Vive les services de garde !
Affaires et économieChronique de Pierre Fortin

Vive les services de garde !

Le taux d’activité des Québécoises a connu une hausse époustouflante en 20 ans. Le facteur déterminant? Le programme universel de services de garde à tarif modique.

En 2016, 85 % des Québécoises de 20 à 44 ans ont occupé un emploi ou s’en sont cherché un. C’est le plus haut taux d’activité féminin observé dans les pays avancés. Les Québécoises ont maintenant rejoint les Suissesses au sommet mondial, loin devant les autres Canadiennes, à 80 %, et les Américaines, à 73 %.

En 1996, le taux d’activité des Québécoises de cette tranche d’âge était de 75 %. Comment expliquer cette hausse époustouflante en 20 ans ? Les travaux menés sur cette question sont unanimes : le programme universel de services de garde à tarif modique lancé par Lucien Bouchard il y a exactement 20 ans cet automne a été un facteur déterminant.

Même après la hausse du tarif selon le revenu introduite par Philippe Couillard en 2015, les frais de garde restent de quatre à cinq fois plus faibles au Québec que dans les autres provinces. En moyenne, en 2016, faire garder son enfant coûtait 10 dollars par jour au Québec. À Ottawa, c’était 47 dollars, à Vancouver 49, à Toronto 54.

Les avantages du système québécois sont majeurs. Dans un monde où deux revenus ne sont pas de trop et où les femmes sont plus scolarisées que jamais, la majorité des parents considèrent que des services de garde accessibles, abordables et de bonne qualité offrent un complément hautement désirable aux soins parentaux. C’est pourquoi le régime québécois a eu un effet positif si important sur l’activité des mères. Il y a 20 ans, 64 % des mères québécoises d’enfants de 5 ans ou moins étaient dans la population active ; aujourd’hui, elles comptent pour 81 %.

Le régime québécois soutient l’autonomie financière des femmes de trois manières. Premièrement, en plus de permettre au revenu total de la famille d’augmenter, il accroît la fraction de ce revenu qui est sous la responsabilité de la femme. Cela améliore l’équilibre du pouvoir dans les décisions du ménage.

Deuxièmement, un bon régime de garde permet plus de continuité et moins d’interruptions dans les carrières féminines. Les femmes peuvent ainsi obtenir des hausses de salaire plus importantes dans leur vie active, et ce, plus rapidement.

Troisièmement, à notre époque, il faut concevoir l’emploi de la mère comme une police d’assurance contre le haut risque de séparation du couple. La probabilité pour une femme de vivre une rupture moins de 10 ans après sa première union dépasse aujourd’hui 50 %. Retourner à un travail stable en accédant à des services de garde abordables à la fin du congé parental constitue une assurance efficace contre le risque financier que représente une séparation future. Des familles pauvres ne font pas des enfants forts. Il y a 20 ans, 100 000 familles monoparentales avaient recours à l’aide sociale au Québec ; aujourd’hui, on en dénombre 35 000. L’accès des mères à un emploi stable qu’a facilité le régime de garde québécois a contribué à cette heureuse évolution.

Enfin, le financement québécois des services de garde est universel. Il est ouvert à tous les enfants, et non pas réservé à ceux qui viennent de familles à revenu modeste ou faible. C’est une bonne chose pour deux raisons.

D’abord, les deux tiers des enfants qui présentent un sérieux retard de développement sont issus de familles de classe moyenne ou de familles riches. (*Voir précision)

Pour que le système de garde à l’enfance puisse s’occuper de l’ensemble des jeunes vulnérables, il est essentiel qu’ils en soient tous participants, quelle que soit leur origine socioéconomique. Seul un système universel peut parvenir à cette fin.

Ensuite, contrairement à un régime qui serait réservé aux enfants défavorisés, un régime universel s’autofinance. Il engendre un surplus budgétaire. Le coût de financement du système universel est plus que compensé par les revenus fiscaux que les nombreuses mères nouvellement attirées dans la population active versent à l’État. Non seulement le système universel ne coûte-t-il rien aux contribuables, mais le surplus budgétaire qu’il dégage peut, si on le désire, être réinvesti dans la qualité des services de garde et la réponse aux besoins spéciaux des enfants défavorisés.

Le ministre fédéral Jean-Yves Duclos vient de décider d’aider financièrement les provinces, y compris le Québec, à développer leurs services de garde. Bien qu’encore modeste, cet investissement est particulièrement bienvenu. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Précision

Dans cette chronique publiée dans l’édition de novembre, j’affirme, sans plus, qu’une des raisons justifiant l’universalité du système (mais pas la seule) est que « les deux tiers des enfants qui présentent un sérieux retard de développement sont issus de familles de classe moyenne ou de familles riches ».

Il ne faut pas interpréter mon affirmation comme voulant dire que plus on a d’argent, moins on s’occupe de nos enfants !

En fait, le calcul est le suivant. Supposons que la population enfantine du Québec soit représentée par 100 enfants répartis en cinq quintiles (Q1 à Q5, avec 20 enfants dans chaque quintile) en ordre de revenu familial croissant. La littérature canadienne de recherche en psychoéducation indique que 40 % des enfants du premier quintile (Q1) sont vulnérables, c’est-à-dire qu’ils présentent un sérieux retard de développement. Cela en fait 8 (40 % des 20 enfants de Q1). Elle trouve aussi que 20 % des enfants des quatre quintiles supérieurs sont vulnérables, ce qui en fait 16 autres (20 % des 80 enfants de Q2+Q3+Q4+Q5).

Au total, il y a donc 24 enfants vulnérables (8 + 16), dont les 2/3 sont dans les classes moyenne (Q2+Q3+Q4) et riche (Q5) (16 sur 24). Un enfant a deux fois moins de chances d’être vulnérable s’il est dans l’un des quintiles Q2 à Q5 que s’il est dans le quintile Q1 (20% vulnérables contre 40%), mais les enfants des quatre quintiles supérieurs sont quatre fois plus nombreux que ceux du quintile inférieur (80 contre 20). D’où le résultat.

Les références scientifiques pertinentes se trouvent ici et ici. J’aurais dû mieux expliquer mon affirmation, qui a suscité l’étonnement de plusieurs lecteurs. Je sollicite humblement votre pardon.

Pierre Fortin