Multinationales au pouvoir
Affaires et économie

Multinationales au pouvoir

« Les multinationales ne transgressent pas la loi, elles se contentent d’exploiter et de développer les puissances proprement perverses du droit libéral lui-même. »

L’entente d’Ottawa avec Netflix ; les milliards promis par Apple aux États-Unis après la réforme fiscale de Trump ; Boeing qui dicte une politique de droits compensatoires au gouvernement américain. Ils sont nombreux, les exemples où les grandes entreprises semblent tirer les ficelles du pouvoir. Voilà ce qu’explore le chercheur Alain Deneault dans son dernier essai, en prenant la compagnie pétrolière Total comme cas d’école.

Dans son ouvrage précédent, De quoi Total est-elle la somme ?, Deneault expliquait comment la multinationale s’était bâtie à coups de pratiques douteuses, de cartels et de délocalisations. Il reprend la démonstration avec Le totalitarisme pervers, à la fois synthèse et réflexion philosophique sur le pouvoir grandissant de ces géants, soutenus par les pouvoirs politiques. « L’histoire nous a habitués à étudier le pouvoir comme l’apanage d’institutions étatiques, tandis que le présent nous rappelle par mille détails que ce sont des instances privées qui l’exercent », dit-il.

Total est active dans 130 pays. Et elle tire parti de la multitude de législations, tant sur le plan fiscal qu’environnemental. Brade-t-elle les ressources d’un État ? Use-t-elle d’un lobbyisme agressif dans un autre pour faire modifier les lois à son avantage ? C’est légal, rétorquera l’entreprise. Mais de quelle légalité parle-t-on ?

Deneault décortique brillamment la façon dont ces grandes entreprises manient le droit à leur avantage. L’arsenal juridique sait trouver les failles et utiliser les tribunaux pour neutraliser les opposants. Des lobbyistes font le reste en mettant de la pression sur les législateurs pour offrir un cadre idéal au profit des actionnaires — ce qui se traduit dans les faits par des conditions toujours plus précaires pour les travailleurs. « Les multinationales ne transgressent pas la loi, elles se contentent d’exploiter et de développer les puissances proprement perverses du droit libéral lui-même », avance-t-il.

Chaque victoire juridique des multinationales, explique l’auteur, constitue un nouveau jalon de ce qui est acceptable. Jusqu’à permettre aux entreprises de poursuivre les États dont les lois pourraient nuire à leurs actionnaires. De là l’accusation de totalitarisme nouveau genre, où la pensée affairiste est devenue la norme.

Mais à l’opposé du totalitarisme traditionnel, dit-il, la classe dirigeante a pu monter une « fiction démocratique », qui donne l’illusion du pouvoir citoyen, à coups de relations publiques et d’expressions galvaudées, comme « engagement sociétal » ou « développement durable », autant de « cache-sexes aux pratiques écocides ».

Or, dit Deneault, la pratique politique moderne devrait amener la population à obéir aux lois, et non aux puissants. Et ne pas travestir le contrat social en une stricte concurrence du plus fort.

« Elle est bien davantage devenue un pouvoir, une autorité souveraine qui se distingue des États, les domine, les investit ou les instrumentalise, pour arriver à ses fins : régner. Constituée en oligopole avec ses pairs, Total contribue à façonner activement le marché et la subjectivité économique qui rendent tantôt désirables, tantôt indispensables les biens énergétiques dont elle contrôle la disponibilité. »

Le totalitarisme pervers, par Alain Deneault, Écosociété, 152 p.