S'inspirer du privé ? Oui. Privatiser ? Non merci !
Affaires et économiePolitiqueLe blogue de Marc-Nicolas Kobrynsky

S’inspirer du privé ? Oui. Privatiser ? Non merci !

Même si l’État québécois et son offre de services peuvent sembler une catastrophe, il faut être particulièrement naïf ou maso pour penser que le brader améliorera notre sort, explique Marc-Nicolas Kobrynsky.

Vous n’y croyez plus. Allez, soyez honnête, vous abdiquez. Vous vous rendez aux urgences avec un lunch, un livre et votre tente de camping. Vous envoyez votre enfant à l’école privée, dès la maternelle. Vous payez lors d’un litige, parce que c’est moins cher que de faire respecter vos droits. Vous avez l’impression qu’on vous en demande toujours plus et qu’on vous en donne toujours moins.

Vous êtes prêt à divorcer de l’appareil étatique.

Même pas besoin d’ouvrir Tinder, il y a déjà toutes ces sociétés qui vous font de l’œil. Jour après jour, Apple, Walmart, Amazon et les autres vous en mettent plein la vue avec de l’innovation, de la haute technologie, un service hors pair, une livraison rapide, de l’efficacité, des bas prix, de la qualité.

Il n’y a qu’un pas à franchir pour imaginer ces colosses de l’industrie s’occuper de vos écoles, de vos hôpitaux, de vos prisons — un pas que bon nombre d’entre vous envisagent maintenant de franchir. Après tout, entre l’État — cette baleine échouée — et le privé — cette fringante gazelle —, le choix est évident, non ?

Non. Privatiser l’État serait quelque chose comme la pire idée du siècle.

Il peut paraître paradoxal de ma part de défendre l’État québécois, surtout à la lumière des conclusions de ma recherche parue en octobre 2017. La situation dépeinte y est alarmante — les ministères peinent à offrir une vision stratégique pour la population et continuent à se mesurer principalement à leurs efforts et non à leurs résultats.

Au mieux, l’État québécois présente l’illusion du service — en anglais, on dirait going through the motions. Pas grave si, au final, le résultat est tout croche ou même inexistant, tout va bien madame la marquise parce que le service est offert. En tant que société, nous avons totalement intégré l’inefficience, la désinvolture et l’opacité de l’appareil étatique comme un fait immuable.

Profitant de cette apathie générale, les ministères enfreignent sciemment leurs responsabilités relatives à la Loi sur l’administration publique, minent de façon notable la relation de confiance avec la population et entretiennent l’atmosphère de cynisme qui a cours aujourd’hui envers l’appareil étatique.

Et malgré tout, la privatisation de l’État n’est pas la solution. Ne le sera jamais. Parce que le profit.

Prenons comme premier et meilleur exemple nos voisins du Sud, qui ont un système de santé privé. Selon les chiffres de l’OCDE pour l’année 2016, la santé représente 17,2 % du produit intérieur brut (PIB) des États-Unis, comparativement à 10,4 % pour le Canada. Dans les pays aux conditions économiques comparables, la moyenne est de 11 %.

De la même façon, il s’est dépensé 9 892 dollars par personne aux États-Unis en 2016, près du double du Canada, où ce chiffre atteint 4 753 dollars.

Comment expliquer cette immense disparité ? Le profit. Le système de santé aux États-Unis est une immense industrie qui présente un visage vertueux, respectable, compatissant, réconfortant, empathique — mais qui cache parfaitement le fait que c’est un business, pressé, comme tous les autres, de produire des rendements.

Non seulement toutes les interventions médicales, d’une césarienne au remplacement d’une hanche, coûtent près du double aux États-Unis par rapport aux pays de l’OCDE pour une qualité similaire, mais les médecins américains adorent surordonner des tests.

Par exemple, on pratique aux États-Unis le double d’examens de résonance magnétique et de tomodensitométrie (scan) par tête, deux procédures particulièrement onéreuses. Parce que le profit.

La crise des opiacés, qui, en 2017, a tué plus d’Américains de moins de 50 ans que les armes à feu ou les accidents de voiture ? Encore le profit. Parce que la surordonnance d’antidouleurs pendant des années, très lucrative, a rendu des dizaines de milliers de patients dépendants des opioïdes.

Vous pestez contre les listes d’attente pour avoir accès à un médecin de famille ? Les États-Unis ont en moyenne 2,4 médecins par tranche de 1 000 habitants, alors que la moyenne de l’OCDE est de 3,1.

Vous ragez contre les temps d’attente aux urgences ? Les États-Unis ont une moyenne de 2,6 lits d’hôpitaux pour 1 000 habitants, les pays de l’OCDE sont à 3,4. Ça aussi, c’est le profit. Parce que les médecins et les hôpitaux sont concentrés dans les centres urbains, là où il y a de l’argent, ce qui laisse ainsi d’immenses parties plus pauvres du territoire sans couverture, parce qu’il n’y a pas d’argent à y faire.

Finalement, vous aimez détester les fonctionnaires de l’État québécois, que vous percevez comme gras, paresseux et dodus ? Le rapport de 2012 de l’OCDE plaçait les dépenses administratives dans le réseau de la santé des États-Unis à 856 dollars américains par personne, contre 416 dollars pour le Canada. Qui est dodu, maintenant ?

Et puisque j’aime beaucoup parler de résultats, notez que l’espérance de vie aux États-Unis était de 78,8 ans en 2016. Au Canada, de 81,8 ans.

On pourrait continuer, ce ne sont pas les exemples de dérives au sujet de la privatisation qui manquent chez nos voisins du Sud. Je pourrais évoquer les prisons privées ou les « écoles à charte », mais je crois que vous saisissez le topo.

Même si l’État québécois et son offre de services peuvent sembler une catastrophe, il faut être particulièrement naïf ou maso pour penser que les brader améliorera votre sort. Si vous cherchez des miracles, allez à l’église.

Nuançons, quand même. Privatiser des fonctions de soutien, souvent administratives, qui ne sont pas centrales à la réalisation de la mission du ministère, peut certainement être envisageable dans une perspective de réduction des coûts. La buanderie, le courrier, la paye, le ménage, le ramassage des déchets, la maintenance (lorsqu’elle n’est pas particulière), etc. Toutefois, il doit exister un environnement fortement concurrentiel pour espérer véritablement faire des gains pour le contribuable. Sinon, c’est échanger quatre trente sous pour une piastre.

De meilleures pratiques du privé

Mais si privatiser n’est pas la solution, qu’est-ce qui nous sauvera ?

Le privé. Ce qui n’est pas du tout la même chose que la privatisation.

Il est possible, et même souhaitable, de s’inspirer des meilleures pratiques du privé pour améliorer l’efficience, la transparence et les résultats de l’appareil étatique québécois, sans pour autant vouloir le privatiser. C’est d’ailleurs la conversation qu’il est impossible d’avoir sur la place publique, parce que l’on associe toujours privé à privatisation.

Et pourtant. La vision, la planification, l’établissement de cibles, l’exécution, l’atteinte de résultats, la reddition de comptes sont des pratiques courantes dans le monde des entreprises. Chaque société qui se veut sérieuse propose une vision à ses actionnaires, de laquelle découle une planification annuelle accompagnée de cibles. Les entreprises cotées en Bourse rapportent leur progrès tous les trimestres et produisent un rapport annuel qui fait le sommaire de leurs activités.

Ces pratiques sont à la fois obligatoires, mais aussi suivies, parce qu’elles sont des facteurs importants de succès. Elles sont la fondation sur laquelle repose le lien de confiance entre l’entreprise et son actionnaire.

United Technologies (UTX) est loin d’être la plus grosse société dans le monde. En fait, elle n’est qu’au 50e rang des plus grandes entreprises américaines. Elle emploie 200 000 personnes, est active dans plusieurs secteurs d’activité relativement différents, qui vont des moteurs d’avion aux extincteurs en passant par les assurances, et fait affaire sur quatre continents. À elle seule, sa division des ascenseurs, Otis, compte plus de 1 000 points de service dans le monde.

UTX réalise un chiffre d’affaires de 53 milliards de dollars par année. Par la voix de sa haute direction, elle met régulièrement à jour sa vision à long terme pour le marché et le public. D’ailleurs, pendant près de huit ans, c’est un Québécois, Louis Chenevert, qui fut le chef de l’entreprise. Durant son règne, la capitalisation boursière de UTX a augmenté de 50 %.

Quarante-cinq jours après la fin de chaque trimestre, UTX produit un rapport détaillé sur les faits saillants du trimestre, le détail de ses opérations, la progression de ses indicateurs, ainsi qu’une mise à jour de sa planification stratégique. Quatre-vingt-dix jours après la fin de l’année financière, UTX produit son rapport annuel.

En comparaison, le ministère de l’Éducation emploie directement ou indirectement 104 000 personnes, et est responsable grosso modo d’une seule mission, celle de l’éducation. Il donne ses services dans plus de 2 700 écoles, toutes concentrées dans une seule province. Il dépense annuellement 17 milliards de dollars. Par la voix de son ministre, ses contacts avec le public se limitent à des annonces financières, dont il se félicite, comme si dépenser de l’argent était un exploit.

Par exemple, le ministère de l’Éducation annonçait cette semaine qu’il allait dépenser 740 millions pour la réfection des écoles au Québec. Quel est l’état du parc immobilier scolaire au Québec et comment cette somme va-t-elle l’influencer ? Quel est le résultat que l’on souhaite atteindre avec cet argent ? Est-ce suffisant ? Est-ce trop ? Pas moyen de le savoir. Mais la réjouissance est de mise, nous dit-on, parce que c’est davantage que l’année dernière.

Cent quatre-vingts jours (six mois) après la fin de l’année financière, le ministère de l’Éducation produit un rapport annuel. Il détaille les faits saillants de l’année terminée et énonce des statistiques généralement vieilles d’une année supplémentaire, pour des motifs obscurs et difficilement explicables. Le ministère de l’Éducation n’a toujours pas de planification stratégique depuis 2013, alors c’est peine perdue d’attendre une mise à jour de sa vision, même juste une fois par année.

Le privé possède des années-lumière d’avance sur l’appareil public en matière d’atteinte de résultats. Pourtant, le dirigeant d’entreprise n’est ni plus brillant, ni plus motivé, ni plus travaillant que sa contrepartie gouvernementale. Tout est dans la gestion par les résultats plutôt que par les efforts, un changement de philosophie que visait la Loi sur l’administration publique. On doit importer les meilleures pratiques du privé, sans pour autant avoir peur de la privatisation. Et lorsqu’elles sont mises en œuvre, on doit exiger qu’elles soient respectées.

Comme le montre l’exemple de UTX cité ci-dessus, la complexité n’est pas l’apanage d’un ministère et il n’y a aucune raison pour qu’une entreprise soit plus stratégique, transparente et efficace que l’appareil étatique. On doit recommencer à rêver à une fonction publique efficace, dynamique et responsable, parce que tous les jours, le privé nous prouve que c’est possible. Encore faut-il le reconnaître et demander des changements.

Je note votre écœurantite aiguë et votre désir d’aller voir ailleurs. C’est compréhensible. Mais voilà, vous êtes marié à votre appareil public, et lui à vous, pour le meilleur et pour le pire. La seule façon de faire fonctionner cette relation, c’est de vous y réinvestir, de mettre votre pied à terre, de lui parler droit dans les yeux et d’exiger du changement.