Le grand écart du niveau de vie
Affaires et économieChronique de Pierre Fortin

Le grand écart du niveau de vie

En 2014 et 2015, la croissance du niveau de vie des Québécois s’est rompue. Que s’est-il passé ? Les explications de Pierre Fortin.

Des décisions politiques jumelées à une conjoncture économique difficile pour le Québec ont eu pour conséquence que la croissance du niveau de vie des Québécois, plus élevée que celle des Ontariens pendant 30 ans, s’est rompue en 2014 et 2015. Le Québec a perdu une partie de ses gains antérieurs. Et cette perte n’a toujours pas été effacée.

Le niveau de vie se mesure par le revenu par habitant. Le graphique ci-dessous en présente l’évolution récente au Québec et en Ontario. En Ontario, la progression s’est faite presque en ligne droite, de 49 030 dollars à l’hiver 2014 à 52 220 dollars au printemps 2017. L’évolution du Québec a été bien différente. En 2014 et 2015, son revenu par habitant a d’abord fait du surplace. Le retard du Québec sur l’Ontario a presque doublé, passant de 2 150 dollars à 4 010 dollars. Par la suite, en 2016 et 2017, la croissance du Québec s’est réveillée. Son revenu par habitant a emprunté un chemin parallèle à celui de l’Ontario. Le retard de pouvoir d’achat avec l’Ontario a cessé de se creuser, mais le terrain perdu n’a pas été regagné. Il est resté supérieur à 4 000 dollars.

Le contraste entre les trajectoires suivies par les deux provinces est saisissant. D’abord, comment expliquer que, du printemps 2014 à l’automne 2015, le Québec ait été battu par l’Ontario sur toute la ligne ? Quatre facteurs fondamentaux ont joué simultanément au désavantage du Québec.

Premièrement, les prix des produits exportés par le Québec ont diminué (électricité, fer et cuivre, par exemple), mais ceux des produits exportés par l’Ontario ont augmenté (véhicules automobiles surtout). Deuxièmement, la baisse de la population des principaux âges actifs (de 15 à 64 ans) a gêné la croissance québécoise. On a produit moins de revenus pour une population totale en augmentation. Un tel repli démographique a aussi frappé l’Ontario, mais dans une moindre mesure. Troisièmement, l’investissement non résidentiel des entreprises a subi sa pire dégringolade en 30 ans au Québec. Il a régressé de 17 % de l’automne 2013 à l’automne 2015. Pendant ce temps, il progressait de 15 % en Ontario.

Quatrièmement, comme si ça n’allait pas déjà assez mal, le gouvernement du Québec a ajouté une cure d’austérité budgétaire à ces facteurs de recul économique. Les mesures adoptées en 2014 et 2015 ont retiré plusieurs milliards de dollars de plus du circuit économique. Le solde budgétaire provincial a fait un bond de 5,3 milliards de dollars dans une économie qui tournait à plat. La précipitation à engranger des surplus budgétaires a pris le dessus sur le soutien à l’économie réelle. Le Fonds monétaire international venait pourtant de recommander à ses membres de protéger la croissance et d’allonger la période de consolidation budgétaire quand les temps étaient difficiles.

Heureusement, la situation du Québec s’est redressée en 2016 et 2017. Les prix à l’exportation ont remonté et l’investissement des entreprises a repris modestement. Le surplus budgétaire provincial n’a pas diminué, mais au moins, il n’a plus augmenté. Le désavantage démographique du Québec relativement à l’Ontario s’est même atténué. Le niveau de vie a crû au même rythme dans les deux provinces.

Nos employeurs pouvaient réagir de deux façons à la reprise de leurs ventes : embaucher du nouveau personnel ou mieux utiliser leur personnel existant — devenir plus « productifs ». Or, ils ont surtout choisi la première option. Autrement dit, la croissance plus rapide au Québec en 2016 et 2017 a reposé sur une accélération de l’embauche bien plus que sur des gains accrus de productivité. Le taux de chômage, qui était resté coincé entre 7,5 % et 8 % jusqu’au début de 2016, est descendu à 6 %, soit au même niveau qu’en Ontario.
L’embellie de l’emploi est une très bonne nouvelle. Cependant, pour l’avenir, la grande priorité macroéconomique du Québec doit être maintenant de faire décoller cette fameuse productivité. L’emploi peut certainement continuer à croître et le chômage à diminuer. Mais avec la baisse de la population âgée de 15 à 64 ans, la croissance de l’emploi ne pourra demeurer indéfiniment notre principale source de création de richesse. L’accélération de la productivité, à laquelle la hausse des salaires est étroitement liée, devra prendre le relais. Les moyens d’y parvenir font actuellement l’objet de travaux au Conseil consultatif sur l’économie et l’innovation, dirigé par l’ancienne présidente du Mouvement Desjardins, Monique Leroux. Il faudra écouter attentivement ses propos.