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Mégadonnées : le nouveau pétrole

Tout comme avec l’or noir à une autre époque, de véritables empires se construisent aujourd’hui autour des mégadonnées. Et le Québec pourrait en faire partie s’il décide d’agir.

Une rangée de serveurs dans un centre de données. (Photo : Maxime Johnson)

« La ressource la plus précieuse au monde » : voilà comment la publication financière The Economist qualifie cette semaine les mégadonnées, décrites comme le pétrole du XXIe siècle. Une ressource que le Québec se doit de mettre en valeur dès maintenant, tout en instaurant des balises pour éviter les excès des entreprises technologiques.

Les mégadonnées ? Ce sont toutes les données qui sont recueillies en ligne et autour de vous — photos, vidéos, opérations et transactions, géolocalisations, bases de données mises en ligne, etc. —, bref, toutes les traces qui sont enregistrées quelque part. Ces ensembles de données, produits en continu dans le monde, ont une telle ampleur qu’ils nécessitent des moyens informatiques avancés pour les analyser.

Tout comme avec l’or noir à une autre époque, de véritables empires se construisent aujourd’hui autour de ces mégadonnées. La valeur à long terme des Uber, Amazon, Microsoft et Google de ce monde ne se calcule pas en simples rendements, mais bien selon leur potentiel pour emmagasiner ces données, les analyser à l’aide d’outils d’intelligence artificielle et, éventuellement, en tirer profit.

Les données ont souvent mauvaise presse (avec raison). Dans un reportage à glacer le sang, le quotidien britannique The Guardian raconte par exemple cette semaine comment l’utilisation de mégadonnées (big data, en anglais) tirées de Facebook a permis à des firmes usant de stratégies militaires d’influencer le Brexit au Royaume-Uni et l’élection de Donald Trump aux États-Unis.

« Trouver des électeurs influençables est la clé pour n’importe quelle campagne, et avec son coffre aux trésors de données, Cambridge Analytica pouvait cibler des personnes avec un fort potentiel de névrosisme, par exemple, en leur présentant des images d’immigrants inondant le pays. Le but est de trouver des déclencheurs émotionnels pour chaque électeur. »

Extrait de Brexit Robbery : How Our Democracy Was Hijacked, par Carole Cadwalladr

Une lecture essentielle, surtout pour ceux qui croient que les données personnelles amassées ne sont dangereuses que pour l’élaboration de publicités ciblées.

Un potentiel énorme

Nicolas Saunier, chercheur à Polytechnique Montréal, travaille par exemple à élaborer des outils pour permettre de rendre les routes plus sécuritaires grâce aux mégadonnées. Son équipe observe tout d’abord les informations GPS recueillies par des applications mobiles afin de déterminer les endroits où les automobilistes et les cyclistes accélèrent ou freinent souvent, un signe que quelque chose cloche peut-être. Puis, elle analyse les vidéos de circulation filmées à ces intersections avec des technologies de reconnaissance d’image.

Le chercheur Nicolas Saunier conçoit des outils pour rendre les routes plus sécuritaires à l’aide des mégadonnées.
(Photo : Maxime Johnson)

« On observe tous les mouvements des véhicules et on peut cerner un problème sans attendre qu’il y ait d’accidents. Ça permet un diagnostic rapide et précis », explique le professeur associé. À l’heure actuelle, il faut souvent patienter avant d’accéder aux données publiées tous les cinq ans par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) pour déterminer si une intersection est réellement dangereuse. La solution proposée par l’ingénieur permettra un jour de profiter de données déjà existantes, et pourra être utilisée par n’importe quelle ville, puisque les outils produits sont ouverts à tous.

« Les données peuvent améliorer notre vie de tous les jours. Elles peuvent nous offrir un système de santé plus performant, minimiser les émissions de gaz à effet de serre en perfectionnant le transport et beaucoup plus », souligne pour sa part Valérie Bécaert, directrice de l’Institut de valorisation des données (IVADO), un centre d’expertise fondé par HEC Montréal, Polytechnique Montréal et l’Université de Montréal.

Un plan nécessaire pour cette nouvelle économie numérique

Alors que l’âge des mégadonnées est bel et bien commencé, celui-ci semble malheureusement souvent réservé aux grandes entreprises, surtout américaines.

Le Québec mentionne bien l’importance des données dans son Plan d’action en économie numérique, publié en octobre 2016, mais les moyens présentés pour permettre à la province de passer à l’ère des mégadonnées sont flous, et les sommes consacrées sont largement insuffisantes. Et même si le concept de données ouvertes gagne en popularité, il y a encore beaucoup de chemin à faire afin d’atteindre une réceptivité satisfaisante de ce côté.

Une stratégie de l’État qui permettra de mieux baliser cette nouvelle économie tout en maximisant son exploitation s’impose. Un plan pour les données devrait considérer plusieurs facteurs :

  • Éducation : « Les données sans cerveaux, ça ne vaut pas grand-chose », estime Valérie Bécaert. Au-delà de la formation de la main-d’œuvre, une prise de conscience doit aussi se faire à grande échelle, afin de faciliter la valorisation des données dans toutes les sphères de la société.
  • Cadre légal : Est-ce que les lois sur la concurrence, sur la protection des renseignements personnels et sur les élections au Québec et au Canada sont adaptées aux mégadonnées ? Les citoyens ne devraient-ils pas avoir une meilleure maîtrise de ce qui peut être fait avec leurs informations ? Ici comme ailleurs, certaines réflexions légales doivent être menées.
  • Investissements : Plus de 50 milliards  de dollars seront injectés dans le Plan Nord d’ici 2035. Il ne faudrait qu’une fraction de ces investissements pour tirer pleinement profit des mégadonnées, tant de façon économique que sociétale. Considérant son climat, ses bas tarifs d’électricité et ses universités, le Québec a d’ailleurs tous les éléments nécessaires pour se démarquer à l’échelle mondiale.

Les mégadonnées sont le nouveau pétrole, et le Québec doit se donner les moyens pour à la fois en profiter et s’en protéger.