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«L’explosion des coûts» des CPE est un mythe

Les coûts du réseau ont crû au même rythme que les dépenses de l’État depuis 10 ans.

Blogue EconomieLes bons économistes ont souvent tendance à proposer plusieurs pistes de solutions face à un problème politico-économique. Cette habitude peut parfois paraître frustrante pour leur entourage. Une anecdote relate que le président américain Harry Truman en avait marre d’entendre tout le temps des «On the one hand this… On the other hand that…». Désirant obtenir des conseils moins équivoques et plus directs, Truman déclara : «Find me a one-handed economist!», c’est-à-dire un économiste avec seulement une main.

Dernièrement, ces «one-handed economists» se sont multipliés un peu partout au Québec. Ils semblent offrir des solutions toutes faites à des réalités qui sont toutefois beaucoup plus complexes. Le débat autour des services de garde subventionnés en est un bel exemple. Pour certains, les coûts des CPE ont «explosé». Pour d’autres, notamment le président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, les CPE n’en valent plus la peine et devraient, peut-être, disparaître. Qu’en est-il? Doit-on supprimer les CPE?

En y regardant de plus près, «l’explosion des coûts» est un argument tout simplement faux. La mise sur pied du programme a certes accru les dépenses gouvernementales, mais les coûts du réseau ont crû au même rythme que les dépenses de l’État depuis 10 ans. Les dépenses en CPE sont loin d’être mal gérées. Les frais par enfant ont même progressé plus lentement que le reste des dépenses de l’État.

(Sources: Rapport chantier sur la qualité et la pérennité des services de garde [gouvernement du Québec, 2013], ministère de la Famille, CIRANO)

Autre grande question: est-ce que les CPE en valent la peine? Un document de travail de trois chercheurs sérieux (Baker, Gruber et Milligan) conclut que les CPE ont des effets négatifs à long terme sur le bien-être des jeunes Québécois.

Il faut se méfier de ces conclusions, car l’étude souffre de plusieurs carences.

Les auteurs parlent seulement du contrecoup associé à leur variable d’intérêt, soit la fréquentation d’une garderie subventionnée. Nous ignorons totalement si les 20 autres facteurs qu’ils ont aussi étudiés ont une influence similaire ou même plus grande sur le bien-être des jeunes. Maintes autres études ont montré l’importance de ces variables — la pauvreté, l’éducation des parents —, y compris une analyse réalisée par ces trois chercheurs en 2008.

Leur étude comporte également des résultats contradictoires en ce qui a trait à l’incidence des garderies subventionnées sur la santé mentale des jeunes, de même que sur leur degré de satisfaction envers la vie.

Globalement, les auteurs n’ont pas réussi à bien vulgariser leurs résultats. De plus, Baker, Gruber et Milligan avouent que leurs résultats sont à l’exact opposé de nombreuses autres recherches — mais le trio ne se questionne pas trop sur cette divergence.

Ces études provenant d’autres chercheurs montrent clairement que les services de garde ont un effet positif, et il vaut la peine de mentionner ces bénéfices encore une fois. Même si, en moyenne, ces programmes universels n’ont pas une grande influence sur les plans affectif et intellectuel des enfants mieux nantis, ils ont un important effet positif sur les enfants défavorisés. Les programmes de service de garde ont aussi une immense portée sur plusieurs indicateurs de bien-être sociétal: la présence élevée des femmes sur le marché du travail, la chute des familles monoparentales du Québec ayant recours à l’aide sociale, le taux de pauvreté des enfants et le taux de natalité.

Malheureusement, cette étude en développement de Baker, Gruber et Milligan risque d’être reprise par des économistes et politiciens à une main pour réclamer la fin des CPE, ou l’abandon du projet d’étendre le programme dans le reste du Canada proposé par le NPD. Ce serait une grave erreur.