Les géants technos à l'assaut du petit écran
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Les géants technos à l’assaut du petit écran

La télé est le nouveau champ de bataille des Google, Apple, Facebook et Amazon. Et les répercussions pourraient se faire sentir au Québec, explique Maxime Johnson. 

Dire que les entreprises technos s’intéressent à la télé est un euphémisme. Netflix prévoit débourser 8 milliards de dollars américains pour produire du contenu original en 2018, et Amazon, qui possède le service de diffusion en ligne Amazon Video, compte dépenser 4,5 milliards.

Même Apple et Facebook, qui ne font habituellement que diffuser ou vendre le contenu des autres, s’attendent à investir un milliard chacun pour acquérir des émissions de télé. Alphabet, la société mère de Google, investit pour sa part depuis un certain temps dans le contenu original par l’intermédiaire du service par abonnement YouTube Red.

« Le contenu est roi », écrivait Bill Gates en 1996 pour expliquer la révolution Internet à venir. Vingt et un ans plus tard, son essai est plus à propos que jamais.

Avec sa production de contenu original, Netflix a prouvé au cours des dernières années que les séries télé, films et documentaires n’étaient plus réservés aux studios traditionnels, et que du contenu de qualité pouvait permettre à une entreprise techno d’attirer des abonnés payants et de les conserver pendant plusieurs années.

Les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) souhaitent tous dénicher le prochain Game of Thrones, et ils n’hésitent pas à se donner les moyens de leurs ambitions. L’industrie télévisuelle américaine n’a toujours pas quitté Hollywood pour la Silicon Valley, mais ce bouleversement n’a jamais été aussi plausible.

La frénésie entourant le contenu qui souffle sur la Silicon Valley ne touche pas que les émissions traditionnelles, mais aussi des concepts plus novateurs. Le diffuseur NBC s’est par exemple associé à Snap, la société derrière l’application Snapchat, pour mettre en place un studio de création d’émissions conçues expressément pour les téléphones intelligents.

Facebook lancera pour sa part prochainement Skam (photo ci-dessus), une reprise d’un succès Web norvégien où du nouveau contenu est diffusé presque tous les jours, avant d’être rassemblé par la suite dans un format plus classique.

Des intérêts multiples

L’intérêt des entreprises technos pour les productions télévisuelles s’explique de plusieurs façons. Facebook, par exemple, veut maximiser ses chances de retenir ses utilisateurs plus longtemps sur son site, et cherche en même temps à augmenter l’auditoire pour son volet vidéo, qui se compare de plus en plus avantageusement à YouTube.

Du côté d’Amazon, ses séries télé font bondir la valeur perçue de son service d’abonnement Amazon Prime, qui permet de commander des millions d’articles sans frais de livraison. Les statistiques sont claires : les abonnés d’Amazon Prime dépensent beaucoup plus dans le magasin en ligne que les autres utilisateurs, ce qui explique l’intérêt prononcé de l’entreprise de Jeff Bezos pour le secteur télévisuel.

On ignore encore à quoi ressemblera l’offre d’Apple. Ses premières émissions, Planet of the Apps et Carpool Karaoke, aident pour l’instant à promouvoir son service de musique par abonnement Apple Music. L’annonce récente de l’achat de la série Amazing Stories, de Steven Spielberg, laisse toutefois poindre un intérêt plus large, comme un nouveau service vidéo par abonnement, ou simplement une façon d’attirer les gens sur sa console Apple TV.

Une autre raison derrière cet engouement soudain pour les productions télévisuelles est encore plus simple : l’argent. Les annonceurs délaissent de plus en plus la télé traditionnelle, et les consommateurs abandonnent petit à petit leur abonnement au câble. La fragilité de l’industrie télévisuelle en fait une proie facile pour ces entreprises aux fonds quasi illimités.

En se lançant dans le contenu télé, les géants de la Silicon Valley deviennent à la fois studios, diffuseurs et câblodistributeurs. Et dans certains cas, ils vendent même les appareils sur lesquels les émissions sont regardées. Il s’agit de l’intégration verticale suprême d’une industrie pour laquelle les consommateurs sont prêts à débourser beaucoup d’argent, mois après mois.

Quelles répercussions pour l’industrie québécoise ?

Cette métamorphose de l’industrie américaine pourrait avoir de nombreuses répercussions, y compris au Québec, en affectant à la fois les mécanismes de financement et les ambitions des producteurs locaux.

Une augmentation de l’offre en ligne risque d’accélérer les désabonnements au câble et d’ainsi diminuer le financement disponible pour les créations locales. Le fait francophone protège un peu l’industrie québécoise, mais la tendance que l’on observe déjà depuis l’arrivée de Netflix ne risque pas de s’estomper.

L’État ne pourra d’ailleurs pas compenser éternellement au moyen de fonds publics la diminution du financement du Fonds des médias du Canada par les distributeurs télé, comme cela a été annoncé dans la foulée du plan « Pour un Canada créatif », de la ministre de Patrimoine canadien, Mélanie Joly. Surtout si la situation empire.

La montée de ces nouvelles plateformes pourrait aussi avoir un autre effet : celui de transformer les productions locales. Entre les branches, on entend que les producteurs d’ici commencent déjà à préparer des projets pour Netflix, et ce, tant des séries télé que des films ou des documentaires. La multiplication des plateformes en ligne et l’explosion des budgets risquent de rendre cette voie encore plus intéressante au cours des prochains mois et des prochaines années.

A priori, il s’agit d’une bonne nouvelle. Sauf que les règles de financement public des créations télévisuelles mises en place pour protéger la culture n’auront pas nécessairement à être respectées dans cette nouvelle réalité. Les sujets locaux risquent également d’être remplacés par des thèmes aux visées mondiales.

Il est encore tôt pour prévoir tous les tenants et aboutissants de cette métamorphose potentielle. Une chose est certaine, le monde de la télé est dans la mire des entreprises technos, qui pourraient bouleverser l’industrie… comme elles l’ont fait avec tant d’autres au cours des dernières décennies.