Affaires et économie

L’empire du milliard

La Chine se lance dans l’acquisition d’entreprises de services, de haute technologie, de loisirs et d’agriculture moderne. Le Canada est au quatrième rang des pays les plus touchés par cette nouvelle vague. Faut-il s’en réjouir?

Photo: Sir Francis Canker Photography / Getty Images
Photo: Sir Francis Canker Photography / Getty Images

La mythique Route de la soie. Pendant des siècles, elle a permis le commerce de métaux, de pierres précieuses, d’armes, d’épices, de soie entre l’Asie et l’Europe, mais aussi les échanges entre les peuples. Une sorte de mondialisation avant la lettre, abandonnée peu à peu au XVe siècle. Et voilà que ce réseau tentaculaire est aujourd’hui au centre de la grande stratégie de l’Empire du Milieu, qui veut diversifier son économie afin de la solidifier, mais également de la transformer.

Pékin veut en effet passer d’un modèle économique polluant, qui repose sur l’exportation de produits fabriqués à bas prix et sur une main-d’œuvre peu coûteuse, à un modèle à plus haute valeur ajoutée, qui met en avant les services, la haute technologie, les loisirs et l’agriculture moderne. «Quand l’économie a ralenti, en 2009, la Chine a vu qu’elle était vulnérable, puisqu’elle ne faisait qu’une seule chose, être l’atelier du monde», expli­que Éric Mottet, professeur de géopolitique à l’UQAM, aussi auteur du livre La Chine et le monde: Quelles nouvelles relations, quels nouveaux paradigmes? (Presses de l’Université du Québec, 2015).


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La stratégie chinoise repose sur trois piliers: la restructuration de l’économie pour créer un marché intérieur autosuffisant, la renaissance de la Route de la soie — en améliorant les infrastructures terrestres et maritimes de l’Asie pour renforcer ses liens commerciaux avec le monde — et l’investissement dans des fleurons de l’industrie étrangère.

On connaissait depuis une quinzaine d’années l’appétit de la Chine pour les terres agricoles et les matières premières. Aujourd’hui, elle acquiert à l’étranger des entreprises manufacturières, de grandes marques et des infrastructures nationales. Au cours des six premiers mois de 2016, alors que son économie tournait au ralenti, l’Empire du Milieu a augmenté ses investissements internationaux dans les secteurs du divertissement, du tourisme et des technologies: ils ont été plus élevés que pendant une année entière, depuis que les données sont compilées.

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«Ces acquisitions à l’étranger lui permettent d’obtenir des compétences pour opérer ce virage vers une économie à plus haute valeur ajoutée», dit Zhan Su, spécialiste de la Chine et titulaire de la chaire Stephen-A.-Jarislowsky en gestion des affaires internationales, à l’Université Laval.

Le Canada est au quatrième rang des pays les plus touchés par cette nouvelle vague d’acquisitions. Le plus important investissement de la Chine à l’étranger à ce jour est canadien: Nexen, une société d’hydrocarbures de Calgary, acquise par la société d’État chinoise China National Offshore Oil Company (CNOOC), en 2013, pour la somme de 15,1 milliards de dollars.

Le gouvernement du Canada accueille favorablement les investissements provenant de la Chine, dit-on au bureau de la ministre du Commerce international, Chrystia Freeland. Durant sa visite officielle dans l’Empire du Milieu, en septembre 2016, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a dit devant le Conseil d’affaires Canada-Chine que «les avantages qui découlent d’une relation renouvelée vont dans les deux sens. Nos entreprises auront un meilleur accès aux économies de la Chine et de l’Asie.»

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Éric Mottet estime que cette stratégie permettra à l’économie canadienne d’être moins dépendante des États-Unis. Mais la moitié des Canadiens s’opposent aux investissements chinois, les associant à une perte de mainmise sur les ressources, selon un sondage mené en 2015 par la Fondation Asie Pacifique du Canada.

Zhan Su, de l’Université Laval, rappelle que le Canada, un petit pays, a besoin d’investissements pour maintenir son niveau de vie. Il reconnaît toutefois que rien n’empêche une entreprise étatique chinoise d’acquérir une société canadienne et de transférer ensuite sa production en Chine, ce qui désavantagerait le Canada au chapitre des taxes et risquerait de faire augmenter les prix. Pour Zhan Su, il faut s’assurer que l’entreprise visée par une acquisition continue de générer des emplois et des retombées et, dans certains domaines, éviter de nuire à la sécurité nationale. «Il faut raisonner sous l’angle gagnant-gagnant.»