Qu'a offert Montréal pour accueillir Amazon ?
Affaires et économie

Qu’a offert Montréal pour accueillir Amazon ?

Programmes sociaux, crédits d’impôt, créativité : Montréal international explique ce qu’elle a vanté à Amazon pour tenter d’attirer son nouveau siège social.

Un soupir collectif a été poussé jeudi dernier par les représentants des 238 villes qui, après six semaines de travail acharné, ont soumis leur candidature dans l’espoir d’accueillir le nouveau siège d’Amazon.

Le géant du commerce en ligne estime en effet que son siège social, établi à Seattle, ne suffit plus à la tâche. Il a donc lancé en septembre dernier un appel d’offres public pour accueillir son second siège, surnommé HQ2, quelque part en Amérique du Nord. Un investissement de 5 milliards de dollars américains qui, promet Amazon, créerait à terme 50 000 emplois au salaire annuel moyen de 100 000 dollars.

La frénésie qui a suivi l’annonce a touché toutes les villes, y compris celles qui ne répondent pas aux critères de base — désolé, Halifax. Montréal n’a pas été épargnée, mais sur papier, la métropole québécoise peut au moins se targuer d’avoir une chance de remporter le gros lot.

L’actualité s’est entretenu avec l’équipe de Montréal international, qui a piloté le dossier, dont le PDG, Hubert Bolduc, pour savoir comment la ville espère se distinguer de ses nombreux concurrents. Heureusement, il n’est pas question de changer le nom de Montréal pour Amazon, comme d’autres ont osé le proposer.

L’actualité : Vous avez déposé l’offre de Montréal en personne au siège social d’Amazon à Seattle. Ce n’était pas possible de l’envoyer par voie électronique ?
Hubert Bolduc, PDG : Notre dossier était dans une boîte conçue spécialement pour l’occasion, et on s’est dit que ce serait pertinent d’aller la porter en mains propres pour démontrer notre intérêt. Est-ce que ça va faire la différence ? Non. Mais ça nous a donné un bon « look and feel » d’Amazon.

Vous n’aviez pas de rendez-vous… Y a-t-il eu quelqu’un d’autre qu’un réceptionniste pour vous accueillir ?
H.B. : Oui, des chiens ! Amazon permet à ses employés d’emmener leur chien au bureau, et pendant l’heure où on était là, on a dû en voir 75 ! Mais oui, on a eu l’occasion de rencontrer brièvement des membres de l’équipe qui analysera les dossiers, et on a pu leur remettre la boîte et expliquer la logique dans la présentation des documents.

Hubert Bolduc, PDG de Montréal international, s’est rendu au siège social d’Amazon, à Seattle, pour déposer la candidature de Montréal.

Justement, que disent ces documents pour persuader Amazon de s’installer à Montréal ?
H.B. : Nous, on est convaincus que tout se jouera sur le talent. Montréal possède un bassin de travailleurs exceptionnels qui est nourri par un réseau de 11 universités et 60 cégeps et collèges. On est capables d’attirer des experts de l’étranger, grâce à nos politiques d’immigration ouvertes, rapides et efficaces, puis de les retenir. Et surtout, le talent est meilleur marché à Montréal que dans les villes concurrentes.

Vous êtes allés dire à Amazon qu’elle n’aurait pas besoin de payer 100 000 $ par employé ?
H.B. : Non, on est allés leur dire que le salaire moyen d’un ingénieur à Montréal sera x milliers de dollars de moins qu’à Seattle. Malgré tout, cette personne aura plus d’argent dans ses poches à la fin de l’année grâce aux avantages sociaux, comme les garderies subventionnées et l’assurance maladie. Un employé d’Amazon aura un plus grand pouvoir d’achat et sera plus heureux à Montréal que n’importe où ailleurs.

Ce n’est pas uniquement une compétition de talent : Amazon cherche 8,5 millions de pieds carrés pour installer son nouveau siège social. Quels endroits avez-vous proposés ?
H.B. : On a fait appel à toutes les villes de la Communauté métropolitaine de Montréal pour leur demander quels lieux répondaient aux critères d’Amazon, comme l’accès aux autoroutes, au métro, à des pistes cyclables, une certaine distance de l’aéroport, etc. Une quinzaine d’endroits ont été retenus, mais on ne les rendra pas publics.

Toronto n’a pourtant pas hésité à dévoiler les lieux qu’elle propose à Amazon. En fait, elle a mis en ligne la totalité de sa candidature.
H.B. : Ça nous a surpris, car notre compréhension est qu’Amazon veut garder les dossiers confidentiels, et le nôtre va le rester jusqu’à la fin. La course commence, alors ce n’est pas le temps de jouer au poker avec toutes les cartes sur la table.

La course commence ? Elle ne prenait pas fin avec le dépôt des offres, jeudi dernier ?
H.B. : Oh non ! Amazon a reçu des centaines de propositions, donc la première étape sera d’éliminer les villes qui ne respectent pas les critères de base et qui ont répondu uniquement pour profiter de l’engouement médiatique. Ce que les gens d’Amazon nous ont dit, c’est qu’ils veulent retenir de 20 à 30 candidatures d’ici Noël. Ensuite, ils vont revenir à la charge et demander d’autres informations. Ils veulent que le nouveau siège social soit fonctionnel en 2019, alors ça va aller vite.

Un des éléments qui risquent de faire pencher la balance, ce sont les incitations financières. Toronto a pris le risque de ne rien offrir, tandis que Newark, au New Jersey, a mis sur la table des crédits d’impôt et de taxes atteignant sept milliards de dollars américains. Où se situe Montréal entre ces deux extrêmes ?
Christian Bernard, VP et économiste en chef : Tout ce qui existe comme programme au Québec et qui est relié de près ou de loin aux activités d’Amazon a été mis bien en évidence dans notre proposition. Il y en a une dizaine au total, comme les crédits d’impôt pour le développement des affaires électroniques, ou pour la recherche et le développement. On peut aussi penser au congé fiscal pour les projets d’investissement de plus de 100 millions de dollars, dont Amazon pourrait évidemment bénéficier.

Avez-vous également offert des encouragements fiscaux spécialement destinés à Amazon ?
C.B. : Ce deuxième volet est bien sûr confidentiel.

Il y a donc des offres particulières…
C.B. : On ne dit pas qu’il y en a eu, on ne dit pas qu’il n’y en a pas eu, on ne dit rien. Ce qui existe a été mis dans la proposition, pour le reste, on est tenus au secret.

Les entrepreneurs technos Eric Boyko, de Stingray, et Louis Têtu, de Coveo, se plaignent déjà des crédits d’impôt dont bénéficient les entreprises étrangères dans le secteur du multimédia, ce qui augmente la concurrence pour le recrutement. Imaginez si Amazon s’installait à Montréal…
Hubert Bolduc : Les gens qui voudraient couper les crédits d’impôt aux entreprises étrangères ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Elles représentent 1 % des entreprises dans le Grand Montréal, mais génèrent 10 % des emplois et 20 % du PIB. L’arrivée d’Amazon à Montréal, ce serait une occasion inégalée. On est sensibles au fait que le bassin de talents serait sous pression, alors raison de plus pour que notre processus d’immigration soit simple, efficace et rapide, raison de plus pour recruter des talents à l’international et raison de plus pour augmenter la rétention des étudiants étrangers.

Aux États-Unis, l’appel d’offres est surnommé l’« Amazon Sweepstake ». Avez-vous l’impression d’avoir acheté un billet de loterie en remettant la candidature de Montréal ?
H.B. : On ne voit pas ça comme une loterie, mais comme une occasion de transformer considérablement le visage de Montréal en allant chercher un acteur extrêmement innovateur et dynamique. Si on se base sur nos projets précédents où on s’est rendus dans la short list, on sait que dans 60 % des cas, on gagne.

Quand même, l’ampleur de cet appel d’offres ne se compare pas à ceux auxquels participe Montréal international généralement…
Stéphane Paquet, VP : C’est vrai que ça dépasse tout ce qu’on a fait au cours des 20 dernières années — c’est le cas de toutes les villes. Mais ça reste le même processus que d’habitude. Des entreprises qui appellent pour dire « je veux ouvrir un studio d’effets spéciaux avec 200 personnes et je regarde Montréal, Toronto et New York », c’est notre quotidien. La différence avec Amazon, c’est que c’est public et plus gros. Cinq milliards de dollars, c’est énorme, mais des projets à 500 millions, on en a fait. Et des 50 millions, on en a plusieurs fois par année. On fait juste ajouter des zéros.

Craignez-vous que la langue de Molière et les obligations de la loi 101 pour les entreprises repoussent Amazon ?
Hubert Bolduc : Plusieurs voient ça comme un enjeu potentiel. Nous, on est d’avis que c’est un atout. Montréal est l’une des villes les plus bilingues, voire les plus trilingues du continent. Pour une multinationale comme Amazon, avoir accès à ce talent polyglotte est un immense avantage.

Amazon exige aussi un lien aérien direct entre la ville choisie et Seattle, ce qui n’est pas le cas de Montréal en ce moment.
H.B. : C’est une des choses qu’on a prises très au sérieux dès le début. On a eu des échanges avec le PDG d’Air Canada, Calin Rovinescu, et il s’est engagé à créer un vol direct si Montréal ou une autre ville canadienne remportait l’appel d’offres. Je ne suis pas gestionnaire de ligne aérienne, mais j’imagine que ce serait rentable.

Plusieurs villes ont fait des coups d’éclat pour se distinguer dans la course. New York a illuminé l’Empire State Building de l’orange d’Amazon, Calgary a couvert Seattle de graffitis et Tucson a envoyé un cactus géant à Jeff Bezos. Pourquoi Montréal n’a-t-elle pas embarqué dans cette surenchère ?
H.B. : C’est certain que c’était tentant, et Montréal avait la créativité pour faire quelque chose qui aurait jeté tout le monde à terre. Sauf que six semaines pour répondre à un appel d’offres de cette envergure, c’est court. Plutôt que de se laisser distraire, on a monté le meilleur dossier possible, et on espère que ça va compter davantage que des graffitis, un cactus ou un immeuble orange.