Il pleut des millions !
Affaires et économie

Il pleut des millions !

Le Québec compte maintenant un nombre record d’investisseurs privés prêts à miser leur argent sur des jeunes pousses prometteuses. Qui sont-ils, et pourquoi le font-ils ?

Les anges, ça existe. On peut même les observer… à l’invitation d’Anges Québec, l’organisme qui les réunit à Sherbrooke, Montréal et Québec, une fois par mois dans chaque ville.

Assis autour d’une douzaine de tables au 25e étage du 1001, de la Gauchetière Ouest, à Montréal, une centaine d’anges investisseurs, tous millionnaires, sont venus entendre les présentations de sept entrepreneurs à la recherche de capitaux. Le menu est varié : un concepteur de logiciels, un fabricant de batteries solaires rechargeables, un développeur de réseau social, un promoteur immobilier, un producteur de cannabinoïdes, un exploitant de drones et même un fabricant de nourriture pour chien à base de farine d’insectes !

Source: Getty Images

Chacun doit, en trois minutes top chrono, présenter son projet au moyen d’un document PowerPoint, avant de passer à une période de questions de 10 minutes. « Nos séances respectent un déroulement bien établi », dit François Gilbert, PDG d’Anges Québec, tandis qu’investisseurs et candidats discutent bruyamment en prenant l’apéro. Dans trois semaines, ceux dont le projet aura retenu l’attention d’investisseurs passeront deux heures en séance privée afin de répondre à leurs questions. « À la fin de cette rencontre, on fera un tour de table pour demander à chaque ange s’il est prêt à investir et à quelle hauteur. »

Anges Québec n’est que l’une des multiples structures d’investissement à avoir vu le jour dans la province au cours de la dernière décennie. Car depuis le bain de sang financier du début des années 2000, marqué par l’éclatement de la bulle technologique en 2000 et par la crise financière de 2007-2009, le Québec est devenu le champion canadien du financement privé d’entreprises. Selon les statistiques de l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement, le Québec effectue annuellement 30 % des transactions en capital de risque — valeur moyenne de 6 millions de dollars — au Canada et 64 % des transactions en capital de développement — valeur moyenne de 11 millions de dollars (voir l’encadré « Le jargon de l’investissement », ci-contre).

Le jargon de l’investissement

Il existe trois catégories d’investissements privés.

Capital de développement
De 10 à 200 millions de dollars, destinés à des entreprises qui ont connu un premier succès et qui ont besoin de plus de capitaux pour assurer leur développement avant leur entrée en Bourse.

Capital de risque
Le financement va généralement de un à cinq millions, parfois sous forme de prêt, le plus souvent sous forme d’actions. Il vise à amener l’entreprise sur le marché.

Capital de proximité
L’investissement se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Parents, amis, conjoint soutiennent l’entreprise sous forme de prêt, d’actions ou de don. Ce type de financement permet d’amorcer les premières phases de réalisation du projet.

« C’est hors de proportion par rapport à la taille de l’économie québécoise. Et plusieurs types de fonds fiscalisés, comme le Fonds de solidarité FTQ, Fondaction et Desjardins Entreprises Capital régional et coopératif, sont uniques au Canada », dit Pierre Duhamel, directeur général de la Fondation de l’entrepreneurship et ex-chroniqueur à L’actualité.

On dénombre une cinquantaine de fonds de capital de risque au Québec, chose qui aurait paru inouïe il y a 10 ans. Mais il existe également un très grand nombre de programmes étatiques destinés à donner un coup de pouce au démarrage des projets les plus embryonnaires. Pour en profiter, il suffit de s’adresser à l’une des multiples sociétés d’aide au développement de la collectivité, qui ont leurs entrées à la Banque de développement du Canada ou à un fonds local d’investissement.

« Un projet bien ficelé et correctement présenté, même s’il n’intéresse pas encore des investisseurs privés, devrait pouvoir trouver du financement », dit Martin St-Pierre, qui a été directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie de Shawinigan. À la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, la vice-présidente principale, Martine Hébert, ajoute toutefois un bémol : « Il pourrait y avoir moins de programmes, mais mieux ciblés et mieux publicisés. » Un peu à l’image de la transformation effectuée en France (voir l’encadré « Une idée originale signée Macron » ci-contre).

Une idée originale signée Macron

Le gouvernement français a réformé son système d’aide publique à l’investissement — une idée venue d’Emmanuel Macron, en 2012, lorsqu’il était conseiller économique du président François Hollande. Cette année-là, il a réuni tous les fonds publics ou semi-publics existants en une seule entité, la Banque publique d’investissement, ou Bpifrance.

Guichet unique pour toutes les entreprises innovantes, Bpifrance consent des prêts non garantis, des placements privés sous forme d’actions et assure même le crédit aux exportations.

« Ce qui est différent, c’est notre philosophie. On ne sert plus de béquilles à des projets qui ne trouvent pas de financement ailleurs », dit Paul-François Fournier, qui agit à titre de directeur général à l’innovation pour la banque et qui a occupé notamment le poste de vice-président à France Télécom, où il s’est familiarisé avec le jargon « angloïde » du capitalisme français. « Bpifrance soutient les start-ups à des stades très early, mais à la condition expresse qu’elles aient obtenu du financement privé. On encourage le succès. »

D’où vient alors l’impression maintes fois exprimée qu’il manque de capital au Québec ou que certains ont du mal à financer leur projet ? « Il n’y a jamais eu autant d’argent disponible, mais il n’y a jamais eu autant d’entrepreneurs non plus », explique Martin Duchaîne, PDG de Capital innovation et directeur de Défi Montréal, un accélérateur d’entreprises qui agit comme un centre de formation et de réseautage pour les investisseurs et les entreprises. Il a beau travailler dans le milieu du financement depuis 25 ans, il est éberlué par l’évolution soudaine de la situation au Québec, qui a changé du tout au tout depuis cinq ans. « Le Canada est le champion mondial de l’entrepreneuriat, et ce sont les Québécois qui mènent le bal, avec 42 % des diplômés universitaires québécois qui veulent lancer leur affaire », dit-il.

L’impression qu’il n’y a pas d’argent au Québec vient aussi du fait que financer son entreprise est toujours difficile. Car la démarche oblige à remettre en question son rêve pour produire un portrait réaliste de la situation et ensuite convaincre de parfaits inconnus.

« Un entrepreneur doit bien se préparer : étudier les divers outils existants, évaluer le genre de financement dont il a besoin — prêt, subvention, crédit d’impôt, actions — et frapper aux bonnes portes », souligne Chris Arsenault, associé principal d’iNovia Capital, qui a conclu 17 transactions d’une valeur totale de 308 millions de dollars en 2016. « Les entrepreneurs qui en arrachent n’ont pas un bon projet ou bien ils ne maîtrisent pas les rouages de l’industrie du financement. Certains communiquent avec nous pour savoir comment être “admissibles à notre programme”. Ils n’ont rien compris. »

Car il y a capital et capital, et tous les fonds privés ne se valent pas. « Chacun a ses orientations et ses affinités », dit Chris Arsenault, qui investit en moyenne dans 6 projets sur 1 000 ! L’un des bons coups d’iNovia Capital, c’est Luxury Retreats, un courtier en location de maisons de luxe dans lequel il avait investi 5 millions de dollars en 2012, et qu’Airbnb a acquis en février 2017 pour une somme non dévoilée que l’on estime à quelque 200 à 300 millions de dollars.

Afin que Chris Arsenault et son équipe étudient un dossier, celui-ci doit répondre à une série de critères : l’entreprise doit être dans les technologies de l’information, avoir une idée novatrice de portée mondiale, générer des revenus… et ne pas être à la recherche de conseils en gestion. « Mais si ça ne cadre pas, ce n’est pas grave : il y a d’autres investisseurs que ça peut intéresser. Il arrive même qu’entre fonds privés on se recommande des dossiers. »

« Les entrepreneurs qui en arrachent n’ont pas un bon projet ou bien ils ne maîtrisent pas les rouages de l’industrie du financement. Certains communiquent avec nous pour savoir comment être “admissibles à notre programme”. Ils n’ont rien compris. »

Chris Arsenault, associé principal d’iNovia

Chaque fonds a effectivement sa personnalité. Desjardins Entreprises Capital régional et coopératif et iNovia Capital n’aiment pas trop se mêler de gestion et préfèrent laisser toute la latitude aux entrepreneurs. Par contre, Real Ventures, qui a atteint le nombre record de 66 investissements en 2016, s’intéresse davantage à des sociétés embryonnaires. Et Brightspark travaille de très près avec les sociétés qui planchent sur des technologies de rupture, comme la montréalaise Hopper, conceptrice d’une appli de prédiction des prix des billets d’avion. « Les trois premières années, Hopper était carrément installée dans nos bureaux, se rappelle Sophie Forest, partenaire en gestion de Brightspark. Son serveur était même dans notre garde-robe ! »

« Quand on cherche du capital d’un ange, c’est qu’on veut un investisseur qui s’impliquera », dit Guy Gervais, qui a conclu plus de 50 investissements avec Anges Québec depuis 2008, et qui depuis deux ans s’est spécialisé dans l’« investissement d’impact », un type d’investissement qui suppose non seulement la rentabilité financière, mais des répercussions environnementales et sociales positives.

Chez Anges Québec, l’argent que l’entrepreneur place lui-même dans son aventure n’est pas un critère en soi. « Quelqu’un qui a travaillé toute une année les soirs et les fins de semaine pour concrétiser son idée s’est investi personnellement. Pour nous, c’est de l’or », dit François Gilbert. À l’inverse, Chris Arsenault, d’iNovia Capital, n’investira pas si l’entrepreneur n’a pas d’abord convaincu ses parents, ses amis, ses oncles, ses tantes d’injecter de l’argent dans son projet. « Une personne qui se sent redevable fera des efforts supplémentaires. Je veux quelqu’un qui ne sera pas gêné de voir sa famille à Noël. »

C’est d’ailleurs dans leur rapport à l’argent que les investisseurs divergent le plus. Les uns rêvent du Saint-Graal qui fournira des rendements de 100 %, 200 %, voire 1 000 % en trois ans. Les autres se « contenteraient » de 20 %, 30 % par an, soit de 20 à 30 fois le rendement d’un dépôt bancaire. D’autres encore, comme le Fonds de solidarité FTQ, Fondaction ou la Caisse de dépôt et placement du Québec, cherchent un bon rendement, mais pas au point de nuire au développement économique ni de mettre à risque les actifs de leurs déposants.

« Nous nous concentrons sur le long terme et les projets régionaux », dit Luc Ménard, chef de l’exploitation de Desjardins Entreprises Capital régional et coopératif, un fonds présent partout au Québec. Ainsi, en 2016, son bureau du Saguenay a fait presque autant d’investissements que celui de Montréal, 110 contre 140. Il investit à très long terme : plus de 30 ans dans le cas de Camso, un fabricant d’équipement de Sherbrooke. « Plus du quart des transactions consistent en des transferts d’entreprises, pour assurer la revente aux cadres ou aux héritiers de celles-ci. »

Comment on devient un ange

Pour devenir un ange financier, la personne doit répondre à une série de critères. D’abord, il faut de l’argent : 5 millions de dollars d’actif net ou 1 million de dollars d’actif financier, ou un revenu annuel d’au moins 200 000 dollars. Elle doit également signer un code d’éthique qui garantit la non-divulgation des informations recueillies et s’engager à contribuer personnellement, par ses réseaux, son temps et ses connaissances, au succès des entreprises dans lesquelles elle investira son argent.

Dans le capital de risque québécois, il y a même des organismes sans but lucratif, comme… Anges Québec ! Alors que chaque membre est personnellement motivé par le profit, l’organisme est là pour offrir des services. Sa douzaine d’employés veillent à l’organisation des séances, à la formation des investisseurs, mais surtout au tri des dossiers, car seulement une candidature sur six est jugée intéressante pour les membres.

François Gilbert, qui a lui-même été entrepreneur en série avant de créer Anges Québec, en 2008, a été surpris de constater que le programme de formation des membres est l’un des plus populaires de l’organisme. Comment, par exemple, rédiger une convention d’actionnaires, évaluer la propriété intellectuelle, accompagner l’entrepreneur ? « Nos membres ont gagné leur argent à titre d’entrepreneurs, mais ils ressentent malgré tout un besoin de formation comme investisseurs. »

Martin Duchaîne note que le succès de l’émission Dans l’œil du dragon a entraîné la multiplication des petits investisseurs, boursicoteurs déçus des faibles rendements boursiers et ex-entrepreneurs qui veulent jouer au dragon. « Ils n’ont pas d’expérience à ce titre et certains ne tolèrent pas le risque, dit-il. Les investisseurs cruches, ça existe. Il m’arrive souvent de recommander à une entreprise de refuser l’argent, parce que l’investisseur ne comprend pas dans quoi il s’embarque. » Il prévient alors les entrepreneurs de se méfier.

« Investir dans le capital de risque, ce n’est pas un boulot à temps partiel », dit Guy Gervais, ex-propriétaire de Vulcain, entreprise spécialisée dans la production de détecteurs de gaz toxiques et explosifs, qu’il a vendue en 2004, à l’âge de 41 ans, avant de se retrouver parmi les fondateurs d’Anges Québec. « Ça frappe bien des novices, mais il m’est arrivé de réinvestir huit fois dans la même entreprise ! Un ange doit pouvoir le faire plusieurs fois, ne serait-ce que pour protéger son investissement initial. »

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Guy Gervais, qui s’est lancé dans plus de 50 investissements en tant qu’ange, admet qu’il n’en aurait fait que le tiers s’il avait pu lire dans une boule de cristal. « Seulement 20 % des investissements produisent 80 % du rendement. » Car pour chaque « gazelle » qui bondira vers de nouveaux sommets, quatre entreprises ne survivront pas plus de cinq ans et cinq autres surnageront plus ou moins. Le risque, c’est risqué.

Là où le Québec a une grosse côte à remonter, c’est dans le capital de développement, ou de croissance, qui exige des cycles de financement de plus de 40 millions de dollars. On observe d’ailleurs cette carence partout au Canada, quoique le problème soit plus marqué au Québec, où l’investissement moyen — 11 millions de dollars — est moitié moindre que la moyenne nationale. « Quand une entreprise a besoin de 70 ou 100 millions de dollars pour assurer son développement, elle est souvent obligée de se vendre à des intérêts étrangers, car l’argent manque au Québec et au Canada », dit Chris Arsenault.

À la mi-juin, Element AI, un des principaux acteurs québécois en intelligence artificielle, a ainsi recueilli un financement record de 102 millions de dollars américains (environ 135 millions de dollars canadiens) auprès d’un consortium d’investisseurs mené par Data Collective, de San Francisco, mais auquel participait la Banque Nationale, Real Ventures et la Banque de développement du Canada.

Depuis quelques années, le vent tourne tout de même. En 2015, la Caisse de dépôt et placement du Québec a organisé une première grande phase de financement de 80 millions de dollars pour Lightspeed, un concepteur de logiciels de gestion pour les commerces.

« Ça commence à se structurer », affirme Luc Ménard, de Desjardins Entreprises Capital régional et coopératif. Selon l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement, sur les 10 principales transactions canadiennes de plus de 50 millions de dollars effectuées en 2016, le Québec en a conclu 4 : 128 millions pour DalCor Pharmaceuticals, 82 millions pour le concepteur d’appli Hopper, 76 millions pour le cryptographe Blockstream, et une quatrième avec une entreprise restée confidentielle. « Des Lightspeed et des Hopper, dit Luc Ménard, il faut en financer plus. »