Affaires et économie

Combien d’emplois ont été créés au Québec depuis l’élection du gouvernement Couillard?

Couillard a accueilli les plus récentes données comme un baume économique sur ses blessures politiques, mais la vérité est que la fiabilité de celles-ci pour juger de la tendance est absolument nulle.

De gauche à droite: Jacques Daoust, Martin Coiteux, Philippe Couillard et Carlos Leitão, lors de la dernière campagne électorale. (Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne)
De gauche à droite: Jacques Daoust, Martin Coiteux, Philippe Couillard et Carlos Leitão, lors de la dernière campagne électorale. (Photo: Paul Chiasson / La Presse Canadienne)

Le 10 juin dernier, les données de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada ont fait état d’une hausse de 21 600 emplois au Québec d’avril à mai dernier. Il s’agit d’une forte augmentation de l’emploi total en un seul mois.

Étant donné les difficultés politiques éprouvées au cours des derniers mois par le gouvernement provincial, il faut comprendre l’exultation du premier ministre Couillard devant ce comportement de l’emploi d’avril à mai. Il a accueilli la nouvelle comme un baume économique sur ses problèmes politiques.

Je ne veux pas jouer ici le rôle du rabat-joie de service qui cherche à noircir à dessein la situation de l’emploi et la performance du gouvernement. Mais il faut répéter cent fois que la fiabilité des variations de l’emploi entre deux mois successifs pour juger de la tendance est absolument nulle.

Le graphique ci-dessous en fait foi. Il trace les variations mensuelles de l’emploi au Québec au cours de la période de 13 ans qui a suivi l’accession au pouvoir du gouvernement Charest en avril 2003. Un simple coup d’œil sur le graphique montre que ces variations mensuelles présentent une volatilité extrême. Cela interdit toute interprétation à court terme sur la véritable tendance sous-jacente de l’emploi.


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L’ascension exceptionnelle de 21 600 emplois d’avril à mai 2016 équivaut à plus de sept fois la tendance à long terme de 3 200 emplois de plus par mois observée depuis 2003. Cette forte hausse d’avril à mai dernier est tout aussi déconnectée de la tendance longue que la chute extraordinaire de 26 300 emplois qui a été rapportée de mai à juin 2015 et qui équivalait à huit fois la tendance longue de 3 200 emplois.

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Le graphique montre aussi que de tels écarts statistiques mensuels, à la hausse ou à la baisse, ne sont pas exclusifs aux deux années du gouvernement Couillard. On peut en voir de nombreux exemples sous les gouvernements précédents. Sous Marois, on a rapporté une hausse de 26 600 emplois de septembre à octobre 2013, puis une baisse de 31 500 emplois de janvier à février 2014. Sous Charest, une hausse de 35 600 emplois de mai à juin 2005 a suivi immédiatement une baisse de 41 200 d’avril à mai 2005.

La volatilité extrême des données d’emploi entre des mois successifs est d’une telle importance que Statistique Canada fait accompagner ses résultats mensuels d’un avertissement très sérieux sur leur imprécision. Par exemple, dans son communiqué du 10 juin dernier, l’organisme rapporte que l’emploi au Québec est passé de 4 100 400 en avril à 4 122 000 en mai, ce qui se traduit par la hausse de 21 600 mentionnée plus haut. Mais les indications adjacentes fournies au sujet de l’«erreur type» de la variation entre ces deux mois signifient que la marge d’erreur autour de la hausse de 21 600 emplois est de ± 31 800 emplois, 19 fois sur 20. En faisant cette observation, Statistique Canada se trouve à indiquer qu’il y a 95 % de chances que la vraie valeur de la variation de l’emploi se trouve quelque part entre une baisse de 10 200 (soit 21 600 moins 31 800) et une hausse de 53 400 (soit 21 600 plus 31 800). Évidemment pas très précis comme estimation!


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Devant cette volatilité embêtante des données, comment capter la tendance sous-jacente de la création d’emplois depuis la fin du régime péquiste, en avril 2014? La réponse universelle des spécialistes est qu’il faut concentrer l’attention sur l’évolution d’une moyenne de l’emploi au cours des 3, 6 ou 12 derniers mois. Utiliser une moyenne des quelques derniers mois (3, 6 ou 12) est la seule façon pratique d’atténuer l’important risque d’erreur qui découle de l’utilisation de la donnée très volatile d’un seul mois.

Dans l’exemple à l’étude, évaluer la tendance de l’emploi à partir d’avril 2014 jusqu’à mai 2016 uniquement en comparant les données de ces deux mois individuels serait particulièrement risqué. En effet, l’emploi estimé d’avril 2014 venait de subir une chute exceptionnellement importante de 24 500, tandis que l’emploi estimé de mai 2016 vient de subir, à l’inverse, une hausse extraordinaire de 21 600. Comparer l’emploi estimé du mois de mai 2016, exagérément élevé, à celui du mois d’avril 2014, exagérément faible, entraînerait une estimation tout à fait biaisée de la tendance sous-jacente de ces 25 mois.

Pour fixer les idées, voyons la réponse que donne l’utilisation d’une moyenne de 3 mois. Le tableau ci-dessous compare la moyenne de l’emploi des mois de mars, avril et mai 2016 à la moyenne des mois de février, mars et avril 2014 :

Moyenne février-mars-avril 2014 4 049 400
Moyenne mars-avril-mai 2016 4 107 000
Variation d’avril 2014 à mai 2016 (25 mois) + 57 600
Variation d’avril 2014 à avril 2019 (5 ans), si la tendance se maintient + 138 200
Source : Statistique Canada, Enquête sur la population active.

Le calcul donne une tendance estimée de 57 600 emplois pour la hausse portant sur les 25 mois. Si ce rythme de création d’emploi se maintient pendant les 35 mois à venir, la hausse cumulative de l’emploi aura atteint 138 200 (= 57 600 x 60/25) sur le total des 5 années (60 mois) d’avril 2014 à avril 2019.

Alternativement, on peut estimer la tendance sous-jacente de l’emploi en comparant la moyenne de l’emploi des 6 ou des 12 derniers mois se terminant en mai 2016 à celle des 6 ou des 12 derniers mois se terminant en avril 2014. Un calcul analogue à celui du tableau révèle chaque fois une tendance estimative d’environ 44 000 emplois pour la hausse de l’emploi sur les 25 mois. Si ce rythme est maintenu pendant les 35 mois à venir, la hausse cumulative de l’emploi aura atteint 105 600 (= 44 000 x 60/25) sur le total des 5 années (60 mois) d’avril 2014 à avril 2019.

Il y a deux conclusions à retenir.

Premièrement, juger de la tendance de l’emploi en comparant les données de l’Enquête sur la population active de deux mois successifs n’a aucune crédibilité scientifique. Ne pas tenir compte de l’avertissement très sérieux de Statistique Canada sur l’imprécision des estimations de variations mensuelles de l’emploi, c’est induire nos concitoyens en erreur.

Deuxièmement, sur la base de l’évolution des moyennes de l’emploi des 3, 6 ou 12 derniers mois d’avril 2014 à mai 2016, on peut estimer que la tendance sous-jacente de la création d’emploi au Québec pour ces 25 mois se situe quelque part entre 44 000 et 58 000 postes. Si cette tendance demeure la même pour trois autres années, le nombre d’emplois créés cumulativement sur 5 ans, d’avril 2014 à avril 2019, se situera entre 105 600 et 138 200.

Cela confirme ce que tous les analystes compétents et honnêtes savent très bien, sans le clamer trop fort afin de ne pas importuner le gouvernement: la promesse d’une création de 250 000 emplois en cinq ans faite par le premier ministre Couillard en mars 2014 est impossible à tenir. Le contexte économique et démographique très lent où évolue présentement le Québec l’interdit. À l’inverse, la promesse de 100 000 emplois lancée par le premier ministre Bourassa en 1970 a pu être réalisée en 1973 parce qu’à l’époque la croissance économique nord-américaine était explosive et la croissance démographique du Québec était débridée, avec les baby-boomers qui entraient en masse dans la vie active. Autres temps, autres résultats.

Il importe par ailleurs de reconnaître que le ministre des Finances provincial, M. Leitão, s’est toujours montré sceptique au sujet de la possibilité de créer 250 000 emplois en cinq ans. Manifestement, il a opté pour la vérité économique et démographique plutôt que pour la désinformation politique. Il s’est cependant fait rabrouer par M. Couillard en novembre 2014 pour avoir paru vaciller au sujet de l’engagement des 250 000 emplois.