Affaires et économie

Un dragon dans chaque Québécois?

Affranchis de leur malaise historique envers l’argent, les Québécois ont désormais un esprit entrepreneurial plus prononcé que celui des Canadiens anglais, dit Pierre Duhamel, l’un des auteurs du Code Québec. Reste à apprivoiser leur peur de l’échec.

(Éditions de l'Homme)
Capture d’écran: Éditions de l’Homme

Ambition, argent, conquérant, déterminé, gagner, propriété, puissance, récompense, réussite, richesse, victoire… Il y a encore quelques décennies, les Québécois n’auraient sans doute pas osé employer de tels mots pour se décrire. Mais le monde a changé. De nos jours, ces mots sont perçus «plus positivement» au Québec qu’ils ne le sont au Canada anglais. C’est l’une des découvertes des auteurs du Code Québec, qui ont consacré trois ans à percer l’âme québécoise au moyen d’une multitude de sondages, d’analyses et d’entrevues. «On est partis d’une feuille blanche», explique le journaliste Pierre Duhamel, qui a coécrit le livre avec le sondeur Jean-Marc Léger et le professeur émérite de marketing Jacques Nantel. Au bout du processus, les auteurs ont accolé sept grands traits identitaires aux Québécois. Parmi ceux-ci: la fierté et le goût des affaires. Affranchis de leur malaise historique envers l’argent, les Québécois auraient désormais un goût d’entreprendre plus prononcé que celui de leurs compatriotes anglo-canadiens. «Comment expliquer à la fois la fougue et la créativité des Québécois et leur côté abattu, leur manque de persévérance et leur repli sur leur collectivité immédiate? C’est ce qu’on a voulu faire avec ce livre», souligne Duhamel, ex-chroniqueur au magazine L’actualité, qui préside aujourd’hui la Fondation de l’entrepreneurship.

Les Québécois sont plus réputés pour leur attachement à l’État que pour leur esprit d’entreprise. N’est-ce pas surprenant, cet engouement pour l’entrepreneuriat?

Ça ne me surprend pas tant que ça. Ça fait des années que j’essaie d’expliquer le grand passé entrepreneurial des Québécois, qui a commencé dès la Nouvelle-France. Il ne faut jamais oublier que les deux tiers de ce continent ont été découverts par des gens de Montréal, Québec et Trois-­Rivières. Il fallait avoir un sacré esprit d’entre­­prise pour com­mer­cer et trouver de nouveaux partenaires à cette époque. Même après la Conquête anglaise, un paquet de Québé­­cois francophones ont continué à jouer un rôle clé dans le commerce de la fourrure: ils étaient les liens entre les Écossais et l’immensité du territoire nord-américain. C’est le côté le plus méconnu de l’histoire québécoise. On en parle souvent en termes juridico-politiques, mais les gens qui ont fait le Québec étaient de solides entrepreneurs.

Vous constatez tout de même, dans votre livre, un nouvel engouement pour l’entrepreneuriat. Pourquoi?

En 2009, 7 % de la population active avait l’intention de se lancer dans les affaires. En 2016, c’est 21 %. Ça a triplé! Quand on demande aux jeunes de moins de 35 ans ce qu’ils aimeraient le mieux faire, 42 % répondent: avoir leur propre entreprise. C’est gigantesque. La popularité de l’émission Dans l’œil du dragon le montre aussi. On voit à l’écran des gens qui ont assez de culot pour présenter leur idée à des investisseurs et leur demander d’embarquer avec eux. Bien des téléspectateurs se sont dit: je ne suis pas plus bête qu’eux. Je pourrais peut-être lancer ma propre affaire…


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Vos données montrent aussi que les Québécois ne considèrent plus le fait de gagner de l’argent comme un péché. Est-ce un facteur important?

Sans doute. Je crois qu’il y a également de plus en plus de gens qui sont prêts à courir des risques. Au Québec, un échec est encore souvent considéré comme une immense épreuve de la vie. Dans plusieurs pays anglo-saxons, c’est plutôt vu comme de l’entraînement! On commence à apprivoiser l’échec ici aussi. Évidemment, si vous subissez des échecs à répétition, il faudra vous poser des questions.

Si les Québécois sont plus nombreux à vouloir se lancer dans les affaires, ils ne passent pas encore très souvent de la parole aux actes…

C’est vrai qu’il y a une marge entre l’intention et l’action.  Compte tenu du vieillissement démographique, il est possible que le nombre total d’entreprises ne croisse pas énormément. C’est pourquoi il est si important de s’assurer que ceux qui se lancent ne se pètent pas tous la gueule! En ce moment, plus de 50 % des entreprises n’existent plus cinq ans après leur création, au Québec. Il faut améliorer ce taux de survie. À la Fondation de l’entrepreneurship, que je préside, on mise beaucoup sur le mentorat. On veut faire profiter nos entrepreneurs de l’expérience de gens d’affaires balafrés, qui ont déjà mangé des coups. Trop souvent, nos entrepreneurs créent des affaires intéressantes et payantes, mais ils n’ont pas l’appétit pour les faire grandir. Des mentors pourraient les aider à persévérer, à s’entourer d’autres investisseurs, à percer des marchés étrangers. Tout entrepreneur a le droit de passer à la caisse s’il juge qu’il est à bout de souffle et qu’il souhaite faire autre chose dans la vie. Mais je pense aussi qu’on pourrait aider ceux qui désirent continuer.

Les entrepreneurs québécois se démar­quent par leur créativité, écrivez-vous. C’est si important?

En cette ère de mondialisation, de dématérialisation, d’automatisation et même de robotisation, y compris dans le secteur des services, il faudra plus que jamais inventer nos emplois. D’autant qu’on ne pourra plus s’appuyer sur la croissance économique et démographique pour créer des entreprises. Dans l’après-guerre, de 1950 à 1980, le revenu personnel des Québécois a presque triplé et la population a augmenté, ce qui a donné nais­sance à ce que sont devenus les empires de Péladeau, Desmarais, Coutu et bien d’autres. On se trouve aujourd’hui dans une situation très différente et on s’en tire bien malgré tout. Pourquoi? Grâce à la créativité de nos entrepreneurs. Rien qu’à Montréal, il y a 5 000 entreprises du domaine des technologies de l’information! On voit aussi émerger des entreprises innovantes dans plusieurs régions. Saviez-vous qu’il y avait, par exemple, un hub technologi­que de jeux vidéos à Shawinigan? Ce berceau de la grande industrie a grandi avec le papier journal et l’aluminium. Il mise son avenir sur l’entrepreneuriat. Des modèles comme ça, il faut en créer partout. Dès que vous avez une connexion Internet et un accès à une grande entreprise de livraison de colis, vous avez accès à n’importe quel marché sur la planète. Ça n’existait pas il y a une génération.

L’actualité est fière de s’associer à la Fondation de l’entrepreneurship dans le cadre de son Rendez-vous du Réseau M, qui se tiendra les 1er et 2 novembre à Montréal. Plus de 700 participants sont attendus pour participer à plus de 25 conférences et ateliers interactifs en compagnie d’entrepreneurs chevronnés comme Andrew et Geoff Molson, Charles Sirois et les têtes d’affiche de l’émission Dans l’œil du dragon. Plus d’infos ici.