Affaires et économie

Revenu disponible par habitant: la tempête annuelle!

Le pouvoir d’achat des ménages du Québec en 2015 était à peu près le même qu’en Ontario et dans les Maritimes, explique Pierre Fortin.

(Photo: iStockphoto)
(Photo: iStockphoto)

Chaque hiver, grâce à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), le classement des provinces et territoires en matière de revenu disponible des ménages par habitant revient dans l’actualité. Dans son Bulletin Flash du 13 mars dernier, l’ISQ a résumé la situation de 2015 comme suit: «Le Québec continue de se classer en queue de peloton, son revenu disponible par habitant s’établissant à 26 857 dollars.»

Le lendemain, comme chaque année, les manchettes ont fusé de partout: «Le Québec bon dernier au Canada», «Le Québec à la traîne», «Le Québec toujours au dernier rang», «Le Québec stagne», «Le Québec doit assumer sa pauvreté». C’est l’inévitable tempête médiatique de fin d’hiver sur l’autoroute 13 de l’économie.

Comment juger de la nouvelle publiée par l’ISQ?

Qu’est-ce que le revenu disponible des ménages?

Pour commencer, il faut savoir de quoi on parle. En 2015, les ménages québécois (vous et moi!) ont encaissé un revenu «primaire» de 267 milliards découlant de leur contribution directe à l’activité économique. Les salaires et avantages sociaux ont compté pour 78 % de ce montant; les revenus de travail autonome, pour 11 %; et les revenus de capital (intérêts, dividendes, redevances, etc.), pour 11 % également. Les ménages ont cependant transféré 116 milliards aux entreprises et à l’État, dont 78 milliards en impôts et cotisations. En contrepartie, ils ont obtenu d’eux 71 milliards en transferts, dont 51 milliards en prestations gouvernementales de toutes sortes.

Au net, après tout ce brassage, il est donc resté aux ménages québécois 222 milliards à consacrer à leur consommation privée et à leur épargne (267 – 116 + 71 = 222, n’est-ce pas?). Comme il y avait 8,3 millions d’habitants au Québec en 2015, cela nous a fait un revenu disponible de 222 milliards ÷ 8,3 millions = 26 857 $ par habitant, soit le chiffre précis rapporté par l’ISQ.

Mais où est passé le reste du PIB?

Toutefois, une question se pose immédiatement. L’automne dernier, Statistique Canada et l’ISQ ont annoncé que le PIB du Québec avait atteint 381 milliards en 2015. Or, le PIB, c’est la valeur totale de la production économique et, conséquemment, le revenu total que l’économie engendre pour la collectivité dans une année. Mais alors, si l’économie a produit un revenu total de 381 milliards et que les ménages n’ont empoché que 222 milliards sur ces 381, il faut se demander où sont passés les autres 159 milliards.

Tout simplement, les gouvernements et les entreprises les ont gardés et les ont dépensés eux-mêmes. Les gouvernements utilisent l’excédent de leurs revenus fiscaux sur les transferts qu’ils effectuent afin de financer les services publics offerts aux citoyens (défense, éducation, culture, santé, transport, sécurité publique, justice, etc.), de même que les investissements en infrastructures. Les entreprises, elles, retiennent une partie de leur excédent d’exploitation afin de l’investir dans l’entretien, l’amélioration et l’agrandissement de leur équipement de production (usines, immeubles, machines et matériel). Cela est évidemment indispensable au développement du potentiel économique futur de la collectivité.

Il faut donc garder à l’esprit que ces 159 milliards n’ont pas disparu dans un trou noir en 2015, mais ont procuré aux ménages que nous sommes un complément de bien-être matériel tangible en services publics et en investissements privés et publics. C’est la totalité du PIB qui contribue au niveau de vie présent et futur de la nation, et pas seulement – sans nier sa très grande importance – la portion du PIB que les ménages captent en privé sous forme de revenu disponible.

Les quatre défauts du découpage constitutionnel

On ne se comprend bien que lorsqu’on se compare aux autres. Comment donc faire pour comparer adéquatement le revenu disponible des ménages du Québec à celui des ménages des autres régions du Canada? Le Bulletin du 13 mars de l’ISQ a répondu à cette question en présentant les chiffres de 2015 selon le découpage constitutionnel du Canada. L’organisme a rapporté le revenu disponible par habitant de chacune des 10 provinces et de chacun des trois territoires nordiques qui forment le pays. Le classement qui en ressort place le revenu disponible par habitant du Québec (les 26 857 $ de 2015) au dernier rang parmi les sommes affichées par les 13 entités.

Cette approche constitutionnelle à une question de nature économique souffre des quatre défauts que voici:

  • Premièrement, si l’exercice vise à comparer adéquatement les pouvoirs d’achat des ménages des diverses régions du Canada, il est impératif de mesurer leur revenu disponible en tenant compte des importants écarts de coût de la vie qui existent entre elles. Il est, par exemple, inacceptable de comparer le Québec et l’Ontario en «oubliant» qu’on peut acheter pour seulement 1 000 $ à Montréal ce qui coûte 1 160 $ à Toronto et 1 105 $ à Vancouver.
  • Deuxièmement, le découpage purement politique du Canada auquel se réfère l’ISQ met sur un pied d’égalité 13 provinces et territoires qui présentent des différences de taille extrêmes. Une comparaison économique sensée ne peut mélanger les queues de poêlons avec les marsouins. De grandes provinces à l’économie diversifiée comme le Québec et l’Ontario comptent respectivement 57 fois et 94 fois plus d’habitants que la petite province agricole de l’Île-du-Prince-Édouard. La population totale de la province du Nouveau-Brunswick est inférieure à celle de la région métropolitaine de Québec. Aucun des trois territoires nordiques (Yukon, Territoires du Nord-Ouest et Nunavut) ne compte plus d’habitants que Victoriaville. Le simple bon sens commande de faire des regroupements afin de réduire au minimum les distorsions induites par les énormes différences de taille et de diversité entre les unités comparées.
  • Troisièmement, le découpage politique fait totalement abstraction des différences majeures dans les spécialités industrielles des provinces et territoires. La plus importante de ces différences est celle qui concerne la dotation en pétrole. Il est essentiel de distinguer les trois provinces qui possèdent d’importantes réserves pétrolières, soit l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve, des sept autres qui n’en ont pas (Québec compris). Depuis 20 ans, l’économie des trois provinces pétrolières a surfé allègrement sur le prix mondial du pétrole, qui est passé de moins de 20 $ américains le baril en 1998 à plus de 100 $ en 2014 pour se replier ensuite à 50 $. Elle a été complètement déconnectée de l’économie des sept provinces non pétrolières. Si on veut apprécier correctement le niveau du revenu disponible par habitant du Québec, il faut le comparer à celui de provinces économiquement semblables, c’est-à-dire à celui des six autres provinces non pétrolières, soit les trois Maritimes, l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique.
  • Quatrièmement, pour bien juger du revenu disponible par habitant des diverses régions du Canada, on a besoin de profondeur historique. Une photographie statique et instantanée de la situation en 2015 ne suffit pas. Il faut regarder le film de l’évolution des dernières décennies. Dans le cas d’une province qui se classe au bas de l’échelle, par exemple, il est primordial de savoir quelle sorte de tendance cela reflète à moyen et long termes. S’agit-il d’une province dont le revenu disponible par habitant a continuellement perdu du terrain par rapport à la moyenne des provinces comparables depuis 30 ans, ou d’une province qui s’en rapproche peu à peu, mais qui n’a pas encore fini de combler son retard ? Dans le premier cas, la déprime est justifiée; dans le second, on peut et on doit garder confiance.

Les deux images qui suivent aident à y voir clair en corrigeant la comparaison constitutionnelle de l’ISQ pour les quatre défauts qui viennent d’être soulignés.

La photo en 2015

Le graphique 1 présente la photo du revenu disponible par habitant en 2015. Les niveaux de revenu représentés partent fidèlement des chiffres de l’ISQ, mais les ajustent en tenant compte des écarts de coût de la vie entre régions. Dans chaque région, la somme illustrée sur le graphique présente le revenu disponible calculé avec les prix du Québec dont il aurait fallu que ses ménages disposent pour bénéficier du même pouvoir d’achat que celui que leur ont procuré le revenu disponible et les prix avec lesquels ils ont effectivement dû composer chez eux.

Graphique1

Les trois territoires nordiques sont exclus du graphique 1 en raison de leur taille microscopique et de l’information insuffisante sur leur coût de la vie comparatif. Deux regroupements régionaux sont formés. L’un est basé sur la spécialité industrielle: il représente les trois provinces pétrolières (Alberta, Saskatchewan et Terre-Neuve). L’autre est basé sur la taille: il réunit les trois petites provinces maritimes (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard).

On constate tout d’abord que la domination des trois provinces pétrolières ne souffre d’aucune concurrence. Leur revenu par habitant, de 36 000 dollars en moyenne en 2015, est pour ainsi dire «gonflé aux hormones» par l’exploitation des hydrocarbures – bien que la chute du prix du pétrole en 2014 ait quelque peu freiné, depuis, la croissance de l’exploitation pétrolière.

À l’autre bout du spectre, le revenu par habitant est à peu près le même, soit autour de 27 000 $, en Ontario, dans les Maritimes et au Québec, les différences entre les trois régions étant comprises dans la marge d’erreur. Les deux autres provinces non pétrolières, soit la Colombie-Britannique et le Manitoba, se trouvent intercalées entre les trois provinces pétrolières et les cinq provinces du Centre et de l’Est canadien. Elles avaient chacune leur dynamisme propre en 2015, par exemple le boum immobilier en Colombie-Britannique.

Le film depuis 1985

Le graphique 2, lui, apporte de la profondeur historique. Il fait dérouler le film du revenu disponible par habitant depuis 30 ans. Son évolution est présentée dans les trois provinces pétrolières, au Québec et dans les six provinces non pétrolières autres que le Québec. Ce dernier groupe rassemble les trois provinces maritimes, l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique. Pour l’année 2015, les données du revenu disponible par habitant sont exactement les mêmes au graphique 2 qu’au graphique 1.

Graphique2

Deux phénomènes sautent aux yeux. Le premier est que la trajectoire du revenu disponible par habitant des trois provinces pétrolières est complètement détachée de celle que suivent les sept non pétrolières (Québec compris). Elle s’est notamment envolée dans la stratosphère après l’explosion du prix mondial du pétrole, en 1998.

Le second phénomène concerne l’évolution du revenu disponible par habitant du Québec en comparaison de celui des six autres provinces non pétrolières. De 1985 à 1998, le revenu par habitant du Québec tirait de l’arrière par environ 7 % sur les six. Puis soudain, de 1998 à 2004, il a comblé la quasi-totalité de son retard. Mais par la suite, de 2004 à 2015, il a cessé de grimper plus vite que les six autres et s’est même replié à 3 % sous leur niveau.

Qu’est-ce qui a permis à l’écart entre le revenu disponible par habitant du Québec et celui des autres provinces non pétrolières de se dissiper presque complètement de 1998 à 2004? C’est d’abord et avant tout l’essor de son taux d’emploi, c’est-à-dire du pourcentage de sa population d’âge à travailler (de 15 à 64 ans) qui occupe un emploi. Du taux d’emploi au revenu par habitant, la ligne est directe. Au cours de cette période de six ans, marquée par une solide reprise économique au Canada, le taux d’emploi du Québec a augmenté beaucoup plus que celui des six autres provinces non pétrolières. La hausse fut de 6 points de pourcentage au Québec, mais de seulement 3 points chez les autres sans-pétrole. La cause principale de l’envol du taux d’emploi du Québec est son programme unique de «garderies à 5 dollars», qui a permis aux mères de mieux concilier travail et famille et a attiré un grand nombre d’entre elles dans la population active.

L’autre question que soulève le film de l’évolution tracée au graphique 2 est la suivante: pourquoi le revenu disponible par habitant du Québec a-t-il cessé de progresser plus rapidement que dans les six autres provinces non pétrolières et a-t-il même perdu du terrain depuis 2004?

Le principal frein a été le vieillissement de la population. Il a frappé le Québec plus tôt et plus durement que les autres provinces. Le vieillissement a deux effets sur le revenu disponible par habitant. Le premier est purement démographique. Le nombre croissant de personnes âgées qui ne travaillent pas doit être soutenu par le nombre décroissant de personnes qui sont en âge de travailler et de produire. Cela fait moins de revenu disponible pour plus d’habitants. En 2008, au Québec, il y avait 505 personnes de 15 à 64 ans pour soutenir 100 personnes de 65 ans ou plus. En 2015, il n’y en avait plus que 393, soit 22 % de moins.

Le second effet du vieillissement est de nature économique. Si les entreprises vendent moins parce qu’il y a moins d’acheteurs et qu’elles produisent moins parce qu’elles vendent moins, elles vont avoir besoin de moins d’équipement pour produire. Par conséquent, elles vont investir moins, puisque l’investissement est, par définition même, ce qui ajoute annuellement à leur parc d’équipement en usines, en immeubles, en machines et en matériel. La production de nouvel équipement va alors ralentir et, par conséquent, le revenu engendré par cette production lui aussi.

Cet effet est tout récent, on l’a vécu de 2014 à 2015 alors que le volume d’investissement des entreprises québécoises (inflation déduite) s’est effondré cumulativement de 16 % en niveau absolu. Heureusement, une fois que l’investissement des entreprises aura été stabilisé à un pourcentage plus modeste du PIB, les choses vont se stabiliser et l’effet négatif sur l’économie va s’estomper. Mais en 2014 et 2015, cette chute dramatique de 16 % de l’investissement a évidemment plombé la croissance du PIB et du revenu par habitant du Québec.

Inutile d’ajouter que ces facteurs de repli dus au vieillissement ont été amplifiés par le retrait d’environ cinq milliards de dollars du circuit économique qu’ont entraîné les hausses d’impôts et taxes et compressions de dépenses décrétées par les budgets de 2014-2015 et 2015-2016 du gouvernement du Québec. De l’huile jetée sur le feu au mauvais moment.

Pouvons-nous faire mieux?

Le graphique 1 a démontré ci-dessus qu’en 2015 le revenu disponible des ménages du Québec était comparable à celui de l’Ontario et des Maritimes. Mais cela ne fait évidemment pas du Québec un héros économique. On ne célèbre pas le fait d’être simplement «dans la moyenne». La question qu’il faut poser est plutôt de savoir s’il peut améliorer son rang parmi les provinces non pétrolières dans les années à venir.

Pour le vieillissement de la population, il n’y a évidemment pas grand-chose à faire. Il faudra l’encaisser comme il viendra. S’il y a un antidote, il ne pourra venir que de deux sources: la poursuite de la hausse du taux d’emploi et le décollage de la productivité.

Pour le taux d’emploi, le Québec peut encore continuer à gagner des points sur les six autres provinces non pétrolières. Par exemple, il peut renforcer son soutien à la persévérance scolaire à tous les niveaux, continuer à appuyer ses travailleurs de 55 ans ou plus qui désirent rester actifs, et favoriser l’intégration plus rapide de ses immigrants à l’emploi.

Il y a aussi moyen de faire mieux en matière de productivité en accélérant la production par heure travaillée. Sur ce plan, le Québec fait déjà aussi bien que son voisin ontarien. Mais il y a du jeu pour faire beaucoup mieux, puisque notre productivité, comme celle de l’Ontario, retarde de 15 % par rapport à celle des États-Unis. Nous pouvons arriver à combler ce retard, par exemple, en développant le talent entrepreneurial et de gestion; en favorisant le transfert des connaissances fondamentales et des innovations entre universités et entreprises; en protégeant l’accord de libre-échange avec les États-Unis; en exploitant le nouvel accord de libre-échange avec l’Europe à notre avantage; en encourageant l’expansion de multinationales québécoises; en améliorant l’accès des PME au financement de leur croissance; en réparant et en développant nos infrastructures; en remplaçant les crédits d’impôt de complaisance par des règles fiscales générales.

Du pain sur la planche.


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