il y a très peu de chances que l’État améliore la santé de ses finances après avoir vendu l’un ou l’autre de ses actifs. Soit le gouvernement sous-estime la vraie valeur de ses «entreprises», soit il n’exige pas assez de contraintes envers ses acheteurs privés. Et dans les deux cas, les citoyens sont perdants.

L’exemple de Chicago

La Ville de Chicago a surfé sur la vague de la privatisation pendant plusieurs années, et son cas de privatisation des parcomètres, en 2008, se révèle particulièrement instructif.

Dans le but de combler un trou budgétaire (hum…), le maire Richard Daley a vendu à toute vitesse le réseau des parcomètres de sa ville à un consortium d’entreprises privées formé de Morgan Stanley, d’Allianz Capital Partners et d’Abu Dhabi Investment Authority. Les termes de la transaction : 1,2 milliard de dollars pour 75 ans. Ce trio a ainsi acheté les droits de tous les revenus des parcomètres de Chicago jusqu’en 2083.

Du jour au lendemain, les tarifs des parcomètres ont augmenté de manière significative, tout comme le nombre d’heures où ces appareils sont en fonction. De nombreuses études rapportent que Chicago a sous-estimé la valeur de ces droits, dont la valeur réelle oscille entre 2,4 milliards et 12 milliards. La Ville a donc été largement perdante dans toute cette affaire.

Mais revenons au cas du Québec. Le ministre Leitão ayant exclu la possibilité de vendre Hydro-Québec, on pense tout de suite à la Société des alcools du Québec (SAQ) ou à Loto-Québec. Cela étant dit, le gouvernement en aura pour son argent seulement s’il vend ces sociétés accompagnées d’un droit de monopole.

Pourquoi ? Parce qu’une entreprise privée ne pourrait jamais espérer faire des profits comparables à ceux de la SAQ ou de Loto-Québec si elle avait de la compétition. Dès lors, si ces sociétés d’État ne sont pas vendues comme monopoles, le gouvernement n’a aucun espoir d’obtenir un montant suffisant pour remplacer les revenus annuels qu’elles procurent.

Quels gagnants, quel perdants ?

Ainsi donc, pourquoi échanger un monopole d’État pour un monopole privé ? Les consommateurs d’alcool et de loteries en sortiraient-ils vraiment gagnants ? Un monopole privé ne ferait preuve d’aucune hésitation politique envers de fortes hausses de prix, comme le montre l’exemple de Chicago.

La justification récente de Leitão n’est guère rassurante : il étudie tous les scénarios de privatisation possibles afin de conserver l’équilibre budgétaire jusqu’au 2020. Dans ce contexte, ce n’est pas la cible d’équilibre budgétaire qui est inquiétante, mais son horizon. Un horizon de cinq ans est trop court — les Québécois ont besoin d’un gouvernement qui vise beaucoup plus loin que sa prochaine élection.

Une chose est sûre : si le gouvernement va de l’avant avec un ou plusieurs scénarios de privatisation, il s’avère primordial d’étudier et de suivre ces derniers de façon transparente. Mais rien ne garantit qu’il le fera. (Rappelons le cadeau qu’il a offert aux sociétés minières avec le projet de loi 28 — en «protégeant» les données sur les quantités de minerai excavé sous le couvert d’«informations commerciales» et en proposant de faire un chantier sur l’acceptation sociale de projets énergétiques à huis clos.)

En résumé, advenant la vente de ces sociétés d’État, on obtiendrait — avec beaucoup de chance — un prix qui couvrirait à peine la perte de leurs revenus annuels. Un monopole privé se révélerait plus efficace : ce sont les consommateurs d’alcool et de loteries qui sortiraient gagnants d’une telle transaction.

Malheureusement, il est beaucoup plus probable que les ventes soient faites à rabais et que les seuls vainqueurs demeurent les investisseurs privés… ce qui exacerberait les inégalités en plus d’empirer les finances publiques, comme on l’a vu avec Chicago.